‹ De la physionomie et de la paroleChapitre 1 sur 49 · DU LANGAGE · texte numérisé non relu

DU LANGAGE

A une époque où renaissent, posées de nouveau par la science moderne, toutes les questions hardiment tranchées autrefois par l'imagination des poètes ou la spéculation des philosophes sur l'origine de rhumanité, où les uns pensent avoir découvert des restes authentiques de Thomme fossile, où d'autres espèrent bien avoir prouvé que l'homme n'est qu'un singe, sinon un végétal perfectionné, où une partie de l'Europe savante et de l'Amérique en armes s'efforce d'établir contre

LEHOINE. i

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l'autre l'unité ou la diversité de la race humaine, où la découverte de TOrient a fait connaître une langue mère de toutes nos langues européennes, sans ancêtres connus et sans parenté probable avec ses quelques rivales d'antiquité, où toutes les sciences semblent s'accorder à reculer le berceau de l'humanité dans un passé plus lointain, la question de l'origine du langage a naturellement attiré l'attention et les eiïorts de la plus jeune, de la plus hardie et de la plus ambitieuse des sciences que ce siècle a vues grandir ou naître : c'est la philologie que je veux dire. Au temps où la philologie comparée n'était pas née, où chaque langue, traitant volontiers les autres de barbares, savait à peine remonter à ses étymologies les plus prochaines, les sciences qui se croyaient le droit de rechercher l'origine du langage étaient la théologie, l'histoire et la philosophie. Aujourd'hui, la philologie née d'hier, mais se sentant pleine d'avenir, réclame cette question comme son domaine et en prètend exclure les vieilles sciences qui jusqu'ici labouraient ce champ rebelle avec leurs vieux procédés.

Au théologien qui n'est pas assez prudent pouf se retirer lui-même du débats le philologue oppose

t)Ë L'OhlGlNË DtJ LANGàCÈ. S

que Torigine du langage glisse entre ses mains, non pas faute d'un texte qu'elles puissent élreindre, mais grâce à l'opposition des textes qui font de la Genèse une lame à deux tranchants que Ton ne peut saisir sans se blesser. A Thistorien attardé la philologie remontre que le temps est passé où il était permis de construire Thistoîre avec des légendes, qu'une science, qui repose tout entière sur le témoignage écrit ou verbal, ne saurait remonter jusqu'aux temps possibles où l'homme n'aurait connu ni l'écriture ni la parole. Reste la philosophie à qui la question de l'origine du langage semble ressortir tout naturellement; mais la philologie lui objecte que le temps des spéculations métaphysiques est aussi bien passé que celui des légendes : rêves de l'imagination, rêves de la raison, sont tout au plus des hypothèses, et la science veut désormais des faits et des solutions positives*

A ce fier langage on s'attend «ans doute que les philologues qui le tiennent apportent une solution unanime, claire^ satisfaisante et définitive de la question qu'ils interdisent aux philosophes comme à des songe-creux. Us en apportent une, en effet, populaire, sinon unanime, maïs

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qui n'a peut-être pas toutes les qualités que lui attribuent ses inventeurs.

De tout temps, le problème de l'origine du langage a reçu deux solutions extrêmes et contraires : ou bien Ton a fait de la parole une institution expresse de la divinité, une révélation du Deus ex machina ; ou bien on en a fait une invention savante et une acquisition réfléchie de l'humanité libre et raisonnable. MM. de Bonald, de Maistre, Lamennais, Gioberti, n'ont fait que renouveler une des théories exposées dans le Cr«tyle (1) et appliquées déjà au iv" siècle par Eunome, évêque de Gyzique, au Dieu des chrétiens. D'une autre part, Platon nous montre dans le même dialogue un certain Hermogène (2), soutenant contre Socrate que le langage est le résultat d'une convention purement arbitraire (3);

(1) Œuvres complètes de Platon^ traduites par M. V. Cousin, t. XI, p. 117, 151.

(2) Ibidem j p. à. Cet Hermogène n'est point le rhéteur du même nom qui vécut environ trois siècles plus tard, mais vraisemblablement un disciple du sophiste Protagoras.

