CVIII. — Saint Thomas a dit avec une grande profondeur
(( Inlellectus noster secundum stalum prœsentem, îiihll intelligit sine phantasmate. »
Il n'est en effet aucune notion, si haut qu'elle s'élève dans la sphère de l'abstraction, qui puisse être absolument conçue en soi et indépendamment d'une idée sensuelle à laquelle elle est pour ainsi dire attachée et qui est en réalité comme son corps.
De cette nécessité générale qui porte l'homme à incarner, si je puis ainsi dire, ses pensées, résidte le langage, cet art ingénieux qui sait donner de la couleur et du corps aux pensées. Or, de l'acception de signes communs d'idées entre plusieurs hommes par suite d'une convention réci-
proque résulte ce que nous appelons une langue.
GIX. — Les signes que l'intelligence fait in\er- . venir dans la formation de ce discours intérieur que l'âme se parle à elle-même dans l'acte de la pensée, sont essentiellement empruntés à l'ordre des sensations visuelles et auditives. Quand l'homme pensé sa parole , cette parole est tantôt visible et tantôt elle est écoutée. Ces choses qu'une expérience continue nous dit assez clairement, n'ont pas besoin d'être démontrées. • Toutefois , bien que ces deux ordres de sensations intuitives soient les sources habituelles où nous puisons, ces signes où nos pensées s'incarnent, ces sources ne sont pas les seules, et le toucher peut, dans certains cas, donner à nos pensées un corps et une base, comme le prouve en particulier l'exemple du fameux aveugle Saunderson. Il raisonnait en effet sur certaines propriétés des figures géométriques avec une profondeur à laquelle ne pouvaient contribuer les sensations visuelles qu'il avait toujours ignorées. Quant aux signes que pourraient fournir le sens de l'odorat et celui du goût, ils seraient plus difficilement employés , les notions qui résultent de
leur activité naturelle étant le plus souvent bornées, incertaines ou confuses.
ex. — Quoi qu'il en soit, si nous considérons surtout ces deux sens dont l'action vient plus particulièrement en aide à l'intelligence, il sera évident pour nous que les analyses ontologiques des philosophes, et surtout cette distinction première des idées de temps et d'espace, ont été écrites d'avance dans les préordinations de l'organisation animale. Ainsi les modes et les accidents de l'espace, la forme, l'étendue, le mouvement, sont essentiellement distingués par l'œii, tandis que l'oreille nous révèle surtout l'existence des choses, en tant qu'elles sont dans le temps, et soumises au/ courant perpétuel de ces flots qui viennent et passent ^ Or, bien que ces deux sens
1. M. Chevreul a victorieusement démontré le rôle élevé de l'abstraction considérée comme principe fondamental de la science et de l'art. Or, plie n'est pas seulement le principe de ces sciences qui se développent dans l'humanité. Elle est encore la source de la science individuelle, de cette science élémentaire que le mouvement de la vie fait éclore chez tout homme convenablement organisé. Considérés comme source de nos connaissances, nos sens sont de véritables machines à abstraction, et l'idée la plus simple qu'on puisse se former d'un corps, n'est qu'un ensemble d'abstractions coordonnées dans la conscience par l'instinct, l'iiabitude et la raison.^
804 l)Ii LA PHYSIONOMIE
nous donnent simultanément des éléments qu'un acte spontané de la pensée associe et combine en une seule idée, nous pouvons néanmoins affirmer que l'idée que nous avons de l'existence des choses extérieures et de leur mouvement, nous vient surtout par les yeux, tandis que l'oreille paraît au fond moins nous instruire que nous avertir. Aussi les idées qui nous viennent par le sens de la vue sont-elles plus réelles, plus immédiates; mais si le sens de l'ouïe a, sous ce point de vue, une infériorité relative, en revanche il exerce sur le développement des sentiments en général une influence singulière, en telle sorte qu'en éveillant indirectement une idée, il rend l'esprit- plus attentif à cette idée par le sentiment corrélatif qu'il existe; et cette infériorité se trouve à bien des égards compensée. Aussi, devient-il par cela même le sens habituel du langage; or, l'habitude devenant, comme le dit fort justement le vulgaire, une seconde nature, nous paraissons souvent écouter les choses que nous pensons, l'idée du signe se substituant alors d'une manière suffisante à la chose signifiée. C'est ainsi qu'en écoutant la marche et le développement d'un discours, nous paraissons surtout attentifs aux
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. 30.j
sons dont ce discours se compose. Aussi disonsnous fort naturellement au sujet de certaines propositions dont le sens est saisi par l'esprit : J'entends cela, cette expression j'entends étant alors synonyme cle celle-ci : Je comprends, ce que notre belle langue a merveilleusement exprimé par ce mot entendement, qu'elle fait synonyme d'intelligence.
