RUE DE TOURNON
M DCCC LXVI Druits de traductioD el de reproducliuu réservés
Tout être vivant est doué d'une conformation appropriée à ses besoins. Ces deux termes, besoins et conformation, sont connexes ; la cause et l'effet se confondent dans le résultat. Les besoins ont pour intermédiaire un organe particulier ou commun ; il aboutit à la surface corporelle de l'animal, et le met en communication avec les éléments nécessaires à sa vie, à sa conservation et à la perpétuité de son espèce. Deux stimulants, le désir et la crainte, tiennent en éveil l'intéressé. Ils l'incitent à chercher un contact profitable avec l'objet, ou bien à l'éviter s'il est nuisible. Le plaisir ou la douleur viennent ensuite affirmer ou démentir la prévision instinctive. La question se décide au centre cérébro-spinal, où convergent les sensations; elles sont simples ou multiples; elles sont perçues par les sens, dont la finesse est plus grande quand la répartition des soins à prendre incombe à un nombre plus restreint de ces agents entremetteurs. A l'appui de ce précepte, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur présenter notre petit chien Hope (fig. 1).
ta»,
Fi„'. I.
Il n'est pas précisément surexcité par l'honneur d'attirer l'attention ; il convoite un gâteau placé devant ses yeux, comme un point de mire. Dans ce moment, Hope a le regard brillant; ses oreilles
sont érigées ; sa narine ouverte prélève un à-compte sur le prix réservé à son obéissance : il ne doit pas bouger, il pose.
L'aspect change (fîg. 2). Le maître gronde. La physionomie de
Fig. 2.
Hope prend le caractère de la concentration. Sa tête se détourne avec inquiétude ; l'œil a perdu sa vivacité ; les oreilles s'abaissent; il a peur.
Depuis le premier vagissement du nouveau-né jusqu'à la dcr-
Fig. S.
nière convulsion du vieillard, à l'agonie, l'être humain tend à utiliser ses facultés physiques et morales. Il a besoin de se faire place dans la vie et de s'y maintenir ; ses moyens sont plus ou moins bien compris et mis en œuvre. L'animal erre moins en sui-
vant son instinct pour guide, sans avoir à tenir compte du milieu social dont l'homme est partie intégrante.
L'enfant, ayant conscience de sa force relative, égratigne et mord. Le petit souffreteux invoque une protection interventive avec des pleurs ou des sourires. L'adulte incivilisé se sert de sa puissance corporelle. L'esprit lutte contre la matière. La ruse ou la résignation sont la ressource du faible. Il reste toujours 'de l'enfant chez la femme ; elle attaque ou se défend avec des larmes et la fascination du regard imprégné de son cœur.
Plus le système organique approche de la perfection, plus 'les facultés perceptives de l'animal sont susceptibles de développement. L'éléphant réunit dans sa trompe les avantages de la main et du nez, au bout d'un bras flexible et fort (fîg. 3). Ce lourd quadrupède se distingue par la supériorité de son intelligence.
Fig. i.
Fig. 5.
Les quatre mains du singe (fig. 4 et 5) expliquent son adresse. Son agilité tient à la souplesse de ses articulations. La mobilité de sa face répond à ses impressions vives et spontanées. La patte
Fig. 0.
antérieure du kanguroo (fig. G) est l'appendice de la poche abdominale où ses petits vont se nourrir et se cacher.
Les qualités des animaux correspondent aux exigences de leur condition. Le chameau possède la sobriété indispensable aux habitants du désert; son estomac est un réservoir et un gardemanger contenant de l'eau et des vivres, pour plusieurs jours de marche, à travers des plaines arides, sans brin d'herbe ni ruisseau.
Le chat est patient : il attend , immobile , l'apparition de la souris hors du trou, dans lequel il ne pourrait la joindre. L'araignée tisse, avec un art admirable, un filet à peine visible, où va se prendre le moucheron insaisissable dans son vol capricieux.
Le grand dominateur de tout ce qui a vie, l'homme, est redevable de sa puissance à son merveilleux organisme, affranchissant ses extrémités supérieures des nécessités de la locomotion et comportant une masse cérébrale relativement considérable.
