LXXXVI. — Si, deux images, l'une forte l'autre
faible, tombant à la fois sur un tableau, nous voulons faire apparaître la plus faible, nous interceptons la première au moyen d'un écran. Telle est la solution que l'honjme invente, telle est la solution qu'a instituée la nature.
J'imagine en effet et je regarde. Qu'en résultet-il dans mon esprit ? deux impressions simultanées, l'une forte qui vient du monde, l'autre faible qui vient de l'imagination. Que ferai-je pour rendre celle-ci apparente? J'intercepterai au moyen d'un écran l'image qui vient du monde extérieur, j'abaisserai mes paupières au-devant des globes oculaires. *
Or, que fait l'œil dans ces ténèbres? Il contemple symboliquement l'objet dont l'imagination est occupée, il voit surgir dans cet horizon vide les créations ([ue l'imagination y fait successivement apparaître. Si l'objet de l'imagination est immobile, l'œil paraîtra fixé sous la paupière. Un artiste qui ne sent pas ces choses n'atteindra jamais aux secrets les plus élevés de son art.
Tels sont les mouvements les plus habituels des yeux pendant que l'âme imagine; toutefois, il n'est pas indispensable que les yeux soient fermés pour que l'imagination puisse s'appliquer
à l'idée d'une chose visible; loin de là, on pense et on imagine souvent les yeux ouverts.
LXXXVII. — Cette circonstance fait apparaître des faits nouveaux et du plus haut intérêt.
C'est ainsi qu'on peut constater expérimentalement qu'il est impossible d'imaginer un objet fort éloigné du corps, sans accommoder symboliquement l'œil à cette distance. De même lorsqu'on imagine un objet très-rapproché , l'œil se placie dans l'attitude de la vision myope.
Un autre fait non moins important est celui-ci.
Lorsque nous imaginons une chose visible, les yeux étant ouverts, l'image intérieure est toujours supposée dans V espace en deçà ou au delà de tout objet visible, et les deux yeux s'accommodent sur ce poiîit.
Il résulte de ce fait que les objets qui pourraient détourner l'esprit de la contemplation intérieure, ne laissent sur la rétine que des impressions confuses incapables d'occuper l'attention et de laisser des traces dans la mémoire. On s'explique ainsi comment un homme qui imagine voit sans les^ reconnaître passer ses meilleurs amis, comment il se laisse surprendre, comment, lorsque l'imagination s'applique vivement au sujet d'une lec-
ture, les caractères' du livre se confondent par moments sous les yeux, si bien que pour arriver à les distinguer de nouveau il faut un effort souvent assez pénible surtout lorsque l'œil est fatigué; ou s'aperçoit alors que la plupart des caractères étaient vus doubles , et cette dipîopie montre évidemment que le point d'accommodation était changé.
LXXXYIII. — Les mouvements de l'œil, lorsque les sensations intuitives ont une certaine vivacité, peuvent sympathiquement entraîner tout le corps. C'est ainsi qu'on se penche en avant, qu'on tend les bras vers la chose qu'on imagine ; et à son insu on exécute, une foule de mouvements qui ne sont qu'un indice de certaines actions relatives à la chose imaginée.
Ces mouvements sont des mouvements d'attraction ou de répulsion semblables à peu de chose près aux mouvements directs; ils sont accompagnés des mêmes actions sympathiques et modifient le corps d'i^ne façon analogue.
LXXXIX. — L'imagination, en tant qu'elle se développe sous la forme des sensations auditives, produit des mouvements pareils à ceux de l'audition extérieure; or, ces mouvements donnent lieu
à quelques remarques analogues à. celles que nous venons de formuler.
En effet, lorsque nous imaginons des sons, la tête écoute et se dirige avec une insistance plus ou moins vive, le cou étant plus ou moins tendu et les phénomènes de vision difficile qui accompagnent l'action d'écouter étant d'autant plus marqués que l'objet est plus éloigné. Mais rien ne traduit à l'extérieur ces modifications intimes de l'organe auditif par lesquelles il s'accommode réellement aux distances, comme on peut s'en convaincre en s'observant attentivement soi-même, bien que les procédés de cette accommodation nous soient, dans l'état actuel de la physiologie, absolument inconnus.