Mais si un certain enchaînement de signes suffit au développement de certaines choses ou de certains principes dont l'idée est très-familière à l'esprit, il n'en est plus ainsi lorsqu'il s'agit de pénétrer profondément dans l'analyse de certaines notions plus ou moins compliquées dont l'objet est de l'ordre de ceux que la géométrie considère.
C'est ainsi qu'en raisonnant sur les propriétés d'un triangle, un géomètre qui n'est point, comme Saunderson, un aveugle né, attachera son attention beaucoup moins aux termes du discours qu'à la considération de quelque triangle idéal : aussi les expressions du langage ont-elles ici pour rôle exclusif d'avertir, l'objet essentiel de l'esprit étant alors une idée revêtue d'une forme visible ^
1. Cela est si vrai qu'il u'est pas un seul professeur de géoiué-
Or, dans ce cas , comment s'exprimera le géomètre lorsqu* arrivé au terme de ces conceptions abstraites, il touchera au but où l'ont conduit des raisonnements exclusifs? Dira-t-il : J'entends cela? Non sans doute , mais : Je vcTis cela. Et cette remarque fait clairement voir, je pense, comment ces deux expressions j'entends et je vois, fort analogues d'ailleurs, ne sont cependant pas absolument synonymes.
CXI. — L'exemple de Saunderson montre comment les sensations visuelles faisant défaut à l'esprit, un exercice plus intelligent du toucher peut suppléer à cette pauvreté. En effet, ce sens nous révèle non-seulement la figure sous laquelle les corps sont circonscrits, mais encore leur résistance, et de la sorte il nous donne l'idée la plus prochaine que nous puissions avoir de l'existence des. corps. Dès lors, en acceptant la vérité de quelque proposition géométrique, Saunderson n'eût point dit : J'entends cela, nous avons vu que dans ce cas cette expression ne serait point exacte; il n'eût point dit non plus : Je vois cela;
trie qui s'avisât d'essa3'er la démonstration du théorème le plus simple, tel que celui de la mesure du carré de l'hypoténuse, sans â'aider d'un crayon et d'une image visible.
mais il eût dit : Je touche cela. Or, Jean-Baptiste Rousseau comparant implicitement à un aveugle une vieille femme incrédule, lui fait très-finemcnt dire dans une de ses épigrammes :
« Oui, je voudrais connaître,
« Sentir au doigt, toucher la vérité. »
Mais quand „plus attirés que convaincus , nous sommes plutôt disposés à la foi que dominés par l'évidence, nous ne disons plus : J'entends, je vois ou je touche, ces expressions ayant un sens trop absolu; nous disons naturellement : Je sens cela, et il est aisé de voir combien cette expression est juste et naturelle. Or, nous parlons ici surtout de ces choses abstraites que le langage présente aux considérations de l'esprit. Mais il peut arriver en outre que ces choses nous affectent par quelque rapport nouveau d'où naît un sentiment plus ou moins vif de convenance, et dans ce cas nous disons très-naturellement : Je goûte cela, manière de parler éminemment heureuse et fine qui est passée dans l'habitude du langage.
CXII. — Ainsi, en nous tenant aux expressions du langage, nous voyons, nous entendons, nous touchons les choses et les vérités que l'esprit seul
3(i.s DK LA l'IIYSIONOMlK
comprend. Nous sentons celles dont il a la prévision; enfin, si elles nous apparaissent non-seulement comme vraies, mais comme bonnes, nous les goûtons. S'agit-il au contraire d'une proposition fausse, l'esprit s'y refuse, nous en détournons nos regards, nous y demeurons sourds, nous y répugnons. La proposition est-elle à la fois fausse et mauvaise, elle excite l'horreui"; nous la crachons et nous la vomissons. Or, ces métonymies et ces métaphores ne sont pas seulement dans le langage, elles- sont aussi dans le geste.
