CXXII. — Nous rangerons au nombre dés" passions homogènes
Le plaisir ' La doulour.
La joie ....... La tristesse.
La volupté L'angoisse.
Le contentement ... . L'ennui.
La confiance Le doute.
Le calme La colère.
L'énergie La mollesse.
La fierté L'humilité.
L'orgueil La bassfesse.
L'impudence ..... La honte et la timidité.
L'amour La haine.
L'estime Le mépris.
L'admiration L'horreur.-
La bonté La méchanceté.
La généiosité L'avarice.
Le courage La peur et l'épouvante.
Nous pourrions pousser beaucoup plus loin cette énumération ; elle diffère beaucoup de celle qui a
été proposée par Descartes, et bien que j'aie dû profiter du travail de ce grand philosophe, il m'a fallu pour obéir aux exigences de mon sujet, accepter une classification un peu différente. Je vais essayer de définir tour à tour ces différentes passions et je démontrerai le rapport naturel qui existe entre la définition de chacune d'elles et les mouvements corporels qui l'expriment.
Du Plaisir et de la Douleur.
CXXllI. — liQ, plaisb^ n^iii d'une excitation douce qui éveille le sentiment de la vie et sous l'impression de laquelle on s'épanouit. Cet épanouissement se manifeste par des efforts sensibles. C'est ainsi que le plaisir augmente la force impulsive du cœur, excite le système nerveux et détermine ainsi de la chaleur et de la rougeur artérielle. Un besoin plus actif de respiration s'éveille. La tendance à l'action s'exprime dans tous les muscles, dans tous les appareils de la sensation ; aussi le plaisir fait-il sourire, ouvrir les yeux, dilater les narines. Chez beaucoup d'animaux les oreilles se dressent. La voix devient aussi plus rapide et plus aiguë. En même temps, la tendance au mouvement que le plaisir excite, porte à s'agiter sans
ciïort, à courir, à bondir, à agiter ses bras comme tin oiseau ses ailes, lorsqu'il veut s'envoler. Cet tHatque le plaisir amène, cette surexcitation douce delà vie, est la joie.
Quand la joie est très-vive, très-distincte, et cela arrive plus particulièrement dans l'enfance, elle détermine dans les viscères des eflèts semblables à ceux d'un chatouillement agréable et produit ainsi ces éclats de rire accélérés qui sont particuliers à cet âge. Ge phénomène est en général moins apparent dans l'âge adulte.
La douleur naît d'une sensation anqfnale qui éveille le sentiment de la vie, mais sous une forme étrangère et pénible. Aussi l'organisme repousset-il la douleur avec une énergie souvent désespérée. Cette action, considérée de près, a tous les caractères de l'effort. La douleur lutte en effet avec une violence proportionnée à la force du patient. Considérez un homme qui subit quelque grande opération. Il produit tous les mouvements d'une lutte désespérée et pousse des cris affreux et prolongés; ses veines se congestionnent, sa peau se couvre de sueur. Cette tendance aux mouvements de l'effort est si marquée qu'il cherche instinctivement des points d'appui, saisissant la
main des personnes qui l'entourent et la serrant conv oisivement. 11 est bien à remarquer que les personnes de courage se contiennent et ne crient point ; mais leur attitude est alors celle d'une résistance obstinée, elles serrent les mâchoires et les lèvres et cessent absolument de respirer. Aussi les chirurgiens habiles recommandent-ils alors à leurs malades de ne point se retenir et de n'avoir point honte de crier, les cris étant dans ce cas un moyen d'entretenir un reste de respiration.
Il est d'ailleurs aisé de prévoir que des efforts de cette nature épuisent s'ils sont trop souvent répétés. Ils anéantissent les forces par la congestion veineuse qu'ils amènent et tarissent les sources de l'activité nerveuse. Aussi, à ces convulsions succède le plus souvent un sentiment pénible d'épuisement et de faiblesse. Cette fatigue intérieure, cet abandon qui suit l'excès de la douleur, est la tristesse. Aussi les caractères de la tristesse sont-ils généralement ceux d'un affaissement général. La face pâlit, les mouvements du cœur et du thorax se ralentissent, la vue s'affaiblit et devient traînante, la peau se refroidit et se dessèche, le corps se courbe, s'affaisse ; enfin toutes les chairs de la face, entraînées par un mou-
vement passif, semblent abandonnées à la pesanteur, comme l'artiste l'a merveilleusement exprimé dans les têtes penchées des filles de INiobé. Dans ce mouvement, la respiration s' arrêtant, les ailes du nez s'affaissent et le poids des joues entraîne la paupière inférieure, si bien que celle-ci agissant par continuité sur la paupière supérieure, le globe de l'œil est découvert au-dessus de la prunelle, tandis que la pupille est recouverte et à demi voilée. Cet effet est rendu plus sensible par ce mouverr.ent d'élévation de l'œil que détermine dans les défaillances la prédominance des muscles obliques supérieurs. Ces choses sont très-faciles à constater.
