NM
La graisse qui est déposée dans le tissu cellulaire remplit des qsages différents. Elle peut devenir un organe protecteur contre le refroidissement extérieur, en même temps qu’elle constitue un dépôt de matières nutritives dans l’abstinence, ainsi que cela s’observe pour les animaux hibernants.
La graisse est déposée dans des cellules sans doute par une sorte d’infiltration des cellules plasmatiques. Elle s’y dépose quand les corps gras surabondent dans le sang et elle rentre dans le sang quand la graisse diminue, ainsi que cela se voit dans l’abstinence et dans la maladie. La graisse est quelquefois accumulée en si grande quantité dans le tissu cellulaire sous-cutané qu’elle atrophie les vaisseaux et les nerfs. La peau devient alors insensible et l’absorption ne se fait plus ou à peine dans ces épais pannicules graisseux (Voyez la note n° 142).
N°.l95 bis.
Voir Velpeau, Recherches sur les cavités closes, Comptes rendus de VAcadémie des sciences, t. XVI, et Annales de chirurgie.
J’ai vu autrefois qu’en injectant de l’hydrogène sous la peau du dos des lapins, il se forme par la distension des tissus cellu laires de véritables bourses séreuses qui sont persistantes.
Wertheim, Mémoire sur V élasticité et la cohésion des principaux tissus du corps humain, présenté à l’Académie des sciences dans la séance du 28 décembre 1846.',
N° 196 bis.
Le coefficient d’élasticité du tissu musculaire se comporte à la chaleur d’une manière inverse à l’élasticité du caoutchouc. (Voir Marey, Du mouvement dans la vie.)
Marey, Physiologie médicale de la circulation.
La théorie de la contraction musculaire est une question entourée de beaucoup de difficultés et qui n’a pas été encore résolue, malgré tous les travaux nombreux et importants dont elle a été l’objet. Voir Rouget, Théorie de la contraction musculaire, et Marey, Du mouvement dans la vie , etc.
En nourrissant des animaux avec de la garance, M. Flourens a démontré le mouvement nutritif qui se fait dans les os.
N° 199 bis.
Voyez Ranvier, Traité élémentaire d’histologie, 1870. Comptes rendus de l’Académie des sciences sur la structure du tissu cellulaire.
Le tissu cellulaire serait assez bien représenté par le réseau de fibrine ; après la coagulation du sang dans le cruor les globules blancs et la lymphe imprégneraient ces réseaux et des cellules plates seraient groupées sur ces travées de fibres.
A. Milne-Edwards, Études chimiques et physiologiques sur les os. (Annales des sciences naturelles, 4 e série, t. XIII, cah. n° 2.)
Ranvier, Thèse de la faculté de médecine de Paris.
Berthelot, De la transformation en sucre de divers principes immédiats contenus dans les tissus des anifnaux invertébrés. (Comptes rendus de l’Académie des sciences,
t. XLVII, p. 227; 1858.)
P. Bert, Thèse de la faculté des sciences de Paris.
N° 203 bis.
Nous avons déjà dit que le tissu osseux ne se forme naturellement que dans des lieux déterminés d’avance et que le tissu osseux transplanté soit à l’état d’os, soit à l’état de périoste, ne conserve pas son état antérieur et finit par disparaître par une rétrocession nutritive.
L’autonomie des tissus sur laquelle on a, et avec raison, beaucoup insisté, n’est donc pas aussi absolue qu’on semble le croire. On sait en effet que l’élément osseux par exemple déplacé, peut se développer pendant quelque temps par la continuation d’une sorte de force acquise, mais au bout d’un certain temps ce développement osseux rétrograde et le tissu se transforme en tissu de la région où il a été transplanté. Tandis qu’un os enlevé chez un trèsjeune animal peut se régénérer sa place par l’évolution de nouvelles cellules embryonnaires qui apparaissent dans la plaie. Il y a donc une influence bien nette exercée par la place qu’occupe le tissu dans l’organisme.
No 204.
Cependant M. Vulpian dit avoir greffé des morceaux de nerfs qui, après avoir dégénéré, se seraient, dans certains cas, régénérés. Les tissus glandulaires doivent-ils tous être rangés sous ce rapport dans la même catégorie? Un morceau de foie ou de glande salivaire se greffera-t-il? Nous avons vu qu’un morceau de ■'rate laissé en place reproduit une autre rate entière, d’après les expériences de M. Philipeau. Si le fragment dératé était greffé ailleurs, en serait-il de même?
Dë sorte qu’on pourrait considérer le développement des tissus hétérologues comme le résultat d'une erreur de lieu.
Jusqu’à présent la physiologie s’est débattue dans des idées transitoires qui disparaîtront à mesure que la science se constituera. Tout en cherchant à remuer le plus possible des idées, il faut donc tenir surtout aux résultats qui sont impérissables en tant que faits bien observés, mais dont l’interprétation peut varier parce qu’elle est soumise à toutes les vicissitudes de notre ignorance. En physiologie, nous en sommes aujourd’hui au temps °ù en était l’alchimie avant la fondation de la chimie. La physio-
logie générale n’est donc point encore assez avancée pour fournir des preuves éclatantes de la puissance qu’il lui est réservé d’atteindre dans l’avenir en suivant la voie expérimentale. Mais les travaux accomplis en France dans ce dernier quart de siècle et que nous avons cités et développés dans le cours de ce rapport indiquent nettement les tendances de la physiologie moderne et démontrent clairement que c’est dans cette direction qu’elle marche. Les vues que l’on pourrait émettre aujourd’hui relativement aux moyens d’action du physiologiste expérimentateur sur la nature vivante ne seraient que des résultats de tâtonnement encore plus ou moins vagues ; mais cependant ces actions n’en sont pas moins positives, et le principe scientifique de la physiologie générale ne saurait rester douteux ou incertain. La physiologie, comme toutes les sciences terrestres dont les phénomènes sont à notre portée 1 , doit avec le temps devenir une science expérimentale active sur les phénomènes de la vie.
Depuis longtemps déjà l’homme exerce son action sur la nature vivante ; mais il l’exerce empiriquement. L’action des poisons, des médicaments sur les organismes à l’état sain ou malade, l'influence modificatrice des milieux sur la nutrition des végétaux ou des animaux pour la formation des races, des sexes, etc., sont autant de preuves irrécusables de la possibilité que nous avons d’exercer notre empire sur les êtres vivants comme sur les corps bruts. L’homme a commencé aussi par agir empiriquement sur les corps bruts ; mais sa puissance n’est devenue réelle que lorsque la science l’a dirigée. Il en sera de même pour les corps vivants.
La science physiologique expérimentale s’adresse à des phénomènes très-complexes et très-difficiles à analyser ; c’est pourquoi elle ne pouvait se constituer qu’après la physique et la chimie, qui lui sont corrélatives dans l’ordre des sciences des corps bruts. Mais elle n’acquerra pas autrement sa puissance. L’homme peut donc dire qu’il a déjà entre ses mains les instruments de sa puissance sur la nature vivante, puisqu’il lui est permis de troubler, de détruire la vie ou d’en changer les manifestations. S’il n’a encore pour guide que l’empirisme aveugle, les lumières de la science viendront plus tard, cela n’est pas douteux, éclairer ses expériences. Quand les progrès de la physiologie générale auront montré à l’expérimentateur les éléments organiques spé-
1 L’astronomie par exemple estcondamnée à restera jamais une science naturelle ou d'observation, parce qu’il ne nous sera jamais permis a a teindre et de modifier les phénomènes des corps célestes.
ciaux sur lesquels il agit, et lui auront appris à se rendre maître des conditions de leur activité, alors il aura acquis le pouvoir de modifier et de régler scientifiquement les phénomènes de la vie. Il étendra sa domination sur la nature vivante comme le physicien et le chimiste ont conquis leur puissance sur les phénomènes de la nature inerte.
N° 206 bis.
