‹ De la physionomie et des mouvements d'expressionChapitre 2 sur 32 · SIR · texte numérisé non relu

SIR

Messieurs,

J'ai eu l'honneur de traiter l'année dernière, devant vous, de la dignité de la forme humaine. A cette occasion, j'affirmais que l'homme seul a le privilège de cette parole libre et créatrice qui, donnant un corps à ses pensées les plus abstraites, les fait agir et vivre au-delà de lui-même dans le monde extérieur ; mais je faisais en même temps remarquer qu'il parle encore un autre langage, qui lai est commun avec tous les animaux. Ce langage commun, universel, est celui de la physionomie et du geste. Il est parlé dès le commencement des choses; et tant qu'un être

CONFKRENCE

vivant foulera la surface de la terre, il se manifestera, il retentira dans l'espace, il étincellera comme un rayonnement nécessaire de la vie unie à la sensibilité.

Le hasard. Messieurs, n'a rien fait dans ce monde. Ce langage a donc ses lois, et c'est de ces lois que j'aurai l'honneur de vous entretenir aujourd'hui. Ces lois sont grandes; elles sont simples, et comme elles sont écrites en vous, je n'aurai besoin, pour vous les rendre sensibles, ni'du secours de la physique, ni de celui de la peinture. Il me suffira de faire appel à la connaissance que vous avez de vous-mêmes. C'est en vous, c'est dans vos souvenirs et dans vos sentiments intimes que je trouverai mes preuves; c'est dans votre raison seule que j'espère trouver la justification de mes paroles.

L'étude de la physionomie est aussi vieille que l'histoire; mais elle n'a jamais pris chez les anciens le caractère d'une science. A leurs yeux c'était un art empirique de se mettre à l'abri de l'erreur dans les jugements immédiats qu'on porte sur les hommes, en devinant les caractères d'après certains signes fournis par la forme extérieure. Aristote nous apprend que, de son temps,

SUR ljl physionomie.

on croyait parvenir- à ce résultat, en mettant en usage trois méthodes peu différentes l'une de l'autre, et qui avaient pour point de départ commun le principe des ressemblances.

Dans un premier cas, on jugeait du caractère des hommes d'après leur ressemblance plus ou moins prochaine avec certains animaux. Le lion, roi de la force , était le symbole accepté du courage, de la générosité, du désintéressement magnanime, et toutes ces qualités devaient être attribuées à l'homme dont la physionomie rappelait celle du lion; ressembler à une guenon ou à un macaque, était un signe irrécusable d'étourderie, d'impertinence et de malice ; la sordidité était le partage de ceux dont les traits rappelaient ceux des pourceaux. Mais on ne s'arrêta pas àces ressemblances générales, et bientôt on osa con- -clure d'après les similitudes partielles Jes plus futiles, et j'ajouterai les moins certaines.

Dans un second cas, on réduisait davantage le champ de la comparaison. On sait que les grandes nations, celles surtout dont la race est homogène et pure, se distinguent par un certain nombre de caractères physiques qui les font aisément reconnaître, et, le plus souvent, avec ces physio-

CONPKRENCE

nomies diverses, coïncident des aptitudes et des tendances morales très-di (Té rentes. Quelques phy-^ sionomistes anciens attribuaient, en conséquence, à ceux qui, dans une nation, rappellent les traits d'une race étrangère, les caractères intellectuels et moraux de cette race.

Dans un troisième cas, la théorie des ressemblances s'appliquait à un champ plus circonscrit encore, et par conséquent elle offrait peut-être moins de chances d'erreur. On examinait avec attention les formes, les mouvements, les tics, les attitudes de ceux que distinguaient exceptionnellement certaines vertus, certains talents ou certains vices; et l'on attribuait aux personnes qui leur ressemblaient en quelque chose , les mêmes vertus, les mêmes talents, les mêmes vices.

Aristote et tous les physionomistes anciens ont employé-simultanément ces trois méthodes, dont lemoyen âge s'empara en y mêlant des billevesées astrologiques. Il en résulta une foule de petits ouvrages, qui se répètent les uns les autres avec une désolante monotonie. Ajoutons que, de tout temps, les médecins s'en mêlèrent, et firent intervenir l'étude des tempéraments. Parmi les auteurs qui ont écrit sous l'inspiration d' Aristote, le plus

célèbre, à juste titre, est le Napolitain Porta; son livre est encore aujourd'hui recherché par les curieux. A chaque page de cet ouvrage, le portrait d'un homme est mis en parallèle avec celui de quelque animal, et des indices de ressemblances physiques sont pour Porta des signes à peu près certains de ressemblance morale.

Vous apercevez, Messieurs, dès l'abord, le vice de ces méthodes anciennes ; Porta lui-même en reconnaît l'incertitude : « Ma science, dit-il, est conjecturale, et n'atieint pas toujours la fin qu'elle se propose. » iNous pourrions aller plus loin, et prouver que toute sa théorie est fondée sur des principes futiles, sur des observations incertaines, et ne' pouvait conduire qu'à des conséquences ridicules.

Le dernier siècle a produit des œuvres meilleures, et le nom de Lavater se présente naturellement ici.

Le livre de Lavater sur la physionomie, écrit avec un charme naïf, accompagné de dessins choisis avec un tact exquis, et publié d'ailleurs avec le plus grand luxe, acquit dès ses débuts une célébrité européenne. 11 est encore aujourd'hui populaire; mais c'est bien à tort que l'on dit et

que l'on écKit à tout propos le système de Lavater. La vérité est que Lavater n'a jamais eu de système. Doué d'une finesse et d'une sensibilité prodigieuse, une sorte de divination naturelle dicte ses jugements. Les moindres modifications de la forme ont pour lui une signification qui s'impose à son intelligence. Étonné lui-même des découvertes de son instinct, il les admire, il les chant.e; mais des phénomènes qu'il observe, il ne sait point la théorie; il ne s'en inquiète point: une physionomie le charme, une autre le repousse et produit en lui un certain malaise; il n'en sait pas davantage. En un mot, nous pourrions fort justement le comparer à un homme qui entend et parle facilement une langue, sans en connaître la grammaire et la genèse philologique.