D'ailleurs, les règles que nous venons de développer au sujet de l'œil se retrouvent ici. Voulons-nous imaginer des sons, nous recherchons en général le silence, de manière à faire prédominer l'intensité des bruits imaginaires sur l'intensité des bruits réels. Et si nous sommes au milieu d'un grand bruit, nous fermons nos oreilles en enveloppant notre tête de nos mains; d'ailleurs, le mouvement symbolique d'audition se produit sous ces apparences dont le vrai sens ne saurait être douteux.
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. Til
XG. — Il n'est pas hors de propos de résoudre ici quelques objections naturelles et qui reposent sur des exceptions qui ne sont pas absolument rares. Ainsi, certaines personnes d'imagination recherchent le tumulte, et c'est au milieu d'une sorte de fracas que leurs idées se développent avec plus de force. Mais remarquons à cet égard qu'un certain degré d'excitation moyenne est indispensable au mouvement de la pensée, et qu'avant d'imaginer vivement, tout homme doit être ramené à ce degré d'excitation. C'est ainsi que l'ivresse exalte quelquefois l'intelligence, tandis que le plus souvent elle abrutit. Je ne doute point que l'excitation qu'éveillent les bruits extérieurs ne puisse produire des effets analogues; elle amènera les uns au point d'activité nécessaire, mais chez les autres ce point sera dépassé et le mouvement de l'âme en sera plus ou moins empêché. D'ailleurs, remarquons que ces musiciens que les bruits extérieurs animent ne recherchent point des concerts harmonieux où les chants se développent d'une façon plus ou moins distincte, mais au contraire, les bruits confus et tumultueux des foules, bruits monotones pareils à ceux de la mer, qui affectent, il est vrai, l'organisation
ils DE LA PHYSIONOMIE
d'une manière générale, mais dans lesquels rien ne se distingue assez pour préoccuper nécessairement et dominer le mouvement de la pensée.
Toutefois, il est un cas où l'impression imaginaire peut se distinguer et s'accroître au milieu d'impressions extérieures distinctes, à savoir : quand elle est de même ordre, et peut se développer harmoniquement avec elles. Loin d'en être alors empêchée, elle s'y développe avec plus de puissance, et c'est en s'accompagnant d'instruments divers que les compositeurs éveillent leur génie, la muse descendant, pour ainsi dire, charmée par ces accords et mêlant ses accents à ces chants extérieurs ; mais ces chants dominent alors le mouvement de la pensée ; elle se meut avec eux , portée en quelque sorte sur leur ailes, et ne crée rien au delà des limites que tracent autour d'elle les lois souveraines de l'harmonie.
XGI. — Ces remarques tirées d'observations vulgaires suffisent pour démontrer d'une manière générale la liaison naturelle qui unit les mouvements du corps à ceux de la pensée. Mais on s'en ferait une idée trop incomplète si l'on se bornait à ces seules remarques; en effet, l'intimité de ces relations va beaucoup au delà et a été mise dans
tout son jour par de belles expériences de M. Chèvre ni, dont je dois résumer ici les principaux résultats.
Ces expériences ont eu pour but d'examiner et de discuter, la vérité de la proposition suivante ;
« Un pendule formé d'un corps lourd et d'un fd flexible oscille lorsqu'on le tient à la main au-dessus de certains corps, bien que le bras soit immobile. »
Au premier abord, cette proposition fut vérifiée par l'expérience. Un pendule tenu à la main audessus d'une cuve à mercure, décrivit des oscillations faibles d'abord, mais dont l'amplitude augmenta de plus en plus. Ce premier fait une fois observé, M. Chevr^ul se demanda si en interposant certains corps entre la surface du mercure et 1g pendule en mouvement, ces oscillations s'arrêteraient. Or, lorsqu'on interposait une plaque de verre ou de résine entre le mercure et le pendule oscillant, on voyait ses mouvements diminuer d'amplitude et s'arrêter tout à fait.
Ces résultats plusieurs fois obtenus et avec une constance singulière, auraient pu induire en erreur un esprit peu sévère. Dans les observations précédentes, le pendule avait été tenu suspensà manu ;
l'influence que cette circonstance pouvait avoir sur les résultats de ses expériences n'échappa point à M. Chevreul. 11 crut dès lors devoir commencer une nouvelle série d'observations, en ayant soin de donner à la main un point d'appui immobile et fixe. Or, dans ce cas, le pendule ne se mit point en mouvement ou du moins ses oscillations ne tardèrent pas à s'arrêter.
