‹ De la physionomie et des mouvements d'expressionChapitre 19 sur 32 · Inverecundi signa oculus apertus et splendidus. Palpcbno · texte numérisé non relu

Inverecundi signa oculus apertus et splendidus. Palpcbno

La limidilé^ que nous opposons ici à l'impudence, a avec l'humilité quelques analogies qui sont loin toutefois d'établir leur identité; il y a en effet entre elles cette différence essentielle : l'humilité accepte le sentiment de sa faiblesse relative et n'y trouve aucune douleur; la timidité ne fait que le subir, et il en résulte une sorte d'esclavage pesant et d'embarras pénible qui s'explique métaphoriquement dans toute l'attitude.

L'analyse des formes de la timidité peut être ramenée à des expressions assez simples; toutefois, cette analyse exige une assez grande attention et une certaine méthode.

Nous avons vu plus haut qu'il suffit de se croire faible pour s'affaiblir en effet, de craindre l'impuissance pour être impuissant. Ce sentiment, s'il se mêle à un instinct de fierté, fait souffrir, et, la volonté luttant contre cet affaiblissement involontaire, l'effort qui en résulte ajoute aux phénomènes généraux de la faiblesse les effets de la roideur : ainsi la timidité fait trembler.

Cette roideur n'est pas localisée dans lesmem-

sanguiness et crassoe; et paruni curvus; musculi scapularum sursiim elevati... {Ar'ui. vhysiogn.^ $ 3, p. 392, lig. 29. Ed.Bekker.)

ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. 35o

bres seulement, elle s'étend à tous les muscles respiratoires et particulièrement à ceux du larynx. Aussi, elle éteint la voix en même temps que la faculté d'articulation. La timidité produit donc le l>égayement et détermine l'aphonie.

L'effort étant d'ailleurs suivi de ses effets ordinaires, un certain embarras se produit dans la circulation; la face se congestionne, et le cœur luttant contre un obstacle, ses battements s'accélèrent.

Cet état est donc à la fois un malaise et une douleur qui peut se rapprocher de l'angoisse. Or, dans le cas d'angoisse, un des mouvements les plus naturels est l'aversion qui nous éloigne de la cause de la douleur.

Or, quand cette douleur nous vient surtout par la vue d'une chose présente, on se soustrait en partie à son influence, en baissant les yeux et la tête ou en les détournant ; on diminue la vivacité de l'impression qu'on éprouve, en se tenant éloigné ou en s' éloignant par degrés.

La timidité, sous ce point de vue, diffère tolo cœlo d'avec la bassesse. En effet, la bassesse se traîne aux pieds de son idole et s'en rapproche de plus en plus comme pour rendre son néant plus

visible. La timidité, au contraire, recule et s'éloigne comme pour retrouver dans cet éloignement le sentiment d'une grandeur perdue.

La bassesse se courbe, s'aplatit, ondule et rampe. Dans la timidité, au contraire, le corps tout entier se redresse et la tête seule se penche pour soustraire les yeux à l'influence de l'impression déprimante.

En un mot, la timidité est l'expression d'une fierté que la nécessité domine. C'est le sentiment d'une infériorité relative, contre laquelle se révolte un mouvement d'orgueil.

Ces remarques expliquent comment la plus haute indépendance se lie souvent à la timidité ; comment l'homme le plus fier, le plus grand dans un milieu où s'épanouissent librement son génie et ses aptitudes spéciales, peut être ailleurs d'une excessive timidité; comment un héros indomptable dans les batailles, peut trembler dans un salon ; comment enfin le plus sublime orateur peut se troubler au milieu des futilités d'une conversation spirituelle : je veux dire de tout ce qu'il y a de plus vain dans le monde.

On confond en général dans le langage la timidité et la honte. Toutefois^ ces deux passions dif-

fèrent sous plusieurs points de vue qu'il est utile d'examiner ici :

1° L'homme qu'on surprend dans une position humiliante ou dans la perpétration d'une action coupable éprouve de la honte^ La honte résulte aussi d'un sentiment très-vif d'infériorité relative.

2° Ce sentiment est vif surtout quand on est surpris au grand jour dans une position humiliante.

