COQUETTE
11 n'y a rien de naturel dans cette femme, rien de spontané dans cette organisation froide et calculatrice. Le moindre de ses mouvements est le résultat d'une combinaison. Son visage est un champ de manœuvres, où viennent parader successivement les différents auxiliaires de la coquetterie cupide, s'armant en flibustier pour capturer des cœurs et les rançonner sans vergogne.
Voici le procédé :
La belle est sous les armes. Sa toilette est recherchée : elle permet d'en changer à vue l'ordonnance habile ; la couleur et la coupe en sont appropriées au teint et à la conformation de la belligérante. Chaque ornement est à son poste : une épingle y joue un rôle. Ses cheveux sont arrangés avec goût : ils sont lissés et lustrés avec soin; la lumière scintille sur leurs tresses chatoyantes. Ce qui pourrait paraître une faute contre la symétrie, est un semblant de négligence; c'est souvent, aussi, un moyen d'amoindrir une imperfection ou de faire valoir une particularité favorable. L'œil retient, sous de longs cils abaissés, un regard prêt à jaillir de la prunelle : l'œil fait ici l'office du miroir à facettes de l'oiseleur. Il s'agit de fasciner et d'attirer la victime au piège. Les lèvres se meuvent finement, en laissant percer un sourire provocateur et tout à la fois bienveillant. La tête se balance comme la main du pêcheur s'ap-
prêtant à jeter son filet. Une voix tour à tour émue et vibrante éveille l'attention et la soutient : c'est le clairon sonnant la charge. Les irradiations des yeux se cherchent, se croisent, se touchent, se pénètrent. La conversation s'anime; on se compromet un peu, pour avoir l'occasion de se réfugier sous un éventail ; à défaut de la pudeur absente, il est adroit de cacher une partie pour faire désirer davantage.
Au moment propice, on découvre toutes les batteries : le col se dégage, les épaules rejettent en arrière un voile importun, la palpitation accélérée de la poitrine appelle d'indiscrètes investigations; on les excite encore plus en rétrécissant l'espace offert d'abord à leur activité dévorante : la main, le bras, le bout du pied, les mille caprices de la désinvolture viennent en aide. On fait feu de son esprit et de ses charmes ; on agit à la fois sur l'imagination et les sens. On laisse au besoin tomber un mouchoir, un gant, une fleur, afin de juger de l'impression produite, par l'empressement mis à ramasser l'objet échappé d'une main distraite. Que d'inductions à tirer de la façon plus ou moins gauche ou dégagée dont la remise est opérée ! Puis, bien des incidents surgissent de cet acte, si simple en lui-même. Le plus léger contact des doigts officieux avec ceux qui reprennent, avance singulièrement la besogne; un coup d'œil incisif l'achève : la brèche est ouverte, la place est rendue.
La belle victorieuse s'installe dans le cœur de sa conquête. Là, comme l'araignée au milieu de sa toile, elle surveille tous les points à la fois; pas une vibration ne se produit sans qu'elle n'en ressente aussitôt la secousse et ne l'exploite à son profit. Mais un jour vient où les fils n'ont plus assez de force pour retenir les imprudents moucherons.
Si la reine déchue a dépensé sa liste civile, elle va se confiner dans un logement modeste, où elle essaye de prolonger l'illusion. Ses cheveux se teignent en noir; son visage se couvre de blanc et de rouge : heureuse si elle a gardé en laisse un ancien adorateur édenté !
Puis elle change de théâtre. Elle s'occupe indifféremment de littérature ou d'œuvres pieuses.
Enfin un billet, pavoisé d'une bande noire sur le pourtour, apprend à ses voisins qu'elle est morte, munie des sacrements de l'Eglise. La pécheresse s'est ménagé cette circonstance atténuante, n'ayant pas à s'adjuger celle qui valut à Madeleine son pardon du Maître. Une coquette n'a jamais aimé.