Les animaux ont un milieu déterminé. L'homme tend à rendre le sien plus vaste. Le monopole de l'exploitation du monde est dévolu à l'homme. Améliorer sa position est sa loi suprême. Il a commencé par assurer sa subsistance ; il s'est construit un abri ; il s'est débarrassé des animaux dangereux; il s'est entouré de ceux dont il pouvait tirer parti.
A mesure que l'intelligence de l'homme a grandi, il ne s'est plus contenté du service de ses propres organes, il s'est adjoint des forces étrangères. Il a dompté le chameau, le cheval, le renne. Ces moyens de transport deviennent insuffisants ; la vapeur rapproche les distances par la rapidité de sa course, 'et entraîne avec elle les plus lourds fardeaux. L'eau manque au niveau du sol, un tube la fait jaillir des courants souterrains.
Le progrès ouvre des voies inespérées aux relations intellectuelles. L'écriture a remplacé les hiéroglyphes et fixé la parole fugitive; la presse en a multiplié les échos. Aujourd'hui, la télégraphie électrique transmet instantanément la pensée à des distances prodigieuses. On a mis à contribution un fluide ambiant dans l'immensité, pour en faire un messager prompt comme l'éclair : l'espace disparaît, les continents se touchent.
Il est impossible de changer de milieu sans subir les modifications apportées par la différence des éléments assimilables. « Dismoi qui tu hantes, je dirai qui tu es. » Brillât-Savarin n'a pas fait
une parodie, mais une application de ce proverbe du moraliste, en écrivant : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. » On produit une diversion salutaire à de grandes infortunes, en soustrayant le malheureux à son triste entourage. On reconforte un malade en le plaçant dans de meilleures conditions hygiéniques ; l'existence normale consiste dans la satisfaction régulière des besoins.
Chaque série d'animaux a une manière uniforme d'agir ; l'espèce humaine suit aussi des lois génériques, mais leur mise à exécution se modifie en raison des particularités organiques de l'individu; ce mode constitue son caractère personnel. Le mécamisme de la vie animale se met ainsi d'accord avec ses moteurs.
Les animaux timides ont l'ouïe très-fine et le pied léger : l'alimentation ne leur coûte aucun combat ; ceux qui sont obligés de conquérir leur nourriture sont armés pour l'attaque et la lutte.
Le lièvre (fig. 7) a des oreilles allongées et recueillant les
Fig. 7.
moindres vibrations des ondes sonores. La différence de longueur des pattes, plus courtes antérieurement, donne au peureux la facilité d'échapper au danger, par des bonds pleins de souplesse et d'élasticité. Le lièvre broute l'herbe et le serpolet; son gîte est caché sous le sol, creusé en galerie.
Le lion (fig. 8) dispose de deux mâchoires garnies de dents formidables, broyant les chairs et les os des victimes, que ses griffes (fig. 9) ont saisies et retenues en les déchirant. L'anatomie de cette jambe postérieure écorchée (fig. 10) explique l'élan impé-
Fig 8.
Fig. 9.
Fig- 10.
tueux et irrésistible du carnassier, poussé par l'audace et le courage. Un antre abrupte est sa tanière.
Les serres et le bec de l'épervier sont façonnés en instruments de guerre (fig. 11).
Fig. 11.
La forme du bec du dronte (fig. 12) l'exclut des rangs des carnassiers.
Fig. 12.
Les herbivores n'ont pas à recourir à des moyens violents pour se procurer leur nourriture. Elle est toujours prête et à leur portée, Leurs extrémités sont dénuées de harpons incisifs, une substance cornée les consolide et leur permet de fouler à terre l'ennemi abattu.
Le pied (fig. 13), soutenant le poids considérable du buffle, s'affermit sur une base résistante. Môme système, mais avec plus
de divisions chez le tapir, moins lourd (fig. 14). Cependant les animaux paisibles ont à défendre leur existence et celle de leur
Fig 13.
Fig. 14.
progéniture ; plusieurs possèdent des armes défensives redoutables. A défaut de dents, le taureau a des cornes dont les coups
Fig- iô.
sont meurtriers (fig. 15). Le cheval lance des ruades et frappe de ses sabots. Le daim, si timide, acculé contre un obstacle infran-
chissable (fig. 16), se retourne et croise sa ramure, comme un faisceau de baïonnettes, en face de l'assaillant.