La force régénératrice ou organotropliique va en diminuant avec l’âge, et c’est là le caractère de la vieillesse. Lorsqu’elle a dépensé sa vitalité, elle est beaucoup plus lente à se réparer ; les organes participent eux-mêmes à cette sorte de paresse organique.
Il est important sans doute de prouver que la contraction musculaire, par exemple, se ramène à des propriétés de contractilité ou d’élasticité de tissu dont on peut inscrire graphiquement les formes et déterminer mathématiquement les coefficients ainsi que les équivalents mécaniques- . Il est intéressant de même de réduire les fonctions sécrétoires aux lois précises de la dialyse et de la diffusion. Cela prouve que les instruments organiques de l’être vivant peuvent fonctionner avec autant de précision et d'après les mêmes lois que les instruments mécaniques ou physiques inertes. Mais cette démonstration n’explique rien pour la fonction physiologique proprement dite. Ce qui importe surtout, c’est de savoir comment la fibre musculaire et la cellule sécrétoire engendrent leurs propriétés et entretiennent leurs fonctions. Pour cela il faut savoir, comment ces éléments naissent, se développent, se nourrissent, et sous l’influence de quelles conditions ils manifestent leur activité. C’est seulemeut, par le côté des phénomènes organogéniques ou organisateurs que le physiologiste pourra réellement comprendre et régler les fonctions physiologiques du corps vivant.
Pour étudier une fonction, il ne suffira donc pas de comparer ni d’assimiler son instrument fonctionnel organique à un instrument inorganique en le ramenant aux lois physico-chimiques ordinaires ; mais il faudra connaître, au contraire, les caractères propres et les conditions d’activité fonctionnelles spéciales de l’élément organique tel qu’il est dans l’être vivant.
Les lois des phénomènes sont en quelque sorte les idées de la nature ; elles se développent et se manifestent logiquement au
moyen de forces et de matériaux puisés dans le réservoir cosmique général. Une loi, comme une idée, ne se manifeste, c’est" à-dire ne devient visible qu’autant que les conditions matérielles des phénomènes qui peuvent l’exprimer existent. Nous avons déjà dit et nous répéterons que ce n’est que par la connaissance des conditions physico-chimiques des milieux extérieur et intérieur au sein desquelles s’accomplit la loi organogénique, que le physiologiste pourra arriver à comprendre et à modifier les phénomènes de la vie. Le vrai point de vue de la physiologie^ est I donc, si l’on peut ainsi dire, le point de vue nutritioniste ou | trophique , qui n’est lui-même que l’évolution organique envi- Isagée d’une manière générale et dans toutes les phases de l’exis- ' tence de l’être vivant.
Maintenant nous pouvons voir que le but de la physiologie se rattache d’une manière étroite à son point de vue propre ; car la physiologie générale, ainsi que nous l’avons dit, est une science expérimentale qui a pour but de conquérir la nature vivante et d’agir scientifiquement sur les phénomènes de la vie. Mais si des conditions matérielles spéciales sont nécessaires pour donner naissance à des phénomènes de nutrition où d’évolution déterminés, il ne faudrait pas croire pour cela que c’est la matière qui a engendré la loi d’ordre et de succession qui donne le sens ou la relation des phénomènes ; ce serait tomber dans l’erreur grossière des matérialistes.
Les sciences sont des monuments qui s’élèvent lentement et se construisent ou plutôt se découvrent par le travail incessant de l’esprit humain. Le plan de chaque édifice scientifique est tracé par les lois mêmes de la nature. Il ne saurait être conçu à priori , car il ne se manifeste qu’à mesure que les matériaux de la science, c’est-à-dire les faits, s’accumulent et se rapprochent; | c’est pourquoi le savant ne peut devenir architecte qu’après avoir été maçon. Sans doute, il est beaucoup de travailleurs qui n’en sont pas moins utiles .à la science, quoiqu’ils se bornent à lui apporter des faits bruts ou empiriques. Cependant le vrai savant est celui qui trouve les matériaux de la science et qui cherche en même temps à la construire en déterminant la place des faits et en indiquant la signification qu’ils doivent avoir dans 1 édifice J scientifique.
Pour les corps bruts il y a deux ordres de sciences : sciences naturelles (la géologie et la minéralogie) •, sciences expérimentales (la physique et la chimie, etc.).
pour les êtres vivants, il existe également deux ordres de sciences : sciences naturelles (\a zoologie, la botanique ou phytologie, etc.) sciences expérimentales (la physiologie, c’est-àdire la physico-chimie animale et la physico-chimie végétale).
Il est évident que les êtres vivants, parleur nature évolutive et régénérative, diffèrent radicalement des corps bruts, et, sous ce rapport, il faut être d’accord avec les vitalistes. Mais faut-il pour cela aller chercher, avec eux, l’explication des phénomènes vitaux dans les attributs hypothétiques d’une force vitale insaisissable et mystérieuse? Évidemment non. La science ne remonte jamais aux causes premières, et la cause première de la vie nous échappera comme toutes les autres. Pour étudier et expliquer les mécanismes vitaux, nous n’avons pas besoin de connaître dans son essence la force créatrice de la matière vivante, pas plus qu’il ne nous est nécessaire de remonter au principe créateur de la matière minérale pour comprendre ses propriétés.
Nous en sommes toujours réduits à étudier les phénomènes tels que nous les observons autour de nous, dans leurs rapports et avec leurs conditions de manifestation, qui constituent pour nous leurs causes prochaines.
On doit distinguer deux espèces de sciences expérimentales : la physique et la chimie qui étudient les propriétés de la matière brute, la. physiologie qui étudie les propriétés de la matière vivante organisée. Mais si ces deux ordres de sciences se distinguent, c’est seulement par le côté morphologique de leur objet, c’est-à-dire par l’arrangement de la matière et par la forme des phénomènes qu’elles étudient. Nous verrons en effet que les phénomènes des corps vivants et des corps bruts rentrent dans une méthode d’investigation commune et s’exécuïent sous l’empire de lois et de conditions générales identiques.
Les phénomènes physico-chimiques qui se passent dans les corps vivants sont exactement les mêmes, quant à leur nature, quant aux conditions et aux lois qui les régissent et quant à leurs produits, que ceux qui se passent dans les corps bruts ; ce qui
diffère, ce sont seulement les procédés et les appareils à Va'ri desquels ils sont manifestés.
Chaque jour les progrès des sciences physico-chimiques démontrent de plus en plus la vérité de cette proposition fondamen' taie. Il est déjà prouvé qu’un grand nombre de phénomènes qui s’accomplissent dans les corps vivants peuvent être reproduits artificiellement, en dehors de l’organisme, dans lé monde minéral. Mais ce que l’on ne peut pas reproduire, ce sont les prodédés et les outils spéciaux de l’organisme vivant.
Les produits des forces chimiques de l’organisme vivant n’<%t rien de spécial. On peut les réaliser en dehors de lui. Le chimiste peut, dans son laboratoire, opérer des synthèses qui ne diffèrent pas, par leur nature chimique, de celles qui se font dans les végétaux et dans les animaux. L’impulsion féconde que M. Berihelot a donnée de nos jours à la chimie organique synthétique sera très-utile à la physiologie générale en mettant dans toute son évidence cette proposition chimique fondamentale. On a fait déjà des essences végétales et des produits immédiats animaux et végétaux ; le chimiste imite donc les produits de la nature vivante, mais il ne saurait imiter ses procédés, parce qu’il ne peut créer la cellule sécrétoire, qui constitue son instrument spécial. On opère dans le domaine minéral une foule de dédoublements et de décompositions chimiques semblables à celles qui se font dans les animaux et dans les végétaux; mais encore dans ces cas, si la force chimique a donné lieu à des actions et à des produits identiques, la nature vivante a employé un procédé spécial évolutif que le chimiste ne peut imiter. Certaines cellules organiques végétales ou animales réduisent l’acide carbonique et dégagent de l’oxygène, d’autres absorbent l’oxygène et dégagent de l’acide carbonique. Il est encore des cellules ou des produits de cellules (ferments solubles) qui donnent naissance, par des procédés spéciaux (de fermentation ou de dédoublement), à de l’alcool, à du vinaigre, à des acides gras, à de la glycérine, à de l’urée, etc. C’est ainsi que la diastase hydrate l’amidon et le transforme en dextrine et en glycose, que la pancréatine saponifie les corps gras et dégage de la glycérine et des acides gras. Ce sont là des phénomènes chimiques qui peuvent tous être reproduits dans le laboratoire en mettant en jeu les forces chimiques minérales, qui sont, au fond, exactement les mêmes que les forces chimiques organiques. Mais dans l’être vivant, je le répète, ces manifestations chimiques quoique identiques sont réalisées par des instruments physiologiques (cellules) qui constituent des procédés vitaux que
l’on ne peut reproduire. Nous ne pouvons créer les cellules séerétoires, parce que 1 élément histologique est un produit de l’évolution organique, qu’il a reçu en quelque sorte une éducation antérieure quilui a appris ce qu’il doit sécréter. C’est une sorte d’œuf chimique, si l’on peut ainsi dire, qui ne peut pas être engendré d’emblée. La secrétion n est en effet que la conséquence du mode de nutrition et d’évolution de l’élément. C’est ainsi que la levure donne naissance à l’alcool, en même temps que s’accomplissent ses phénomènes dénutrition et de développement, etc.