3" L'homme honteux essaye de se soustraire à la vue de tous. Il se cache, il s'enveloppe. La lumière le blesse; aussi détourne-t-il la tète en même temps qu'il se voile les yeux.

A" L'homme honteux cesse de respirer.; son cœur bat avec violence; il rougit, il tremble, il se couvre de sueur.

5° L'idée seule d'une action honteuse racontée au grand jour peut amener chez les personnes présentes l'embarras de la honte.

6" Penser à une action honteuse, s'y complaire et être en même temps regardé, détermine la honte.

7" Voir commettre une action honteuse et dégradante fait naître naturellement une impression de honte.

Ces derniers faits se rattachent de la manière la plus facile à la théorie du geste telle que M. Ghevreul l'a conçue.

En effet, en vertu des règles établies plus haut, voir exécuter une action, y penser, c'est avoir une tendance réelle à l'exécuter, et cette tendance nous fait malgré nous participer à cette action.

Cette tendance et cette participation seront d'autant plus vives que l'action qu'on imagine, quoique humiliante et condamnée, sera cependant selon la nature, selon certains instincts primitifs réduits au silence par l'éducation. Ces faits sur lesquels je ne puis ici m'étendre, sont hors de doute pour ceux qui savent observer.

Nous avons dit dans quelles circonstances la honte se produit. Expliquons maintenant plus au long les effets directs de la honte :

Être vu ou s'imaginer vu commettant une action dégradante, conduit à la honte.

Or, la lumière extérieure étant la condition nécessaire de l'exercice de la vue, la honte détermine en premier lieu l'aversion de la lumière. Cette aversion morale ou plutôt imaginaire détermine dans les organes visuels toutes les conséquences, toutes les modifications d'un embarras

direct. L'œil ressent véritablement dans ce cas la haine delà lumière. Il est douloureusement ébloui. De là une tendance irrésistible à couvrir ses yeux de ses mains, à détourner la tête, à la courber, à la retirer entre les épaules par un mouvement analogue à celui qui ramène la tête des tortues sous leur carapace.

Or, un jugement habituel nous apprenant que naturellement nous pouvons être vus de ceux que nous voyons, fait que l'homme honteux, pareil à certains oiseaux timides, pense, en voyant, être vu davantage. De là, cette impossibilité de regarder et de fixer les yeux d' autrui dans la honte. Il suit aussi très-naturellement de là que l'homme honteux fait la moue.

Au mouvement qui porte l'homme honteux à se soustraire à l'action de la lumière, succède un autre mouvement qui le porte à fuir, à se cacher, à s'envelopper, à se soustraire à tous les yeux.

Ecce ejicis me hodie à facie terrœ et à fade tua abscondar. [Gen., chap. iv, v. l/i.)

Les peintres connaissent bien ces mouvements. Ils se produisent, chez les petits enfants surtout, avec une extrême évidence. On les voit alors reculer, se détourner tout en cachant leurs yeux de

leurs bras, puis se plonger en quelque sorte entre les bras de leur mère ou de leur nourrice. Or, cette tendance à fuir, à chercher les ténèbres, à se cacher dans quelque profondeur inaccessible, à s'enfoncer sous terre, est en môme temps accompagnée d'un désir d'anéantissement. « Timidiis animus, dit fort énergiquement M. Huschke, rcrccUt ab ertcrnis ùi se l'psum, et lubentissime, si jjossct, correperet usqne ad punctum mathematîcum. j) {Mimice et phyg, frag., § 10.) De là une contraction générale du corps, un retrait caractéristique d'où résulté un amoindrissement général.

Or, en elle-même, la tendance à fuir porte au mouvement^ c'est-à-dire à l'expansion. La tendance à s'amoindrir produit au contraire la constriction et par conséquent l'immobilité. Mouvements opposés, contradiction réelle qui se résout de la manière suivante.

Les viscères, moins directement soumis à l'empire de la volonté, moins extérieurs, subissent l'impression primitive; le mouvement expansif les domine, ils sont agités avec force, les contractions du cœur s'accélèrent et leur aptitude augmente.