« D'après cela, dit M. Chevreul, je devais conclure qu'un mouvement musculaire, qui avaitlieu à mon insu, déterminait le phénomène; et, ajoutet-il, je devais d'autant plus prendre cette opinion en considération, que j'avais un souvenir, vague à la vérité, d'avoir été dans un état tout particulier lorsque mes yeux suivaient les oscillations du pendule, que je tenais à la main. »
Or, de nouvelles expériences lui donnèrent la conviction qu'il y avait alors en lui une tendance au mouvement, et, tout involontaire qu'elle lui semblait être, cette tendance était d'autant plus satisfaite que le pendule décrivait de plus grands axes.
Toutes ces observations avaient été faites en plein jour, les yeux suivant les oscillations du pendule. L'influence que ces mouvements des
yeux pouvait avoir sur les résultats généraux des expériences, n'échappa point à M. Chevreul; il crut en conséquence devoir les répéter encore, mais cette fois les yeux exactement bandés; et chose remarquable, le pendule n'entra point en mouvement ou du moins ses oscillations ne tardèrent pas à s'arrêter. Or, en rapprochant les unes des autres ces différentes expériences, elles donnent des résultats précis.
1* Un pendule que l'on tient {siispensâ mami)^ ai-dessus de certains corps, se met en mouvement et exécute des oscillations dont l'amplitude augmtnte de plus en plus.
t" Ce mouvement diminue et s'arrête si l'on intepose, avec la pensée qu'il s arrêtera, certains corp entre le pendule en mouvement et le corps au-dssus duquel il oscille.
o" U s'arrête nécessairement si l'on donne à la
main ui tient le pendule un point d'appui solide.
h° i s'arrête également si l'observateur a la.
précauion préalable de bander les yeux de
rhornre qui tient le pendule.
XGII — Si l'on rapproche le premier fait du troisièuî, on demeure convaincu qu'un mouvement, i sensible, il est vrai, du bras qui porte le,
pendule, est lapremière cause qui le met en mouvement.
Le deuxième fait montre que ce mouvement peut s'arrêter, je ne dis pas sous l'empire de la volonté, mais lorsqu'on a simplement la pensée d'essayer si telle chose 1" arrêtera.
Le quatrième fait montre l'influence que les mouvements oculaires ont sur la production du phénomène et sur l'amplitude des oscillations. Ainsi :
1° Penser qu'un pendule tenu à la main peut se mouvoir, lui imprime un mouvement, saiB qu'on aitconscience d'un mouvement produit dars les organes musculaires. /
1° Le pendule une fois mis en oscillation, ses mouvements deviennent de plus en plus étencus par l'influence que la vue exerce sur les orgaies musculaires. /
La seconde de ces propositions a été, dais le chapitre précédent où nous l'avons commintée par anticipation, le point de départ d'une Bultitude d'observations particulières que nous cDvons d'une grande importance; mais nous pnsons devoir insister d'une manière toute partJulière sur le premier fait dont M. Chevreul 'ésum.e ?tinsi les conséquences, \
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRE'SSION. 283
11 y a une liaison iiilime établie entre l'exécution de certains mouvements et l'acte de la pensée qui y est relative, quoique cette pensée ne soit point encore la volonté qui commande aux organes musculaires.
A. Influence de la pensée sur les mouvements organiques et sur les mouvements des viscères.
XGIII. On sait en particulier l'influence que l'imagination exerce sur les mouvements du cœur.
Un médecin préoccupé de certaines sensations ressenties du côté du cœur, examinait fréquemment son pouls. Au bout de quelque temps apparurent tous les symptômes de la cardiopathie la plus grave. On lui prescrivit, entre autres choses, de ne plus examiner son pouls, et cette geule précaution amena sa guérison rapide.