Fig. 10.
En général, la défense des animaux dépend des ressources dont ils sont pourvus. Les carnivores ont un arsenal plus
Fig. 17.
complet, celui dont ils se servent pour l'attaque : les griffes et les dents. L'ours (fig. 17) déchire avec des ongles contractés
par des muscles vigoureux. Le chien mord. Le chat égratigne.
Les moins hardis ont des procédés bien simples. Le hérisson se tient coi, sous la forêt de piques érigées sur son corps, ramassé en boule. La tortue se retire sous sa carapace. L'huître se clôt entre ses deux écailles. La peur concourt au salut des plus débiles, en déterminant chez eux des déjections fétides et repoussantes.
La suzeraineté des plaines de l'air se partage entre les oiseaux de proie, hiérarchisés de par leur bec, leurs serres et l'envergure de leurs ailes. Là aussi, le genre et la puissance des engins d'attaque
Fia. 18.
Fia. 19.
et de défense sont appropriés à leur usage. Voici la tête du vautour oricon du nord-est de l'Afrique (fig. 18). Cet appareil de des-
Fig. 20.
Fi'. 21.
Fia. 22.
traction se complète par une patte formidablement unguiculée (fig. 19). Le bec de l'épervier (fig. 20) achève de mettre hors Jte
combat le gibier saisi par des ongles longs, courbes et pénétrants (fig-. 21). L'argot du coq russe (fig\ 22) ouvre et laboure les flancs de son adversaire.
Dans la famille des oiseaux, comme ailleurs, il y a des impuissants ; ils se tiennent à l'écart, à l'abri des guerroyeurs. La colombe se plaît sous un toit de branches ; son bec délicat donne et reçoit des baisers ; sa patte est le frêle appui d'un corps gracieux.
Les insectes ont, pour échapper à la destruction, la fuite, la ruse et des armes.
Les abeilles et les guêpes piquent de leur aiguillon envenimé les chairs des animaux les plus grands. D'autres insectes ont des pattes terminées par des tenailles; ils possèdent des mandibules, des pinces ; la variété des moyen* est aussi nombreuse que les espèces. Nous nous bornerons aux trois figures suivantes :
La libellule mante, vulgairement demoiselle (fig. 23).
Fig. 23.
Le scarabée gédéon (fig. 24).
Fig. 24.
Le lucane, cerf- volant (fig. 25).
Fig. 25.
La piqûre de beaucoup de ces petits êtres est mortelle.
La généralité des animaux s'aide en outre de la colère : elle augmente leur énergie en les aveuglant sur le péril.
La nature a étendu sa protection sur les plantes. Les unes résistent par leur essence vigoureuse; d'autres amortissent, par leur flexibilité, les efforts de la tempête. Les plus cassantes sont hérissées de pointes et blessent la main qui les touche.
La loi suprême de perpétuité des espèces se manifeste dans la rémunération sensuelle offerte à l'individu. Cette loi a sa sanction pénale dans la souffrance attachée à son inobservation.
La race destinée à servir de pâture est fatalement prolifique et incapable de résistance. Elle est à l'état passif. Un peu de laine sépare la chair de l'agneau de la dent du loup.
Les harengs se reproduisent par millions, pour aller s'engloutir dans les flancs monstrueux de la baleine.
Au temps des amours, l'exubérance de la vie invite à l'escompter en plaisirs. On désire, on cherche une compagne ; on se sent sollicité par elle ; l'extériorité des signes en avertit les deux intéressés.
Par une belle nuit d'été, sondez du regard le dessous de la haie, au bord du chemin ; si vous apercevez un point lumineux circu-
lant dans l'herbe, c'est la luciole appelant au rendez-vous l'époux qui attend.
Les animaux ont en eux, et près d'eux, ce qu'il faut pour préparer un toit commode à leur progéniture, la protéger et la nourrir, jusqu'au moment où elle sera d'âge à se suffire à elle-même.