Les produits des forces physiques ou mécaniques de l’organisme vivant n’ont rien non plus qui les distingue des forces physiques et mécaniques générales, si ce n’est les instruments qui les manifestent. Le muscle produit des mouvements qui, comme ceux des machines inertes, ne sauraient échapper aux lois de la mécanique générale, ce qui n’empêche pas que le muscle ne soit un appareil de mouvement spécial à l’animal et dont le jeu est réglé par des nerfs au moyen de mécanismes également spéciaux à l’être vivant.
J’ai montré que les modifications digestives chimiques spéciales aux glandes ou sucs intestinaux' peuvent être opérées par des agents ou des réactifs minéraux. Les animaux produisent de la chaleur qui ne diffère en rien de la chaleur engendrée dans les phénomènes minéraux. Les poissons électriques produisent ou sécrètent de l’électricité qui ne diffère en rien de l’électricité d’une pile métallique, ce qui n’empêche pas l’organe électrique d’être un appareil vital tout à fait spécial, réglé par le système nerveux et que le physicien n’imitera jamais. Il en serait de i même des fonctions des nerfs et des organes des sens ; ce sont \ des instruments de physique spéciaux aux êtres vivants.
11 n’y a donc en réalité qu’une physique, qu’une chimie et qu’une mécanique générales, dans lesquelles rentrent toutes les manifestations phénoménales de la nature, aussi bien celles des corps vivants que celles des corps bruts. Il n’apparaît pas, en un j mot, dans l’être vivant, un seul phénomène qui ne retrouve ses J lois en dehors de lui. De sorte qu’on pourrait dire que toutes les ma- *, nifestations de la vie se composent de forces empruntées, quant à leur nature, au monde cosmique extérieur, mais seulement manifestées sous des formes phénoménales ou dans des arrangements particuliers à la matière organisée et à l’aide d’instruments physiologiques spéciaux. Ne pourrait-on pas ajouter que l’intelligence elle-même, dont les phénomènes caractérisent l’expression la plus élevée de la vie, existe en dehors des êtres vivants, dans
l’harmonie et dans les lois de l’univers? Mais nulle part ailleu que dans les corps vivants, elle ne se traduit avec des instnT ments qui nous la manifestent sous la forme de phénomènes d" sensibilité, de volonté, etc.
Je pourrais encore exprimer l’idée qui précède en disant que dans les corps vivants, les forces directrices ou évolutives ie S phénomènes sont morphologiquement vitales, tandis que leurs forces exécutives sont les mêmes que dans les corps bruts. Ainsi un os se fait à l’aide de substances chimiques que le chimiste pourra reproduire, mais il ne fera pas l’os avec sa forme spécifique, ni avec son arrangement caractéristique. Il en est de même de tous les autres tissus. La morphologie organique caractérise donc l’être vivant, mais cette loi morphologique, qui donne naissance à la matière organisée, est servie cependant par les forces physico-chimiques générales. De sorte que la chimie physiologique pourra bien chercher à réduire les phénomènes chimiques des corps vivants aux mêmes lois que ceux des corps bruts; mais elle serait dans le faux si elle voulait les ramener à des procédés identiques. Une morphologie, tant extérieure qu’intérieure, caractérise les machines vivantes. De même que les êtres vivants ont un corps d’une forme particulière, ils possèdent des instruments vitaux à formes variées et spéciales, qui donnent naissance à des phénomènes également variés par leur forme et leurs apparences, bien que, je le répète, ils soient sous l’empire de lois identiques.
Comme conséquence de ce qui précède, on peut donc poser en principe que jamais un phénomène chimique ne s’accomplira dans les corps vivants à l’aide des mêmes moyens que dans les corps bruts. C’est pourquoi c’est une mauvaise tendance que de vouloir assimiler les procédés chimico-physiques de l’organisme à ceux de la nature minérale. On pourrait citer bien des exemples pour prouver que celte tendance a conduit à l’erreur. Ainsi, en dehors du corps vivant, l’acide chlorhydrique dilué transforme l’amidon en dextrine et en glycose ; dans le corps vivant, c’est un ferment, la diastase, qui accomplit le même changement. C’est en voulant poursuivre cette même assimilation entre les procédés organiques et les procédés minéraux qu’on s’est trompé sur les usages de la bile relativement à son action sur les corps gras et sur le rôle des alcalis du sang pour détruire le sucre de l’organisme. On doit supposer que le sucre se détruit dans le sang par un autre procédé approprié à la nature organisée. De même on peut faire de l’urée artificielle synthétiquement, et par des procédés minéraux; mais si la loi que je veux établir ici est
exacte, il faut admettre a priori que dans l’organisme l’urée doit se faire par d’autres procédés chimiques, qui sont propres à l’organisme vivant.
N° 212 bis.
Les instruments sont les organes et les éléments anatomiques, c’est pourquoi l’anatomie fine, l’histologie, est la base de toutes les explications physiologiques, mais les agents anatomiques se modifient suivant le mouvement, le repos, l’âge, etc. Il faudrait donc instituer ce qu’on pourrait appeler V anatomie fonctionnelle, c’est-àdire l’anatomie en rapport avecles propriétés etles activités physicochimiques de la partie en fonction; c’est ainsi que l’histologie, la chimie et la physique sont également inséparables de la physiologie.
Dans les êtres vivants, les phénomènes sont l’expression des mécanismes et des propriétés de la matière organisée créée par la force vitale et n’existant par conséquent pas en dehors de l’organisme. Les mots force vitale n’interviennent donc pas ici pour différencier et spécifier la nature des phénomènes, mais seulement pour désigner la cause créatrice de la matière organisée qui donne la forme des mécanismes vitaux.
Le but du physiologiste expérimentateur étant d’agir sur les phénomènes des corps vivants, il lui importe uniquement d’expliquer les procédés et de connaître les instruments spéciaux que l’organisme vivant met en usage pour les réaliser ; c’est là toute la science physiologique. Elle est fondée avant tout, comme on le voit, sur la connaissance exacte de la structure intime et des propriétés de chacune des parties de l’organisme vivant.
Les phénomènes propres aux êtres organisés ou aux machines vivantes se distingueront, ainsi que nous l’avons déjà dit, par une morphologie spéciale et par l’existence d’une force qui crée et régénère tous les instruments des mécanismes vitaux. Mais cela ne saurait faire différer l’étude des phénomènes de la vie de l’étude des phénomènes des corps bruts. Le chimiste est obligé de partir des propriétés élémentaires innées de la matière minérale, comme le physiologiste doit s’arrêter aux propriétés élémentaires innées de la matière organisée. La cause première de la création, soit de la matière brute, soit de la matière vivante, nous échappe également. La vie n’engendre rien, elle ne crée ni force ni matière première, elle ne fait que déterminer l’arrangement organique qui caractérise la substance organisée et donne la forme ou la morphologie spéciale des phénomènes vitaux.
