PARIS
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PRÉFACE
L'étude de la physionomie» c'est-à-dire des modifications que les sentiments, les sensations et les idées impriment à la forme d'un être vivant, a fixé dès les temps anciens l'attention des artistes, des poètes et des philosophes. Bien plus, l'intérêt pratique qu.'elle présente dans les relations sociales, a fait que nul homme, même parmi les plus humbles, n'a pu lui rester étranger. Qui donc, en effet, n'a analysé, pour son propre usage, les effets de la douleur ou de la joie, de la colère ou de la terreur? qui n'a cherché la vérité derrière
PREFACE
le sourire d'un flatteur ou dans le regard d'un envieux?
Mais pour la science physionomique comme pour la médecine, le désir, ou mieux, l'impérieuse nécessité d'une application immédiate a pendant longtemps donné une fausse direction à l'étude des mouvements d'expression. Les observateurs ont déserté les voies difficiles de la science patiente pour se "jeter dans un empirisme plus ou moins heureux et plus ou moins honnêle.
Ainsi, l'antiquité, le moyen âge et les temps plus récents nous ont légué une quantité presque innombrable d'écrits sur la physionomie; mais que sont- ils pour la plupart? Ou des séries de descriptions isolées sur les mouvements qui expriment telle ou telle passion; ou le plus souvent, hélas! de fallacieux procédés de divination, l'art trompeur de reconnaître le vrai du faux sur la figure humaine, ou de prédire à l'inspection des lignes du visage d'un enfant, les idées et les passions qui l'agiteront un jour : règles mensongères, auxquelles l'assurance des afiirmations, l'étrangeté des preuves, parfois l'éclat du style, mais surtout l'attrait du merveilleux et cette sorte de vertige que donnent aux esprits faibles les ques-
PREFACE
tions insondables, ont pu permettre d'acquérir une douteuse popularité, mais qui sont à la vraie physiognomonique ce qu'est à l'astronomie la science des almanachs.
Lorsque, quelques jours avant cette mort soudaine qui allait nous consterner tous et dont la science portera éternellement le deuil , notre éloquent ami nous parlait avec enthousiasme de ces théories du langage mimique universel tant méditées par lui , il ne dissimulait point sa crainte de voir son livre confondu avec les productions de ces bas imitateurs de Lavater dont l'exploitation fructueuse a, .de nos jours, déserté le champ de foire pour les salons. Mais le nom de l'auteur ne protége-t-il pas suffisamment l'œuvre contre une pareille assimilation, et l'en défendre, ne serait-ce point leur faire injure?
Cependant, les mots qui servent de titre au livre que nous publions ont été si étrangement détournés de leur véritable sens, qu'il serait utile de donner, dans cette préface, une explication succincte du but que s'est proposé l'auteur et du plan général de son ouvrage.
Cette tâche, que la mort a empêché Gratiolet d'accomplir, nous incombait ; mais nous en avons
IV PREFACE
pu décliner, au grand bénéfice de tous, la responsabilité et riionneur. Dans une conférence publique , accueillie par des acclamations enthousiastes dont les échos de la vieil lo Sor])onne gardent encore le souvenir, Gratiolet avait luimême résumé, de cette large manière qui n'appartient qu'aux maîtres, les traits principaux de cette œuvre, fruit des observations et des méditations de plus de vingt années. La dépouillant de ce qu'une exposition dogmatique peut oiïrir de pénible à des esprits un peu impatients, il avait su, sans rien lui enlever de sa précision scientifique, en orner la sévère philosophie par de gracieux et vivants ta])leaux, décrits avec une verve pleine de charme et de poésie.
Nous avons placé en tête de notre volume cette conférence, véritable chef-d'œuvre de science aimable et solide, où se peint tout entier cet esprit éminent, chez qui la grâce s'alliait à la grandeur, pour qui les moindres détails devenaient un thème à de hautes pensées, et qui, jusque dans les plus subtiles analyses, était échauffé par cette flamme généreuse qui fait les orateurs.
La lecture de cette conférence, entraînante
PREFACE: V
comme celle d'un roman, expliquera mieux que tout commentaire la difficulté des problèmes que s'était posés Gratiolet, et sa manière élevée de les résoudre. Nous ne croyons cependant pas inutile d'emprunter à une page inédite de notre savant et malheureux ami quelques lignes, qui précisent d'une façon bien nette le but et la méthode :
« L'étude générale des mouvements d'expres- « sion dans l'homme et dans les animaux n'a « conduit à aucune théorie applicable à l'ensemble « des faits. Une multitude d'observations trèsci justes en elles-mêmes ont été publiées, mais « peu de naturalistes se sont occupés de les (( coordonner d'après des principes expérimenta- « lement établis. Cette étude mérite cependant « au pkis haut degré l'attention des physiolo- (( gistes. Les mouvements d'expression sont en (c effet les éléments du langage spontané de. « l'homme et des animaux. Il ne peut donc être (( indifférent de rechercher quel lien secret unit ( les signes spontanément employés aux choses « signifiées, c'est-à-dire à l'idée ou au sentiment « qu'ils manifestent; de montrer comment ces (c signes s'engendrent et comment ils s'associent;
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(( de lechercher enfin s'ils résultent d'une manière « nécessaire des conditions intimes de l'organi- « sation des animaux, ou s'ils dépendent d'une « sorte de convention tacite entre tous les ani- « maux d'une même espèce. »
Un mot encore : notre volume se termine par la notice pleine d'élévation et de cœur que M. Grandeau a consacrée à la mémoire de Graliolet.