Ainsi, le simple assentiment se manifeste essentiellem'ent par de légers indices de flair agréable, de gustation satisfaite. On indiquera par tous les mouvements de son corps qu'on est caressé par l'idée. On inclinera la tète en signe de repos ou de confiance; la négation au contraire est exprimée par tous les signes du refus matériel. Nous refusons de voir et nous fermons métaphoriquement les yeux. Nous refusons d'entendre et nous bouchons nos oreilles; nous détournons en même temps la tête, le nez et la bouche exécutent tous les mouvements de la répugnance et du refus. Les mains repoussent ou rejettent, la tête et les épaules s'agitent comme pour secouer un
joug pesant: enfin tous les signes de l'horreur et du dégoût physique, tous les signes d'une impatience poussée à son comble, peuvent se mêler à ces expressions et sont employés alors dans un sens figuré.
Quoi de plus simple, quoi de plus naturel que ce langage? Gomment BufTon qui avait eu le pressentiment de ces choses, n'a-t-il vu dans ces tropes du geste que des conventions variables comme le caprice des hommes? Il les connaît en efïet, mais il les considère comme un résultat de la réflexion et de l'habitude, tandis qu'elles sont une conséquence naturelle des lois qui régissent ce que Leibnitz appelle avec tant de profondeur l'automate vivant. (Voy. Buiïon, Histoire naturelle, t. 2, p. 53/i, in-A".)
Diderot semble à cet égard s'être rapproché davantage de la vérité; malheureusement il n'a pas développé toutes ses idées sur ce point. Mais il est évident que son esprit était préparé aux plus subtiles, aux plus délicates analyses. C'est ainsi que dans sa curieuse lettre sur les sourds et muets, il fait remarquer en passant combien la langue des gestes est métaphorique. Il a même connu la signification et la source de ces exprès-
siens métonymiques qui dérivent des sympathies des organes entre eux.
Il dit en effet : « Qu'entendez-vous par ces expressions heureuses?... Je vous répondrai que ce sont celles qui sont propres à un sens, au toucher par exemple, et qui sont métaphoriques en même temps à un autre sens, comme aux yeux. D'où il résulte une double lumière pour celui à qui l'on parle, la lumière vraie et directe de l'expression et la lumière réfléchie de la métaphore. [Lettre sur les aveugles à l" usage de ceux qui iwieni.) »
Mais nul n'a mieux connu que Engel cette classe de mouvements, nul n'en a mieux apprécié l'importance. La théorie de Engel repose tout entière sur un fait incontestable duquel il a tiré d'admirables conséquences. Ce fait consiste dans une tendance innée de l'âme à rapporter ses idées intellectuelles aux matérielles, et à imiter par des modifications matérielles les modifications intellectuelles. Toute l'histoire des mouvements tropiques est en germe dans cette simple observation.
Le travail de Engel a pour titre : Lettres sur le geste et sur Vaction théâtrale. Ce travail presque oublié aujourd'hui, serait lu avec un grand profit par les comédiens et les artistes philosophes. Il a
été traduit en français, et cette traduction occupe une place honorable dans une collection fort curieuse qui a été publiée vers la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci sous ce. titre : Recueil de pièces intéressantes concernant les antiquités, les beaux-arts, les belles-lettres et la jyhilosophie. (Paris, chez Barrois l'aîné, 1787.)
J'aurais eu à peine quelques remarques à ajouter à ces belles recherches si l'auteur n'avait eu en vue surtout le jeu des comédiens, et n'avait par conséquent donné à ses travaux une couleur spéciale; ajoutons que l'auteur, ayant choisi la forme épistolaire, ne s'est point cru obligé à cette précision qu'un sujet vraiment philosophique exige; mais, tel qu'il est, son ouvrage n'en a pas moins une haute valeur, et l'on pourrait s'étonner qu'on ait pu lui préférer le livre de Lavater, si l'emphase vide du style, le verbiage et la malice n'étaient le plus souvent estimés dans le monde au dessus de la raison et même du génie.
GXIII. — J'ai dit en ce qui touche les mouvements métaphoriques les choses les plus essentielles. Mais nous ferons sentir encore plus vivement ces choses par quelques exemples importants.
C'est une tendance invincible de l'homme de considérer comme choses inséparables la cause efficiente et le résultat de son activité. Dès lors, la manière dont une chose nous impressionne nous fait porter un jugement instinctif sur le degré de l'eflet qu'elle est capable de produire, et réciproquement la manière dont un effet nous frappe détermine souvent et domine le jugement que nous portons sur sa cause; c'est ainsi que l'idée de puissance et celle de grandeur se développent dans l'esprit avec une telle analogie qu'elles nous semblent au premier abord identiques.
