CHAPITRE X
Une objection plus sérieuse que toutes celles que soulève la science philologique, c'est le langage des bêtes. Aucune bête ne parle, mais toutes ou presque toutes ont des signes spéciaux à leur usage. Elles crient ou elles chantent ; ces cris ou ces chanis varient selon les passions qui les agitent, et ils sont compris par tous les individus de la même espèce comme ils sont produits, naturellement. Ils n'ont appris à les produire et à les comprendre, ni de leurs anciens que souvent ils n'ont pas connus, ni de l'expérience, puisque vieux ils ne sont pas plus habiles que jeunes à les
comprendre ou à les produire et que le langage des bêles est aujourd'hui le même qu'au temps de Pline ou d'Aristole. Tout le monde se souvient des beaux vers où Lucrèce représente les animaux muets poussant des cris différents selon qu'ils sont agités par la crainte, la douleur ou la joie. Il est bien inutile de citer des faits que personne n'ignore et ne songe à révoquer en doute. On en tire cette conséquence, que ce qui a lieu chez les bêtes a lieu également chez Thomme qui est un animal raisonnable sans doute, mais avant tout un animal. De même que certaines espèces inférieures n'ont qu'un langage très-imparfait et sont privées de la puissance de pousser le moindre cri, de même que d'autres espèces plus élevées dans Téchelle ont à leur service des cris et des chants nombreux et expressifs, ainsi l'homme, animal supérieur, a reçu de la nature un langage supérieur aussi à celui des bêtes. Les bêtes ont l'originalité du cri, l'homme a l'originalité de la parole. La parole est aussi naturelle à l'homme que le cri ou le chant l'est aux bêtes.
Il ne faut point se dissimuler la force de l'objection, mais il ne faut pas non plus accepter sans contrôle soit les faits qu'on rapporte, soit l'origine
qu'on leur attribue, soit les conséquences qu on en tire. D'abord, nous nous connaissons encore mieux nous-mêmes que nous ne connaissons les bêtes, et nous savons plus clairement ce qui se passe dans notre âme que dans Tâme équivoque des animaux les plus familiers avec l'homme ; c'est plutôt à la psychologie immédiate de l'homme à éclairer la psychologie des bêtes qu'à l'observation indirecte des animaux à éclairer la connaissance de nous-mêmes. D'autre part, sans refuser au psychologue le droit de chercher dans l'observation des bêtes des exemples et des enseignements pour mieux comprendre ce qui se passe chez l'homme, il serait souvent dangereux de conclure des bêles à l'homme, tout de même qu'il serait illégitime de conclure de l'homme aux bêtes. En effet, si Ton avait le droit de conclure que l'homme parle naturellement sa pensée et comprend naturellement la pensée d'autrui, en entendant sa parole, de ce que la poule pousse instinctivement un cri d'appel que comprend instinctive^ment la couvée, il serait aussi légitime de conclure que l'homme bâtit le Parthénon ou le Louvre par instinct et non par raison, de ce que l'oiseau construit son nid et l'abeille sa cellule non par rai-
son, mais par instinct. Ou bien s'il était permis d'expliquer les actions des bétes de la même façon dont nous expliquons les actions humaines, il faudrait attribuer à l'abeille la science de la géométrie et au castor l'art de l'ingénieur. La théorie de Condillac, qui fait de l'instinct des animaux une habitude, n'est ni moins vraie, ni moins légitime que celle qui réduirait la raison de l'homme à un instinct et ferait de ses œuvres les plus belles, les plus raisonnées, les plus volontaires, les plus libres, le résultat fatal d'une force aveugle. Le vrai, c'est que la conduite des hommes et celle des bêles s'éclairent l'une l'autre, sans qu'il y ait identité absolue, soit dans les actions des uns et des autres, soit dans l'origine et l'explication des actes les plus apparemment semblables. S'il est évident que la cellule de l'abeille et la digue du castor sont le produit de l'instinct et que le calcul n'a rien à y voir, qu'au contraire le Louvre et le Parlhénon sonll'œuvre du raisonnement, de l'expérience et de la volonté, il est parfaitement prouvé que les choses les plus semblables en apparence peuvent avoir en réalité des valeurs diverses et recevoir des explicationsdifférenles ; il est prouvé que les signes, tout comme les œuvres, peuvent
être chez les bêtes produits et compris par le seul instinct et chez les hommes compris et produits par une industrie acquise. M. Flourens a mis dans la plus grande lumière un fait facile à constater, c'est que les animaux qui ont le moins d'intelligence sont par une juste compensation ceux dont les instincts sont les plus nombreux, les plus précis et les plus développés. 11 a pu même, tant le fait est constant, formuler cette loi de psychologie comparée, que chez tous les animaux, sans en excepter Thomme, l'instinct et l'intelligence sont en raison inverse l'un de l'autre. L'abeille, à l'instinct si délicat et si savant, ne donne aucune preuve signalée d'intelligence; le singe, si malin, le plus voisin de l'homme par l'intelligence, n'a qu'un instinct obtus, comparé àl'insecte. L'homme, le plus intelligent de tous les animaux, le seul raisonnable, dit-on, est et doit être, si la loi est vraie, le moins bien doué de tous sous le rapport de l'instinct. Et, en effet, les instincts de l'homme se réduisent à bien peu de chose, si l'on compare sa conduite à celle des bêtes.