Mais en même temps le mouvement de constriction saisit les muscles extérieurs, les muscles expirateurs se contractent avec effort, et ces effets se combinent d'une manière anomale avec ceux qui résultent des mouvements du cœur. De là, une rougeur subite toujours un peu violette; en même temps, le corps se couvre de sueur. Ces phénom.ènes sont surtout apparents dans l'enfance :

« Videte pueras verecundos qidbus factœ minœ faciunt ut, demissîs ocidis, stent ferc quictl et wtiJediatur respiratio. Tune enim statim color ruber effundîtur supra faciem , et mens ita turbatur ut confuse tanlum respondeant , imb lacrymœ exeutiantur oculis.... (Herm. Boerrli. praslect. acad. de morb. nerv. Ed. Yan-Eems. 1761. T. I, p. 145.) »

Cette tendance à deux mouvements opposés produit en même temps dans tout le corps un sentiment de contradiction profonde et d'embarras. Los membres sollicités dans deux directions opposées deviennent roides. L'homme honteux sent s'évanouir toute sa force, toute son énergie, toute son intelligence, et son imagination fuyant en quelque sorte et l'emportant loin de lui-même, il perd toute présence d'esprit.

Dès lors, toute faculté de discuter et de raisonner l'abandonne; ses réponses s'embarrassent et se confondent, ses paroles balbutient et meurent sur ses lèvres, il n'aperçoit plus rien, n'entend plus rien, son regard se trouble, il tombe dans la confusion.

La confusion est donc le suprême degré de la honte. Ce n'est donc pas absolument un pléonasme que de dire avec notre La Fontaine :

Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

lies critiques de J.-J. Rousseau sur ce point me» paraissent plus pédantes que fondées.

Tels sont, d'une manière générale, les effets de la honte, l'un des mouvements les plus difficiles à expliquer (J'une manière complète.

De l'Amour et de la Haine.

GXXXIII. — \^ amour est un mouvement qui nous attire, vers un être moral semblable à nous par certaines qualités harmoniques avec les nôtres^ Ce rapprochement aboutit à une sorte de combinaison ou de composé moral d'autant plus stable que ses éléments ont entre eux une plus grande affinité.

Cette affinité peut aVoir sa raison dans certaines qualités très-différentes.

Les unes, en effet, sont du corps; elles répondent à certains besoins physiques; les autres sont de l'intelligence et répondent aux modes les plus élevés de l'activité humaine.

Or, l'amour revêt des formes très - différentes en tant qu'il psut être excité par le sentiment de qualités diverses.

A. La plus noble source de l'amour, c'est la beauté, ou plutôt, afin de parler d'une manière plus précise, c'est l'attrait du plaisir que l'admiration détermine. L'amour revêt alors les formes de l'admiration et se révèle surtout dans le visage par des mouvements expressifs des yeux.

Nous avons parlé plus haut de l'admiration; l'expression générale de ce mouvement se compose de celle de l'attention et de la joie. L'expression de l'admiration suprême emprunte de plus quelques traits à celle de l'étonnement. Et tandis que le plaisir dilate encore les yeux, les narines et fait sourire l'œil et la lèvre supérieure, un commencement de stupéfaction paralyse la lèvre inférieure qui retombe mollement abandonnée à son propre poids. Le contraste qui résulte de la combinaison de ces

deux mouvements est du plus grand eflet. Un peu niais chez l'adulte, il donne à l'admiration des enfants l'expression d'une simplicité charmante. Notre adorable peintre Prud'hon a rendu ces choses d'une façon merveilleuse dans cette composition pleine de sentiment, où une petite fille, recevant dans sa jupe relevée un nid de petits chiens que lui apporte son frère , laisse éclater sa naïve admiration.

Or, dans l'admiration simple, l'effet principal de l'impression perçue est une excitation intime qui fait en quelque sorte rayonner l'âme hors du corps. Mais dans l'amour admiratif, l'âme est en même temps retenue par le lien d'un plaisir intérieur. De là, deux expressions opposées ou plutôt une expression mixte qui mérite d'être analysée. Dans ce cas, l'œil dirigé vers l'objet aimé se cache à demi sous la paupière comme dans la forme méditative de l'amour. En outre, la paupière supérieure coupe la pupille qui se noie sous l'ombre des cils, et ce mouvement donne aux regards une expression de douce langueur. Souvent alors les impressions chatouillantes qui parcourent les viscères montent vers les yeux et font couler les larmes; de là ces regards humides, ce brillnat

cristallin de l'œil que les anciens considéraient comme le signe certain d'une tendance naturelle à la compassion et à^ l'amour. È'Xsr'pvsç ogoi Y>iaçupol /.al );Su/,oypooi /.al Xi7rapoa[;.a-ro!, xal Ta pivia avwÛav oizçjcuÂ'Joi x.al àcl oa/tououcriv oï aÙTol oÙTOt •/.al (pdoyuvaioti. (Âristot. Physiognom. § 3, p. 808, lig. 33. Ed. Bekker.)