GXXIY. — Lorsque la joie ou la douleur sont subites, elles peuvent exciter au point de déterminer un spasme tétanique da cœ-jr, d'où résulte une grande et subite pâleur. La rougeur succède en général à cette pâleur aussitôt que le spasme a cessé. D'autres fois elles produisent l'étonnement et peuvent dans certains cas amener la défaillance et la syncope.
De la Volupté et de l'Angoisse.
CXXY. — La volupté est une sorte de plaisir
chatouillant dont l' effet court dans les viscères et rend insensible aux excitations extérieures. Elle est donc essentiellement caractérisée par un retour vers soi-même. Nous en avons décrit ailleurs les principaux effets.
Il n'est pas besoin de rappeler ici que les mouvements de la volapté peuvent accompagner une action directe, se développer dans un sens symbolique ou métaphorique, et se montrent dans ces différentes circonstances sous la même forme. Cette simple remarque nous épargnera des répétitions et des longueurs.
Languisse résulte d'une douleur qui retentit dans les nerfs viscéraux et trouble plus ou moins le jeu des intestins, des poumons et du cœur. Cet état est toujours accompagné d'une dyspnée intense et d'une extension convulsivedu corps. Il semble qu'alors les mouvements des viscères étant suspendus, l'organisme entier cherche à y suppléer par des mouvements accessoires des muscles périphériques. C'est ainsi qu'en général l'angoisse précède la mort. Dans cet état, un sentiment profond de gêne douloureuse éveille l'idée de l'esclavage. Ainsi, selon le principe que nous avons développé en plusieurs lieux, l'angoisse
pousse les moribonds à se dépouiller de leurs vêtements, bien qu'alors la peau soit le plus souvent glacée. Souvent, presque au moment de mourir, ils veulent se lever et changer délit : que de fois, hélas! n'ai-je pas vu ces choses dont l'idée me saisit douloureusement!
Si l'angoisse est subite, elle se change en épouvante; on essaye de fuir, de s'arracher à soi-même, et cette tendance sans but et sans regard constitue l'égarement. C'est ainsi que dans les grandes douleurs on se précipite, on s'échappe, on court au hasard. Les empoisonnements amènent des effets analogues; au début d'une invasion, un désir immodéré de fuir saisit souvent les pestiférés et les cholériques, et ces effets ne s'observent pas uniquement dans l'espèce humaine, les animaux les présentent souvent à un haut degré.
On peut voir ici jusqu'à quel point ces effets sont opposés à ceux de la volupté. Dans la volupté, les yeux se ferment à demi, les oreilles s'inclinent, le corps est ramené vers lui-même par une sorte d'enveloppement ondulatoire. Dans l'angoisse, au contraire, les yeux s'ouvrent démesurément, les oreilles se dressent et le corps tout entier s'érige. D'ailleurs, l'animal n'a alors la sen-
sation d'aucun otjet extérieur, il regarde dans lés ténèbres et ne voit pas. Dans ce cas, les yeux divergent légèrement et la pupille est alors énormément dilatée. Nous reviendrons tout à l'heure sur ces choses en parlant de l'épouvante.
Du Contentement et de l'Ennui.
CXXYI. — Le contentement est une sorte de joie tranquille, mêlée d'un sentiment de force intérieure et de liberté. Aussi, dans le contentement, le corps, semble grandir ; tous les mouvements se développent avec aisance, la vue se promène sans effort sur les objets extérieurs, et le léger sourire de la bouche entr' ouverte indique la liberté des mouvements respiratoires. On voit alors la face se colorer d'une rougeur légère et les joues gonflées par le sourire élever jusqu'à la prunelle la paupière inférieure. En général, ce mouvement n'est pas sans quelque mélange de volupté. Aussi, dans la plupart des cas, l'homme content se rengorget-il un peu.