La loi se vérifie même aux différentes époques de la vie de l'homme, car c'est à l'âge où la raison humaine est encore endormie que l'instinct a
le plus de puissance. A mesure que celte raison se développe, Finstinct recule devant elle, et, quand elle a acquis toute sa force» il semble que l'homme ne fasse plus rien par instinct, que toute sa conduite soit dictée par la raison. Beaucoup de choses que Thomme apprend à faire, les bêtes les font sans les avoir apprises ; l'instinct supplée chez elles à l'impuissance de la raison et les pousse à exécuter habilement les actes que le besoin ur*gent de vivre ne leur permettrait pas d'apprendre. Le poulet qui sort de sa coquille sait user, non pas de ses ailes dépourvues de plumes, mais de ses pieds déjà capables de supporter son corps; l'homme naît impuissant à se mouvoir et apprend lentement à se soulever sur ses jambes chancelantes, il apprend à se servir de ses mains, il apprend tout, sauf cela seul qu'il n'a pas évidemment le loisir d'apprendre. L'enfant presse instinctivement le sein de sa nourrice, il telte comme le poussin et le poulain marchent, dès en naissant, et il accomplit si bien cette première fonction de la vie sans le moindre discernement, qu'il presse aussi volontiers le doigt qui agace ses lèvres que le sein nourricier. C'est à peu près là tout ce qu'il fait sans l'apprendre, parce quec est àpeu près
tout ce qu'il est absolument nécessaire qu'il fasse d'abord et absolument impossible qu'il apprenne. U se peut donc qu'il en soit de la parole et de tous les signes comme de ces mouvements de la marche et de la station, comme de l'industrie et des œuvres de toutes sortes, que l'abeille bourdonne et signale le danger à ses compagnes ou comprenne leur signal comme elle fait sa ruche, aveuglément et nécessairement, que l'oiseau lance dans l'air sa chanson d'appel ou réponde à celle de ses pareils comme il bâtit son nid, sans raison ni conscience, mais que l'homme signifie ses pensées par la parole, comprenne la voix et le visage de ses semblables, apprenne à parler et à entendre comme il construit les villes qu'il habite, avec le temps et l'expérience.
Cornua nata prius vitulo quam frontibus exstent^
Hlis iraius petit atque infensue inurg^et.
Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti.
Pour l'homme, l'instrument de sa puissance, sa force, son arme, c'est la raison, et il s'en sert comme le jeune taureau de ses cornes, dès qu'il vient au monde; avant même qu'elle paraisse au dehors, il la sent et il l'exerce. C'est à cette raison de l'homme agissant dans le temps et dès le pre*
mier jour sous la forme de Texpérience qu'il faut rapporter remploi du langage, à moins qu'il ne soit bien prouvé que cette raison est impuissante ou que le langage provient effectivement d'une autre origine.
L'exemple des bétes et de leurs signes produits et compris instinctivement ne vaut donc que pour les bêtes et ne prouve rien pour la parole de l'homme. 11 ne faut même pas s'exagérer l'impuissance de l'expérience dans les actions des bêtes et dans l'usage de leurs signes, ni trop rabaisser leur intelligence. Toutes ne font pas tout par instinct, toute leur science n'est pas sans maître, tous leurs travaux sans art, toutes leurs ruses sans mérite, tous leurs signes sans invention. L'insecte éphémère, qui naît orphelin et travaille toujours de la même façon, sait tout et n'apprend rien, fait tout ce qu'il fait sans le vouloir et sans l'apprendre. Mais il n'en est plus ainsi du cerf qui déroute la meute et du chien qui le poursuit. Les chasseurs savent bien qu'une bête âgée, vieux cerf et de dix cors^ est plus expérimentée qu'un jeune et plus fertile en ruses apprises, que l'habitude d'être chassée a développé son intelli* gence, qu'elle fait pour éviter la poursuite et la
mort des feintes que le jeune ignore et n'apprendra qu'à ses risques. Si, malgré cette part d'intelligence qui s'ajoute à l'instinct, la bête ne dépasse pas une certaine habileté, si ses ruses les plus savantes se ressemblent toujours à travers les âges et roulent dans le même cercle, il n'y a pas lieu de s'en étonner quand la raison elle-même de l'homme est bornée, quand les actions individuelles et les révolutions des peuples se ressemblent, quand les systèmes politiques et philosophiques se répètent. Chaque espèce est enfermée dans un horizon qu'elle ne peut franchir, mais en deçà duquel est le changement, le progrès ou la liberté. Les bêtes ne font pas tout par expérience, mais elles sont loin aussi de tout faire par instinct. BufTon, Fr. Cuvier, G. Leroy, MM. Milne Edwards et Toussenel, tous les observateurs des bêtes, à quelque titre que ce soit, ont recueilli des faits nombreux qui révèlent dans la conduite des animaux rintellîgence et l'invention. Il n'est pas impossible, il n'est même pas improbable que, dans une mesure très-restreinte, il en soit du langage des bêtes comme du reste de leurs mœurs et de leurs actes, que l'expérience ou l'invention y ait sa petite part, au moins dans les espèces les plus éle-