D'ailleurs, cette expression n'est point immobile et son intensité varie. Ainsi tantôt l'expansion de l'admiration y domine, et tantôt c'est la concentration propre à la volupté. Cette dernière forme prédomine surtout chez les femmes, et si elle s'unit à certains mouvements ondulatoires de la tête, elle donne lieu à cette physionomie caressante qui plaît souvent et séduit par la magie propre à ce genre d'expressions.

Quand le mouvement d'admiration domine 'dans l'amour, le nez et la bouche se dilatent comme pour respirer; le visage entier sourit, le corps et les mains se portent en avant; quand l'impression de volupté l'emporte, à ces mouvements se mè-

1. Oculi diluti et inundantes se ipsos, venereum et affectihus ohnoxium significant... neque dico abjectum taie sigiium. {Ex Polemoii. physiogn. e grœc. in lat, versa, par Em. Carol. Montecucollum, p. 31. Blut. 1612.)

lent certains mouvements symboliques de l'appareil buccal semblables à ceux que déterminent les saveurs suaves. L'attitude du corps exprime dans toutes les parties des choses analogues. Les mêmes formes de mouvements se reproduiront, soit que l'amour s'adresse à un objet extérieur, soit qu'il poursuive un objet imaginaire; mais dans ce dernier cas avec toutes les modifications propres à la forme symbolique que nous avons expliquée plus haut.

U. L'amour que l'admiration dirige, né de cette union sublime de l'intelligence et de la vie, laisse à l'homme sa grandeur et ne ravale point sa beauté naturelle. Il n'en est pas de même de cet amour qu'un appétrt' brutal aiguillonne; amour stupide qui se laisse conduire par des émanations odorantes, par des indices matériels. Aussi, reçoitil la forme d'un appétit sordide; des regards ardents, un besoin furieux d'impressions matérielles qui fait alternativement mouvoir les narines, les lèvres et la langue, tous les indices du désir matériel composent la physionomie des satyres. C'est ainsi que Prud'hon, dans cette allégorie où il a peint la Vertu aux prises avec le Vice, a peint avec raison celui-ci sous la forme d'un

homme affamé qui se lèche les lèvres comme à la vue d'un mets savoureux. De même, des mouvements convulsifs de la langue, des appels répétés des lèvres, des frémissements saccadés du corps, des aspirations furieuses cherchées dans des directions alternativement opposées, expriment chez certains ruminants l'invasion de l'amour. Rappelons ici ce besoin de- mordre, de manger, de goûter avec passion, dé s'enivrer d'émanations odorantes qui semble tourmenter ceux dont s'empare la fureur erotique.

Ces mouvements sympathiques qui dominent et éteignent tous les autres dans les formes brutales de l'amour, ne sont pas complètement étrangers aux formes plus élevées sous lesquelles cette passion se développe dans les êtres intelligents. Mais alors, réduits à leurs indices les plus subtils, ils semblent en quelque sorte eflleurer l'objet du désir. Cet état se trahit par des expresssions délicates, légères, voltigeantes; tel, dans sa forme la plus pure, le baiser, qui semble respirer dans son contact léger, l'âme, la vie de l'être aimé.

Toutefois, si pur que soit l'instinct d'un pareil mouvement, sa source n'est point dans l'inLelli»

gence. Le baiser des mystiques n'est plus qu'un signe mort, un contact symbolique, une expression artificielle. Mais le baiser naturel est toujours plus ou moins selon la chair. Aussi se concilic-t-il rarement avec les formes du sublime.