Ce qui est grand en effet ayant sur nos sens une plus grande influence, nous sommes naturellement portés à attribuer à ce qui nous affecte par sa grandeur, plus d'activité et de puissance, et nous avons une certaine tendance à figurer la force sous des proportions colossales. ISe dit-on pas, d'un homme qui a fait de belles et fortes actions, qu'il est un grand homme? Si l'on ne racontait de Pépin le Bref que l'exemple qu'il donna de sa force prodigieuse, quel peintre, quel historien s'aviserait de le supposer petit? N'est-ce pas une difficulté réelle que de représenter le grand Alexandre, le grand Napoléon avecleur taille historique,
ETOnS MOUVEMENTS D'EXPRESSION. 313
et n'a-t-on pas à les grandir une extrême tendance? Aussi, les héros des temps fabuleux se présentent-ils à notre imagination avec une taille gigantesque. « Quand je lis Homère, disait le célèbre sculpteur Bouçhardon, les hommes ont dix pieds de haut. » Tels sont à nos yeux dans leurs combats prodigieux les guerriers du Tasse et de l'Arioste.
Et en effet, comment- échapperait-on à cettetendance? 11 faut un acte de la réflexion ou l'idée vive de quelque 'qualité exceptionnelle occulte pour faire acception des petites choses. Concevoir une grande puissance dans une petite chose, c'est distinguer la puissance en tant que notion pure de l'esprit, c'est en un mot s'élever à une abstraction véritable. Aussi les gens du peuple ont-ils une inclination naturelle à mépriser les petits hommes, la petitesse et la médiocrité de la taille n'imposant point à l'imagination. L'une des qualités physiques les plus importantes d'un chef de troupe, c!est d'être grand et large, c'est de dominer par sa taille les hommes qu'il commande. De là encore cette tendance qui pousse les généraux de cavalerie à choisir des chevaux grands et fougueux qui, se dressant sur leurs jarrets, élèvent
leurs cavaliers comme un cteiidarl. C'est sur des coursiers prenant cette belle attitude, dit Xénophon, que l'on nous représente les héros et les dieux.
A côté de la grandeur considérée comme condition de force, se placent naturellement les signes immédiats de la force. Tels sont un vaste thorax, des muscles grands, mobiles et saillants. D'ailleurs, cette puissance nous frappera d'autant plus qu'elle se développera avec moins d'effort. Il est aisé de voir en effet que l'effort naît d'un sentiment d'infériorité, et l'instinct saisit spontanément cette vérité. On sent qu'alors les limites de la puissance sont proches et qu'elle touche à son terme.
Aussi cette apparence d'effort déshonore-t-elle en quelque sorte l'expression de la dignité humaine. La roideur du corps, des muscles trop apparents nous frappent beaucoup moins dans un homme fort que des allures grandes et libres ; une puissance naturelle et spontanée qui a le sentiment d'elle-même se développe avec aisance; «et la bonne grâce, cette parure de l'homme qu'ont anobli l'intelligence et l'éducation, résulte surtout de l'art avec lequel, proportionnant ses mou-
vements à l'effet qu'on veut produire, on y emploie le minirrmm des organes et des efforts mus- . culaires que la nature de l'action exige.
Le sentiment de ces rapports est, dansune autre sphère, l'un des guides les plus surs de l'orateur et du poëte.
Annuit, et tofum mitu tremefecit olympum.
dit Virgile en parlant de Jupiter. Or, ce dieu qui d'un signe de sa tête ébranle le monde, ne donne-t-il pas l'idée d'une irrésistible puissance? C'est bien là la force sans limites qui convient au maître absolu de toutes choses, au père des dieux et des hommes. Les dieux inférieurs auront moins de puissance et déjà un certain effort se trahit dans les expressions de leur courroux, dans l'emphase des discours que leur prête le poëte :
Tantane.vos gencris tenuit fiducia vestri?
Jam cœlum terramque, meo sine nurnine, vend
Miscere, et tantas audetis tollere moles?
Quos ego!... Sed motos prœstat componere fluctua.
(JEn., lib. I, V. 132).
C'est en ces termes que Neptune gourmande
310 DK L.\ l'IIYSIONOMIE
les vents révoltés. La puissance souveraine de riIomme-Dieu est exprimée dans rÉvangile par des termes plus simples : « Alors Jésus parle aux vents, et dit à la mer : Tais-toi, et aussitôt il se fit un calme profond. » Quelle majesté, quelle puissance ! On voit bien que rien ne pouvant résister, l'effort serait ici superllu.