J'ai eu occasion d'observer un fait analogue. Un médecin connu par la vivacité de son imagination, éprouva après le dîner un léger malaise ; il examina son pouls et crut trouver une ou deux intermittences; cette circonstance l'inquiéta, il devint attentif, et plus son attention fut excitée, plus il constata d'intermittences. Cela vint au ])oint que de six pulsations il en manquait au moins une. Tout à coup, il aperçut dans son gilet un
bouquet de violettes à moitié desséchées. L'idée lui vint que l'odeur des violettes avait causé tout ce désordre, il les jeta loin de lui, et le rhytlime des battements du cœur reprit comme par enchantement sa marche habituelle.
XGIV. On pourrait multiplier les exemples de ce genre; l'elïet de l'imagination sur les mouvements intestinaux n'est pas moins remarquable.
Qu'après un repas pris avec appétit, quelque mauvais plaisant fasse naître en le spécifiant l'idée de quelque aliment révoltant, comme peuvent l'être pour certaines personnes un chat substitué à un lapin, ou des crapauds servis en place de grenouilles, cette simple supposition suffira pour jeter le trouble dans la digestion des personnes présentes, et ce trouble pourra aller jusqu'à présenter les symptômes d'une indigestion grave ou même d'un véritable empoisonnement.
N'a-t-on pas vu de même dans les hôpitaux, où l'a plusieurs fois constaté mon ami M. Cloez, des pilules inertes ou absolument innocentes, telles que des pilules de mie de pain, amener, l'imagination aidant, des superpurgations véritables. Il est à peine nécessaire d'insister sur ces faits, qui
se reproduisent à chaque instant sous toutes les formes possibles.
XGY. — L'imagination influe à un égal degré sur toutes les formes du mouvement organique.
A une époque où certaines idées d'association mal entendue fermentaient chez les jeunes gens de nos écoles, un étudiant fut admis à subir les épreuves de l'initiation maçonique. L'épreuve imposée fut la suivante : on lui banda les yeux, puis on se mit en devoir de le saigner. En conséquence, une ligature fut serrée autour du bras; on fit mine d'ouvrir la veine et un filet d'eau reçu dans une cuvette imita le bruit du sang qui s'échappe d'une veine ouverte. Or l'opération, ou plutôt ce simulacre d'opération se prolongeant, on vit au bout de quelques instants notre homme pâlir, il s'aifaissa peu à peu et finit par tomber en syncope, l'idée d'une hémorrhagie amenant ainsi l'eflet d'une hémorrhagie réelle.
Raconterai-je ici ces sécrétions exagérées ou taries, ces constrictions spontanées du derme, ces pâleurs subites et tous ces phénomènes si variés que le mouvement de l'imagination fait apparaître? Ne sait-on pas que les larmes se tarissent aux yeux de l'hypocrite qui pense ne pas pleurer
assez, tandis que la crainte de trop pleurer les fait couler en plus grande abondance? Chacu-ne des propositions que j'énonce ici sommairement pourrait être l'objet d'un long mémoire.
XGVI. — B. L'imagination n'influe pas moins directement sur les mouvements et sur les sensations extérieures.
Ainsi, l'idée d'une cause de démangeaison éveille des démangeaisons véritables, l'idée vivo d'une douleur la fait réellement éprouver. Au milieu d'une de nos dernières émeutes, un groupe de soldats et de gardes nationaux engagé dans la rue Planche-Mibray demeure pendant quelques instants exposé à un feu meurtrier et plongeant de tous les côtés. L'un des combattants i-eçoit à l'épaule un coup léger d'une balle réfléchie par quelque corps environnant et n'y fait d'abord aucune attention. Mais le combat fini, un peu de douleur se faisant ressentir dans le lieu contus, il a l'idée d'une blessure plus grave, et au même instant il sent sur le côté de la poitrine comme le passage d'une lame de sang coulant d'une blessure; il le sent manifestement, et cependant la peau n'avait pas été entamée.
Yoici un autre fait analogue à celui-ci : deux
étudiants s'aidaient réciproquement dans une dissection. Pendant que l'un d'eux, attentif à ses recherches, étend le doigt, son compagnon promène en plaisantant sur ce doigt le dos d'un scapel. Notre anatomiste recule aussitôt et pousse un cri terrible, puis, riant de sa méprise, il avoue avoir senti le tranchant du fer et une douleur cuisante pénétrer jusqu'à l'os.