D'ailleurs, il est si difficile de séparer complètement les mouvements de l'intelligence d'avec ceux du corps, que ces mouvements de la chair se mêlant aux plus pures aspirations de fesprit, altèrent chez certains hommes l'expression de la dévotion la plus sincère. Toutefois, ces choses ne sont pas de la piété, elles accompagnent seulement la piété des natures voluptueuses, et ces retentissements des viscères, se mêlant aux chants de l'esprit, en déparent la céleste harmonie. Si ce livre était un livre de critique, en examinant les attitudes préférées des personnes d'église et leur tendance aux expressions voluptueuses, que de choses n'aurais-je pas à reprendre? Ne sait-on pas les raisons cachées qui font, qu'en ceci du moins, la physionomie des prêtres est en général moins digne que celle des guerriers?

V estime est une sorte de .contentement relatif à certaines qualités qu'on apprécie dans une chose extérieure. L'estime n'est pointaccompagnée

de volupté, mais de satisfaction, et se traduit par les expressions de l'attention auxquelles se mêlent certains mouvements de gustation et même de déglutition employés dans un sens métaphorique. On dit fort bien d'un homme qu'on estime qu'il est goûté. C'est là un exemple nouveau de l'homologie des figures du geste avec celles du lan-

Les contraires de l'amour, de l'estime et de l'admiration, sont la haine, le mépris et l'iiorreui'. Le sens dans lequel se développe l'expression de ces passions peut être indiqué en deux mots :

La haine est une colère contenue mêlée à un sentiment prononcé d'aversion. En même temps que la tête se détourne, l'œil ardent, fixé de côté, se fronce et menace. Les dents se découvrent, et imitent symboliquement l'action de déchirer et de mordre. Tous ces mouvements, d'après les règles que nous avons indiquées plus haut, seront plus marqués du côté de l'œil qui regarde l'objet de la haine, et les modifications du visage ne seront point symétriques. Pendant que ces choses se passent, le corps se roidit, les poings se fçrment, la tête se retire entre les épaules, et la voix incline au rugissement.

L'expression du mépris s'éloigne de celle de la colère pour se rapprocher davantage du dégoût. Le mouvement d'aversion fait que la tête se détourne en partie et se rejette en arrière; l'œil, les narines, la bouche, les bras, .les jambes même font mine de rejeter : ces mouvements ne sont point symétriques, un seul œil étant plus particulièrement intéressé dans ce mouvement d'aversion du corps.

C'est ainsi que, dans le mépris, l'œil qui est le plus voisin de l'objet, se contracte, si bien qu'on ne regarde plus qu'avec l'œil opposé défendu par la saillie du nez. En même temps le dégoût s'exprime parle mouvement des narines, par l'expression des lèvres, par certains mouvements expulsifs de la gorge. De là, cette tendance génémle à cracher sur l'objet du mépris, ou plutôt à cracher l'objet lui-même. En un mot, le mépris est la forme métaphorique du dégoût.

h'hovreur morale s'exprime par tous les mouvements de l'horreur physique. Elle se hérisse et vomit. C'est la révolte des viscères contre l'effet de quelque poison. Nous avons plus haut indiqué ces mouvements : il suffit, pour rendre l'horreur morale, de les employer dansun sens métaphorique.

De la Bonlé, clé la Générosité et du Courage.

La bonté est une sorte de disposition à l'amour, disposition sans violence, estime générale plutôt qu'amour, d'où résulte une satisfaction douce et continue. C'est un mouvement doux et calme dont l'expression se rapproche de celle de l'estime, mais dans un degré tel que le repos des traits en est à peine altéré. Aussi, la physionomie de la simple bonté a-t-elle toujours un certain caractère de mollesse. Un sourire permanent des lèvres toujours un peu saillantes comme pour caresser ou goûter, une certaine tendance du corps à s'incliner, à condescendre, une abnégation continuelle de sa hauteur naturelle, tels sont les traits principaux de la bonté, traits qui nous rappellent involontairement le calme et bienveillant visage du malheureux roi Louis XVI.