V ennui ^sX\m^ tristesse mêlée d'un sentiment plus vif de répulsion et de dégoût. Aussi les mouvements d'effort et de révolte sont-ils plus pro-
nancés dans l'ennui proprement dit que dans la tristesse. De là cette congestion pénible, cette oppression qui amène à chaque instant le besoin de bâiller. 11 est fort à remarquer qu'on s'ennuie plus facilement dans les lieux où l'air n'est pas renouvelé, tandis qu'il se produit difficilement sur les montagnes et sur les bords de la mer, dans tous les lieux enfin où de grandes masses d'air circulent; de là ce besoin de prendre l'air ■qui s'empare de tous ceux que l'ennui a saisis, ■/ennui est donc en soi un commencement de con- ■^estion et d'asphyxie. On conçoit dès lors comment toutes les causes qui peuvent directement ou par sympathie ralentir les mouvements respirateurs, un chant lent et monotone par exemple, sollicitent irrésistiblement à l'ennui, tandis qu'il est le plus souvent vaincu par l'influence d'une -musique d'un rhythme rapide et entraînant.
De la Confiance et dit Doute.
CXXYII. — La confiance naît d'un contentement intérieur mêlé d'un sentiment de liberté indéfinie. L'homme qui marche au grand jour dans une plaine découverte et sur un terrain uni, nous donne directement l'expression de la con-
fiance; la tête haute mais sans roideur, la respiration grande et facile, le regard assn.ré, les narines ouvertes, la bouche souriante, les épaules dégagées, la marche aisée et libre, tels sont les signes les plus habituels de la confiance. Il n'est pas nécessaire de rappeler que ces expressions peuvent avoir un sens tantôt symbolique tantôt métaphorique, et dans tous les cas elles seront les mêmes, sauf les modifications que nous avons indiquées au chapitre des mouvements symboliques.
La vue, l'apparence, l'idée d'un obstacle dans la marche du corps ou de l'esprit produit le doute. Le doute s'arrête à la vue ou à la simple idée de l'obstacle. Parfois il recule devant cet obstacle lorsqu'il apparaît comme chose douée d'une activité mauvaise. Mais le plus souvent le corps est seulement dévié de sa direction première.
L'obstacle étant nuisible en soi, on a directement, symboliquement ou métaphoriquement tendance à se mettre en garde contre lui. Les mains se portent en avant et l'œil se met en défense par certains mouvements du sourcil. Des signes de refus ou même de dégoût se dessinent dans Jes contractions du nez et des lèvres. Toute-
fois, les yeux demeurant ouverts et attentifs, cette circonstance permet de distinguer le doute d'avec le simple refus.
Quand le doute est mêlé de quelque inquiétude on essaye de tourner l'obstacle et les yeux cherchent à droite et à gauche une issue. De là, ces oscillations furtives de la tête et du corps qui se porte tantôt sur la jambe droite, tantôt sur la jambe gauche, mouvements que les mimes populaires emploient avec d'autant plus de succès que leurs grimaces ne sont au fond que des exagérations, plus ou moins heureuses, de signes naturels dont chaque spectateur a en lui le type et l'instinct.
Du Calme et de la Colère.
CXXVIII. — Le calme diffère du co'ntentement et de l'énergie dont nous parlerons tout à l'heure par des caractères qui ne permettent point de les confondre- C'est le repos dans l'actioji. Une certaine lenteur dans les mouvements, la bouche un peu pendante, la paupière supérieure haute, le corps droit, mais sans aucune espèce de roideur, la circulation grande mais lente, la peau plutôt pâle que colorée, tels sont lès signes qui caracté-
lisent en général la physionomie des gens calmes. Ils en ont en général le front uni et peu de rides sur le visage. Leurs muscles sont en général peu apparents; toutefois, le plus souvent, ils ont l'aspect de la force, La faiblesse rend en effet nécessaires des efforts habituels, et ces efforts incompatibles avec un calme réel ne peuvent se concilier avec les signes généraux qui l'expriment.
Si le calme est le repos dans l'action, la colère pourrait être à certains égards définie l'aciion dans l'action, c'est à la fois une révolte et une poursuite furieuse; elle court, se précipite, bondit, lutte avec une rapidité foudroyante, brise et anéantit. De là une tendance invincible à battre, à casser, à déchirer, à mordre, à fouler aux pieds, tendance qui s'épuise sur toutes choses, même sur les innocents, que dis-je, sur des êtres inanimés.
La colère, étant le résultat d'une excitation extrême, accélère en général les mouvements du cœur et fait rougir la face. Mais souvent cette excitation poussée trop loin détermine un spasme du cœur qui cesse un instant de battre. Dans ce cas, la colère fait pâlir. Ainsi la pâleur est le signe d'une colère poussée à ses limites extrêmes.