La forme des phénomènes de la vie, ainsi que les propriétés de la matière organisée une fois données, la science physicochimique des corps vivants a les mêmes bases et les mêmes principes que la physico-chimie des corps bruts. La matière organisée, pas plus que la matière minérale, n’engendre les phénomènes dont elle est le siège ; elle leur sert seulement de conditions morphologiques de manifestation.
Il faut que la matière possède des propriétés convenables pour exprimer les phénomènes. Sous ce rapport certaines substances peuvent être substituées les unes aux autres quand elles possèdent des propriétés analogues. C’est ainsi qu’on a dit que la magnésie pouvait être substituée à la chaux pour la formation de la coque des œufs. La chimie a montré que le chlore peut être substitué à l’hydrogène dans la graisse, sans que le composé perde ses qualités essentielles. On pourrait conclure de là que ce n’est pas la nature de la matière elle-même qui engendre le phénomène, mais sans doute son arrangement. Néanmoins, et quoi qu’il en soit, les conditions de chaque phénomène n’en sont pas moins soumises à un déterminisme absolu et à des lois phénoménales identiques.
Nous avons dit plus haut que la physiologie n’a pas à poursuivre la recherche de la nature soi-disant spéciale des phénomènes de la vie, mais qu’elle n’a à se préoccuper que de l’explication des procédés particuliers que l’organisme met en usage pour les manifester. Cela signifie, en d’autres termes, que ce qui importe avant tout au physiologiste c’est de connaître tous lest instruments physiologiques du corps vivant, afin d’arriver part suite à comprendre, à expliquer et à régler les mécanismes de lal vie. Or, pour cela, le physiologiste doit s’attacher à étudier, dans! l’organisme lui-même et dans leurs relations naturelles, les conditions d’activité de ces divers instruments organiques. Si parfois il détache de la machine vivante des parties dont il cherche à mieux comprendre les conditions d’action en les étudiant à part et d’une manière artificielle , il ne doit pas oublier que c’est à l’ensemble de l’organisme vivant qu’il faut reporter toutes les explications, et que c’est dans l’intérieur du milieu organique qu’il faut descendre s’il veut agir sur les phénomènes de la vie. L’étude physico-chimique des éléments organiques et vitaux, la connaissance de leurs propriétés et de leurs conditions d’activité dans le milieu organique intérieur, constituent donc le problème spécial que le physiologiste ne doit jamais perdre de vue. (Voyez la note n° 185.)
La physiologie générale peut donc être définie la physiologie des éléments actifs de la vie ou des radicaux physiologiques. Il faut nécessairement qu’elle arrive à la détermination de ces éléments et a la connaissance des conditions physico-chimiques de leur activité, afin de pouvoir expliquer et régler scientifiquement les manifestations de l’être vivant.
C’est en effet à l’élément histologique qu’il faut toujours arriver pour avoir la raison des mécanismes vitaux. C’est lui qui est toujours en jeu dans tous les actes physiologiques. Quand nous voyons un animal se mouvoir de mille et mille manières, ce ne sont point, en réalité, les membres qui se fléchissent ou s’étendent, ce ne sont point les muscles qui se meuvent diversement, mais c’est l’élément contractile ou musculaire qui manifeste ses propriétés. Quand nous voyons se produire des sécrétions si différentes, la sécrétion n’est pas seulement l’expression fonctionnelle d’un appareil sécrétoire ou d’une glande, mais le produit d’un élément épithélial. Quand nous voyons le corps vivant et ses diverses parties se nourrir et se régénérer, ce n’est point en vertu d’une fonction nutritive ou régénératrice vague et générale, mais par la manifestation des propriétés de multiplication et de prolifération d’éléments histologiques spéciaux, s’opérant dans des conditions physico-chimiques déterminées.
Le physiologiste comprendra maintenant que, s’il veut agir sur une manifestation vitale quelconque, ce n’est point sur l’organisme, ni sur les appareils, ni même sur les organes qu’il doi diriger son action, mais bien seulement sur l’élément histologique. Il ne saurait exercer son influence sur la vie ni sur les fonctions vitales; ce sont là de pures abstractions de langage, qui lui permettent de s’exprimer, mais au fond il ne peut ni les voir ni les saisir. Il ne peut atteindre qu’une seule chose, l’élément histologique, en modifiant les conditions physico-chimiques de son activité spéciale ; c’est par là seulement qu’il pourra provoquer ensuite des réactions générales dans l’ensemble de la machine vivante. De même, quand un mécanicien veut modifier le jeu d’une machine inerte, il ne saurait s’adresser à la force mécanique de la machine tout entière ; mais il ne peut exercer son action que sur un élément de cette machine, sur un ressort, un poids, etc., d’où émane le principe d’action qui doit ensuite retentir sur l’ensemble du mécanisme.
En un mot, le problème de la physiologie générale se concentre tout entier sur l’élément histologique, parce que c est par
là seulement que cette science peut arriver à son but, qui est l’action sur les organismes vivants. Lorsque le physiologiste connaîtra exactement les propriétés et les conditions vitales de tous les éléments histologiques, lorsqu’il saura quelles influences s’exercent sur ces éléments dans le milieu intérieur organique quels sont leurs excitants normaux et anomaux, alors seulement il comprendra véritablement les mécanismes de la vie, alors seulement il pourra agir scientifiquement sur eux.
Le but que la physiologie générale se propose d’atteindre détermine d’une manière nécessaire la direction qu’elle doit suivre dans sa marche. La physiologie générale, dans son développement, ne se sépare réellement pas des physiologies spéciales. Toutes les sciences physiologiques ont une marche essentiellement analytique; seulement la physiologie générale est l’expression la plus élevée ou la plus avancée de l’analyse biologique expérimentale. Ce n’est que progressivement, en effet, que le physiologiste peut arriver, en décomposant expérimentalement les phénomènes complexes de la vie, à les réduire à leurs éléments actifs d’où il fait dériver ensuite toutes les actions vitales secondaires et l’explication de tous les mécanismes physiologiques particuliers.
N° 214 bis.
Nous avons déjà dit ailleurs que les propriétés vitales sont toutes physico-chimiques, tandis que les fonctions sont en quelque sorte métaphysiques et dérivent d’un arrangement ou d’une forme propre aux êtres vivants. Nous pouvons ajouter qu’on n’atteint que les propriétés, et qu’il est impossible d’agir directement sur les fonctions.
La méthode expérimentale est la méthode d’investigation commune aux sciences expérimentales des corps bruts et à la physiologie elle-même. Je crois avoir démontré (voir Introduction à l'étude de la médecine expérimentale) que la spontanéité des corps vivants ne s’oppose nullement à l’emploi de l’expérimentation. En effet, si la forme des phénomènes vitaux est innée et réside dans la nature même de la matière organisée, ces phénomènes n’en ont pas moins tous leur déterminisme, parce que leurs manifestations sont toujours liées, ainsi que je l’ai répété souvent, à des conditions physico-chimiques déterminées.
On peut donc mesurer les phénomènes de la machine vivante, comme on mesure les phénomènes des machines inorganiques,
et c’est un progrès d’avoir appliqué, à ce point de vue à la physiologie les procédés graphiques et mensurateurs enusaçe dans les sciences physico-chimiques des corps bruts.
Il y a des physiologistes, tels que Haies, Sauvage, etc., qui, à l’exemple de Descartes, combinent en quelque sorte l’animisme et le mécanicisme; ils admettent que tous les phénomènes sont régis par une âme, ce qui n’empêche pas que ces phénomènes soient soumis aux lois mécaniques des corps bruts.