Je ne dirai que quelques mots de la générosité et du courage. Les premiers indices de la puissance ont nécessairement une forme expansive. La générosité, quoi qu'en ait dit Descartes, n'est point identique avec l'orgueil. C'est plutôt une sorte de fiçrté tempérée par une expression de bienveillance et de confiance joyeuse. Le courage esL à

peine cliiïérent de la générosité. Leurs signes premiers sont ceux de l'expansion et de la puissance vitale. Le corps dressé sans efTort, le regard haut et vaste, les narines larges, les lèvres entr' ouvertes par un léger sourire, l'allure aisée, la marche grande et libre, la respiration vaste et calme, une sorte de tonicité générale, tels sont leurs principaux symptômes. Empreint d'une énergie actuelle plus grande, le courage contracte légèrement les muscles sourciliers et les masséters. Mais cette contraction est d'autant plus faible que le courage est d'un ordre plus élevé. Tel est le courage serein des héros; ce courage sans colère qui sourit au milieu des batailles, et brave joyeusementles tourments.

De la Mc'chancelé^ de l'Avarice et de la Peur.

A ces passions qui honorent l'homme, opposons des sentiments qui le dégradent et disons quelques mots de la méchanceté, de l'avarice et de la peur. La méchanceté est une sorte de haine générale et contenue qui stéréotype sur les traits les stigmates de la fureur et du mépris. Ce mépris indéfini, cette attitude perpétuelle de dégoût et de ré\ulte, enfante à la longue tous les caractères

d'une soulTrance intérieure, et tandis que la bonté épanouit le visage, la méchanceté le contracte et le ride. Ainsi la mimique de la méchanceté est un diminutif de celle de la haine.

La même analogie qui rapproche le courage de la générosité^ rapproche la ])euvdeV avance. Semblables en ceci, du moins, ces deux passions comme la honte rapetissent le corps, l'amoindrissent, rétractent les membres et poussent au silence, aux ténèbres, à la solitude. Le lâche qui fuit, emporte sa vie comme l'avare son trésor. Mais la peur est mêlée d'angoisse, d'une angoisse qui fait pâlir et essouffle, tandis que du milieu de son anéantissement, l'avarice laisse échapper les éclairs d'une volupté sordide. C'est une joie mêlée de peur pareille à celle d'un animal faible qui emporte sa proie. Aussi, l'expression de l'avarice, à cause de sa nature inerte, est-elle une des plus difficiles à saisir. Toutefois Hobbein, dans son Judas, l'a merveilleusement rendue. Une expression générale de souffrance et de frayeur tremblante, un regard furtif, un sourire maigre et misérable, mais toutefois empreint d'une certaine volupté par un mouvement d'attraction qui ramène vers le corps tous les organes de la préhension et

en particulier les lèvres qui se pincent et s'amincissent, tels sont les signes les plus habituels de l'avarice.

Mais la j^cnr mérite d'être plus attentivement considérée. Nous avons expliqué plus haut l'aversion naturelle des êtres animés pour la douleur, aversion qui s'étend à toutes les causes apparentes de douleur et de destruction.

Or, ce mouvement d'aversion peut se manifester en trois manières.

1° On éloigne de soi, on repousse la cause de la douleur, on lutte énergiquement contre elle.

2° On s'éloigne de la cause de la douleur.

3" On s'amoindrit, on se réduit, on se réfugie en soi, on s'enveloppe, on se contracte de toutes parts comme le font si manifestement les hérissons, les tortues, les mollusques et un grand nombre d'anim.auk articulés.

Le premier cas est haine plutôt que peur. La peur est plus particulièrement réalisée dans le second et le troisième.

A. On s'éloigne de la cause de la douleur dans deux circonstances très-difl'érentes, à savoir : on s'éloigne à reculons, les yeux étant fixés sur

l'objet de la peur. Cette manière de se comporter vis-cà-vis l'objet de la peur est particulière aux animaux dont les yeux peuvent regarder en face et qui ont en avant leurs moyens de défense. Elle répond en général à un danger imminent.

Mais le plus souvent, la cause de la douleur est à tergo, et dans ce cas, l'animal, sans retourner la tête, s'élance loin d'elle de toute sa vitesse, préoccupé de l'idée de la mort qu'il sent attachée à ses pas, Excité par l'aiguillon de la peur, il fuit sans retourner la tête. Toutefois, ses yeux ne voient rien devant lui, il se précipite en aveugle, et en effet, son imagination regardant (qu'on me permette cette expression), regai dant en arrière, ses yeux suivent symboliquement ce mouvement; ils divergent, et cette tendance universelle, bien qu'inutile dans la plupart des animaux, détruit chez tous ceux dont les axes optiques sont à peu près parallèles, les conditions de la vision distincte.