Le jugement que je porte ici sur Lavater a été déjà formulé en termes peut-être trop sévères par deux célèbres naturalistes allemands, MM. Spix et HuscHKE. Nous parlerons peu de M. Spix; il est moins un physionomiste qu'un crâniologiste à la manière de Gall et de Carus. Quant à M. Huschke, il s'imagine trouver la clef du mystère dans ce que les naturalistes allemands ont adoré si longtemps sons le nom de loi de polarité, Les senti-

ments agréables sont expansifs', les sentiments opposés controctifSy si je puis ainsi dire. Telle est en bref la théorie de M. Iliischke ; elle me semble réduire à des termes bien simples une question au premier abord très-compliquée. Je doute d'ailleurs que les acteurs et les peintres pussent appliquer avec un bien grand succès le principe qu'il invoque.

Je ne ferai qu'indiquer ici des essais dus à des physiologistes célèbres. Charles Bell, l'auteur fameux de la distinction des nerfs moteurs et sensitifs, avait cru pouvoir ranger dans une classe distincte tous les nerfs qui concourent aux actions respiratoires. Or, suivant lui, tous les mouvements de l'expression faciale dépendent de ces nerfs, Charles Bell en conclut que le principe qui détermine les mouvements respiratoires est le principe même de la physionomie.

11 faut pardonner à l'auteur d'une grande découverte si, justement pénétré de l'importance de ses travaux, il se fait quelque illusion sur l'étendue réelle de leurs conséquences. La face n'est pas le seul organe expressif des passions; loin de là , la main, le pied de l'homme et des animaux, la queue de certains carnassiers, tels que les chiens

et les cliats, ont des expressions qu'on ne saurait méconnaître. Nous pourrions ajouter qu'il n'est point de mouvement qui n'ait sa physionomie, et, dès lors, à moins d'admettre que tous les organes sont animés par des nerfs respiratoires, il faut reconnaître que la théorie de Bell est insuffisante et n'explique ni l'ensemble des phénomènes dont la physionomie se compose, ni leur véritable origine.

Un médecin, très-justement renqmmé, a cru récemment résoudre le mystère de la langue physionomique en produisant artificiellement des mouvements, à l'aide de certains courants électriques très-habilement dirigés. Ces mouvements peuvent, à la vérité, simuler des expressions; mais sont-ce là des expressions véritables? L'essence de la physionomie est de raconter les sentiments et les passions qui modifient l'être vivant. Or, comment des mouvements communiqués à mes muscles par une volonté étrangère pourraient-ils raconter mes sentiments et mes volontés ? Ils ne feraient qu'exprimer une idée de l'expérimentateur, me façonnant comme un statuaire façonne l'argile; produire une expression, déterminer avec plus de précision les muscles dont la contraction

modifie alors la forme du visage , est-ce connaître le principe vrai et la raison première de ces mouvements? N'est-ce point oublier trop que la pliyslonomie est un langage, et qu'à la raison seule il appartient d'en découvrir les lois ?

Seuls, trois hommes me semblent avoir eu le sentiment des vraie^ méthodes : dans le xviir' siècle, Diderot et Eagel, et dj nos jours M. Che- VREUL. J'aurai occasion de les citer plus loin ; mais il serait injuste de ne pas rappeler à leur suite les grands poètes , les grands artistes , les grands acteurs, dont l'instinct a, dès l'origine, devancé la théorie des savants et des philosophes.

J'aurais à ajouter beaucoup à ce que je viens de dire ; mais cette conférence ne peut être exclusivement consacrée à la critique : vous attendez, Messieurs, quelque chose de plus. J'enire donc immédiatement en matière. Je n'aurai becoin, je le répète, d'invoquer que la connaissance intime que vous avez de vous-mêm.es, pour justifier la théorie que je viens essayer de défendre aujourd'hui, théorie d'un langage que vous parlez, qua vous interprétez tous , aussi bien , sinon mieux , que moi-même.

Aristole, dont le petit traité sur la physionomie a servi de base à la plupart des essais publics depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes, a eu l'honneur d'exprimer le premier un principe dont les conséquences méritaient d'être mieux développées.

Ce qui est durable dans la forme, dit ce grand philosophe, exprime ce qui. est immuable dans la nature de l'être; ce qui est mobile et fugace dans cette forme exprime ce qui, dans cette nature, est contingent et variable. Remarque simple, grande dans ses résultats, et qui aurait du l'obliger à diviser, dès l'abord, la physiognomique générale en deux sciences distinctes.

La première de ces sciences a reçu de mon illustre maître Henri de Blainville, le nom de mor~

« phologie. Elle étudie dans le monde vivant l'ordre

sériai des formes ; elle révèle au naturaliste philosophe la véritable nature des êtres qu'il considère; elle permet au paléontologiste qui découvre dans les entrailles de la terre les ossements ou les restes •d'animaux que les yeux de l'homme n'ont jamais. vus, de dire, avec certitude, quel rôle chacun d'eux jouait dans l'harmonie des faunes disparues; et, en eftét, conçue dans un rapport immédiat et

parfait avec le but spécial que tout être créé doit, par la volonté divine, accomplir en ce monde, la forme absolue de l'être vivant raconte éloquemment sa nature ; elle révèle sa place dans le concert de la création.

La seconde de ces sciences, à laquelle je donnerai le nom de cinésêologîe ^ a pour objet ces mouvements fugaces par lesquels les volontés, les passions, les instincts actuels de l'animal sont traduits dans leurs modifications infinies ; ces expressions sont très-distinctes, et les anciens ne l'avaien^ pas suffisammeut reconnu, de celles que l'oeil du naturaliste lit dans les traits immuables de la forme spécifique ; et, en effet, quel que soit un animal et quelle que soit la nature des fonctions qui lui sont imposées,, il peut, vous le savez tous, éprouver les passions les plus diverses. Une bête de guerre, un tigre, un lion, se montre à certains moments aimante et caressante ; les plus inoffensifs des animaux , les plus doux dans l'opinion du vulgaire, un mouton, une colombe, peuvent éprouver la haine et manifester la colère : toutes les passions liées à l'essence même de la vie, peuvent à différents degrés, se mapifester chez tous les animaux. Ces passions, en effet, sont

la ((jnm'kkionci';

les formes de laycnsibilité ; et, pour parler comme Aristote, c'est en réalité par la sensibilité seule que tout animal est constitue.