Ajouterai-je que l'idée du froid fait frissonner, que la vue d'un citron fait éprouver comme un avant-goût de son acidité et couler abondamment la salive? ^ Ces faits se reproduisent à chaque instant et sous toutes les formes possibles; ils montrent quelle grande influence peuvent avoir sur nos sensations les mouvements de notre imagination et combien la médecine, lorsqu'elle se borne à l'emploi des moyens naturels, est, en ce qui touche l'homme^ incomplète et grossière.
XGYII. — L'imagination n'a pas sur nos mouvements une moindre influence : imaginer qu'on tremble fait trembler; imaginer qu'on ne peut se mouvoir paralyse. Montaigne, à son habitude, a
1. On sait que le physiologiste Eberle se procurait abondamment la Salive dont il avait besoin pour ses expériences en occupant son imagination de plus d'un fruit très-acide.
288 DK LA PHYSIONOMIE
tiès-judicieusement parlé de cette sorte d'impuissance qui vient de l'imagination. En un mot, à chaque instant, à tous les moments de la vie, l'imagination modifie le corps. Comment ces prodiges n'auraient-ils pas excité l'admiration de philosophes tels que Malebranche et Boerhaave? Mais il importe d'étudier de plus près cette question et d'insister sur cette influence singulière que l'imagination exerce sur nos mouvements.
A. Pour se mouvoir, il n'est pas nécessaire de vouloir; il suffit de penser d'une manière générale à un mouvement possible.
Getfe proposition est rigoureusement démontrée par les expériences de M. Chevreul.
B. 11 y a dans toute action volontaire l'effet de deux volontés distinctes; l'une subjective et intime pousse à l'acte, l'autre immédiate et active le détermine. Ainsi, je veux marcher d'une manière générale, et cependant, un. motif me retenant, je ne marche pas ; et si dans ce moment je viens à marcher, je sens que ma volonté, en déterminant ce mouvement, intervient d'une façon directe et plus distincte. Toutefois, bien que la volonté efficiente puisse seule produire des mouvements adéquats, on ne peut dire que la volonté
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. âS9
intime, la volonté pensée, soit sans influence sur les mouvements du corps. Ainsi :
Vouloir en idée éveille, dans celui qui veut, une tendance irrésistible à l'action ;
Il suffît de penser qu'on exécute une action quelconque pour ébaucher à son insu tous les mouvements extérieurs qui ont rapport à cette action;
Il suffît d'agir par la pensée sur une chose réelle que suit le regard, pour exécuter automatiquement un indice de tous les mouvements qui ont rapport à cette action.
XGYIII. — Cette dernière proposition est prouvée par des exemples qui pour être vulgaires n'en sont pas moins concluants. Assistons avec M. Ghevreul à une partie de boule ou de biîiard, suivons dans ses remarques ce grand observateur ; voyez avec quelle insistance le joueur qui suit du regard sa bille appuie du geste sur elle pour la ramener dans la direction d'où elle s'écarte, avec quelle intensité d'effort il lui trace de l'œil et de la main un sillon idéal. C'est là à coup sûr un des plus beaux exemples du mouvement symbolique.
XGIX. — Les mêmes principes dominent toute une catégorie de gestes qui occupent dans le langage un rang important, je veux parler des gestes
indicateurs et des gestes advocateurs, si je puis ainsi dire.
Je suppose qu'un homme me demande son cliemin. Instinctivement mon regard et mon bras, se dirigeant dans le sens de la voie, tracent la route qu'il doit parcourir. Mais je n'indique plus seulement, j'envoie; que dis-je? j'ordonne. Des lors, la violence de ma volonté assimile le messager à un mobile, mon geste le lance en quelque sorte. Tarde-t-il au gré de mes désirs? Je fais etTort de loin comme pour le pousser. L'orgueil ou le sentiment de ma dignité enchaînent-ils mon action dans les limites d'une indication simple, mon bras est retenu dans une attitude moyenne ; mais l'effort de la contraction musculaire, le tremblement des membres trahissent la volonté . inflexible et violente cachée sous la forme simple de l'indication.