Une sollicitude sagace préside au choix de l'emplacement et de l'édification du premier asile de la jeune famille. Les soins maternels sont à la hauteur des difficultés de la mise au jour et de l'éducation. Les nids des oiseaux sont de petits chefs-d'œuvre. On ne se lasse pas d'admirer la coque où la chenille doit trouver d'abord une tombe et plus tard un berceau. L'ichneumon creuse avec sa tarière, un trou pour son œuf, dans celui d'un papillon dont la substance ne discontinuera pas de vivre, en nourrissant le parasite à mesure qu'il grandira. Il en est ainsi du ver rongeant le fruit dans lequel il est né.
A la fin de la gestation, la sécrétion du lait commence chez les mammifères; elle se prolonge ou s'arrête avec les besoins des petits. La naissance coïncide avec l'abondance des ressources alimentaires. Les œufs des oiseaux, des poissons et des insectes éclosent dans ces conditions.
Les plantes accomplissent aussi les mystères de l'amour. Si l'impossibilité de la locomotion est un obstacle, des messagers officieux, une mouche amie, le souffle de la brise, transmettent le germe d'un sexe à l'autre. La fleur devient mère de graines reproductrices ; les unes se sèment sur place ; d'autres ont des ailes et vont fonder des colonies loin d'un sol natal trop restreint.
Tout est prévu : avec l'obligation de s'entretenir, se rencontrent l'instrument et la matière de l'assimilation. L'outil est admirablement approprié à l'usage ; il est invariable chez l'animal improgressif. L'homme invente des procédés nouveaux pour contenter de nouveaux désirs issus de ses aspirations à la perfectibilité.
S'il résulte de cette tendance une plus grande difficulté de définir le caractère de l'individualité humaine, les sources d'investigation augmentent dans des proportions semblables.
Plus les peuples se civilisent, plus leur physionomie acquiert d'expression dans les détails. Le progrès pourrait se mesurer au
degré de finesse du jeu des muscles du visage. La tête d'un Hottentot diffère peu de celle de ses compatriotes; il existe, au contraire, des nuances délicates entre les hommes intelligents du même pays. L'air de famille subsiste, mais il se modifie en raison des particularités de la position sociale. La même loi régit les animaux : les sauvages se ressemblent plus entre eux que leurs frères réduits à l'état de domesticité.; on distingue, même parmi ces derniers, les hôtes des villes de ceux des campagnes : les premiers ont des allures aristocratiques, les seconds ont des dehors empreints de rudesse. Les serviteurs empruntent quelque chose au maître; ils reflètent plus ou moins leur entourage. Des habitudes paisibles atténuent les mauvais instincts de l'animal ; il devient méchant sous l'influence d'un propriétaire brutal. Le chien élevé sous un toit hospitalier est l'ami joyeux de l'enfance; on voit avec répulsion l'exécuteur des ordres impitoyables du conducteur de bestiaux.
S'il est impossible d'établir une fenêtre au-devant du cœur, on peut y appliquer l'oreille et la main. A défaut d'une ouverture pour regarder dans l'intérieur d'une maison, l'on écoute à la porte ; des silhouettes glissant sur des rideaux fermés, la fréquence des allées et venues, le diapazon des voix des interlocuteurs, mille accessoires servent de fils conducteurs. Cette pratique est familière aux personnages anonymes faisant profession officielle de confesseurs officieux. Or, nous le demandons bien bas, par le temps qui court, la méthode employée en vue d'un ignoble trafic, ne peut-elle pas fournir des notions au profit désintéressé de la science ?
J'ai souvent remarqué par quelle succession d'aperçus éminemment logiques, une simple portière parvient à la perpétration d'un fait obscur, en allant d'une base certaine à la solution d'un problème ardu.
Le physiogn omoniste marche dans une voie expérimentale identique; il a sous les yeux les formes natives du sujet et ses formes acquises. Il s'agit alors de procéder comme le géomètre qui, connaissant deux points écartés d'une ligne droite, en suit la prolongation illimitée. Les formes natives rappellent le point de départ, les formes acquises constatent l'état actuel; le courant
INTRODUCTION. |;i
des mouvements passionnés se déduit du trajet déjà parcouru.