La peinture ne peut toujours s'élever autant que la parole à ce degré du sublime ; certains sujets dépassent la sphère de cet art, et ce serait un acte de génie de ne les point aborder. Cette admiration inintelligente dont on entoure les œuvres les plus médiocres de Raphaël ne m'empêchefi'a point, quelle que soit d'ailleurs la perfection du dessin, de considérer comme une œuvre déplorable cette composition célèbre où. il a représenté Dieu séparant la lumière des ténèbres. Ce vieillard furieux poussant du pied et des mains pour séparer deux épaisses nuées, ne me donne point l'idée d'une puissance régulatrice et encore moins d'une puissance infinie. Mais quand j'entends ce passage de la Genèse : Fiat lux, et lux farta est, l'admiration me ravit et j'ai comme une révélation de cette puissance infinie qui crée comme nous pensons !
CXIV. — Ainsi les idées de grandeur, de force et d'aisance, se développent comme choses corrélatives; l'une suppose l'autre, et elles sont en quelque façon inséparables. De là cette tendance naturelle qui nous porte à nous croire plus grands quand nous nous croyons plus forts. Ce sentiment fait que tous nos organes se redressent, et nous grandissons comme .l'idée que nous avons de nousmêmes.
CXV. — D'ailleurs, ce sentiment de puissance intime étant le résultat d'une proportion qui s'établit naturellement entre l'idée générale que nous avons de notre force et l'idée que nous nous faisons des obstacles qu'elle peut rencontrer, cette tendance à se redresser peut encore être conçue dans un autre sens : l'être intelligent qu'un désir indéfini agite, ne sent qu'avec peine des limites posées à son action, et comme la vue est, si je l'ose ainsi dire, la lumière de l'action, un obstacle apporté au regard éveille le sentiment d'un pénible esclavage. On ressent au plus haut point cet elTet dans les pavs des montagnes; si bien qu'en général le site le plus beau est celui d'où l'on embrasse un plus grand espace, surtout si l'œil errant sur des ceintures de montagnes, des horizons succer.-
sifs apparaissent aux regards charmes, comme les premières zones d'une auréole infinie! Cette raison explique l'attrait singulier" qui pousse l'homme à monter toujours, à rechercher les cimes les plus élevées; or, à mesure qu'il s'élève, son^ horizon grandissant et se dilatant pour ainsi dire, cette sympathie du mouvement avec la sensation oculaire que M. Chevreul a démontrée dans ses expériences, fait qu'en sentant grandir autour de soi l'espace, on pense grandir et se dilater soimême. Si bien que de la simple idée d'espace, quand toutefois il ne s'y mçle aucun mouvement de crainte, résulte nécessairement dans nos organes une expansion consécutive.
Or, ces mouvements dont le serïs direct ou symbolique apparaît au premier coup d'oeil, se développent dans un sens métaphorique toutes les fois que l'âme occupée de grandes idées ou de grandes choses ouvre ses ailes, pour parler le magnifique langage de Platon, et s'élève dans la sphère lumineuse des idées. Le poëte lyrique que l'inspiration ravit gagne en imagination les hauteurs du ciel. Il se sent emporté au-dessus des horizons visibles et nage dans l'espace comme l'aigle de Pathmos, et son regard plonge dans
l'infini. Alors, car ce sentiment est réel, il pense se détacher de la terre ; son corps se dresse, sa tête s'élève et respire au-dessus des foules, et cette tendance conduit par des degrés insensibles à cet état extatique, à ces hallucinations si fréquentes dans l'histoire des mystiques. « Scio hominem in CJiristo anie annos quatuordecim{sive ùi corpore nescio , sive extra corpus nescio, Deus scit), raptuin hujusmodi usque ad tertium cœlum. (Ép. II aux Corinth., ch. xii, v. 2.)
C'est encore dans le même sens et par suite des mêmes lois que nous disons : des p'ensées élevées, des pensées basses, une âme- sublime, une âme dégradée. Pensons-nous à quelque chose de grand, que dis-je? à quelques-unes de ces idées auxquelles nous attachons métaphoriquement l'épithète de grandes, la liaison qui existe entre les mouvements du corps et ceux de la pensée nous porte à notre insu à nous grandir et à nous gonfler. Un panégyriste racontant les exploits d'un héros, se dresse de toute sa hauteur, et l'emphatique lenteur de ses paroles, un je ne sais quoi de redondant et de vaste dans le geste, traduisent métaphoriquement l'étendue d'une puissance majcstueuse.
