‹ De la physiognomonie;Chapitre 70 sur 87 · LE CAPITAINE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE

Nous le nommions le Capitaine. Il en portait les épaulettes à l'époque où il rentra dans la vie civile. Il est né le 6 juin 1769. En sortant de l'École polytechnique, il fut admis, comme élève de première classe, sur un bâtiment de l'État. Fait prisonnier de guerre, il demeura pendant treize ans sur les pontons anglais. Il fut rendu à la France en 1814. Son nom, comme celui de beaucoup d'autres absents, avait été rayé des contrôles. Il se fit incorporer dans l'artillerie de marine; puis, après avoir servi pendant dix années au delà du temps légal pour être pensionné, il voulut jouir du far niente de la retraite.

Le Capitaine a trouvé dans une inaltérable gaieté le moyen de traverser des jours difficiles, sans se préoccuper du lendemain. Il a dépassé soixante- douze ans sans avoir éprouvé de regrets. Lui seul sait son âge; il étonne en le révélant. Son regard a conservé sa finesse ; son sourire est jeune encore ; il ne lui manque pas une dent.

Homme d'esprit et de cœur, le Capitaine est d'une loyauté rigide; il pousse la franchise et la naïveté jusqu'à l'abnégation la plus complète de tout amour-propre, son honneur ne pouvant être compromis par l'ingénuité de ses aveux. 11 a partagé son existence entre l'amour, la tahle et le jeu. Son culte du beau sexe se réduit maintenant à de doux souvenirs. Il sourit par réminiscence en voyant passer un gracieux visage ou une jambe bien faite, sous un bas bien blanc. Assuré contre toute tentation de retomber dans ses péchés de jeunesse, il a reporté ses plus chères affections sur les plaisirs possibles d'un repas fin, sans épuiser sa bourse et sans nuire à sa santé. Voici comment le Capitaine concilie ces deux obligations. Il se contente d'un modique ordinaire pendant la semaine; le dimanche, il ajoute à des mets succulents une bouteille de vin vieux. Le surplus des économies mensuelles forme deux masses : l'une pour la petite orgie conseillée par Hippocratc ; la seconde pour tenter la fortune dans une maison de jeu. Jusque-là, le Capitaine joue aux échecs, de sa main droite contre la gauche; il ménage ainsi la part aléatoire. Y a-t-il un excédant, le Capitaine prend le chemin de fer, et va risquer à la roulette de Baden-Baden ce dont il peut disposer, sans entamer la stricte réserve, destinée aux frais de transport, de nourriture et de logement pendant le voyage, aller et retour compris.

Ceci est littéralement de l'histoire. Les petits impôts prélevés sur l'estomac du Capitaine montaient à une assez forte somme : le moment était venu de la semer sur un tapis vert. Sur le carnet de dépenses on lisait : Tant pour les billets de wagon, tant pour le séjour, tant pour attirer les faveurs de la fortune. A la première séance, ce dernier article dut être biffé. A quoi bon rester huit jours? Ne vaut-il pas mieux en employer le prix à rétablir la chance? Elle continua d'être contraire, l'enjeu suprême fut absorbé par l'impitoyable râteau du banquier. Le Capitaine prend tranquillement son chapeau, remonte dans le coupé dont il vient de sortir; il reprend la route de Paris et ses anciennes habitudes.

La physionomie du Capitaine reflète son regard plein de finesse, un sourire bienveillant et un peu narquois. Il y a un accord parfait, dans l'ensemble: la sérénité du front, la rondeur des formes

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attestent le laisser-aller d'un caractère franc, loyal , hdhnête et réglé dans ses petites dissipations (fig. 538).

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