Si le temps manque pour une étude suivie, il faut employer la surexcitation. Toute agitation profonde fait apparaître la passion sur le visage, comme l'eau, remuée dans ses profondeurs, laisse monter à la surface ce qu'elle recelait au fond.
Beaucoup de gens font de la physiognomonie, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. La sympathie ou l'antipathie , à première vue , atteste combien le sentiment de la corrélation du moral et du physique est vivace en nous. Les exemples abondent. Le coupable est sobre de gestes ; il détourne ses yeux du regard investigateur qui les épie. La pudeur impose à la jeune fille un silence et une immobilité systématiques; une intonation indiscrète, un tressaillement involontaire équivaudraient au doux aveu déjà formulé dans le cœur, et que deux lèvres virginales compriment encore. On voile la figure avec les mains pour cacher le trouble de l'âme. L'aspect glacial du puissant attère le solliciteur; un sourire indulgent l'enhardit. La loi force le témoin à comparaître la face découverte, afin que le magistrat établisse sa conviction, en scrutant l'expression de celui dont la parole va peser dans la balance de la justice. Enfin, l'hypocrisie est une preuve de plus en faveur de cette thèse : on contrefait ses gestes pour déguiser sa pensée.
L'homme vrai n'apporte aucune réticence dans ses communications; il y a complète harmonie entre son langage et son attitude.
L'habitude n'apprend-elle pas au gourmet à juger de la saveur d'un fruit à son aspect seul? La poire acide n'a pas les dehors de celle qui est fondante et sucrée ; le fruit est inerte cependant. Si le sens de la vision n'offre pas assez de certitude, les autres sens s'y associent; ils en corroborent ou corrigent l'appréciation. On ne choisira pas une noix sans la peser. La pression du doigt constatera l'état de maturité de la pulpe charnue. La médecine des enfants, l'art vétérinaire sont basés sur l'extériorité du malade. Dans un autre ordre d'idées, un filon décèle le gisement de la mine.
L'homme est essentiellement impressionnable ; maître ou esclave de ses organes, il conserve l'empreinte de leur jeu mécanique. Cette empreinte est faible si l'acte est accidentel et passager;
16 PHYSI0GN0M0N1E.
il laisse une marque durable si les mêmes mouvements se sont répétés souvent. En se rendant compte de la trace des passions sur
Fig. 26.
l'économie entière ou sur des régions organiques, on remonte (à la cause correspondante du signe visible, on en déduit ainsi le ca-
ris. 27.
ractère personnel ; il est, en effet, la résultante de toutes les impulsions qui ont agité l'individu. Au bagne, le vice transsude et
INTRODUCTION. r,
dépose sa vase impure sur les traits du criminel et les rend sinistres. Le front de l'homme de bien a la sérénité de sa conscience. Ces deux ex-pensionnaires (fig. 26 et 27) de la prison de Melun font tache auprès de Franklin (fig-. 28).
Une étude suivie montre quels muscles du visage vibrent plus fortement sous telle émotion connue ; quels membres , quelles extrémités ont ressenti ou secondé, plus ostensiblement, l'entraînement passionnel, quel est le rôle du tronc, provocateur ou complice, dans un cas déterminé. Ainsi, la profondeur et la disposition des plis d'une étoffe en indiquent l'emploi journalier.
Fiï. 28.
Il faut s'appliquer sans cesse à comparer les effets physiques aux causes morales, en opérant d'homme à homme, de l'homme à lui-même et, par analogie, à ses inférieurs, dans l'ordre des races existantes.
Le chien sait interroger avec promptitude la face et la tenue de son maître et en saisir immédiatement la signification ; et l'homme qui peut se prendre pour unité de comparaison, serait inhabile à se rendre compte des mobiles intérieurs de ses semblables, après y avoir mûrement réfléchi?