La colère amène dans certains cas des spasmes
dans les viscères, spasmes d'où résultent tous les symptômes de l'hystérie et de l'angoisse : c'est ainsi qu'elle fait tantôt couler les larmes et tantôt éclater un rire terrible. Souvent l'angoisse est alors poussée si loin, que la colère paraît au premier abord ressembler à l'épouvante ; mais, en y regardant' de plus près, elle s'en distingue aisément, en ce que (comme nous le dirons tout à l'heure) dans l'épouvante le corps se retire en arrière, tandis que dans la colère il se porte le plus souvent en avant. En outre, les pupilles sont toujours énormément dilatées dans l'épouvante, tandis qu'elles sont toujours contractées dans la colère. Cette passion se développe sous une forme essentiellement éruptive. En conséquence elle ne peut, en aucun cas, être contenue sans un effort de la
■ volonté qui intervient avec plus ou moins d'énergie. De là, deux mouvements opposés, l'un qui pousse, l'autre qui retient. Les muscles antagonistes entrant ainsi simultanément en action, un
' tremblement plus ou moins énergique en résulte, et la voix prend plus ou moins la forme du rugissement.
De l'Énergie et de la Mollesse.
CXXIX. — N'écrivant point ici pour îes peintres, je n'insisterai point sur la forme de ces sentiments. Essentiellement, l'^'w^r^j'/e résulte d'un sentiment très-distinct de sa force, et se traduit par des symptômes de tonicité dans les muscles. Ce sentiment peut se développer quelquefois chez des personnes qui n'ont, il est vrai, qu'une force musculaire très-bornée, mais chez lesquelles l'habitude du commandement a fait naître ai'tificiellement un sentiment de puissance. D'ailleurs, l'énergie n'a point le caractère éruptif de la colère. Son attitude est celle de l'action, mais d'une action calme et qui se possède ; d'une action dominante qui n'a pas besoin d'effort pour se produire. Aussi est-elle accompagnée d'une grande liberté, d'une grande aisance de mouvement. Toutefois, la contraction apparente de certains muscles, tels que le sourciller et le masséter, la netteté ferme du mouvement, indiquent la persistance vivace d'una volonté toujours prête à se manifester.
Lorsque l'énergie n'est point éclairée par l'intelligence et qu'elle est unie à un caractère soupçonneux, elle prend la forme de l'entêtement.
On découvre chez l'homme entêté les indices d'un effort perpétuel. Les . yeux sont contractés, la bouche est pincée, la mâchoire habituellement serrée; les épaules sont en même temps élevées et contractées, la tête est enfoncée dans le tliorax, le dos se courbe dans l'attitude de la résistance, et les poings ont, à se fermer, une tendance habituelle. C'est ainsi que l'entêtement, qui est une disposition à la résistance intellectuelle, se traduit par des symptômes de résistance corporelle.
Il y a un caractère opposé à l'énergie et surtout à l'entêtement, caractère toujours prêt à céder. Les signes de celui-ci son1> ceux d'un abandon qui laisse tout aller, tout tomber; ce qu'expriment métaphoriquement certains mouvements des yeux, de la bouche et surtout des mains; mouvements passifs , attitudes pesantes , affaissement partiel du corps , tout dénote une nonchalance habituelle, une paresse de l'âme qui semble à regret intervenir et gouverner son empire.
De la Fierté et de l'Humilité.
CXXX. — La fierté diffère de l'énergie par un sentiment plus élevé de force relative , elle se ré-
ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. 34Cl
siime dans un instinct de domination virtuelle, et s'exprime essentiellement dans la hauteur de l'attitude. Ce sentiment, plus intellectuel que sensuel, influe peu sur les mouvements de la bouche ; mais il rend la circulation plus active et détermine une légère dilatation des narines qui frémissent aisément. L'attitude de l'œil est ferme et calme, seulement un léger mouvement du sourcil et du front trahit cet excès d'énergie intérieure, cette conscience de volonté et de force indomptable qui contracte le sourcil du Jupiter antique.
11 n'est pas hors de propos de rappeler ici ce que nous avons dit plus haut sur l'association qui se forme naturellement dans l'esprit entre l'idée de puissance et celle de grandeur. L'homme fier se sent grand, il se dresse de toute sa hauteur, et ce sentiment de sa hauteur se combinant avec un pressentiment de petitesse relative dans autrui, il regarde de haut en bas. Nous avons vu qu'un mouvement semblable se produit dans ces moments de surexcitation intellectuelle, où la pensée, brisant en quelque sorte ses chaînes, s'élève et plane au-dessus du monde; l'homme inspiré se redresse alors dans l'attitude d'une fierté sublime, et son regard, embrassant l'horizon, semble do-
niinei" d'une incommensurable hauteur la terre qu'il voit à ses pieds.