Je n’ai pas à entrer ici dans l’examen des questions de matérialisme et de spiritualisme que j’aurai peut-être l’occasion de discuter plus tard. Je me bornerai seulement à dire que ces deux questions sont en général très-mal posées dans la science, de sorte qu’elles nuisent à son avancement. La science démontre, ainsi que je l’ai déjà dit, que ni la matière organisée, ni la matière brute, n’engendrent les phénomènes, mais qu’elles servent uniquement à les manifester par leurs propriétés dans des conditions déterminées. Il répugne d’admettre qu’un phénomène de mouvement quelconque, qu’il soit produit dans une machine brute ou dans une machine vivante, ne soit pas mécaniquement explicable. Mais, d’un autre côté, la matière, quelle qu’elle soit, est toujours, par elle-même, dénuée de spontanéité et n’engendre rien ; elle ne fait qu’exprimer par ses propriétés Vidée de celui qui a créé la machine qui fonctionne. De sorte que la matière organisée du cerveau qui manifeste des phénomènes de sensibilité et d’intelligence propres à l’être vivant n’a pas plus conscience de la pensée et des phénomènes qu’elle manifeste, que la matière brute d’une machine inerte, d’une horloge, par exemple, n’a conscience des mouvements qu’elle manifeste ou de l’heure qu’elle indique ; pas plus que les caractères d’imprimerie et le papier n’ont la conscience des idées qu’ils retracent, etc. Dire que le cerveau sécrète la pensée, cela équivaudrait à dire que l’horloge sécrète l’heure ou l’idée du temps. Le cerveau et l’horloge sont deux mécanismes, l’un vivant et l’autre inerte, voilà toute la différence; ce qui n’empêche pas que l’un et l’autre fonctionnent toujours dans des conditions d’un déterminisme physico-chimique absolu. En effet, le cerveau renferme virtuellement, par sa structure primordiale, tous les phénomènes qu il exprime; seulement il lui faut pour cela des conditions quil appartient aux physiologistes d’étudier.
Ce qui précède peut s’appliquer à tous les organes du corps.
Les glandes stomacales, par exemple, ont la propriété innée de former le suc gastrique. Mais ce suc gastrique ne se sécrète normalement que sous l’influence de l’excitation de la surface de l’estomac par les aliments. Mais on ne saurait pour cela placer la cause de la formation du suc gastrique dans les aliments. Il n ’v a là qu’une des conditions déterminant la formation du suc gastrique qui se sécrète par un mécanisme préétabli dans l’estomac comme les idées se manifestent dans le cerveau par suite d’un mécanisme préétabli dans ses diverses parties.
En résumé, il ne faut pas confondre les causes et les conditions; tout est là. La matière n’est jamais cause de rien; elle n’est que la condition, et cela aussi bien dans les phénomènes des corps bruts que dans ceux des corps vivants. Or le savant ne peut placer le déterminisme des phénomènes que dans leurs conditions qui jouent le rôle de causes prochaines. Les causes premières sont hors de sa portée, et ne doivent jamais le préoccuper. C’est le déterminisme seul des phénomènes qui constitue son domaine. C’est là que se trouve tout le problème de la science expérimentale.
Il est des physiciens, des chimistes ou des mécaniciens qui pensent que toute la science doit consister à ramener aux mêmes explications les deux ordres de phénomènes et confondre en quelque sorte la physiologie avec la mécanique ou avec la physicochimie. Considérer la physiologie dans un sens aussi absolu, ce serait, ainsi que nous l’avons déjà dit, une fausse direction.
Les sciences physico-chimiques minérales sont encore des instruments ou des moyens auxiliaires pour la physiologie. L’objet de la physique et de la chimie physiologique est d’étudier les propriétés spéciales de la matière vivante, qui sont seules utiles à connaître en physiologie quand on veut se rendre compte des procédés organiques. En effet, c’est toujours aux propriétés spéciales de la matière qu’il faut s’adresser, car on n’agit pas directement sur les lois générales des phénomènes, qui d’ailleurs sont identiques, ainsi que nous l’avons vu, dans les corps bruts et dans les corps vivants.
La structure des organes et des tissus, en admettant quon la connaisse complètement, ne peut donner que la forme, c’est-àdire les procédés des manifestations vitales, mais elle ne saurai jamais en faire découvrir la loi génératrice.
Quand ou considère l’évolution d’un être vivant, on voit clairement que l’organisation est la conséquence d’une loi organogénique qui préexiste. Nous savons que l’œuf est la première condition organique de manifestation .de cette loi. Mais l’œuf lui-même n’est qu’un élément histologique de prolifération, un centre nutritif qui, dans un milieu convenable, attire autour de lui les matériaux à l’aide desquels se crée l’organisme. Il y a là en quelque sorte des idées évolutives et des idées fonctionnelles qui se réalisent sous nos yeux. Ces idées sont virtuelles et les excitants chimico-physiques ne font que les manifester, mais ne les engendrent pas. La cellule ovarique qui est la même chez tous les êtres malgré leur diversité, est leur instrument commun. Toutefois, je ne veux pas dire que la spécificité de l’œuf n’a rien de matériel, mais c’est dans le germe que réside la partie spécifique ou ovarique de l’œuf. D’après les travaux récents de M. Balbiani qui semblent destinés à jeter une vive lumière sur ces origines, l’élément de l’œuf proviendrait des parents par un procédé organique qui rappellerait jusqu’à un certain point la théorie de l’emboîtement des germes.
Cette distinction des phénomènes de la vie et des phénomènes de la mort ne serait pas fondée. Les éléments histologiques plasmatiques de la nutrition et de l’évolution organique ne fonctionnent pas autrement que les éléments musculaires et nerveux. Chacun d’eux s’use et se détruit semblablement en accomplissant des fonctions qui sont distinctes. Le physiologiste pourra provoquer de même des réactions tantôt sur les éléments histologiques de création organique , et alors il agira sur l’évolution de l’être, c’est-à-dire sur des phénomènes futurs, tantôt sur les éléments de manifestation organique , et alors il agira sur des phénomènes fonctionnels actuels. Mais dans tous les cas tontes ces actions sur les éléments histologiques sont toujours chimicophysiques, c’est à-dire des conditions de milieu. La vie est en réalité une résultante de toutes les propriétés organiques; mais cette résultante devient en même temps principe d’action; ce qui établit entre tous les phénomènes de l’organisme une harmonie et une réciprocité continuelle.
Il y a deux sortes de phénomènes vitaux en apparence opposés, les uns de rénovation organique qui sont cachés en quelque sorte, les autres de destruction organique qui se manifestent toujours par le fonctionnement ou l’usure des organes. Ce sont ces
derniers qu’on qualifie généralement du nom de phénomènes de la vie; de sorte que ce que nous appelons bien est en réalité la mort.
Parmi les conditions physico-chimiques qui président à ces phénomènes, le froid et le chaud semblent avoir une grande influence sur ces deux ordres de manifestations vitales. Le froid correspond aux phénomènes de synthèse organique, tandis q ue la chaleur favorise les destructions organiques qui accompagnent toutes les manifestations vitales.
L’air, c’est-à-dire l’oxigène, est encore une condition physicochimique indispensable au développement de l’œuf ou plutôt à l’accomplissement des destructions organiques qui accompagnent ce développement. Ainsi, l’œuf de poule ou ceux d’autres animaux ovipares ne peuvent se développer sans air; les œufs de grenouilles mis à l’air humide se développent plus vite que lorsqu'ils sont placés sous l’eau, quoique celle-ci soit aérée. Toutefois, chez les animaux vivipares, quand l’œuf est dans la matrice, on a de la peine à concevoir comment intervient l’influence de l’air, à moins qu’on ne suppose que l’oxygène apporté par le sang artériel soit exhalé autour de l’œuf. Il serait d’ailleurs aussi difficile de comprendre que l’oxygène puisse pénétrer par le placenta pour parvenir au fœtus. Il faudrait faire des analyses du sang des vaisseaux ombilicaux afin de savoir la proportion d’oxygène et d’acide carbonique contenu dans les sangs de l’artère et de la veine ombilicale. Dans tous les cas, certains phénomènes vitaux, ainsi que nous l’avons déjà dit, peuvent s’accomplir au sein de l’acide carbonique, tandis que d’autres exigeraient la présence de l’oxygène ; ce sont particulièrement les phénomènes de destruction organique qui sont dans ce cas. L’oxygène pur devient nuisible en troublant sans doute ces phénomènes, et il est probable que des œufs se développeront mal dans de l’oxygène pur.