Ce langage universel d'expression, si spontané*, si multiple, si variable qu'il soit en apparence, a ses règles simples et intelligibles. Ces règles, bien qu'à chaque instant appliquées, sont cependant ])uu connues. Le plus souvent on n'étudie la physionomie qu'au point de vue d'une divination égoïste, excusable peut-être quand l'esclavage était dans les mœurs et quand l'homme, acheté comme on achète un cheval, pouvait avoir, comme lui, des vices rédhibitoires. Aujourd'hui, elle ne peut être étudiée au point de vue d'un pareil diagnostic : la physionomie est une partie de la science ; or, le but de la science n'est point de satisfaire l'égoïsme et la malice, mais d'expliquer les manifestations naturelles et, par conséquent, les desseins mêmes de Dieu.

Vous m'accorderez, Messieurs, un premier fait. C'est qu'il n'y a pas un seul muscle, un seul organe créé uniquement pour les besoins de l'expression. Tout organe, en effet, a en principe un but extérieur, un but déterminé. Ce but, il le raconte par sa forme et par son activité propre ;

or, VOUS reconnaîtrez aisément nue le degré d'énergie d'un mouvement quelconque fournit des indications immédiates. Ainsi, l'absence de mouvement dans un appareil extérieur, la flaccidité de ses muscles, indiquent le repos et, mieux encore, un état absolu d'indilTérence ; un mouvement faible exprime une volonté nonchalante, un mouvement énergique correspond à une volonté forte; mais un mouvement contrarié, contenu, indiquera avec plus d'évidence encore la volonté commandant à l'instinct et se dominant ellemême.

' Les causes qui déterminent ces mouvements appartiennent toutes à l'ordre de la sensibilité. Ils ont la sensibilité pour principe ; mais en retour, serviteurs fidèles, ils favorisent l'action des organes sensitifs; ils règlent automatiquement et maintiennent dans ses limites naturelles le degré de leur action spéciale et , dans certains cas , les protègent et même les défendent. Une analyse rapide des principaux mouvements du visage rendra, je l'espère, évidente la vérité de cette proposition .

L'œil considère un objet et, créé pour la lumière, il se réjouit quand il peut la contempler sans

effort pénible. Dans cette condition, il se dirige, il s'ouvre doucement, et aucune contraction violente ne trouble alors la pureté des lignes du visage : telle est l'attitude de la vision facile; cette attitude de l'œil est naturellement accompagnée d'un sentiment de bien-être. On sait combien, après une longue nuit, la lumière réjouit à la fois la vie et la pensée.

Mais souvent l'objet que l'œil regarde est peu distinct, et ce n'est pas sans difficulté qu'on peut en reconnaître les formes. Une vision nette de ces formes exige une attention plus ou moins vive, et, modifiées par cette attention même, les- lignes expressives de ces parties du visage qui entourent l'œil, font deviner un effort plus ou moins grand et parfois excessif.

M. Chevreul a montré dans un travail récent que, pour distinguer aisément un objet mêlé à une foule d'objets différents, mais visibles au même degré, il est bon de l'isoler, de le circonscrire et d'écarter ainsi l'inconvénient qui résulte de la confusion d'une foule d'impressions égales et simultanées sur la rétine. On y parvient aisément en dirigeant son regard dans l'axe d'un tube étroit dont l'intérieur a été noirci à la lampe. Un

semblable tube n'est pas à la disposition de l'homme réduit à ses organes naturels, mais des mouvements déterminés ont pour but d'en compenser l'absence.

Et, en effet, considérez un homme qui cherche à reconnaître un objet qu'une grande distance rend pour ainsi dire imperceptible ; voyez-vous ses sourcils se froncer et s'abaisser, ses joues se soulever, les angles des yeux se plisser et les paupières se rapprocher de manière à circonscrire autant que possible la pupille elle-même ? A mon sens, ces mouvements ont un but évident, celui de rétrécir autant que possible l'étendue du champ visuel.

Ce sont là des attitudes de vision difficile ; elles se produisent également toutes les fois que l'on veut distinguer les objets sous l'impression d'une lumière trop vive qui éblouit et fatigue l'œil, et vous n'ignorez pas qu'elles sont, en tout cas, accompagnées par un sentiment d'effort et souvent de gêne douloureuse. Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'œil se dirige en haut pour considérer les objets élevés ; en bas pour voir les objets inférieurs ; qu'il se dirige à droite et à gauche pour voir les objets situés sur les côtés du corps, qu'en-

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fin les axes des yeux convergent légèrement quand il s'assit d'exauiiner quelque objet très-rapproché.

Mais, Messieurs, "les yeux ont parfois une tendance marquée à regarder en arrière ; ce regard est très-facile chez certains animaux timides, chez les lièvres et les lapins, par exemple, dont les yeux situés aux deux extrémités d'un diamètre transversal de la tête ont une égale facilité à voir en avant et en arrière du corps; cette facilité leur est fort précieuse : car, sans cesse exposés .aux attaques des animaux carnassiers, ils peuvent ainsi, dans leur fuite éperdue, échapper plus aisément au danger qui les menace, en mesurant constamment la distance qui les sépare encore du renard, du loup ou du chien qui les poursuit, sans avoir besoin pour cela de retourner la tète; mais vous conviendrez, Messieurs, que lorsqu'ils regardent ainsi, ils doivent naturellement éprouver un sentiment de préoccupation fort désagréable.