Terminons par une observation fondamentale. La vie est une
série de fonctions organiques dont la mort est le terme. Comment fonctionne l'organisme humain ? Le premier acte de l'entrée en possession de la vie individuelle est la respiration ; sa cessation marque le dernier moment de l'existence. Elle s'entretient par l'alimentation. Le lait de la mère est la première nourriture de l'enfant ; peu à peu ses dents se forment ; elles triturent les substances solides ; la langue recueille le produit de la mastication et le fait tomber dans l'œsophage. Il en résulte un bol pâteux qui parcourt la voie intestinale ; la digestion transforme cette pâte en chyme que l'absorption fluidifie et fait circuler à l'état de chyle. Ce chyle uni à la lymphe s'introduit dans le sang veineux, affluant au poumon. Au sortir de cet organe, le fluide circulatoire est vermeil ; il est artérialisé et propre à la nutrition de toutes les parties corporelles qu'il atteint.
L'air est attiré par l'aspiration, tel que l'atmosphère le livre; l'expiration en rejette la partie inutilisable; c'est une espèce de digestion.
Les grands mangeurs ne sont pas ceux à qui l'alimentation profite davantage , témoin la femme Denise (fig. 29), dont le docteur Descuret nous a raconté l'histoire.
Cette malheureuse dévorait souvent huit kilos de pain dans une journée. En moins d'une heure, elle en grignotait deux kilos. Avoir de quoi manger était sa préoccupation constante. Denise
s'identifiait avec l'objet de sa voracité ; aie pain n'a pas faim, » disait-elle, quand l'appétit lui faisait défaut. Sa maigreur était excessive.
INous aurons l'occasion de revenir sur les effets physiognomoniques de la circulation, de la respiration et du système alimentaire.
Nous n'avons pas la prétention d'enseigner à lire couramment sur un visage dépourvu d'accent; mais, en rapprochant toutes les données corporelles, nous croyons possible de mettre l'observateur à môme de reconstituer assez de mots de la phrase physiognomonique pour en traduire le sens et en tirer des conclusions profitables. Une mère ne consulte pas en vain les traits de son enfant; deux fils chargés d'électricité n'échangent pas plus rapidement une pensée que deux regards saturés d'amour.
L'ancienne physiognomonie nous apparaît avec deux béquilles vermoulues, l'astrologie et l'art devinatoire; notre jeune science physiognomonique s'appuie sur l'observation des lois éternelles de la nature.
Nous ajouterons : Il n'entre pas dans notre esprit et dans notre cœur de fournir une occasion de scandale à la malignité des oisifs. Nous jugeons utile d'appeler l'attention sur l'étude de l'homme. « Connais-toi toi môme, » a dit- la philosophie antique, en considérant cette connaissance comme indispensable au bonheur de tous et de chacun en particulier.
Humble manœuvre, nous posons de simples jalons sur une route dont on pourra successivement agrandir la voie et reculer l'horizon. Nous essayons de substituer les avantages constants et progressifs de la science à l'art personnel, mourant avec l'artiste et ne survivant que dans ses œuvres. 11 n'appartient à aucun de reprendre l'art à la limite abandonnée et de le pousser plus loin, sans solution de continuité. La science acquise ne s'arrête pas devantune tombe. Un héritier surgit; l'anneau brisé se ressoude ; il se relie avec le nouveau ; la chaîne rétablie se prolonge indéfiniment; la science reste la somme des eiforts accumulés de tous. Le crayon de Raphaël et le pinceau de Rubens ne se transmettent pas. De tels instruments ne sont féconds que sous l'impulsion exclusive du génie excep-
tionnel du maître. L'art est à recommencer pour le disciple. L'adepte de la science s'assimile les acquisitions de ses prédécesseurs.
Introduire la physiognomonie dans le domaine des sciences ;' la débarrasser des vieux langes du passé ; lui donner la valeur réelle d'un travail sérieux, au lieu d'en faire un motif de curiosité stérile, tel est notre but.