On ne sait pas encore le rôle que l’électricité peut jouer dans ces deux ordres de phénomènes vitaux, cependant on a vu des œufs se fractionner et se développer plus vite sous l’influence de l’électricité.
Quand on observe le développement de l’œuf mâle ou de 1 œuf femelle, on voit que la cellule qui formera l’œuf n’est d’abord qu’une simple cellule épithéliale impossible à distinguer des autres, puis, par son déplacement, cette cellule change de milieu
nutritif et prend une évolution nouvelle. (Voyez Davaine, Recherches sur Vanguïllule du blé niellé; Mémoires de la Société de biologie , 2 e série, t. III, p. 224; 1856.)
Dans les végétaux on observe aussi qu’une cellule indifférente peut devenir un bourgeon par une exagération de la nutrition. Quand on coupe les branches d’un arbre, par exemple, il se forme des bourgeons sur des points de l’écorce qui n’en auraient jamais porté si la sève, devenue plus abondante, n’y avait changé les conditions nutritives de ces cellules. Dans les végétaux les fonctions sont très-différentes sans doute de celles des animaux mais les propriétés vitales sont semblables et le mécanisme de la vie ne diffère pas dans les deux règnes ; on peut dire qu’ils sont de nature identique.
L’expérimentateur peut agir sur les animaux de la même manière que sur les végétaux. Quand on modifie la nutrition d’un être vivant, on arrive nécessairement à modifier la constitution du milieu interne et, par suite, la réaction de ce milieu sur les éléments histologiques. Ces éléments htstologiques se comportent alors absolument comme des infusoires qui subiraient l’influence graduelle d’un milieu nouveau. Or on peut ainsi modifier, non-seulement les éléments fixes dans des tissus formés et adultes, mais on agit aussi sur les éléments plasmatiques, qui se renouvellent incessamment et qui peuvent amener des modifications dans les produits ovariques ou dans les sécrétions génératrices; c’est ainsi qu’il est permis de comprendre comment ces modifications peuvent se transmettre aux descendants des êtres que l’on a soumis à ces modifications nutritives. Mais, je le répète encore, toutes ces modifications doivent se produire sous l’influence de lois organotrophiques et d’influences ataviques qui existent certainement, mais qu’il faudrait avant tout étudier et déterminer.
Considérée à ce point de vue, la vie n’est en quelque sorte qu’un emboîtement des êtres les uns dans les autres, une sorte de répétition ou de régénération successive. La nutrition n’est en elle-même qu’une régénération ou une prolifération organique qui diminue d’intensité avec l’âge et qui doit se répéter un nombre de fois déterminé d’avance, ce qui constitue la durée de la vie de chaque être. En effet, dans l’organisme jeune la réparation se fait rapidement, tandis que plus tard elle se fait déplus en plus lentement; c’est l’affaiblissement progressif de cette faculté de prolifération qui marque l’avancement en âge et qui cessant à un âge encore plus avancé amènerait la mort naturelle ou par vieillesse.
Il faut conclure que la physiologie est une science distincte autonome et indépendante, qui a son point de vue propre et son problème spécial : la recherche des lois de l’organisation.
Le but de la physiologie générale expérimentale est, avonsnous dit souvent, de conquérir la nature vivante et d’agir scientifiquement sur les phénomènes de la vie. Or nous avons prouvé surabondamment que le physiologiste ne peut modifier les phénomènes de la vie qu'en modifiant l’organisation elle-même, c’est-à-dire en atteignant dans le milieu intérieur les propriétés organogéniques ou fonctionnelles des éléments histologiques.
C’est pourquoi la physiologie est une science spéciale par son objet, et qui doit avoir sa constitution indépendante.
En effet, la physiologie se caractérise comme une science physico-chimique, qui, au lieu d’étudier les propriétés de la matière inorganique, étudie les propriétés de la matière organique, et qui, au lieu de vouloir maîtriser les phénomènes de la nature brute, veut régir les phénomènes de la nature vivante. Mais cependant il y a une différence profonde qui sépare le physiologiste du physicien. Le physicien étudie des appareils ou des machines brutes qu’il a fabriqués lui-même, qu’il connaît, par conséquent, d’une manière parfaite et sur lesquels il peut agir directement. Le physiologiste au contraire étudie des appareils, des machines vivantes qu’il n’a pas fabriqués, et dont il ignore entièrement le mécanisme. Il est donc obligé d’interpréter le jeu de ces machines vivantes au milieu d’erreurs et d’illusions auxquelles se trouverait également soumis un ignorant qui voudrait expliquer une machine inerte compliquée dont il ne connaîtrait aucunement les principes de construction. Nous ne pouvons réellement connaître que ce que nous créons. Nous ne connaîtrons par conséquent bien réellement les êtres vivants que quand nous pourrons les modifier à notre gré et les refaire en quelque sorte. Mais le physiologiste doit savoir qu’il ne pourra jamais agir directement sur les êtres vivants comme le physicien sur ses machines inertes; il est obligé d’agir toujours par l’intermédiaire des phénomènes organotrophiques ou nutritifs.
Aujourd’hui la physiologie prend partout son essor comme science autonome et indépendante. Son enseignement, séparé de celui de l’anatomie, s’est engagé pleinement dans la méthode
d’investigation expérimentale commune aux sciences physicochimiques.
Il ne faut plus subordonner la physiologie à l’anatomie; c’est le contraire qu’il faut faire. L’anatomie n’est qu’une desnombreuses sciences auxiliaires de la physiologie.
Aujourd’hui cette tendance physiologique de la médecine est générale. C’est depuis longtemps la tendance de l’enseignement du cours de médecine au Collège de France. A l’étranger, il faut mettre Virchow au premier rang parmi les promoteurs actuels de cette direction nouvelle de la médecine.
C’est en Allemagne que les laboratoires de physiologie ont été d’abord institués sous le nom d’instituts physiologiques. Aujourd’hui il en existe en Russie, en Hollande, en Danemark, en Suède, en Italie, etc.
Les physiciens, les mécaniciens et les chimistes considèrent comme étant de leur domaine des phénomènes mécaniques, physiques et chimiques qui appartiennent cependant à la physiologie. Sans aucun doute, ainsi que nous l’avons répété souvent, il n’y a qu’une mécanique, qu’une physique et qu’une chimie quant aux lois qui régissent les phénomènes des corps vivants et des corps bruts. Mais nous avons vu que ce serait néanmoins une erreur d’assimiler complètement les phénomènes des corps vivants à ceux qui se passent dans les corps bruts. A raison des procédés toujours spéciaux que la nature organique emploie, l’étude de ces phénomènes appartient réellement aux physiologistes. C’est ainsi que les fermentations doivent être comprises dans les phénomènes physiologiques de nutrition et de développement, etc.
Sans doute toutes les sciences biologiques procèdent d’un même tronc, puisque l’être vivant est l’objet commun de leur étude ; mais elles ne sont pas pour cela des démembrements ou de simples fragments les unes des autres. En se subdivisant, les sciences s’élèvent et changent de point de vue, et, sous ce rapport, les sciences expérimentales représentent un état scientifique plus avancé que les sciences naturelles. En effet, les sciences expérimentales se rapprochent davantage du but vers lequel tout doit converger, savoir : l’explication des phénomènes vitaux.
Quelle serait, en effet, l’utilité de toutes les sciences anatomiques et zoologiques, si elles n’étaient des échelons successifs pour arriver à la connaissance des phénomènes de la vie?
Dans l’arbre scientifique, les branches montent donc toujours en s’éloignant du tronc, et ce sont les extrémités de ces branches qui portent les bourgeons et les fruits et atteignent le but scientifique, qui n’est lui-même rien autre chose que le produit ou le fruit le toutes les évolutions scientifiques antérieures.