Le parallélisme des axes oculaires rend chez l'homme ce regard en arrière absolument impossible. Il est cependant certains cas , et ces cas sont fréquemment réalisés dans le monde, où les yeux ont une tendance évidente, bien qu'inutile,

à regarder ainsi; on les voit alors se porter simultanément d'un côté ou de l'autre, jusqu'aux limites extrêmes de ce mouvement, et l'on dirait, passezmoi cette expression, qu'ils veulent faire le tour de la tête. Chez les animaux où cette manière de regarder est facile, elle est un symptôme de timidité, de frayeur ou du moins d'inquiétude ; chez l'homme, elle est un signe de soupçon, de curiosité dissimulée, et parfois elle indique une préoccupation jalouse qu'on n'ose avouer.

En général, les yeux fixés sur un même objet déterminent automatiquement des attitudes symétriques du corps. Regarder devant soi un point fixe est une condition d'équilibre plus facile; si ce point, perdant sa fixité, venait à osciller, ce mouvement de l'objet, dérangeant la direction des yeux, troublerait les conditions intimes de l'équilibre primitif et serait une occasion de chute. En un mot, les tendances précises des yeux déterminent surtout des attitudes symétriques et des mouvements en ligne droite.

Des attitudes également symétriques se manifestent également à f occasion des sensations auditives, surtout quand ces sensations sont attentives, chez tous les animaux dont l'oreille est

munie d'un pavillon mobile; qui dé vous n'a vu chez les chiens à oreille droite , chez les chevaux, ce pavillon se dresser, s'étaler, s'agrandir et se disposer de la manière la plus favorable pour recueillir les impressions sonores? Souvent alors les deux pavillons sont dirigés dans le même sens que les yeux; chez les animaux chasseurs, ils s'ouvrent en avant; chez les animaux timides qu'un ennemi poursuit, ils se dirigent simultanément en arrière : toutes ces attitudes sont symétriques. Mais une inquiétude quelconque s'estelle emparée de l'animal, on voit ces pavillons se mouvoir en sens inverse l'un de l'autre, comme pour interroger tous les points de l'horizon. Enfin, les oreilles s'abaissent, se couchent, s'aiïaissent avec le corps tout entier quand le danger vient d'en haut, quand les serres du vainqueur ont déjà saisi la victime, ou quand un bruit terrible, inconnu, a déterminé l'épouvante.

Or, dans l'homme, les oreilles, je n'ai pas besoin d'insister là-dessus, sont presque absolument immobiles. Leurs pavillons ont à la vérité quelques muscles, mais la volonté semble, surtout dans lés races civilisées, les avoir à peu près oubliés. Symétriques et immobiles, ces pavillons

s'ouvrent en sens opposé; l'un surveille à droite, l'autre surveille à gauche, et dès lors, quand l'audition est attentive, il y a nécessairement prédominance d'action dans l'une ou l'autre oreille. Le cou s'incline alors dans le sens de l'oreille directrice; de ce côté, le coin de la bouche est légèrement soulevé et tiré en dehors, et le plus souvent alors les yeux dirigés en sens opposés se cachent à demi sous la paupière supérieure. Bien que ces mouvements troublent à certains égards la symétrie de la face, ils n'altèrent point d'une manière sensible l'harmonie des formes quand l'attention n'exige aucun effort marqué. Telles sont les expressions ordinaires d'une audition à la fois attentive et facile.

Mais quand les sons trop faibles sont difficilement perçus, et surtout, quand les nerfs auditifs sont peu sensibles , le cou se tend avec effort dans le sens de l'oreille employée ; tous les muscles de ce côté de la face expriment cet effort : l'œil se ferme et se crispe, la narine est tirée en dehors, le coin de la bouche s'ouvre en une sorte de rictus qui découvre les canines et même les molaires; des rides longitudinales sillonnent la joue ; on dirait, en un mot, que tous les muscles de la face

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s'eiïorcont de suppléer àrinsulfisance des muscles du pavillon, et de cet effort résulte mm fort laide f^^'imace. Cette grimace est fort l)al)iluelle aux vieillards impatients et quinteux, qui ont l'oreille un peu dure, surtout si le discours qu'ils écoutent leur est importun ; on les voit se produire également quand le discours leur plaît, mais alors l'œil du côté intéressé s'ouvre un peu davantage, celui du côté opposé beaucoup plus; la narine, du premier côté est froncée, mais l'autre se dilate; en un mot, le côté non intéressé sourit. Ces expressions sont fort connues des mimes habiles, des grands acteurs comiques. Elles indiquent à la fois que l'ouïe est difficile et pénible, mais que somme toute l'impression qui a frappé l'oreille est agréable. Ajoutons qu'elles sont parfois accompagnées par un petit cri, je dirais presque par un point d'interrogation de la voix, qui porte au plus haut point d'évidence la signification de ces mouvements. On pourrait aisément expliquer pourquoi, quand l'audition est à la fois difficile et désagréable, le cou est violemment étendu sur des épaules très-abaissées et légèrement reculées en sens opposé, tandis que si l'impression est agréable, elles sont légèrement voûtées, légère-

SUR La physionomie. âi

Hient soulevées et se meuvent dans le même sens que l'oreille qui écoute, c'est-à-dire dans le même sens que le cou.

Ces expressions sont, pour ainsi dire, infinies; on pourrait parler plusieurs heures sur les modifications que peut éprouver un même mouvement de l'oreille ou des yeux ; mais le temps me manquerait, et je dois me souvenir d'ailleurs que je parle à un public athénien, je veux dire à un public français, sur la divination duquel je puis compter en toute sécurité.