3M DE LA PliVSIONOMIB
ex VI. — Ces propositions ne sont pas vraies seulement quand on les envisage d'une manière directe, leurs réciproques elles-mêmes sont évidentes. Ainsi :
Instinctivement nous unissons l'idée de faiblesse à celle de petitesse. Si nous nous sentons faibles, nous nous sentons petits ou plutôt nous nous sentons rapetisser. Le mouvement du corps suit ce mouvement de la pensée, toutes nos attitudes s'amoindrissent alors et l'organisme entier se rétracte.
Or, le serttiment de faiblesse n'est pas toujours primitif, il naît souvent dans un être par l'idée d'une puissance supérieure à la sienne.
Voilà pourquoi si deux hommes de condition très-différente, un prince, par exemple, et un pauvre bourgeois, se trouvent en présence, le sentiment de cette diiïérence fait que l'un se redi-esse et se gonfle, tandis que l'autre s'ailaisse et s'amoindrit.
Ce mouvement se développe très -naturellement lorsque l'être qui s'enorgueillit est le plus grand par la taille, tous les faits étant alors harmoniques et de même siguificatibn.
Mais quand l'être qui s'enorgueillit est petit et
que l'être qui s'humilie est plus grand, l'orgueil reçoit de cette contradiction un caractère ridicule, tandis que l'iiumilité devient, dans ces conditions, plus vile ou du moins plus pénible.
GXVII. — Les faits sur lesquels je viens d'insister méritaient d'être examinés à part; leur analyse, rendant nécessaire l'emploi de procédés un peu subtils, a embarrassé notre marche. Maintenant il deviendra plus facile de développer et de faire admettre les propositions suivantes :
1° L'attention de l'esprit à des idées abstraites est nécessairement accompagnée de signes extérieurs d'attention. Ces signes sont modifiés dans le même sens que ceux de l'attention symbolique.
11 serait superflu d'insister sur cette proposition dont l'évidence est immédiate.
2° Si l'idée est claire, présente, et, si j'ose le dire ainsi, en la puissance de l'esprit, le corps est fixé dans l'attitude de l'attention facile.
3*^ Si l'idée est mal définie, si elle échappe et fuit comme une ombre, l'esprit semble la suivre et le corps imite ce mouvement.
Or, il se produit à cet égard 'des modifications d'un sens admirable. C'est ainsi que dans l'analyse d'un problème un peu compliqué, l'œil semble
iiii DE LA PHYSIONO'MIK
rec;arder avec insistance et exécute automatiquement tous les mouvements qui correspondent à la vision dilTicile. Au moment où l'attention cherche à se fixer, l'œil paraît chercher en niême temps quelque objet fort éloigné du corps. A mesure que les choses deviennent plus distinctes, cet objet semble se rapprocher de plus en plus; si bien qu'au moment où la pensée est arrivée au point de décomposer l'idée première en ses éléments les plus subtils, les yeux passent à l'attitude de la vision myope et convergent avec une intensité plus ou moins grande.
De même un homme attentif à un raisonnement ardu fait mine d'écouter et d'écouter avec une scrupuleuse instance, bien que le discours soit haut et intelligible. Tous les signes de l'audition difficile se développent alors sur la face, dont l'expression rappelle celle d'un homme sourd qui s'efforce d'entendre.
h° Si l'idée est fort compliquée, en même temps que l'esprit en sent tous les détours, le regard et le doigt élevé semblent suivre le fil conducteur de quelque méandre'très-compliqué.
En effet, il arrive souvent que dans une démonstration la solution ne soit point immédiate et ne
soit aperçue qivaii terme d'une longue série de propositions et de démonstrations successives. Le sentiment d'un mouvement ou d'une progression s'éveille alors dans l'esprit. « Suivez bien ce raisonnement, je vous prie, dit Molière. » On le suit en eflet, et lorsque, arrivé au terme du raisonnement, l'esprit en saisit la conséquence, nous disons communément : J'y suis, m'y voilà, et tout le corps prend en môme temps une attitude de repos.