La physiologie, en tant que science expérimentale, se distingue donc nettement de la zoologie et de la botanique, qui sont des sciences naturelles. La physiologie ne cherche à déduire de ses recherches aucun caractère de classification ; elle néglige complètement les considérations de classe, d’ordre, de genre, d’espèce, qui sont l’objet essentiel des études des naturalistes, zoologistes ou phytologistes.
Pour la physiologie générale, il n’y a que des mécanismes vitaux variés à l’infini, qui s’accomplissent à l’aide d’éléments actifs communs. L’objet de cette science est de déterminer ces éléments communs, avec leurs propriétés et dans leurs conditions d’activité. La physiologie comparée est pour la physiologie générale une source d’études précieuses, mais à tout autre point de vue que celui du naturaliste zoologiste. La zoologie peut sans doute chercher dans la physiologie des caractères de classification ou de distinctions spécifiques des êtres vivants. Mais la physiologie générale ne cherche dans la zoologie que des explications de phénomènes. Dès que le physiologiste trouve une différence fonctionnelle entre deux animaux, il ne cherche pas à les rattacher à l’espèce ou au genre, mais il veut trouver les conditions fonctionnelles spéciales qui existent chez un animal et non chez l’autre. Par cela, il sera conduit à l’explication réelle du phénomène, s’il arrive, dans ces expériences naturelles et comparatives, à saisir sa vraie condition d’existence. Si le physiologiste trouve, en un mot, qu’un appareil, un organe ou un tissu musculaire ou nerveux par exemple présentent des différences dans leurs propriétés chez les divers animaux, il n’en tire point, comme le naturaliste, des caractères pour distinguer les espèces, mais bien la preuve qu’il existe chez ces animaux des différences de conditions organiques qui doivent expliquer les différences fonctionnelles et lui apprendre le mécanisme réel des phénomènes.
La géologie, la minéralogie, la physique et la chimie étudient les mêmes objets : les corps bruts ou minéraux. Mais chacune de ces sciences a son problème spécial; c’est pourquoi la minéralogie ne renferme point la chimie, quoiqu’elle s’occupe des mêmes corps. La géologie et la minéralogie sont des sciences naturelles. La physique et la chimie sont des sciences expérimentales. On pourrait subdiviser encore les sciences naturelles et les sciences expérimentales des corps bruts qu’elles ne changeraient pas pour cela de point de vue, parce qu’alors ces subdivisions ne seraient que des démembrements faits dans une même science naturelle ou expérimentale.
La zoologie, la botanique et la physiologie étudient les mêmes objets : les corps vivants. Mais leur problème est aussi essentiellement différent. La zoologie et la botanique sont des sciences d’observation. La physiologie est une science expérimentale. On pourra subdiviser les sciences naturelles des corps vivants, mais ce ne seront que des démembrements d’une même science naturelle. C’est ainsi que l’anthropologie est une science naturelle qui n’est qu’un démembrement de la zoologie. Mais jamais la physiologie ne pourrait être regardée comme une partie de la zoologie ou de la botanique. Elle est une science distincte parce qu’elle est expérimentale et placée à un point de vue différent.
Sans doute les sciences naturel!es et expérimentales s’appuient les unes sur les autres et se font des emprunts réciproques. Les zoologistes pensent avec raison qu’ils doivent étudier les animaux sous le rapport physiologique ; mais ils ne sont pas des physiologistes pour cela, de même que le physiologiste n’est pas zoologiste parce qu’il s’appuie sur des arguments empruntés à la zoologie ou à l’anatomie comparée. L’anthropologie, par exemple, doit considérer l’homme sous certain rapport de politique ou de législation; l’anthropologiste n’en restera pas moins toujours un naturaliste. C’est donc la nature de leur problème spécial qui doit distinguer les sciences et les séparer radicalement les unes des autres, malgré les relations nécessaires et les nombreux points de contact qu’elles ont nécessairement les unes avec les autres. C’est pour ne pas bien connaître ces principes des divisions des sciences qü’on voit souvent des savants tomber dans de grandes confusions ou prétendre que leurs sciences renferment toutes les autres.
La physiologie expérimentale est la science, qui marche à la conquête de la nature vivante ; cette direction conquérante est le caractère propre des sciences expérimentales modernes. L’antiquité n’a pu connaître cette nouvelle idée scientifique parce que les sciences d’observation ou contemplatives ont dû se former avant les sciences d’expérimentation ou exécutives. Mais l’homme a compris que la contemplation passive n’était point le but de l’humanité; son rôle est le progrès et l’actionL L’homme ne peut se perfectionner qu’en s’emparant à son profit des phénomènes de la nature au milieu desquels et à l’aide desquels il vit. Le règne des sciences expérimentales physico-chimiques est arrivé, et ces sciences, bien que de date récente, ont déjà doté l’humanité d’une puissance immense dont on ne saurait calculer encore toute la portée. L’avénement de la science expérimentale physiologique sera nécessairement plus tardif, mais il viendra indubitablement. Les sciences descriptives des lois, des formes de la vie telles qu’elles sont exprimées dans les nomenclatures et les classifications des naturalistes ont dû être, comme dans les sciences des corps bruts, les premières à se constituer ; mais elles ne sauraient ici non plus représenter le but scientifique définitif. C’est la science biologique expérimentale active ou exécutive, c’est-à-dire la physiologie expérimentale, qui est la science la plus élevée des êtres vivants, parce que c’est elle qui poursuit le but suprême que l’homme se propose d’atteindre par la science, savoir : l’action sur les phénomènes de la nature vivante.
L’évolution progressive des sciences des corps vivants se fait nécessairement dans cette direction. Les savants qui ne comprennent pas ce développement scientifique ne sauraient l’empêcher; mais ceux qui le voient ou le pressentent peuvent le favoriser en appelant de ce côté les recherches scientifiques et en soutenant par l’espérance les efforts des travailleurs. C’est pourquoi j’ai cru utile d’insister sur la direction que doit suivre la physiologie et sur le rôle qui lui est réservé dans l’avenir, quel-
1 Le principe de l’action comme but de l’humanité substitué à la contemplation a pénétré aujourd’hui partout, dans les sciences, dans l’histoire, dans la morale. Les sciences modernes, en admettant le determinisme, en font la condition même de la liberté, ce qui distingue radicalement le déterminisme du fatalisme. En effet, l’acte libre ne peut exister que dans la période directrice du phénomène; mais une fois dans la période exécutive, le déterminisme doit être absolu, pour que la liberté en découle nécessairement. Le déterminisme est alors forcé, et les dieux mêmes y seraient soumis, selon l’idée des anciens. Je le répète, le déterminisme n’exclut pas la liberté.
que éloigné qu’il puisse être encore de nous. Cela est d’autant plus utile que ce point de vue nouveau ne me semble pas avoir été encore indiqué suffisamment. On avait pu croire au premier abord que la vie était un obstacle à la domination de l’homme sur les phénomènes biologiques. Je crois avoir démontré dans un ouvrage spécial (Introduction à Vétude de la médecine expérimentale) qu’il n’en est rien, puisque l’expérimentation est applicable aux phénomènes vitaux d’une manière aussi rigoureuse qu’aux phénomènes des corps bruts.
En disant que la physiologie se rendra maîtresse des phénomènes vitaux, la liberté morale ne saurait être atteinte par cette puissance de l’homme sur la vie. D’ailleurs la science ne peut conduire qu’à la vérité, et la vérité non-seulement doit être recherchée par le savant, mais elle ne doit être redoutée par personne, quelles que soient les idées philosophiques que l’on professe.
Si l’on annonçait qu’il nous sera possible un jour d’agir sur les phénomènes astronomiques, on pourrait taxer sans doute de rêveries de semblables prétentions, parce que les astres sont hors de notre portée et que l’astronomie est une science destinée à jamais à rester science d’observation ou une science naturelle. Mais la physiologie est une science terrestre ; elle est à notre portée ; seulement elle est si complexe que son avènement est nécessairement retardé.
