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Le contraire a lieu chez les timides, évitant de se produire et d'attirer sur eux les regards. La projection de leur corps en avant reporte le centre de la pesanteur vers la moitié antérieure de la semelle et la détériore davantage.
Voici une chaussure digne d'une attention particulière. Sa légèreté n'annonce pas de coquetterie ; son choix a été déterminé par la modicité du prix. On le juge à la négligence du confectionneur. Déjà les bordures sont élimées. Ce ruban, jadis noir, a été plus d'une fois raccourci pour en renouer les morceaux déchirés. Il vient en aide au quartier auquel il est cousu et dont le long usage a ramolli le faible tissu. Ce ruban n'entoure plus d'un triple repli l'articulation du pied avec la jambe. Il a pris un ton roussâtre et tient par artifice. Le cirage n'apparaît pas luisant sur toute la surface de cette peau, flasque et dédoublée en certains points. L'humidité des parties exposées à la boue n'a pas été absorbée par la chaleur du frottage obstiné d'une brosse à crins réduits et gagnant en dureté ce qu'ils perdent en souplesse. Il y a un poëme de douleurs dans les révélations de ce soulier propre et soigné comme un ami, dont la perte serait cruelle à subir. Ce soulier féminin est l'emblème de la lutte contre la misère respectable ; un témoignage d'ordre et d'honorabilité. Celle qui a trop de soin de sa manière de se chausser n'offre pas autant de garanties contre les séductions du luxe et ses conséquences funestes.
La chaussure en exercice a son enseignement. Cette enveloppe satinée et gracieuse dessine un pied mignon, délicat et doucement cambré. Elle n'est pas façonnée pour se souiller au contact de la voie publique; cette œuvre d'art se pose mollement sur le tapis moelleux d'un salon ou sur les coussins d'un brillant équipage.
Un bourgeois s'adresse à un confectionneur qui élève le prix de ses fournitures à la hauteur de sa renommée sans rivale. La somme à payer est forte. Après trois jours d'usage, les bottes sont hors de service. L'acheteur va, pièces aux pieds, faire des reproches à l'éminent artiste. « Pardon, dit celui-ci, marchez-vous? — Oui, certes ! répond le réclamant. — Monsieur, s'écrie alors le vendeur froissé , je travaille exclusivement pour les clients ayant voiture! »
Cette botte (fig. 536) raide, montante, astiquée militairement, fait partie d'un tout appelé gendarme. Elle a la rigidité, la prestance de ce fonctionnaire et peut-être aussi d'autres qualités, non énumérables et pour cause.
La botte du gendarme reflète ses actes. Brillante et lustrée, elle
Fig. 536.
nous le montre ponctuel observateur des règlements et veillant à la sûreté publique comme sur lui-même. La chaussure mal soignée est un signe de négligence personnelle, indiquant plus de mollesse dans l'exécution des devoirs du gardien de l'ordre social. Ce soulier plat, large, sans talon, habite le Marais. Aux derniers
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temps de la monarchie bourbonienne, il eût été décoré de la boucle d'argent. Il est placide et calme dans sa marche, comme le rentier dont il empaquette le pied.
Une chaussure ample, sans prétention à la mode du jour, appartient à l'homme ennemi de la gêne et se mettant à son aise, dans ses relations avec le monde et les choses. On reconnaît l'esclave aux entraves du pied.
Il y a des chaussures spéciales, dont les altérations proviennent de l'exercice de la profession. Mettons tout de suite à l'écart ces bottes pesantes et sales, d'où suintent les miasmes putrides des égouts.
Voici des bottes à tige élevée, raides, lourdes et évasées à leur ouverture, pour permettre au g-enou de s'y mouvoir. Un postillon l'emboîte. Ce type s'efface avec le prolongement des voies ferrées. La botte àl'écuyère en est une variante plus durable. Elle distingue la cavalerie des autres corps de l'armée. Dans le premier de ces échantillons, la forme ne sert pas seulement à garantir le pied des aspérités du sol, elle isole les membres inférieurs des eaux fangeuses, où les récureurs d'égouts se tiennent pour exercer leur pénible métier. La force donnée à la chaussure des cavaliers lus aide à se maintenir en équilibre sur leur monture, sans les empocher de marcher. Le courrier de la poste a des bottes fortes, devant lui servir seulement à cheval.
Le danseur porte des souliers fins, souples et découverts, n'ôtant rien au jeu des articulations multiples du pied.
Les sandales en usage dans les salles d'armes dégagent les orteils, en protégeant la face plantaire.
Le bon écuyer se reconnaît à l'effet produit sur la semelle de sa botte par l'étrier servant de point d'appui au pied, qui ne doit jamais s'y empêtrer; dans ce cas, la semelle s'use transversalement vers la pointe ; les faces latérales de l'empeigne ne sont pas altérées.
Des ouvriers passent leur vie sur les barres d'une échelle, ou rivalisent de patience avec les écureuils sur la roue d'une carrière : ils abîment leur chaussure vers le milieu du dessous.
Les porteurs de fardeaux sur la tète détériorent la partie correspondant au talon, an pouce el an petit doigt.
La flexion en avant des forts de la halle, chargeant leurs épaules d'un poids énorme, fait une pesée sur le talon et un peu au delà du milieu de la semelle, et plus loin si la projection est plus marquée.
Le marchand, attelé à sa voiture, fait principalement effort sur la portion interne, placée sous le gros orteil et le talon.
Le carreleur agenouillé sur le plancher troue ses souliers à la pointe de l'empeigne. La partie avoisinante de la semelle est amincie, quand le reste est assez bien conservé. Chaque profession a son genre d'usure.
La forme et la contexture primitives de la chaussure sont en raison de la fatigue à essuyer. L'épaisseur générale des tissus convient au travailleur constamment debout, sous une charge pesante, ou contraint à de longues courses. L'artisan assis n'alourdit pas inutilement son pied.
Le soin apporté à l'entretien de la chaussure donne une idée favorable de l'homme. Ceux qui se placent en dehors de toutes considérations livrent complètement leur chaussure à toutes les péripéties d'une existence irrégulière. Voyez, par exemple, les souliers-savates d'un voleur de profession : ils sont parfaitement négligés ; aucune précaution ne vient retarder le moment où ils quitteront forcément les pieds auxquels ils sont annexés par la paresse. Les remarques faites sur la chaussure de cuir s'appliquent à toutes les autres matières employées, avec les variantes propres à leur nature. Le sabot, dans des conditions identiques, reçoit les mêmes atteintes : les déchirures du tissu élastique se traduisent sur le bois par des fentes ou des éclats.
En s'attachant seulement aux particularités de l'âge, nous verrons les enfants détruire surtout l'extrémité antérieure de leur chaussure; le sabot de l'enfant est mis promptement hors de service. L'adolescence étend son action au premier tiers. L'âge viril agit diversement sur une plus grande surface, en comprenant les trois points d'appui du pied. De l'âge mûr à la vieillesse, l'usure devient de plus en plus uniforme; au delà de cette époque, lacourbure du corps porte la pesanteur vers la partie moyenne antérieure de la semelle et l'affaiblit davantage, avec égalité dans sa ligne transverse.