DE LA CHAUSSURE
Il est curieux de visiter, dans un grand établissement d'instraction publique, l'endroit où les souliers des élèves sonl misen ordre dans des cases numérotées; c'est une espèce do bibliothèque, dont chaque volume peut être consulté avec fruit.
La dissipation, la modération dans le jeu, l'aptitude au travail, le caractère mélancolique ou ardent, se lisent couramment dans les résultats survenus.
Sans crainte de prêter un motif au sourire de réticence des incrédules, nous leur dirons : Faites cette expérience, vous serez étonnés des rapprochements singuliers qui existent entre les notes mensuelles fournies par le directeur et celles tirées de l'examen des souliers des élèves. Consultez l'état de la chaussure dans une caserne, dans une prison, dans un hôpital, vous retrouverez partout une analogie frappante entre l'aspect du soulier et les traits principaux du caractère de celui qui le chausse.
Encore un exemple, c'est de l'histoire :
L'on s'est entretenu longtemps des souliers larges, à semelle ferrée et narguant la mode, d'un avocat très-connu: ils sont devenus légendaires. Le caractère de l'homme, qui savait se plier aux circonstances, était, au fond, brusque et rude. Il avait l'esprit gaulois; ses boutades, toujours accentuées, passaient souvent par-dessus les convenances du monde pour frapper juste au but. Il lui eût été impossible d'emprisonner son pied sous l'étreinte d'un escarpin.
On porte des vêtements pour se couvrir. Certaines femmes s'habillent pour se parer et laisser le plus possible de leurs formes à découvert : elles sacrifient la pudeur à leur envie d'attirer l'attention.
Allons au fond des choses :
La parure sert moins à faire ressortir un agrément qu'à dissimuler un défaut. Se montrer riche, c'est se déclarer impuissante à paraître belle. Une coquette savante dans son art voile un charme tout juste assez pour attirer la convoitise. La parure devrait seulement être um cadre. Le beau s'amoindrit de la somme des éléments hétérogènes; sa première condition est la vérité. Une mise simple accompagne bien la sincérité du caractère moral et des formes et l'harmonie des proportions. L'importance de l'accessoire nuit au principal. L'éclair des diamants fait perdre à de jolis doigts leurs lignes gracieuses; il appelle l'attention sur une vilaine main. Farder le dehors, c'est chercher à tromper sur la qualité réelle. On éblouit à l'aide d'un scintillement factice, afin d'arrêter le regard à la surface .
Une femme est assez parée de sa jeunesse et de sa grâce; elle va contre son but en prétendant mettre la dernière main au travail de la nature, la grande maîtresse des maîtres.
S'agit-il de réparer les ravages du temps? l'on n'induit personne en erreur. Le recrépissage d'un fragment de muraille en accuse mieux la vétusté totale. De faux cheveux n'empêchent pas la calvitie de s'accroître; leur teinte juvénile rend plus évident le dépérissement des traits du visage : l'antithèse est ridicule. N'est-ce pas un scandale d'emprunter des dents d'une blancheur imma-
culée pour servir de fond à des lèvres flétries? Est-il rationnel de changer la couleur de la chevelure, au mépris des lois naturelles de la concordance de toutes les parties de l'ensemble humain? Pourquoi sacrifier la souplesse de la taille à une finesse destructive de la santé? Pourquoi s'imposer le supplice du corset? Pourquoi rétablir la torture du brodequin, afin de mignonner le pied aux dépens de la démarche? Le tout pour obéir à ce mythe nommé la Mode, ce régisseur invisible, qui traite l'espèce humaine comme une matière passible du rabot et de l'étau. On abîme le tableau pour le faire entrer dans la bordure.
Le prétendu correctif est, nous l'avons déjà dit, le révélateur du défaut. Vous, homme, vous portez moustache et vous retenez l'essor de vos lèvres: vous craignez de montrer des dents malsaines. Vous, femme, vous désirez éteindre sous la poudre de riz les boutons et les taches de rousseur déshonorant votre front. Vous étalez du rouge carminé sur vos joues, sans y rappeler la vie. Vous adoptez avec enthousiasme l'affreuse crinoline, afin de suppléer des formes absentes. Vous portez pantalon, si votre jambe pudique manque de rondeur. Assez. Ne trahissons pas une foule de petits expédients. 11 doit être beaucoup pardonné à qui pèche en s'efîbrçant de plaire.
La parure n'est pas seulement mise en œuvre pour rehausser la beauté ; on se pare aussi par gloriole. Dans l'impossibilité de régner par la supériorité de ses avantages personnels, on tient à écraser ses rivales sous le poids de ses richesses. La maréchale X***, sevrée de ses attraits propres, se surchargeait de bijoux et de dentelles. Exciter l'envie est un régal de femme vaniteuse. Si du moins elle reculait devant le prix de la carte à payer !
La parure impressionne étrangement l'esprit féminin. Une petite fille épelle, sur ses poupées, des combinaisons d'étoffes, de rubans, de couleurs : elle saisit au passage tous les détails d'une toilette; elle les décrit à ses camarades, sans oublier une épingle: Balzac n'aurait pas mieux vu.
Les excentricités de la parure se produisent aux époques de décadence des mœurs publiques. On rivalise de luxe aux dépens de la moralité. Combien de malheureuses ont passé par les sentines
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du vice pour arriver aux sommités du luxe et contenter leur amour effréné de la parure !
De la parure à la coquetterie, il n'y a pas d'intervalle. Elles sont sœurs. La première est au corps ce que la seconde est à l'esprit.