Les organes des sens inférieurs ont des expressions non moins intelligibles. Voyez comme les narines se dilatent pour appeler un air pur et réjouissant; comme elles se froncent sur les côtés, comme elles se relèvent et se rétractent en soufflant brusquement, pour repousser une odeur mauvaise; comme elles flairent avec délicatesse,appelant à petits coups les eflluves odorantes qu'elles veulent à loisir examiner ! Ces derniers mouvements sont un indice très-significatif d'une attention de l'esprit analysant une odeur. Ils sont faciles et francs, si l'odeur est agréable; si, au contraire, elle est mauvaise, ils sont plus contenus. Le nez se recourbe alors plus fortement; la lèvre

supérieure, légèrement soulevée et gonflée à sa base, s'apprête à s'appliquer aux ouvertures des narines comme un véritable opercule ; les côtés du nez sont légèrement plissés. Ces mouvements sont accompagnés de défiance, d'un sentiment de doute sur un aliment qu'on a intérêt à connaître, mais à l'égard duquel on se tient en garde.

De même que l'œil et l'oreille, le nez est à son tour un directeur du corps tout entier. Ceux de vous qui ont observé les carnassiers chasseurs, tels que le chien, n'en peuvent douter. Ces mouvements sont, à la vérité, moins prononcés dans l'homme; mais n'est-il pas certain qu'une odeur agréable attire la tête, et qu'une odeur mauvaise la repousse ? Le corps se porte en avant dans le premier cas; il se rejette en arrière et se détourne dans le second. Mais je m'étends mal à propos sur des mouvements que chacun de vous a pu observer sur lui-même.

•La bouche, celle de l'homme surtout, a des mouvements plus variés" encore. Elle est un organe de respiration, de toucher, de gustation et de trituration ; ajoutons que les dents qui triturent peuvent devenir, dans certains cas, des armes de guerre, des armes furieuses. La bouche est enfin

un organe de déglutition, et nous devrions ajouter encore un organe modificateur des sons engendrés dans le larynx; en sorte qu'elle est naturellement chez l'homme l'organe privilégié du langage. Considérons, en premier lieu, la touche, en tant qu'elle est un organe respiratoire. Quand l'homme respire facilement un air pur, frais , et que n'altère aucune souillure, la bouche se dilate légèrement; la lèvre supérieure découvre plus ou moins les incisives supérieures, et les coins de la bouche se relèvent alors avec grâce ; les muscles qui détei'minent ce mouvement agissent en même temps sur les pommettes des joues et, les relevant, soulèvent légèrement l'angle externe des yeux, qui deviennent un peu obliques. Ce mouvement d'une respiration agréable s'appelle le sourire, et l'on distingue dans le langage le sourire des lèvres et le sourire des yeux; mais ce sourire des yeux est dans l'homme consécutif au sourire de la bouche, et ne dépend d'aucun muscle spécial. Aucun animal mammifère n'a le sourire de la bouche; mais le sourire des yeux existe dansles animaux carnassiers, et, ne pouvant dépendre du sourire buccal, il a pour cause déterminante un petit muscle qai agit sur l'angle

ti CONFÉRENCE

externe de l'œil. Les chiens, on le sait, ont ce sourire des yeux au suprême degré.

Le sourire, je le répète, est la forme de la respiration libre et heureuse ; mais il est des circonstances où la respiration est pénible et pleine d'efforts, soit que l'air manque au poumon, soit que le poumon manque à l'air; les mouvements que la bouche exécute alors sont précisément opj)osés à ceux du sourire. Dans le sourire, les coins de la bouche étaient relevés en même temps que la lèvre supérieure ; dans le cas que nous examinons ici, ces coins sont, au contraire, fortement tirés vers le cou, et la lèvre inférieure, entraînée dans ce mouvement, laisse à découvert les dents inférieures; en même temps, la lèvre supérieure cache complètement les dents supérieures, contre lesquelles elle s'applique. Ces mouvements ont pour cause immédiate les contractions de ce muscle peaussier du cou, dont la partie faciale a reçu de l'anatomiste Santorini le nom de juuscle rieur, risorhis, sans doute par antiphrase, car ce prétendu risorius est le muscle de la dyspnée mortelle* de l'angoisse et de l'épouvante.

Les lèvres font une petite moue pour toucher ou pour saisir ; elles se pressent contre les dents

SUR La physionomie. 23

incisives pour faire clieminer les liquides sapides; elles exécutent en même temps de petits mouvements pour les agiter et favoriser leur contact avec la pointe si sensible de la langue; elles font cheminer à peu près de la même façon les aliments que les mâchoires ont broyés. Viennent ensuite, si l'aliment a été jugé bon, des mouvements de déglutition, sous l'influence desquels le dessous de la gorge s'arrondit et se gonfle légèrement. Quand l'impression sapide est. fort agréable, on cherche à la faire durer plus longtemps; la déglutition est alors plus lente. Aussi, la respiration ne pouvant, en général, s'effectuer pendant qu'o* avale, à la suite de ces mouvements voit-on la bouche s'entr' ouvrir et exécuter un petit mouvement d'inspiration, qui varie et complète le tableau. Si l'aliment a peu flatté le goût, alors même Tju'Jl n'a point encore dépassé le vestibule de la cavité buccale, on voit les lèvres se préparer d'avance à le rejeter. La lèvre inférieure, tirée en bas, s'allonge en forme de bec d'aiguière pour laisser s'échapper librement la chose dédaignée; si l'impression a. été plus vive, il se produit des mouvements d'expulsion que je n'ai pas besoin de décrire en détail.

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Ici, permettez-moi d'indiquer en passant une distinction physiologique très simple, mais importante à notre point de vue. Il est certain que le goût est double, et le langage usuel distingue fort à propos r avant-goût qui est plus analytique, plus Intelligent, de T arrière-goût, qui s'adresse surtout à l'instinct. Cet arrière-goùt s'exerce quand les mouvements de déglutition ont déjà commencé. Il juge en dernier ressort de la nature des aliments, et surtout du degré de leur convenance avec notre propre nature. Si ce dernier juge est satisfait, comme le mouvement de déglutition est à la fois doux et franc ! Si l'aliment, au contraire, a déplu à l' arrière-goût, s'il l'a révolté, l'organisme entier le rejette. Vous connaissez, Messieurs, les attitudes du vomissement : le larynx se soulève; la bouche s'ouvre largement; les lèvres se rétractent , comme si toutes les parties de l'appareil buccal s'efforçaient d'éviter le contact d'une matière que le sens intime rejette. C'est là l'expression immédiate d'un suprême dégoût, d'une horreur profonde; cette expression est claire pour tous; elle est immédiatement intelligible.