Les rapports du moral et du physique de l'homme ont été cherchés par beaucoup de savants ; tous ont présenté leurs observations propres ou celles de leurs prédécesseurs comme des règles absolues. Aucun n'a basé ses assertions sur les lois de la physiologie. S'il se rencontre quelques vérités dans leurs écrits, elles sont enfouies sous des systèmes dus au hasard, ou bien aux appréciations arbitraires de l'auteur : la physiognomonie est pour eux un art conventionnel et divinatoire. Plus récemment Lavater lui-même en a fait une question de sentiment. A l'exemple de ses devanciers, il erre à l'aventure, signalant çà et là des aperçus nouveaux et ingénieux, sans les coordonner. Il n'a pas de point de départ rationnel, ni d'unité de comparaison prise dans la nature ; il se montre souvent artiste, plein d'âme et d'intelligence, mais ce tact, dont il s'éclaire dans ses investigations minutieuses, n'est pas un flambeau transmissible à d'autres mains. Lavater a senti vivement, il a reproduit ses impressions avec chaleur et conviction, il ne les justifie pas ; c'est un juré prononçant un verdict sans l'appuyer sur des considérants légaux. Il ne se pose pas en juge obligé de motiver sa sentence. La lecture des œuvres de Lavater est attrayante, on n'y trouve pas un guide pour qui veut suivre une route parallèle ; ce guide est nécessaire pour ne pas se fourvoyer. Nous désirons remplir cette condition indispensable du progrès ; déjà nous avons essayé d'ouvrir cette voie dans les Études des passions appliquées aux beaux-arts. Ce livre est la préface de notre Physiognomonie; dans cet ouvrage-ci comme dans le précédent, nous avons interrogé les faits avant tout. Loin de nous retrancher dans'le cercle des autorités sans preuves, nous avons constaté la raison d'être des signes dont se compose notre alphabet de l'expression corporelle; nous avons relégué dans la
catégorie des hypothèses ce qui, sortant des règles de l'organisme, est purement conjectural.
Nous avons noté, pas à pas, le développement simultané des signes extérieurs et du caractère chez les êtres vivants. L'histoire sous les yeux et le crayon à la main, nous avons comparé entre elles les œuvres des plus grands portraitistes anciens et modernes. Nous avons exploré la belle collection des têtes historiques gravées de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. L'École de médecine nous a ouvert ses riches vitrines. Nous avons trouvé réunies au Muséum d'histoire naturelle, toutes les subdivisions de la famille humaine. Nos relations sociales nous ont mis à même de recueillir de précieuses indications. La photographie nous a permis plus tard de réviser avantageusement les résultats de cet ensemble d'études.
Nous soumettons ces documents physiognomoniques à l'appréciation du public, qui nous en a fourni les meilleurs et les plus nombreux modèles. Nous commençons par exposer brièvement les errements antérieurs à la fin du dernier siècle. Ce sont les Olim du procès entre la manière de procéder des empiriques et la nôtre.
L'attrait du merveilleux et le désir de sonder les mystères de la vie ont donné naissance à beaucoup de systèmes ; leurs auteurs ont eu la prétention de pénétrer le grand arcane et d'en révéler les secrets.
Les rapports de l'homme avec l'universalité des mondes et des êtres ont fixé d'abord l'attention du penseur; puis il s'est cherché dans lui-même. Les sciences occultes sont le résultat des premières investigations; la physiognomonie est venue répondre à la question personnelle.
Nous allons jeter un coup d'oeil rapide sur la route suivie par les anciens explorateurs. Elle est des plus obscures à son point de départ; elle se dégage péniblement des ténèbres en se rapprochant de l'époque où la lumière a surgi de l'émancipation de l'intelligence humaine.
Nous conserverons l'ordre chronologique de la publication dans nos extraits des ouvrages les plus intéressants. Ces indications permettront déjuger les tentatives d'un autre âge, tout en constituant un faisceau de ces brins épars. D'ailleurs, il est bon de mesurer la distance parcourue, afin de mieux apprécier le but atteint.
Il faut ranger parmi les incunables le petit volume, sans date, en tête duquel nous lisons :
« L'art de chyromance de excellent et très exercite et prouve maistrc Maistre Andrieu Corum : utile et nécessaire à tous cculx qui exerciter vouldront lart de cirurgie et de médecine. Pource que la dicte science traicte de la complexion de plusieurs hommes et pronostications des signes et caractères imprimées en nature es mains apparaissans translatée de latin en francois. Par maistre Jehan de Yerdellay selon la sentence de Aristote. »
Voici comment l'auteur trace et nomme les principales lignes et monts de la main (fi g-. 30).