5" « Lorsque l'homme développe ses idées sans « obstacle, dit Engei, sa marche est plus libre; « quand la série des objets se présente difficile- (( ment à son esprit, son pas est plus lent. Lors- « qu'un doute important s'élève soudain, il s'ar- « rête tout court. De même, des idées disparates (( amènent une marche irrégulière. Quand on (( change d'idée, on change d'attitude. Si, par <c exemple, cherchant quelques faits intellectuels, « un homme regarde en bas et ne trouve point, (c ses yeux changeront de direction, il regardera « en haut, etc. » Ces remarques sont pleines de !:<énie.
6° Si la marche de la pensée est embarrassée et pénible, un mouvement général d'embarras retentit
Sm DR LA PHYSIONOMIE
dans tous les organes du corps, et des signes d'impatience se développent de toutes parts.
C'est ainsi qu'on se gratte la tète ou le corps, on se frotte les yeux ou on digne fréquemment, on se mouche sans besoin, on crache, on secoue la tête; on se débarrasse d'habits qui ne gênent on aucune façon.
Ces mouvements se produisent avec plus d'évidence encoVe quand, au mouvement intérieur de la pensée, se mêle un travail simultané d'expressions, comme cela a lieu dans une improvisation. Rien de plus fréquent que de voir alors des personnes vives, mais dont l'éloquence est moins rapide que la pensée, se frotter à chaque instant les yeux, s'essuyer la tête, se moucher, cracher sans nécessité, signes d'embarras extérieur qui répondent toujours à ces moments où se produit dans l'esprit un certain embarras. Un de mes amis, homme fort intelligent d'ailleurs, a quelque peine à développer ses idées dans la conversation. Sitôt que l'expression fait défaut, on le voit secouer la^êteet chasser bruyamment de l'air par le nez, bien que ses fosses nasales soient d'ailleurs absolument libres.
7" L'esprit fait-il un premier effort infructueux,
Kï DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. . 325
on s'apprête à le recommencer. Le corps imite ce mouvement. On s'arrête, on respire, puis on semble reprendre son action.
Les habitudes de la vie donnent quelquefois au geste une forme particulière. Ainsi, les gens qui ont l'habitude du dessin font mine d'effacer quelque chose comme pour tracer un nouveau contour. Un musicien, au contraire, frappe du doigt comme pour commander le silence, puis il recommence son raisonnement.
CXVIII. — Tels sont d'une manière générale lesmouvements qui accompagnent l'action de l'esprit. Mais ces mouvements sont remarquables surtout quand l'idée dont l'intelligence est occupée éveille en nous des sentiments d'une nature toute particulière :
1° Si l'évidence d'une idée lumineuse charme l'esprit et le ravit dans une contemplation joyeuse, tous les signes de l'admiration se développent sur le visage et dans le corps tout entier.
2" Si une solution inattendue se présente à l'esprit, le corps peut éprouver tous les effets de l'étonnement.
3° Une idée se développe-t-elle en harmonie avec le sens du bien ? est-elle bonne ? cette idée
nous charme, elle nous caresse et nous applaudissons. Que dis-je, nous la respirons, nous la goûtons, nous l'assimilons, et à tous les signes de l'assentiment extérieur se mêlent ceux de la déglutition satisfaite.
h° La forme sous laquelle l'idée est présentée éveille-t-elle dans l'esprit ce sentiment de convenance et d'harmonie qui est l'une des conditions premières du beau? le charme de l'expression peut éveiller des idées parallèles ou analogues à celles que l'idée sollicite. Souvent même, le sens * abstrait de la pensée n'excitant qu'un sentiment médiocre, le corps de cette pensée, je veux dire l'enchaînement des mots, lerhythme de la phrase, le choix des expressions, pourront affecter trèsvivement et éveiller des impressions très-distinctes de plaisir et de volupté, de douleur ou de dégoût, Dans ce cas, ces sentiments sont exprimés par les mouvements extérieurs qui leur sont relatifs, et cela dans un détail si fin qu'analyser ces choses c'est au premier abord tomber dans la subtilité.