Les organes du toucher ont aussi des mouve-

ments divers, et ces mouvements ont leur physionomie. Ils caressent les objets d'où leur viennent des impressions douces ; ils repoussent les sensations désagréables, ou s'en éloignent avec effort. Ces mouvements sont si connus qu'il serait superflu d'y insister.

Peut-être trouverez-vous, Messieurs, que je m'étends outre mesure sur des choses connues de vous tous? Mais j'ai eu besoin de vous les rappeler, et mon but sera atteint si je suis parvenu à vous convaincre que ces mouvements automatiques ou volontaires, qui se produisent dans l'exercice de nos sensations, sont des expressions naturelles, qui racontent avec une absolue évidence jusqu'à quel point ces sensations concordent avec notre propre nature. Je donne à ces mouvements le nom de mouvements directs ou jjrosholiques.

J'arrive maintenant à un point plus délicat. On confond, en général, dans le langage usuel, ces deux expressions verbales sensation et sentiment; elles sont cependant bien distinctes. L'objet de la sensation est extérieur ; le sentiment, sens intime, a pour objet les profondeurs du corps vivant; le plaisir et la douleur nous sont propres ; tous leurs modes sont en nous. Ces propositions

sont démontrées par les découvertes les plus certaines delApathologie moderne. Dans certaines maladies nerveuses, les sensations de contact peuvent se conserver dans un organe devenu complètement insensible à la douleur et au jjlaisir; la réciproque est également vraie. En principe donc, la sensation est indépendante du sentiment, et réciproquement. Us peuvent exister l'un sans l'autre, quand l'harmonie des fonctions nerveuses a été troublée ou détruite.

Dans l'état normal, au contraire, il n'est pas de sensation qui ne réveille un certain sentiment; dans l'ordre naturel, le plaisir accompagne les sensations dont le développement favorise ou exalte le rayonnement de la vie; en revanche, toute action nuisible éveille un sentiment de douleur. On loue, on chante le plaisir; on maudit, on blasphème la douleur; et sans elle, cependant, qui protégerait le corps ? Le plaisir ? on sait trop qu'il ouvre toutes les portes! Mais, surveillante toujours éveillée, la douleur crie; elle appelle au secours, elle tourmente, elle sonne le tocsin toutes les fois qu'un danger menace cette vie, ce bien suprême de tous les animaux. Est-il juste d'amnistier ainsi le mal, et de n'accuser que sa

révélatrice? En sa qualité de gardienne fidèle, la douleur a ses titres légitimes; elle entre au même titre que le plaisir dans l'harmonie du monde; comme lui, elle joue son rôle dans le concert des actions conservatrices, comme lui elle est fille de r éternelle bonté.

Ainsi, dans l'ordre naturel, toute sensation, devant être mesurée et jugée, est nécessairement accompagnée d'un plaisir ou d'une douleur. Les sources du plaisir, je n'ai pas besoin d'insister là- dessus, sont aisément acceptées; les causes de douleur sont, au contraire, rejetées avec une énergie, une intensité de fureur qui n'est pas moins apparente dans l'homme que dans les animaux carnassiers.

Dès lors. Messieurs, vous distinguerez aisément ce qui, dans l'ordre philosophique, distingue une sensation d'un sentiment; la nature des sensations est d'être essentiellement localisées, et absolument spécialisées dans des organes distincts. H y a, en effet, des qualités distinctes dans un même objet; en tant qu'il est lumineux, nous le percevons par fœil; sonore', par foreille; odorant, par le nez; sapide, parle goût, tangible, par les organes du toucher. Le cor[js ne

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pouvait obéir que par des organes spéciaux aux exigences multiples de l'intelligence.

En sera-t-il de même des sentiments? en aucune façon, Messieurs. Si la nature de la sensation est d'être spécialisée, car les organes des sens sont essentiellement des organes d'abstraction et d'analyse, la nature du sentiment, au contraire, est de se généraliser. Quand un plaisir s'éveille à propos d'une sensation quelconque, l'organisme entier chante sur divers tons un hymne de satisfaction et de joie ; si la douleur en résulte, au contraire, quel concert de tous les organes dans la lutte ! quelle unité dans les tendances du corps entier ! Comme tous les organes protestent! comme ils repoussent l'ennemi ! De ces faits, que l'habitude de la vie vous a rendus familiers, nous déduirons les conséquences suivantes :

1° Quand un sentiment de plaisir s'éveille à l'occasion de l'action d'un organe sensitif quelconque, tous les organes à leur manière l'acceptent, le déclarent bon. Je rendrai la. vérité de cette proposition sensible par un exemple.

Donnez à un petit carnassier, à un petit chat, par exemple, quelque liquide savoureux et sucré ;

voyez-le s'avancer lentement et flairer avec attention; ses oreilles se dressent; ses yeux, largement ouverts, expriment le désir; sa langue, impatiente, léchant les lèvres, caresse et déguste d'avance l'objet désiré. Il marche avec précaution, le cou tendu. Mais, il s'est emparé du liquide embaumé; ses lèvres le touchent, il le savoure; l'objet n'est plus désiré, il est possédé; le sentiment que cet objet éveille s'empare de l'organisme entier; le petit chat ferme alors les yeux, se considérant lui-même tout pénétré de plaisir. Il se ramasse sur lui-même, il fait le gros dos, il frémit voluptueusement, il semble envelopper de ses membres, son corps, source de jouissances adorées, comme pour le mieux posséder; sa tète se retire doucement entre ses deux épaules, on sent qu'il cherche à oublier le monde, désormais indifférent pour lui; il s'est fait odeur, il s'est fait saveur, et il se renferme en lui-même avec une componction toute significative.