(3) Cette opinion paraît avoir été celle d'Aristote. Yoy. Bermé' néidj chap. ii. Quant à celle de Platon lui-même, elle est fort incertaine : quelques-uns, voyant dans le CratyleV expression fidèle de sa pensée, lui prêtent cette doctrine, que tous les mots ont un sens naturel, bien loin que le langage soit une invention humaine ; mais le Cratyle pourrait bien n'être qu'une longue ironie.

et Lucrèce réfutait comme insensée cette autre opinion que le langage est l'invention d'un seul homme qui aurait communiqué à ses semblables le bienfait de la parole, œuvre de son génie solitaire (1).

Le bon senssufiït à faire justice de ces solutions extrêmes. Les théologiens eux-mêmes ont abandonné les excès de M. de Bonald, imitant l'exemple donné depuis quinze siècles par Grégoire de Nyssc, et il ne se trouve plus un philosophe pour défendre aujourd'hui ni le contrat social ni la convention de la parole. Désormais la question se réduit pour tout le monde à faire en quelque

(1) Proinde putare aliquem tum nomina distribuisse Rébus, et inde homines didicisse vocabula prima Desipere est : nam cur hic posset cuncta notare Vocibus, et varios sonitus emittere linguœ, Tempore eodem alii facere id non quisse putentur ? Prseterea, si non alii quoque vocibus usi Inter se fuerant, unde insita notities est Utilitatis, et unde data est huic prima potestas Quid vellet facere ut scirent animoque vidèrent? Cogère item plures unus victos que domare Non poterat, rerum ut perdiscere nomina vellent ; Nec ratione docere uUa suadereque surdis Quid facto esset opus : faciles neque enim paterentur, Nec ratione ulla sibi ferrent amplius aures Vocis inauditos sonitus obtundere frustra.

(Ldcrécs, De natura rerum^ 1. V, v, 1040.)

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sorte dans la création du langage la part de Thu-^ manité et celle de la divinité* au lieu d'en attribuer l'œuvre exclusive» soit à l'une, soit à l'autre. Le Deus ex machina est remplacé par un Dieu sans miracles, et la révélation surnaturelle par la révélation intérieure de l'instinct; de toutes façons l'humanité et la divinité se rapprochent et coopèrent à l'œuvre du langage. Les théories des philosophes ou des philologues ne différent plus qu'autant qu'elles font & Dieu ou à l'homme, à l'instinct ou à l'expérience, la part la plus forte et selon qu'elles conçoivent la puissance supérieure à l'homme comme un Dieu créateur ou comme le Divin impersonnel répandu dans la nature. Ainsi Thomas Reid et M, Jouffroy attribuent à l'homme et à l'art l'invention des langues, à Dieu ou à la nature la révélation d^aulres signes antérieurs (1); tandis que Maine de Biran et M. Cousin semblent rapporter à l'homme Tinlerprétation ou le sens des signes de toute espèce et à la nature la seule pro-

(1) Th. Reid, Rechercher sur Ventendement humain^ ch«p. iv, section 2.

Th. Jouffiroy, Mélanges philo9ophique$t Des facultés de Tâme ; et Nouveaux mélanges philosophiques^ Faits et pensées sur les sig^nes.

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duoUon de la matière qui en constitue la lettre (1), M. J. Grimm, sans déterminer bien nettement la part de Tinvention humaine» parait incliner vers la doctrine du langage artificiel (2); mais, malgré Tautorité de ce savant illustre, c'est vers une autre solution que le courant de la popularité entraîne la masse des philologues, sinon le public, à la suite de MM« Max MûUer (S) et Renan (A). Tous deux professent et accréditent à l'envi cette doctrine que rhomme parle sa pensée aussi naturellement qu'il la conçoit, qu'il n'y a rien d'artificiel, rien d'inventé dans la parole (6), que chaque langue est un organisme vivant qui se développe et que renfermait tout entier, avec

(i) Maine de Biran, Examen critique des opiniom de M. de Bonald, Origine du langage, t. III des Œuvres inédites publiées par M. Navilla.

V. Cousin, Cours de Vhistoire de la philosophie moderne^ t. I, fragments des leçons de 1816.

(2) De l'origine du langage, i vol. traduit en français par M. F. de Wegmann, Paris, 1859.

(3) Laicience du langage, traduite en français par MM. G. Perrot et G. Harris, 1 vol. Paris^ 186A.

(4) De l'origine du langage, 4^ édition, 1 vol. Paris»

(6) Telle est à peu près la doctrine professée sous une autre forme par M. Garnier; voy. La psychologie et la phrénologie comparées, IIP partie, chap. i, §§ 11 et 12, et Traité des facultés, t. tl, p. 451 et Buiv.

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