C. — S'agit-il au contraire de ramener, d'appeler à moi un homme éloigné? mon bras tendu vers lui comme pour l'atteindre, se fléchit et se rapproche de mon corps comme pour l'attirer à moi. Plus l'intensité de mon désir est grand, et plus je répète ce mouvement. Il se modifie d'ailleurs d'une manière très-significative suivant que
la personne appelée m'est agréable ou désagréable. Dans le premier cas, j'attire vers mes yeux, vers ma bouche, vers les organes les plus délicats de la sensation. Dans le second cas, j'attire en tenant ce que j'attire éloigné de moi;- et le geste amène l'appelé aux pieds de celui qui commande.
Le bras n'est pas seul intéressé dans ce mouvement ; le bras et le corps tout entier y participent souvent. Les mouvements de la tête surtout sont remarquables; elle se tend alors vers l'homme ou l'animal qu'on appelle, et, par un mouvement oblique, le ramène avec eftbrt vers l'épaule opposée. Dans ce mouvement on ferme à demi les yeux et on serre les mâchoires en poussant le cri de l'effort. Ne dirait-on pas qu'on traîne péniblement avec les dents l'individu tardif dont on excite la lenteur?
CI. — La seconde piroposition n'est pas moins facile à démontrer par l'observation. Il suffît de penser qu'on parle ou qu'on discute vivement pour parler réellement très-haut. Cette tendance est fort apparente dans les rêves. Le somnambulisme n'est qu'un rêve d'action. Lady Macbeth, dans le drame effrayant de Shakespeare, erre la nuit essuyant ses mains où sa conscience bour-
relée voit une tacho sanglante; Diderot admire avec raison ce jeu muet plus éloquent cent fois que toutes les amplifications possibles. Que sont les fureurs d'Oreste? Eh ! ne devinons-nous pas à chaque instant, à des traits analogues, les pensées qui animent nos interlocuteurs? ces choses ne sont-elles point tous les jours visibles au plus haut point dans les hallucinés?
C1I< — L'application des principes quk formulés notre illustre guide, M. Ghevreul, ne s'étend pas seulement à ces phénomènes; elle permet d'expliquer en outre les sympathies naturelles qui naissent, entre les hommes, des sens et de l'imagination.
C'est ainsi, pour commencer par les exemples les plus simples, qu'en assistant à une lutte quelconque on s'y mêle symboliquement et presque à son insu. 11 suffit même' d'en entendre un récit animé; alors l'imagination suivant toutes les péripéties du combat, l'automate vivant se meut au gré des fils cachés qu'elle dirige, et l'on voit se succéder tour à tour sur le visage du. spectateur, la fureur, l'efli'oi, la tendresse, la haine, l'etfort, rabattement, la douleur et la joie.
Ces mouvements intérieurs n'étant point satis-
faits, et complètement neutralisés par l'expansion de l'action corporelle et du mouvement extérieur, il peut arriver que ces différentes impressions soient plus vivement ressenties par les spectateurs d'une scène émouvante que par les acteurs euxmêmes. « Les spectateurs étaient plus inondés de sueur que les combattants eux-mêmes, » dit Euripide dans ses Phéniciennes en parlant du " combat d'Étéocle et de Polynice. Ainsi, l'effroi est bien plus naturel à ceux qui assistent simplement à un combat qu'à ceux qui combattent; et ne voit-on pas certains hommes qui ont maintes fois prouvé dans des combats singuliers leur sangfroidet leur impassible courage, pâlir et se troubler lorsqu'un de leurs amis étant engagé dans la lutte, ils en sont seulement les témoins?
cm. — Ne se produit-il pas quelque chosfî d'analogue dans l'angoisse réelle que fait éprouver à quelques l'iommes l'embarras d'un ami ou même d'un indifférent engagé dans une entreprise hasardeuse? Voyez, par exemple, un père assister à un examen subi par son fils. Le corps en suspens^ la tète tendue, comme il le suit du regard! Pendant que son fils parle, il est immobile, sa respiration est suspendue; les questions faites au candidat
sont-elles suivies de réponses faciles, le mouvement d'anxieuse attention se résout peu à peu; les réponses, au contraire, sont-elles pénibles, embarrassées, le pauvre père s'associe à cet embarras-, à cet elFet, il pousse de la tête et de l'épaule, serre les dents, serre les poings et agit métaphoriquementcomme pour aider à quelque action dillicile^
Les examinateurs eux-mêmes, malgré leur longue habitude, n'échappent point à cette nécessité. Ne les voit-on pas aussi manifester par tous les mouvements de leur visage un effort caché, cesser de respirer, et quand enfin le récipiendaire, ramené à la question , est parvenu quoique avec peine à une réponse suflîsante, mettre un terme à cet effort par ces mots poussés avec une insistance caractéristique : « Eh ! allons donc ! ! » et exprimer ensuite par toute leur attitude qu'ils se sentent soulagés d'un grand effort et d'un grand poids?