vées. l/expérience, pour les bêles, se compose de l'expérience personnelle, de Timitation des individus semblables et du contact avec Thomme. Les animaux que Thomme réduit en domesticité comprennent un autre langage que celui de leur espèce, le langage de Thomme. Ils ne le parlent pas à coup sûr et ils sont radicalement incapables de l'inventer, mais ils en comprennent quelques bribes que l'homme compose à leur usage. Or, si misérable que soit ce langage qui sert d'interprète de la volonté de l'homme auprès de la grossière intelligence des bêtes, et de quelque façon que l'homme s'y prenne pour enseigner cette langue à ses serviteurs, par la douceur ou par les coups, la bête y met un peu d'invention, un peu de cette intelligence qui ne consiste peut-être que dans le souvenir et l'association des sensations, un peu de ce raisonnement bâtard qui n'est pas la raison, mais qui non plus n'est pas l'instinct. « Quelques animaux, dit Aristote, participent à une sorte de capacité d'apprendre et de s'instruire, tantôt en prenant des leçons lesunsdesautres,tantôtenenrecevantderhomme; ce sont ceux qui sont capables d'entendre, je ne veux pas dire seulement de distinguer les diffé-
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f ent& sons, mais encore de discerner la variété des signes. > De même que la domesticité a établi entre l'homme et ses serviteurs un langage que le premier parle et que les autres entendent, elle a aussi donné naissance à un autre langage que parle la bête et que comprend l'homme, qu ne se compose jamais sans doute que des mouvements produits d'abord instinctivement par l'animal, mais auxquels Tanimal ajoute un sens qui ne leur appartient pas nécessairement. Chaque chien a ses signes qu'on dirait presque de convenlion, qui sont tout au moins le résultat de Texpérience. La matière seule, le mouvement physique, le son, le cri ou le geste en est fourni par la seule force de la nature. Les cris variés du chien de garde, qui aboie, jape, hurle, gémit, pleure, si bien représentés par les heureuses onomatopées de Lucrèce, les voix différentes que donne le chien courant selon les péripéties de la chasse, il les donne naturellement peut-être; mais est-ce naturellement aussi, sans aucune imitation, sans expérience aucune, qu'il y attache le sens que comprend le chasseur? 11 est permis d'en douter quand on sait, d'une part, comment le chien est dressé pour la chasse, et quand çn lit^ d'autre
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pari, que les chiens redefVenus sauvages ont d'autres mœurs que leurs ancêtres domestiques et ne poussent plus guère d'autre cri qu'un aboiement enroué qui rappelle à Toreille les hurlements du loup, comme le chien de garde de nos campagnes, domestique plus qu'à moitié sauvage. Si bornée qu'on fasse l'intelligence des bétes, elle s'élève certainement chez les animaux supérieurs jusqu'à faire du phénomène qu'ils ont vu maintes fois causer ou précéder un autre le signe |)récurseur du second. C'est cette association et ce rappel des images qui rendent le vieux gibier plus prudent et plus rusé que le jeune; car l'instinct du second, réduit à sa naïveté, se double chez le premier de son expérience.
Fût-il prouvé que l'intelligence des bêtes dépourvues de. la raison n'est pour rien dans l'usage des signes qu'elles produisent et comprennent, fût-il prouvé que la nature les contraint à les produire, que le seul instinct leur en révèle le sens en naissant, qu'aucune espèce, qu'aucun individu n'apprend rien de l'expérience, ce ne serait pas une preuve qu'il en est de même de l'homme doué de la raison, si cette raison est capable de faire ce qui dépasse l'intelligence des bêtes*
L'homme tire tant de choses de sa raison que la bête tient de la nature, le vêtement qui le couvre, le logis qui l'abrite, la nourriture qu'il sème, qu'il n'y a pas lieu de s'étonner si, de même que jeté nu sur la terre nue il a su vêtir son corps, armer sa main, couvrir la terre de moissons et de villes, de même il a pu tisser le vêtement de sa pensée, forger Tinstrument de sa raison et inventer par lui les sciences et les arts. De toutes les découvertes dont cette raison de l'homme est capable, la parole n'est que la première et la plus facile, la plus ancienne et à la fois la plus nouvelle. Ni Prométhée ne Fa dérobée au ciel, ni Triptolème ne l'a transmise à ses semblables, personne n'a eu la gloire de Tinventer, non pas qu'elle soit une révélation naturelle ou miraculeuse, mais parce que chaque homme à son tour la crée en ajoutant à la prévoyance de la nature les leçons de Texpérience et sa propre industrie.