Nous avons dit quelque part que le physiologiste pourra comme le chimiste créer des organismes nouveaux; il n’y a, en effet, pas plus d’impossibilité à la création d’un être vivant qu’à celle d’un corps brut. Mais seulement le physiologiste devra partir de la matière organisée pour lui imprimer, par des conditions spéciales, des modifications physiologiques et des directions phénoménales nouvelles.
Toutes les créations du chimiste et du physicien ne sont en réalité que des exhibitions. Ils ne créent point les forces physico-chimiques ; ils leur fournissant uniquement des conditions pour se manifester sous des formes qui sont nouvelles pour l’homme, mais qui existaient à l’état latent dans les lois éternelles de la nature. De même le physiologiste en donnant naissance à des êtres vivants nouveaux ne saurait avoir l’idée qu’il a créé la force vitale : il n’aura fait, comme les chimistes et les physiciens, que découvrir des conditions particulières, dans lesquelles le germe vital pourra prendre des directions nouvelles et développer des organismes jusqu’alors inconnus.
La physiologie est la science ultime des corps vivants ; car on ne veut finalement arriver qu’à expliquer les phénomènes de la vie. Toutes les autres sciences biologiques ne sont donc en réalité que les auxiliaires de la physiologie et elles concourent au même bût. A quoi bon les études anatomiques s’il n y avait des êtres vivants? A quoi serviraient les études sur tous les êtres vivants, si ce n’était pour arriver à mieux connaître l’homme?
Les naturalistes qui avaient compris la physiologie dans leur domaine en contestaient tout naturellement l’existence comme science indépendante. Cuvier, dont l’autorité scientifique était si grande, était au nombre de ceux qui non-seulement niaient l’indépendance de la physiologie, mais il ne reconnaissait pas même sa méthode, et il accusait les vivisections de conduire à l’erreur. ("Voyez Lettre à Mertrud.) Cependant plus tard Cuvier fit des rapports académiques dans lesquels il rendait compte d’expériences physiologiques qu’il louait beaucoup.
Il y a des zoologistes qui, moins exclusifs que ne Tétait Cuvier, admettent les résultats de l’expérimentation et les combinent avec les déductions purement anatomiques de la zoologie ; mais ils n’en nient pas moins l’indépendance de la physiologie. Cette espèce de mélange des sciences biologiques d’observation et d’expérimentation ne peut exprimer qu’un état de transition, une sorte de système bâtard dont il faut se hâter de sortir en établissant définitivement la physiologie expérimentale sur ses bases propres.
Les sciences naturelles doivent en être pourvues dans des limites aussi larges que possible. Mais il ne faut point leur sacrifier les intérêts des autres sciences expérimentales. Les collections ne sauraient jamais être complètes. Ce ne sont, je le répète, que des moyens d’études et de démonstration ; car, à part cela, le but final de la science ne saurait être de collectionner et de réunir inutilement dès minéraux, des végétaux et des animaux.
Lorsque j’étais préparateur de Magendie, je pus être témoin de toutes les tracasseries que lui suscita l’administration.
Je me bornerai à citer à ce sujet M. Brown-Sequard, qui est resté très-longtemps en France. C’est là qu’il a fait tous ses travaux et qu’il a publié un journal de physiologie. C’est pourquoi j’ai considéré ici M. Brown-Sequard comme un physiologiste français.
M. Brow-Séquard, de retour en France en 1868, a été chargé d’un cours de pathologie expérimentale à l’Ecole de médecine de Paris.
Pendant dix ans je n’ai eu ni préparateur ni laboratoire. Il ne m’a donc pas été possible de donner à mon cours le développement expérimental qu’il exigeait. Je ferai tous mes efforts pour réparer cette lacune, et j’ai lieu d’espérer qu’il me sera donné d’établir sur des bases qui assurent sa viabilité et le rendent digne de notre pays le seul enseignement de physiologie générale qui existe en France.
Depuis la publication de ce rapport, mon enseignement de physiologie générale à la Faculté des sciences a été transféré au Jardin des plantes. Voyez la leçon d’ouverture de mon cours de physiologie générale , juin 1870. ( Revue scientifique, 21 octobre 1871, n° 17 de la 2 e série.)
Il ne faudrait pas comprendre les laboratoires comme étant de simples annexes des cours publics. Les laboratoires scientifiques sont réellement distincts des laboratoires de démonstration des cours. Il serait même très-utile qu’il y eût des créations de laboratoires scientifiques en dehors des cours publics, qui ne doivent avoir pour but de divulguer la science élémentaire. En effet, il arrive très-ordinairement que les talents de vulgarisateur et d’inventeur ne se rencontrent pas chez lès mêmes hommes.
Le savant doit toujours avoir en vue un double but : faire des travaux pour avancer la science actuelle et en même temps former de jeunes savants qui lui succéderont. Lorsqu’en France un jeune homme suffisamment instruit et préparé par des études antérieures puisées dans les cours voudrait s’essayer dans quelques travaux ou aborder la carrière de la physiologie expérimentale, il faudrait qu’il pût en avoir les moyens matériels dans des labo ratoires où il trouverait en même temps une direction scientifique. Le professeur assumerait en quelque sorte la responsabilité
scientifique des travaux faits sous sa direction ou par son inspiration. C’est ce qui arrive dans beaucoup de laboratoires physiologiques de l’étranger où l’on publie chaque année les travaux réunis faits par le professeur et les élèves. De cette manière de jeunes physiologistes se formeraient et se feraient connaître • la science se développerait utilement par des travaux bien conçus et dirigés sur les questions importantes à résoudre. Enfin le professeur y trouverait des disciples et des auxiliaires qui poursuivraient le développement de ses propres travaux.
La science physiologique est une science si vaste, si complexe qu’un seul physiologiste ne saurait jamais avoir la prétention de la cultiver dans toutes ses parties. Dans la théorie le savant doit toujours considérer l’ensemble de la science ; mais dans la pratique il doit se spécialiser; c’est le seul moyen d’approfondir les questions et de faire des progrès rapides et réels. Il faudra donc qu’après des études générales suffisantes, les jeunes gens euxmêmes prennent de bonne heure des directions expérimentales un peu différentes, de manière que toutes les régions du champ de la physiologie se trouvent cultivées.
Un cours de physiologie générale qui voudra exposer expérimentalement l’ensemble de la science devra donc avoir des aides exercés au moins dans les deux directions expérimentales que cette science comporte: la direction physico-chimique, qui représente la méthode d’investigation commune à la physiologie et aux sciences expérimentales des corps bruts, et la direction anatomique ou histologique; qui représente l’objet spécial de l’étude de la science physiologique en tant que science des corps organisés. A l’étranger les laboratoires nouveaux des sciences biologiques expérimentales sont tous pourvus de plusieurs sortes d’aides.
No 237.
Toutes les découvertes et tous les travaux que j’ai publiés sont souvent, je le reconnais moi-même, à l’état de simples ébauches ou même parfois d’indications insuffisantes. Je crois qu’ils n’en ont pas moins exercé une influence utile sur la marche de la physiologie, en suscitant les recherches nouvelles de la part d’un grand nombre d’expérimentateurs. Mais je désire qu’on sache que les obscurités, les imperfections et l’incohérence apparente qu’on peut trouver dans mes divers travaux ne sont que les conséquences du manque de temps, des difficultés d’exécution et des embarras multiplés que j’ai rencontrés dans le cours de mon évolu-
tion scientifique. Depuis plusieurs années, je suis préoccupé de l’idée de reprendre tous mes travaux épars, de les exposer dans leur ensemble, afin de faire ressortir les idées générales qu’ils renferment. J’espère maintenant qu’il me sera possible d’accomplir cette deuxième période de ma carrière scientifique.
Nulle part ailleurs qu’en Allemagne il existe autant d’universités, autant de physiologistes éminents, autant de bons et beaux laboratoires, autant d’élèves nationaux et étrangers qui cultivent la science physiologique expérimentale.