Cette influence singulière qui s'établit par l'imagination entre les hommes, est une des bases premières de la société humaine. Par elle tout homme
i. Tussis violenta si fit in aliquo liomine, niillus est qiiin nixu ([uodam conabitur jiivare siiiim amicum. (Boerrh. de morb. nerv. de sympalhia. T. II, p. 519.)
digne de ce nom peut dire comme le Chrêmes de Térence :
« Homo sum ; humani nihil a me alienum puto. »
On peut même dire qu'elle est la base de la société qui s'étabfît naturellement entre nous et les animaux ; société d'autant plus parfaite qu'ils nous sont, si j'ose le dire ainsi, plus semblables par la forme, plus semblables par les tendances de leur activité physiologique.
Ainsi la vue d'un être joyeux éveillant en nous l'idée de la joie, nous anime d'une joie symbolique. La vue d'un être souffrant nous fait souffrir ; en un mot, nous éprouvons plus ou moins vivement le contre-coup des passions qui se développent à nos yeux, 'en y participant plus ou moins suivant que notre nature est plus ou moins délicate.
GIV. — Malebranche n'a en quelque sorte posé aucune limite à cette puissance de l'imagination.
« L'expérience, dit-il, nous apprend que, lorsque nous considérons avec. beaucoup d'attention quelqu'un que l'on frappe rudement ou qui a quelque grande plaie, les esprits se transportent avec effort dans les parties de notre corps qui correspondent à celles que l'on voit blesser dans un autre. »
290 DE LA l'IiySIONOMIt!
A ce sujet, il cite l'observation suivante qui lui a été communiquée :
u Ln homme d'âge étant malade, une jeune , servante de la maison tenait la chandelle comme on le saignait au pied. Quand elle lui vit donner le coup de lancette, elle fut saisie d'une telle appréhension, qu'elle sentit trois ou quatre jours ensuite une douleur si vive au même endroit du pied, qu'elle fut obligée de garder le lit pendant ce temps. »
Il explique ainsi ces influences mystérieuses que l'imagination d'une mère peut avoir sur la conformation extérieure ou sur le moral de l'enfant qu'elle porte dans son sein.
INous ne prétendons pas affirmer la réalité de toutes les hypothèses et de toutes les explications de Malebranche. Toutefois, elles ne sont pas contraires au sens général des faits que nous avons signalés plus haut ; si la vue d'un homme qui se gratte éveille une démangeaison, si voir ou entendre bâiller sollicite au bâillement d'une manière irrésistible, sera-t-il impossible que l'imagination frappée de la vue de quelque grande blessure, ne puisse éveiller en nous le sentiment d'une blessure analogue? Je ne l'ai jamais observé
sur moi-même S mais un de mes parents, alors élève en droit, ayant vu pour la première fois pratiquer une opération (il s'agissait d'exciser une tumeur au pavillon de l'oreille) , m'a assuré avoir ressenti au même instant une douleur très- vive à l'oreille; et cette observation est d'autant plus concluante que l'observateur n'était préoccupé d'aucun système, d'aucune idée préconçue.
1. J'éprouve toutefois avec une grande évidence une sensation symbolique qu'on peut rapprocher de celle-ci. Étant encore enfant, comme ma vue avait subi un affaiblissement notable, on conseilla l'emploi des conserves. Or, la pression que le poids des lunettes exerçait sur la partie dorsale du nez m'était à tel point . insupportable qu'il me fût impossible de continuer à en faire usage. Il y a.vingt ans de cela, eh bien! encore aujourdhui, je ne puis remarquer des lunettes sur le nez de quelqu'un , sans éprouver aussitôt et d'une façon désagréable cette sensation qui m'inquiétait si fort autrefois.
