INFLUENCE FRANÇAISE SUR LA PHYSIOLOGIE MODERNE
Si Ton peut trouver, dans la plus haute antiquité, les traces de toutes les sciences, parce qu’elles existent toutes en germe dans l’intelligence humaine, leur développement ne se fait cependant que d’une manière progressive, et à mesure que le temps accumule les matériaux nécessaires à l’édification de chacune d’elles. Dans l’étude analytique des phénomènes qui l’entourent, l’homme a compris d’abord les choses les plus simples pour n’arriver que successivement aux plus compliquées. Il en est résulté que les sciences ont suivi la même loi dans leur évolution, et que celles qui reposent sur des notions très-générales et peu nombreuses se sont formées les premières, tandis que celles qui renferment
des conditions très-multiples n’ont pu se constituer que les dernières. Sous ce rapport la physiologie, qui est la connaissance et l'explication de toutes les manifestations de la vie, embrasse incontestablement les phénomènes les plus complexes de la nature. Il n’est donc pas étonnant que sa marche ait été si lente et son apparition si tardive dans l’ordre des sciences définies ; il lui fallait, pour prendre son essor, attendre que des sciences plus simples, qui devaient lui servir de points d’appui ou d’instruments, fussent ellesmêmes constituées.
Depuis longtemps la physiologie cherche à poser ses fondements et à conquérir son indépendance scientifique, mais c’est seulement de nos jours qu’elle peut commencer à entrevoir son véritable problème et à pressentir ses destinées. Elle s’efforce, de plus en plus de sortir de l’obscurité dans laquelle s’est préparé son développement, et elle lutte pour se débarrasser de l’empirisme et se dégager des hypothèses qui gênent encore ses premiers pas. Cette seule indication suffit pour faire comprendre les difficultés particulières -que l’on devra rencontrer pour tracer, dans un rapport, un tableau des progrès récents, de la physiologie 1 *. Quand il s’agit de sciences qui dès longtemps sont en possession de leurs principes et de leurs méthodes, leur histoire devient plus facile : on s’appuie sur une base solide
* Ces chiffres, correspondent aux numéros des notes et documents a consulter à la fin de ce rapport.
de connaissances acquises, auxquelles les connaissances nouvelles peuvent venir s’ajouter chronologiquement et par superposition. Quand il s’agit au contraire de sciences qui n’en sont qu’à leurs premiers linéaments, l’appréciation n’est plus aussi simple, et les causes de leur avancement doivent être recherchées à la fois dans les faits, dans les idées et dans les méthodes. Les progrès de la physiologie ne sauraient dès lors être marqués seulement par les découvertes nombreuses qui sont venues l’enrichir et augmenter ses matériaux; il faudra aussi ranger au nombre de ses conquêtes les plus réelles l’introduction des méthodes et des idées nouvelles qui ont eu pour but de diriger sa marche dans la voie où elle trouvera son autonomie scientifique. Enfin nous devrons encore tenir compte des moyens de travail dont la physiologie expérimentale peut disposer, et signaler les principaux obstacles qu’elle rencontre. Si notre tâche devient ainsi plus difficile, l’intérêt qui s’attache à "son accomplissement ne saurait diminuer; car il n’en sera que plus important d’examiner la part d’influence que la France peut revendiquer dans le développement et dans la fondation de cette belle science de la vie, dont l’avénement sera une des gloires de notre siècle.
Nous n’avons pas à remonter aux premiers temps de la physiologie, puisque les limites de notre cadre circonscrivent notre sujet à l’examen des progrès de cette science en France, particulièrement dans ce dernier quart de siècle. Cependant, pour bien in-
terpréter l’influence que la physiologie française a exercée sur notre époque, il est nécessaire que nous jetions tout d’abord un coup d’œil rapide vers la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci. 4 ce moment remarquable la France posséda trois grands hommes, Lavoisier, Laplace et Bichat, qui imprimèrent à la physiologie une direction décisive et durable 2 .
De tout temps les phénomènes de la vie furent, à juste titre, regardés comme les plus impénétrables. Les apparences, qui nous voilent presque toujours le fond réel des choses, avaient conduit les physiologistes à admettre que les manifestations vitales s’accomplissaient en dehors des lois physico-chimiques ordinaires, et qu’elles étaient régies par des causes occultes, mystérieuses {principe vital, esprit , âme physiologique ou archée ), qu’on ne pouvait ni saisir ni localiser. Il est vrai que d’autres opinions étaient venues s’opposer aux premières; mais la physiologie générale n'aurait jamais pu se fonder sur ces idées vagues ni avancer par les discussions stériles de la scolastique. Il fallait résoudre les questions par des faits et les accompagner de démonstrations expérimentales directes.