C. La constriction et l'amoindrissement du corps, le retrait de toutes les parties sont encore un des effets de la peur. 11 semble que l'animal essaye d'échapper dans tous les sens à la fois au contact de la douleur. Ce mouvement est tout à

fait indépendant de celui par lequel certains animaux hérissent leurs piquants, bien qu'il puisse dans certains cas coïncider avec lui. Il ne répond point essentiellement à un instinct de défense, mais, si j'ose le dire ainsi, à un instinct de fuite centripète. Or, bien que les muscles fléchisseurs aient dans ce mouvement une action prépondérante, on peut dire qu'à certains égards tous les muscles se contractent à la fois, les muscles fléchisseurs déterminant la coarctation générale du corps, mais chaque muscle en particulier* y contribuant dans chaque partie du corps par des pressions exercées sur les tissus interstitiels réductibles.

Cette simultanéité de contraction de tous les muscles dans la peur explique pourquoi cette passion fait trembler. Or, la crainte éveillant comme un avant-goût de la douleur, à ces effets s'ajoutent ceux d'une lutte symbolique, lutte anxieuse qui trouble les mouvements du cœur, entrecoupe la respiration, étefnt les actions organiques et couvre le corps d'une transsudation glacée. Ce froid., ajoutant à la roideur générale, la rend plus intense encore, et aux frémissements profonds des organes s'ajoutent les horripilations qui cou-

rcnt sur le corps comme des Ilots chassés par la tempête.

Dans beaucoup de cas, cette rigidité et cette angoisse sontpoussées si loin qu'au, ternie de cette convulsion les forces de l'animal se résolvent "et s'aQaissent, les sphincters se relâchent et laissent échapper la matière des transsudations intestinales, et la peur livre ainsi à la mort sa victime. Mais le plus souvent ces mouvements se combinent d'une façon très-rem.arquablè avec le mouvement de la fuite; en sorte que, l'expansion se développant dans les organes essentiels d'une progression rapide, ceux qui y concourent moins directement expriment au contraire cette tendance à la constriction et à l'enveloppement que j'ai essayé d'expliquer il n'y a qu'un instant.

Les chiens qu'on menace nous donnent un fort bel exemple de cette harmonie contraire, quand on les voit fuir en ramenant avec effort leur queue entre leurs membres postérieurs, bien qu'ils courent à toute vitesse et qu'une extension complète se développe dans tous les organes essentiels de la progression. De même un homme que la peur saisit, ramène sa tête entre ses épaules et se courbe tout en courant à toutes jambes. Ces

moinemenls peuvent subir un grand nombre de modifications, mais je dois me borner à énoncer ici les faits principaux.

V épouvante .se rapproche à certains égards de la peur. Mais c'est une peur convulsive, à la fois mêlée d'étonnement et d'angoisse. Ainsi l'épouvante paralyse comme l'étonnement et roidit comme l'angoisse. Les principaux symptômes sont ceux d'une roideur tétanique dans le corps et d'une dyspnée mortelle sûr le visage. Tous les muscles peaussiers se rétractent, le système pileux s'érige. Le front se ride transversalement, les sourcils se rapprochent et s'élèvent, l'œil s'ouvre d'une façon démesurée, et le muscle transverse du nez aplatissant les narines, celles-ci ferment tout passage à la respiration qui s'effectue alors parla bouche comme celle des asthmatiques, respiration saccadée, singultueuse, entrecoupée, incomplète à tel point que l'émission de la voix devient tout Èufait impossible.

Mais un des symptômes les plus effrayants de l'épouvante, c'est une dilatation si grande de la pupille que son disque noir semble quelquefois avoir envahi le cercle entier de l'iris. C'est \k son signe pathognomonique, l' œil semble regarder alors

dans des ténèbres profondes. Une pupille contractée ne convient pas à cette passion. M. Steaben, dans sa Czarine, me parait avoir parfaitement saisi ces caractères.