La coquetterie est une variété féminine du mensonge. Le titre de jolie personne ne donne pas le droit de jouer avec l'amour, comme un enfant avec un joujou. L'une est coquette, afin de se composer une cour, sans vouloir répondre aux désirs habilement et traîtreusement excités, dans le but de s'en faire un mérite et un passe-temps récréatif. C'est la pire espèce. Une. autre cherche uniquement à être encensée. Dans le premier cas, on commet sciemment une indignité. Dans le second, il y a au moins une grave imprudence. Pour plusieurs têtes folles, c'est une simple distraction : on s'amuse à secouer des étincelles dans l'obscurité, sans s'informer s'il n'y a pas auprès des matières inflammables. Il est cependant plus aisé de faire la part de l'incendie des substances inertes que d'éteindre la passion dans le cœur fortement épris. Puis, quand l'amoureux veut cesser d'être un simulacre et se placer sur le terrain de la réalité, l'inconséquente le repousse ; la pudeur le tient en respect. Malheur à l'homme subjugué par de faux dehors ! il paye cher la faute d'avoir fait, de pareilles relations, une question d'avenir.
Il faut expliquer par l'insensibilité de la femme la raison de sa conduite, si elle est assez maîtresse d'elle-même pour ne point dépasser une limite donnée. Une femme affectueuse n'aurait pas la force de résister, sans le secours de l'éducation, à l'expression de sentiments Vrais.
L'amour platonique est le rêve d'une âme candide ; il cesse d'être possible au moment où les sens s'éveillent. La coquette de sangfroid n'est ni dans l'une ni dans l'autre de ces conditions. La femme inexpérimentée souffre du mal dont elle est la cause involontaire. Le compte de la coquetterie provocatrice se solde en mépris, il reste au moins l'indulgence à celle qui s'est laissé aimer sans préméditation.
DU PRÉNOM DE LA PEUSON'NK
Que le lecteur ne nous accuse pas de tomber dans des puérilités. Le prénom est un indice dans la voie des explorations. Le prénom de l'enfant l'ait connaître la préoccupation des parents au moment de la naissance du petit héritier. Cette préoccupation s'est manifestée dans le choix de la désignation nominale. Or, on ne nie pas l'influence de la première éducation, presque toujours dirigée par le père et la mère. Dans cette hypothèse, le prénom se trouvant en harmonie avec la pensée dominante de ceux qui l'ont préféré, il peut, à un certain point, signaler la direction des premiers pas du porteur.
Les prénoms doivent être considérés sous plusieurs acceptions. Ils marquent une époque.
Les Régulus, les Hercules, les Brutus sont issus de notre révolution de 1789. Ils rappellent le sentiment de* la probité, de la force, de la rigidité des principes républicains.
D'autre part, des parents, dans l'enthousiasme d'un succès populaire, ont adopté le nom du héros ou de l'héroïne du livre pour en décorer leur progéniture.
Le prénom d'Emile a sa filiation dans l'immortel ouvrage de Jean-Jacques Rousseau. René tire son origine à'Atala; Chateaubriand l'a inscrit sur le grand calendrier des célébrités de la littérature contemporaine.
Les enfants nés sous un règne puissant reproduisent dans leurs prénoms, soit l'adhésion sympathique, soit la courtisanerie de leurs auteurs.
L'empire nous a légué surabondamment le nom de Napoléon,
imposé, sinon de fait, niais par raison d'avancement, aux descendants des fonctionnaires créés par le chef de l'État.
Les affections de famille se retrouvent dans une modeste dénomination. Le nouveau-né a été placé sous l'invocation pure et simple du saint patron de l'un des ascendants ou des parrain et marraine.
Nous avons eu la curiosité de feuilleter quelques-uns de ces énormes in-folio où le maire enregistre, au nom de la loi, la naissance de ses administrés. Sans lire la date inscrite au bas d'une moyenne de pages, on peut très-approximativement fixer le chiffre ultérieur des années de l'inscription matriculaire.
Les prénoms de Jacques, de Pierre, de Jean, de François et d'autres aussi peu brillants, indiquent une famille vivant loin du monde politique et littéraire.
Thaïs, Julie, Lodoïska, Arthur, nous donnent une idée de l'esprit romanesque de ceux qui ont tenu le néophyte sur les fonts de baptême, en dépit des convenances religieuses. Dieudonné fait présumer une longue attente et des soins attentifs et obséquieux au nourrisson tant désiré ; son caractère a dû conséquemment se transformer en celui d'enfant gâté, et produire les fruits moraux qui en sont le résultat logique.
Il y a des prénoms roturiers. D'autres sentent leur prétentieuse origine. Ces derniers ont une euphonie cherchée; ils réveillent d'aristocratiques souvenirs. Les premiers ont la bonhomie du langage ordinaire.
Un modeste petit saint suffit au fils du paysan. Le noble espagnol rehausse le nom de son successeur par un long cortège de protecteurs, laborieusement et systématiquement extrait des légendes du catholicisme romain.
Les enfants voués au blanc, à leur entrée dans la vie, ont généralement des prénoms dont le parfum mystique atteste une sollicitude craintive et une foi aveugle.
Les prénoms des enfants de troupe se ressentent des' agitations au milieu desquelles ils ont reçu le jour, surtout si le tonnerre du canon remplaçait la parole du prêtre et si l'éclair de la poudre servait de luminaire à ce baptême de sang et de feu.