Lavoisier, en créant la chimie moderne, expliqua, du même coup, la nature des phénomènes chimiques qui se passent dans les êtres vivants. Il fit voir clairement que la vie est entretenue par des phénomènes chimico-physiques qui ne different pas quant à leur cause immédiate de ceux qui ont leur siège dans les
corps bruts. Il démontra que les animaux qui respirent et les métaux que l’on calcine absorbent dans l’air le même principe actif ou vital (Voxygène ) 3 , et que l’absence de cet air respirable arrête la calcination aussi bien que la respiration. Dans un autre travail, Lavoisier et Laplace 4 annoncèrent que la chaleur organique qui anime les êtres vivants est engendrée en eux par une véritable combustion, en tous points semblable aux combutions de nos foyers. L’antique fiction de la vie comparée à une flamme qui brille et s’éteint cessa d’être une simple métaphore pour devenir une réalité scientifique. Ce sont, en effet, les mêmes conditions chimiques qui alimentent le feu et la vie. Ainsi Lavoisier et Laplace établirent cette première vérité fondamentale, qui rnst la base de la physique et de la chimie physiologiques, savoir: que les actions physico-chimiques qui manifestent et règlent les phénomènes propres aux êtres vivants rentrent dans les lois ordinaires de la physique et de la chimie générales.
Mais si les corps animés puisent les conditions de leurs activités chimico-vitales aux mêmes sources que les corps bruts, ils en diffèrent complètement par les formes spéciales de leurs manifestations physiologiques. L’anatomie seule peut rendre compte de ces dernières, parce qu’elles sont l’expression directe des propriétés de la matière organisée et delà contexture plus ou moins complexe des organismes vivants. Par les dissections anatomiques et les vivisections physiologiques, on était sans doute déjà parvenu à recon-
naître et à déterminer les usages et les propriétés de beaucoup d’organes du corps. La science s’était enrichie, dans cette voie, d’un grand nombre de découvertes précieuses; mais la physiologie générale n’en restait pas moins toujours plongée dans le vague des hypothèses touchant la nature du principe qui anime le corps vivant et attribue à chacun de ses divers organes des fonctions particulières.
Ce fut Bicbat qui, en fondant l’anatomie générale des tissus, apporta à la physiologie générale le point i d’appui anatomique qui lui manquait. Il fit comprendre l’inanité de la recherche d’un principe mystérieux et unique pour expliquer toutes les manifestations vitales, et il montra qu’én physiologie^ chaque phénomène doit être rattaché directement et! rigoureusement aux propriétés physiologiques spé-j ciales d’un tissu vivant, de même qu’en physique! chaque phénomène dérive des propriétés physiques d’une matière déterminée 5 . Il ramena la physiologie générale sur un terrain défini, où il fut désormais possible de suivre et de localiser les phénomènes des corps vivants, en lés rattachant aux propriétés élémentaires des tissus, comme des effets àleur cause. Or Vobjet de la physiologie générale est précisément de déterminer par Vanalyse expérimentale les propriétés physiologiques élémentaires des tissus , afin d'en déduire ensuite d'une manière nécessaire l’explication des mécanismes vitaux.
Il ne pouvait être donné au génie de Bichat de créer son œuvre avec une perfection qui ne devait
être apportée que par le temps ; mais l’idée vraie et fondamentale n’en avait pas moins été posée, et I c’est à lui que revient la gloire d’avoir créé l’anato- ’mie générale et d’avoir ouvert à cette science de la structure des corps vivants la voie brillante et féconde qu’elle parcourt. Bichat fut le plus grand anatomiste des temps modernes, et, à cause de cela même, il ne fut point un physiologiste complet, dans l’acception précise et plus vaste qu’il faut aujourd’hui donner à ce mot.
La vie ne se conçoit que par le conflit des propriétés physico-chimiques du milieu extérieur et des propriétés vitales de l’organisme réagissant les unes sur les autres. Il faut nécessairement le concours de ces deux facteurs ; car, si l’on supprime ou si l’on i modifie soit le milieu, soit l’organisme, la vie cesse I ou s’altère aussitôt. La physiologie générale ne peut être solidement fondée qu’à la condition de reposer sur cette double base ; elle doit considérer à la fois dans l’organisme les propriétés vitales Ou physiologiques des tissus vivants et les propriétés physicochimiques des milieux sous l’influence desquelles 1 la vitalité des tissus se manifeste. Si le physiologiste reste trop exclusivement anatomiste, physicien ou chimiste, et ne s’appuie que sur un ordre des connaissances que nous avons signalées, ou seulement s’il lui accorde une trop large part, il fait nécessairement fausse route et il s’expose à avancer, sur les phénomènes de la vie, des explications erronées ou incomplètes. 11 faudra toujours, en un mot, tenir
g DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE
compte de deux ordres de conditions: 1° des conditions anatomiques de la matière organisée qui donnent la nature ou la forme des phénomènes physiologiques; 2° des conditions physico-chimiques ambiantes qui déterminent et règlent les manifestations vitales.