2° Ce que je viens de dire du plaisir et des sensations agréables peut être dit de la douleur. Un seul organe est directement lésé; cependant l'organisme entier lutte avec un effort suprême, effort tantôt concentré et muet, tantôt

expansif et manifesté par des cris. Les cris, Messieurs, sont la voix de l'effort, ils sont la voix de la lutte contre la douleur.

Si la douleur est sourde et profonde, on voit se produire des expressions un peu différentes : l'attention se concentrant sur un point intérieur, les yeux se ferment parfois; s'ils demeurent ouverts, ne se dirigeant plus au dehors, ils deviennent divergents et hagards. L'animal qu'une douleur profonde pénètre se retire dans quelque endroit écarté; il recherche les ténèbres et le silence. Cependant les douleurs profondes ont souvent, chez l'homme, une forme expansive. Un instinct irrésistible de fuite saisit alors le malade, qui semble vouloir s'échapper de lui-même; des efforts terribles d'expulsion se produisent, ses mains crispées voudraient, pour ainsi dire, arracher du corps ces viscères auxquels la douleur s'est attachée; sa bouche, rétractée dans l'attitude du vomissement, exprime l'horreur; ses yeux se ferment avec effort; mais, d'autres fois, largement ouverts, ils semblent chercher quelque porte ou- * verte à la fuite. Ces expressions diverses disent clairement que le corps tout entier fuit et rejette la douleur; parfois le membre malade la secoue

•comme pour la détacher de lui; considérez un chat qui s'est brûlé la patte, un enfant qui s'est pincé le doigt. Mais, Messieurs, je n'en finirais pas si je voulais multiplier les exemples.

Je me résumerai sur ce point en deux mots : La société des organes dans le -corps vivant est comme une république parfaite ; tous les organes gémissent à l'occasion de la douleur d'un seul, tous se réjouissent quand un seul est dans la joie. Je donne à ces mouvements homologues qui se produisent automatiquement dans tous les organes à r occasion du plaisir ou de la douleur d'un seul, le

Xïom de mouvcjnents symiialhiques.

Abordons maintenant. Messieurs, une troisième classe de mouvements expressifs.

Nous avons, jusqu'à présent, considéré l'animal comme vivant au milieu du monde extérieur et des objets réels. Mais il est un autre monde où il est également agissant et passif, monde où l'honnue passe peut-être la plus grande partie de sa vie. Je veux parler du monde individuel, du monde de l'imagination.

Ce monde est aussi bien que le monde extérieur une source indéfinie de sensations, de sentiments et d'idées. Est-il nécessaire d'insister sur

ce point? les rêves n'en sont-ils pas une preuve frappante et familière? Mais, dans l'état de veille môme, cette vérité n'est-elle pas évidente? un peintre habile voit et parfait en lui-même ces chefs-d'œuvre dont la réalisation extérieure ne sera souvent qu'une image affaiblie ; le musicien écoute dans ce monde imaginaire des chants inconnus; le voluptueux s'y enivre de jouissances idéales; le gourmand y compose les festins les plus délicats. Plus belles que la réalité, les formes de ce monde intérieur ont un charme sans pareil, une fraîcheur sans égale. La beauté y est plus apparente et plus parfaite, le bonheur plus complet. Ce n'est point du monde extérieur, c'est de l'imagination qu'est née la poésie.

Si l'imagination est une source intarissable de sensations et d'images agréables, elle est également féconde en épouvantes et en douleurs; elle a ses haines, ses luttes, ses fureurs. L'homme, mystère incompréhensible, vit et se meut ainsi dans l'idée qu'il a du monde. Il se voit lui-même agissant au milieu de- ses rêves, jouissant, espérant, souffrant, et, comme les dieux d'Homère, aimant ou combattant ses propres créations.

Que dis-je ? pour l'homme ce monde imaginaire

est le monde immédiat. Quand la nuit a voilé le le monde réel, il s'illumine d'une lumière plus vive. C'est le monde des songes, des fantômes, de riiallucination et de la folie. C'est aussi le monde de la méditation , des conceptions poétiques et du génie.

Si les idées imaginaires sont objectives, ainsi que nous venons de l'indiquer; si l'homme en réalité les voit, les écoute, les flaire, les goûte, les touche en lui-même, vous concevrez aisément comment de ces sentiments imaginaires peuvent naître des sentiments réels; que de craintes dans les rêves ! que d'épouvantes ! mais aussi que de conceptions faciles et charmantes, que de correctifs aux chagrins réels ! à coup sûr il est des sommeils dont les rêves sont oubliés avec joie, mais qui, dans sa vie, n'a parfois regretté de s'éveiller?

Or, entre le corps et l'âme, l'union est si* intime, que les organes extérieurs eux-mêmes sont loin d'être indifférents à ces sentiments qui naissent de l'imagination. Quand l'attention est fixée sur quelque image intérieure, l'œil regarde dans le vide et s'associe automatiquement à la contemplation de l'esprit. Le musicien qui compose sem-

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blo ('Couler. Quel est l'Apicius songeant à quelque mets préféré qui n'exécute involontairement des mouvements de dégustation ou d'olAiciion satisfaites? Enfin les amours, les colères imaginaires sont traduits dans toutes leurs modifications par les expressions de l'amour apparent et des colères qui s'adressent à quelque but extérieur. Je me résume en disant qu'il est à peu près impossible d'agir en imagination, sans trahir en un certain degré, par des mouvements extérieurs les actions que l'esprit exécute en lui-même.

Ces mouvements, que j'appellerai symboliques^ se distinguent cependant de ceux qui ont pour but un objet extérieur par certains caractères suffisamment tranchés. En premier lieu, leur énergie est habituellement plus faible^, en second lieu, le corps les accomplit automatiquement à l'insu de celui qui imagine; cette proposition a été rendue' certaine par les expériences de M. Chevreul sur le pendule oscillateur. Il m'est impossible d'entrer ici dans l'analyse de ce travail si remarquable ; mais je choisirai, parmi les exemples qui ont été apportés en preuve par cet auteur célèbre, le fait suivant que vous avez tous observé.