Je prendrai pour exemple un ée ces fins connaisseurs, un de ces littérateurs délectants, dont l'espèce qui se perd chaque jour a été si commune en France au commencement de ce siècle. Suppo-
sons notre homma attentif à la lecture d'un passage où le charme de l'expression, la vivacité du mouvement, la suave harmonie du style lui font apercevoir des perfections merveilleuses; le sentiment de ces perfections l'occupe tout entier; et, de peur d'en laisser échapper une seule, il lit avec une lenteur précieuse, relit sa phrase, s' arrêtant à chaque mot et faisant durer par mille artifices l'impression de ces choses sur l'esprit. Ces actions, propres aux délicats, ont avec la friandise du gourmet plus d'analogie; et chose remarquable ! ils en produisent sur le visage toutes les expressions, tous les mouvements principaux. Yoyez en effet ces mouvements de dégustation dans les lèvres, ce nez qui flaire, ces yeux à demi fermés, ces petites fossettes dessinées sur les joues par un mouvement de déglutition voluptueuse! et vous demeurerez convaincu que cet homme ne voit pas, n'entend pas seulement l'idée renfernlée sous les foymes du langage, mais en réalité la goûte et la savoure, et, pareil en cela au gourmet, semble moins attentif à l'idée ellemême, à la base nutritive de la pensée qu'à la saveur du style, -aux ingrédients de la phrase, aux parfums de l'expression.
Or, d'un homme qui lit. ainsi, nous disons naturellement : c'est un homme de goût. Ainsi cette figure n'est pas seulement dans le langage, elle est aussi dans le geste.
On sent bien que des impressions opposées à celles que je viens de décrire amèneront des mouvements inverses, en sorte que des mouvements d'impatience et de dégoût, seront la conséquence naturelle de certaines lectures. De même l'indifférence de l'esprit se traduira par des mouvements d'indifférence dans les organes du corps, le mépris par des signes de rejet, le dégoût et l'horreur par des mouvements d'expulsion dans tout l'appareil buccal. Enfin , la négation de l'esprit sera traduite dans le corps par des mouvements de refus ou de révolte.
CXIX. — Afin de montrer dans quel détail merveilleux le mouvement du corps se plie à toutes les exigences de la pensée, je rapprocherai de ces faits certains faits analogues, relatifs aux idées que l'homme se fait de sa personne, à la manière dont il s'affecte lui-même.
L'homme en effet est souvent son objet à luimême, et dans ce retour vers soi, il éprouve dans certains cas des sentiments de satisfaction et
d'orgueil, et, dans d'autres cas , de tristesse , de dégoût de soi-même, d'abandon et d'humilité.
Or, chose remarquable ,• dans le premier cas, il se goûte lui-même. Tantôt il se rengorge et exécute le mouvement de la gustation satisfaite. D'autrefois, c'est le mouvement d'inspiration voluptueuse dont la déglutition du gourmet est suivie. Des mouvements sympathiques de caresse individuelle accompagnent souvent ces métaphores, et je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici combien les expressions du contentement intérieur et de la suffisance ont avec ces mouvements de frappante analogie.
Quand à ces signes du contentement se mêlent ceux de l'orgueil, on voit le corps se redresser et se gonfler. Ces choses se développent dans un ordre simple et intelligible.
La tristesse a des signes diamétralement opposés ; elle prend la figure du dégoût le plus profond. Elle laisse par un mouvement naturel la salive s'écouler; les lèvres retombent, le gosier se ferme. Tous ces mouvements sont dans le langage : ne dit-on pas à chaque instant que la tristesse amène le dégoût de la vie? De niême le sentiment de l'humilité amoindrit.
CXX. — Dans la série des faits innombrables que produit le développement de l'activité humaine, pourrais-je tout embrasser et tout dire? Qu'il me suflise d'avoir fait entendre le sens des propositions que je résume ici :
1° Les mouvements de l'esprit qui sont relatifs aux idées abstraites, sont toujours accompagnés de mouvements analogues dans les organes du corps.
2° Les sentiments de plaisir ou de douleur, d'amour ou d'aversion qui sont éveillés à l'occasion d'une idée abstraite, sont accompagnés de tous les mouvements analogues qu'amène un, sentiment de même ordre qui se développe dant, l'occasion d'une impression physique directe.
3° Les mouvements analogues se développent dans le corps, à l'occasion des impressions qu'excite dans l'âme la propriété même des signes auxquels l'idée est attachée dans le langage.
h° Les sentiments qu'éveille dans l'être vivant l'idée de sa propre existence , sont accompagnés de mouvements physiques analogues à la nature de ces sentiments.
5° Ces expressions du corps sont toujours identiques ou du moins parallèles à celles du langage;
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en sorte que, dans beaucoup de cas, pour traduire une passion dans le dessin d'un visage, il suffirait d'imiter directement les figures du langage et les expressions naturelles par lesquelles la parole peint métaphoriquement cette passion.