Je rapprocherai de ces faits l'angoisse terrible qu"on éprouve lt)rsqu'on voit un homme suspendu à une grande hauteur, dans une position qu'on suppose dangereuse. .On participe alors au danger, on est saisi d'une crainte terrible. Lorsque dans l'exercice delà corde volante, le voltigeur abcmdonne tout d'un coup sa corde et demeure suspendu par les pieds, la foule des assistants pousse un cri simultané, et il n'est pas un homme qui n'éprouve en soi quelque chose du sentiment d'angoisse qui accompagne une chute. Quand l'intrépide gymnaste Thévelin suspendu dans l'espace à la nacelle d'un aérostat y exécute ses tours de gymnastique, l'impression est si terrible qu'un gi'and nombre de femmes, ne la pouvant supporter, ferment les yeux et les couvrent instinctivement de leurs mains.
CV. — Mais la réalité de l'impression symboliquement ressentie demeurât-elle un fait douteux, il n'en serait pas de même des mouvements qui suivent, je ne dis pas l'impression reçue, mais même la simple idée de cette impression. C'est ainsi que lorsque nous voyons quelqu'un frappé /l'un grand coup à la tête par exemple, nous portons symboliquement la main à la tête en faisant un gfiste de douleur. De même, si nous voyons quelqu'un se faire quelque brûlure,' nous exécutons à peu de chose près les mêmes gestes que si nous nous étions brûlés nous-mêmes. Les faits de ce genre sont trop évidents, ils se présentent trop souvent à l'observation de tous les" hommes pour qu'il soit nécessaire d'y insister.
GVI. — Ces remarques obligent de reconnaître avec M. Chevreul que la plupart des faits qu'on rapporte en général à une faculté particulière, je veux dire à l'imitation, ne sont, en dernière analyse, qu'un résultat nécessaire des mouvements intimes de l'imagination et dé la liaison mystérieuse qui unit dans une minutieuse harmonie le jeu intérieur de la pensée au jeu des organes corporels.
Or, s'il est impossible, et la chose paraîtra, Je
l'espère, suffisamment prouvée, d'être saisi d'une idée vive sans que le corps se mette à l'unisson de l'idée, on concevra aisément comment la vue habituelle de certains hommes pousse nécessairement à reproduire leurs attitudes et leurs gestes ; comment les tics sont contagieux ; comment enfin les accents se communiquent par des voies lentes mais sûres, à tel point qu'on peut assurer que le commerce habituel de chanteurs habiles doit avoir à la longue sur la qualité de la voix la plus heureuse influence. Mais que sert d'insister sur ces choses? n'est-ce pas sur elles que sont basées ces ressemblances qui s'établissent entre gens d'une même sorte, ressemblance générale d'où résulte la physionomie des professions ? Ne distin gue-t-on pas sous un costume analogue le militaire d'avec le prêtre, le médecin d'avec l'avocat, le grand seigneur d'avec le plus hautain financier. Les Français qui ont vécu quelque temps avec des étrangers ne reçoivent-ils pas à leur insu une marque durable de cette fréquentation? Ces choses ne sont-elles pas prouvées par l'observation de lious les temps?
Ces remarques permettent aussi de jeter beaucoup de jour sur cette belle théorie d'éducation
fondée sur la puissance de l'exemple. De même ([lie la vue du grand monde porte aux belles manières, de même la fréquentation des hommes de bien, des hommes de probité et de courage, conduit bien mieux que, des préceptes les jeunes gens à la vertu. Que de choses cachées sous ces simples observations!
GVII. — Je me résume en disant :
1" Tous les mouvements qui dans le corps résultent directement de l'action des causes occasionnelles extérieures, peuvent résulter également des mouvements de l'imagination.
2° Toutefois, dans ces cas où les mouvements symboliques des organes des sens pourraient modifier d'une manière sensible le mouvement de la pensée, ces organes sont mus de façon à obéir à cette tendance au mouvement, sans toutefois faire intervenir quelque sensation de cause extérieure.
3" Vouloir simplement , dispose à se mouvoir ; penser à une action, dispose à l'exécuter; avoir la simple idée d'un mouvement possible, dispose d'.une manière o;énérale au mouvement.