Cet exemple nous est donné par les joueurs de

billard. Si une bille dévie légèrement de la direction que le joueur prétend lui imprimer, ne l'avezvous pas vu cent fois la pou-sser du regard, de la tête et même des épaules, comme si ces mouvements, purement symboliques, pouvaient rectifier son trajet? Des mouvements non moins significatifs se produisent quand la bille manque d'une impulsion suffisante. Et, chez les joueurs novices, ils sont quelquefois accusés au point d'éveiller le sourire sur les lèvres des spectateurs.

Le célèbre philosophe leibnitzien, Christian AYolf, reconnaissait, avec Hippocrate, qu'une sensation forte éteint et masque en général une sensation plus faible ; et il comparait les sensations imaginaires, ou comme le disent assez obscurément certains philosophes, les sensations subjectives, à ces sensations de cause extérieure, dont l'énergie est si faible qu'en les entendant, on pourrait croire n'avoir fait que les imaginer; c'est dire assez que des impressions fortes venues du monde extérieur masquent ou obscurcissent fréquemment les impressions qui nous viennent de l'imagination. Ainsi des bruits extérieurs nuisent à la liberté de la pensée; on imagine bien plus facilement des formes dans une obscurité profonde

qu'au milieu d'une vive lumière, vous imposant, pour ainsi dire, les formes des objets extérieurs; de là des expressions diverses dont le souvenir peut être aisément évoqué dans votre mémoire.

Le plus souvent l'homme qui veut alors imaginer librement tient ses paupières abaissées. L'œil regarde cependant et se dirige; mais regardant dans l'obscurité, il peut satisfaire à sa tendance symbolique sans nuire à la vivacité des images intérieures; l'expression est parfois plus accusée encore; non-seulement les paupières s'abaissent, mais la tête s'incline et la main s'applique au front, moins peut-être pour le soutenir que pour voiler les yeux. Les anciens considéraient avec raison cette attitude comme la forme naturelle de la méditation.

Je ne puis passer sous silence certaines expressions un peu différentes d'une attention portée aux choses extérieures. Un homme parle devant vous, il sollicite votre attention personnelle : s'il réussit à la captiver, vos yeux franchement ouverts demeurent fixés sur lui; s'il n'y réussit point, la politesse tiendra à la vérité vos yeux ouverts, mais ce ne sera pas sans quelque effort, votre pensée étant ailleurs, et l'attention de votre regard se

fixera non sur votre interlocuteur, mais sur quelque autre point de l'espace situé soit en deçà, soit au delà de lui ; le plus souvent les yeux convergent légèrement. Si alors il porte les yeux sur vous, il sentira que vous ne le regardez point, que votre regard est distrait, et il en conclura, s'il a quelque esprit, que vous ne l'écoutez point.

C'est aussi de cette façon qu'on regarde dans les grandes préoccupations de l'âme. L'œil hagard est largement ouvert: mais il ne voit rien, et par conséquent ses regards inutiles ne nuisent en rien à la netteté des images intérieures dont l'esprit est préoccupé. Telle est la physionomie habituelle de la préoccupation. N'admirez- vous pas, Messieurs, la justesse de cette expression si familière? Les mouvements de l'oreille, étant moins distincts que ceux des yeux, sont moins immédiatement apparents. Toutefois les mouvements relatifs au sens de l'ouïe peuvent se manifester dans un sens symbolique. Par exemple un homme qui cherche à se rappeler un air oublié et qui n'y parvient qu'avec peine semble écouter, mais il écoute à la manière des gens qui ont l'oreille dure, manière que j'ai décrite plus haut.

11 est enfin, Messieurs, un quatrième ordre de

mouvements. Ceux-ci n'expriment ni la nature des sensations, ni celle des images dont la fantaisie est occupée, ils sont déterminés dans les hauteurs de l'esprit par la raison elle-même; ils accompagnent les actions les plus intimes de la pensée, qu'ils révèlent sur une face intelligente; ils racontent dans leurs symboles les jugements et les sentiments les plus élevés de l'âme.

L'expérience, Messieurs, vous a appris depuis longtemps qu'une physionomie mobile est un signe d'intelligence. Vous dites tous les jours un regard spirituel, une bouche spirituelle, et si l'on allait jusqu'à dire une main spirituelle, je crois que cette expression ne vous révolterait pas. Et en effet. Messieurs, tout mouvement est un langage dans les animaux, et tel est le rapport intime de l'esprit avec le corps, que dans l'homme normal le verbe de'l'intelligence se marie incessamment avec la parole de la vie. En effet, de même qu'il y a des jouissances et des douleurs physiques, il y a des jouissances et des douleurs morales, et pour l'esprit lui-même il y a des voluptés qui naissent de la vérité, et des douleurs que l'erreur engendre. Au-dessus des sentiments qui naissent du corps, nous placerons naturellement ceux qui

SUR LA PHYSIONOMIE. -Il

proviennent des états et des mouvements de l'âme, mais lem's expressions visibles seront analogues. Elles étaien^ directes, immédiates dans un premier cas, sympathiques dans le second, symboliques dans le troisième, elles mériteront, dans ce dernier cas le nom d'expressions métajjhoriques.

Diderot a dit, dans un de ces petits traités^ qui sont peut-être ses plus beaux ouvrages : « Remarquez en passant combien le langage du geste est métaphorique. » Il n'a donné aucun développement à cette idée, mais nous allons essayer d'en démontrer la justesse.

Oui, le geste de l'homme est plein de métaphores, et instinctivement les animaux en font aussi quelques-unes. Ces métaphores s'engendrent naturellement, et j'ajouterai ici une remarque importante, c'est que ces métaphores spontanées du geste sont traduites instinctivement chez l'homme dans les métaphores similaires du langage.

Nous l'avons déjà dit, de nos idées les plus abstraites naissent des sentiments réels. Le géomètre le plus élevé a le sentiment du vrai et le sentiment de l'erreur. La vérité convient à la nature de l'âme; elle est une joie, un motif d'adora-

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