Une troisième impulsion était encore indispensable pour assurer les progrès de la physiologie : il fallait la ramener définitivement à la méthode des i sciences expérimentales; il fallait la pousser avec vigueur dans la direction des expériences sur les organismes vivants, afin de la détourner de la voie des hypothèses et des explications prématurées dans laquelle elle s’était si souvent égarée. Un grand physiologiste français, Magendie 6 , mon maître, est venu, au commencement de ce siècle, exercer cette action générale sur la science physiologique, en même temps qu’il l’enrichissait par ses propres découvertes. Magendie fut élevé dans l’école anatomique de Paris, mais il n’était point disposé à suivre les successeurs de Bichat dans leurs explications hypothétiques 7 . Doué d’un esprit précis et pénétrant, sceptique et indépendant, il fut hé de bonne j heure avec Laplace, qui le patronna. Par cette influence il se trouva encore fortifié dans son antipathie innée pour les explications physiologiques dans lesquelles on ne se payait que de mots. Puis, par une tendance spontanée de réaction qui, à cette époque, fut très-utile à la physiologie, il s’arrêta à Yex-\ périmentation empirique, c’est-à-'diré au résultat^
brut de l’expérience considérée en dehors de toute interprétation et de tout raisonnement 8 .
Magendie a exercé son influence sur la physiologie moderne en insistant pendant toute sa vie sur la nécessité des expériences et en réagissant toujours 1 contre les hypothèses et les explications systématiques. Du reste Magendie joignit l’exemple au précepte. Il entreprit des cours privés de physiologie expérimentale fondée sur les vivisections 9 . Quand il commença à enseigner la physiologie expérimentale, son enseignement était unique en Europe. Il fut fréquenté par des élèves nombreux, parmi lesquels se trouvaient beaucoups d’étrangers. C’est de ce foyer que sont sortis de jeunes physiologistes qui sont allés porter les germes de la nouvelle scie nce dans des écoles voisines, où elle s’est développée ensuite avec une si prodigieuse rapidité. Ce sont là des faits contemporains, devenus des souvenirs de jeunesse pour les physiologistes de la vieille génération. Il n’est pas nécessaire d’y insister davantage 10 .
Depuis Galien jusqu’à nos joùrs, les physiologistes des divers pays qui pratiquèrent des expériences sur les animaux vivants ne s’étaient montrés que par intervalles et de loin en loin. Tour à tour prônées ou décriées, reprises, puis abandonnées, ces expériences n’avaient point acquis droit de domicile dans la physiologie. Maintenant elles y sont entrées pour n’en plus sortir, et désormais les vivisections, perfectionnées et analytiquement instituées, forment
une des branches fondamentales de la méthode d’investigation appliquée aux phénomènes de la vie. L’avénement de la physiologie expérimentale appartient à la France ; c’est à Magendie que revient la ;gloire d’avoir arboré définitivement le drapeau -de l'expérimentation physiologique. Ce sera un de ses titres à la reconnaissance de la postérité.
En résumé, les progrès actuels de la physiologie se relient à une véritable renaissance que cette ■ science a éprouvée vers le commencement de ce siècle. Il était important de montrer que la France a été le berceau de cette rénovation, à laquelle ont principalement concouru Lavoisier, Laplace, Bichat et Magendie.
C’est à partir seulement de cette époque moderne que la physiologie expérimentale a réellement pu se constituer, ayant pour base solide ce trépied indispensable : les sciences physicochimiques, les sciences anatomiques et l’expérimentation sur l’organisme vivant.
Aujourd’hui cette nouvelle science expérimentale •des phénomènes de la vie est partout cultivée avec la plus grande activité. L’importance et l’attrait des problèmes qu’elle poursuit, le pressentiment de l’influence qu’elle est destinée à exercer, dans l’avenir, sur le bien-être de l’homme, ont excité l’ardeur scientifique des jeunes générations et lui ont valu -la sympathie de tous les hommes éclairés. Dans cette voie féconde, la physiologie expérimentale doit êtie considérée comme science indépendante; elle
de la physiologie générale h
marche à pas de géant, et elle a réalisé dans ce siècle des progrès vraiment extraordinaires. Chaque pays participe nécessairement à ce progrès rapide. Mais on peut concourir à Pavancement de la physiologie, comme à celui de toutes les sciences, par deux voies distinctes : 1° par l’impulsion des découvertes et des idées nouvelles; 2° par la puissance des moyens de travail et de développements scientifiques. Dans Dévolution des sciences, l’invention est, sans contredit, la partie essentielle. Toutefois les idées nouvelles et les découvertes sont comme des germes : il ne suffit pas de leur donner naissance et de les I semer, il faut encore les nourrir et les développer 1 par la culture scientifique. Sans cela ils meurent, ou bien ils émigrent; et alors on les voit prospérer et fructifier dans le sol fertile qu’ils ont trouvé loin du pays qui les a vus naître.