Ce mouvement, ce vol de la pensée dominant tout dans l'organisme, les métaphores dont le langage est rempli s'expliquent naturellement. On comprend comment l'aigle et l'épervier sont chez les anciens le signe symbolique de la divinité; et ces objets accessoires entraînant la pensée vers ces hauteurs où l'imagination les figure, ils exaltent l'homme le plus froid et le pénètrent d'une joie sublime ou d'une terreur mystérieuse.
A la fierté, opposons VImmilité. Être humble c'est se sentir faible et petit. Ce sentiment de petitesse porte à s'amoindrir. Se sentir faible oblige de se mouvoir avec lenteur. Ainsi l'humilité marche la tête baissée, sa marche est peu assurée, sa parole est douce et lente ; mais cette expression, semblable en ces choses à la tristesse, en diffère par une expression plus tranquille des traits et plus particulièrement de la bouche et des yeux.
De V Orgueil et de la Bassesse.
CXXXI. — U orgueil est la fierté ravalée aux formes de la sottise et du brutal égoïsme. Absorbé dans une amoureuse contemplation de soi-même,
rorgueilleux n'a point dans l'attitude cette liberté noble de l'homme fier. Il ne se redresse pas, il se roidit; il ne se dilate point, il se gonfle. L'œil de l'homme fier plane au loin; l'orgueilleux tient ses paupières baissées par une indifférence générale à tout ce qui n'est pas lui. Il se flaire, se goûte, se savoure lui-même, et, tous ses mouvements se mêlant, il se dresse comme l'homme fier et se rengorge comme le voluptueux. Ce mouvement est si caractéristique qu'on prend habituellement pour symbole de l'orgueil les animaux qui eu offient habituellement l'apparence, tels que les dindons et les paons.
La bassesse^ qui est l'opposé de l'orgueil, est une sorte d'humilité calculée, un volontaire abaissement de soi-même, un esclavage sollicité et dont on prend son parti. Elle n'est point un hommage rendu à des qualités sublimes, c'est, si j'ose le dire ainsi, l'abaissement volontaire d'un homme au-dessous de ce qui est bas. Je me sers de ces métaphores du langage parce qu'elles indiquent par avance les métaphores du geste. L'homme bas exprime en effet la bassesse dans toute son attitude; il rampe, -il s'aplatit, et l'effort qui se traduit alors dans les muscles, montre à
Sô'i DE LA PHYSIONOMIE
quel point la bassesse diffère de l'humilité naturelle.
La crainte produisant, comme nous le verrons tout à l'heure , des effets analogues à ceux de la bassesse, un peintre de caractères dont le but serait de peindre une image de la servilité, devra bien se garder de donner à l'idole quelque qualité sublime ou terrible; c'est ainsi qu'il n'y a point de bassesse devant Dieu. Un petit enfant qui rampe aux pieds d'un maître courroucé, n'exprime point la bassesse et n'excitera point le mépris. Un caricaturiste fort spirituel a bien senti cette vérité; aussi, voulant peindre la bassesse d'un solliciteur, l'a-t-il représenté se courbant devant un homme à tête de paon. Remplacer cette tête de paon par une tête d'aigle ou de lion, eût été manquer absolument le but.
Le peintre fera donc sagement de distinguer par quelque signe ridicule, par une expression de sottise -et de faiblesse, l'être aux pieds duquel se traîne la bassesse. Il le rapetissera; et en grandissant l'homme vil qui l'adore, il fera mieux encore sentir son abaissement.
On ne peut à cei égard trop remarquer l'impression pénible qu'on éprouve en voyant des
valets gigantesques, couverts des insignes d'un général ou d'un grand seigneur, se traîner et ramper pour complaire aux caprices d'un enfant maussade, comme un sauvage devant son fétiche. Ce sentiment n'est-il pas la condamnation éternelle de ces modes honteuses, qui, sans grandir le maître, abaissent davantage le serviteur, qui les avilissent tous les deux par un égal oubli de la dignité humaine? Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister sur ces choses.
De l'Impudence^ de la Timidité et de la Honte.
CXXXII. — L'impudence est une sorte d'orgueil stupide compliqué d'entêtement et de mépris. Des épaules élevées, la tête au vent, la lèvre dédaigneuse, le regard porté çà et là avec fermeté, mais sans attention, tels sont les mouvements habituels de l'impudence. L'impudent a l'œil ouvert et sec, il ne rougit point, ses sourcils sont rapprochés, ce qui donne aux sourcils naturellement peu écartés la physionomie de l'impudence. Tout le monde a dans les souvenirs quelque physionomie de ce genres