Ce serait peut-être ici le lieu de montrer, comme Descartes, l'utilité de la peur, et comment elle met en jeu les instincts défensifs de l'animal; mais ce serait aborder un sujet presque sans limites. Qui pourrait dire, en effet, toutes les ressources dont la nature a armé ses créatuies contre la mort?

Combats acharnés, fuite rapide, stratagèmes multipliés, quels moyens ne met- elle pas en usage? Celui-ci menace de la corne ou du pied, de la dent ou des ongles, celui-là prépare sourdement ses poisons; d'autres fois il répand des humeursinfectes et sème autour de lui le dégoût et l'horreur. Tel s'enveloppe d'une armure impénétrable, tel autre fait rayonner autour de son corps une forêt de dards. Guerre infinie, lutte acharnée où chacun apporte ses armes, ses stratagèmes et, si j'ose le dire ainsi, son génie particulier; aussi, ne peut-on songer à découvrir ici quelque loi particulière dominant tous. les faits; ici tout est possible, et l'inépuisable fécondité de la nature ne semble point s'être imposée de règles.

Nous avons déjà rappelé les opinions de M. lluschke qui, prenant pour type et pour point de départ les animaux inférieurs, pense que la flexion et la concentration sont choses homologues , et considère* l'expansion comme synonyme d'extension : d'où- il a été amené à supposer que l'extension du corps répond aux alTections agréables ou expansives, tandis que les mouvements de flexion expriment les affections tristes, déprimantes ou douloureuses.

Nous avons vu, en parlant de la volupté, combien cette théorie , prise dans un sens trop général, est erronée. Elle ne le serait pas moins si, regardant avec M. Huschke la flexion et la constriction comme des actions homologues, on essayait d'expliquer, à l'aide d'un mouvement général de flexion, le jeu de tous les organes que les animaux font concourir à leur défense.

Si cette théorie s'applique aisément à certains cas, elle est incompatible avec beaucoup d'autres, comme il est facile de s'en convaincre par une observation immédiate.

La nature a donné à certains anim-aux une armure formée d'écaillés imbriquées; tels sont les gloméris, les cloportes, et, parmi les mammi-

ET DES MOUVEMENTS D'EXPRESSION. S8l

fères, les pangolins et les phatagins. Or, si le mouvement de flexion qui recourbe ces animaux dans la peur était leur seul moyen de protection et de défense, il est évident que ce moyen serait plus nuisible qu'utile, la courbure du corps devant nécessairement amener la divergence des écailles, et mettre à nu de la sorte une multitude d'intervalles vulnérables.

Ainsi, outre le mouvement général de flexion du corps, nous devons admettre à priori un mouvement antagoniste qui abaisse les écailles et les rapproche les unes des autres.

L'animal ne se protège donc pas parce qu'il se fléchit, mais parce qu'en même temps il se fléchit; tous les muscles peaussiers homologues et antagonistes entrent simultanément en contraction sous l'influence de la peur. Ainsi, la loi de polarité et d'antagonisme que M. Huschke préconise , ne se concilie point rigoureusement avec les faits. En un mot, flexion et enveloppement ne sont point synonymes de constriction.

Mais admettons un instant le système de mimique de M. Huschke. Le côté dorsal de l'animal cera nécessairement le côté de l'extension, et le côté ventral celui de la flexion. Or, dans cette hy-

pothèse, comment expliquera-t-6n que la peur qui oblige l'animal de s'envelopper, fasse en même temps contracter tous les peaussiers dorsaux?

Comment expliqueia-t-on ces différences singulières qu'on observe chez les animaux dont les uns couchent leurs poils dans la peur, tandis que d'autres les hérissent? Le porc -épie et le hérisson érigent, il est vrai, leurs piquants dans la peur, mais comment se fait- il que le mécanisme de cette érection diffère au point d'employer des moyens absolument contraires?

Que concluons-nous de ces remarques? C'est qu'il faut simplifier la science par l'observation de la nature et non par des procédés arbitraires. Or, l'observation et la simple raison nous apprennent que le mouvement par lequel nous nous rétractons, nous nous anéantissons dans la peur, est différent du mouvement qui nous porte à la résistance et à la lutte.

La nature, dans ses combinaisons merveilleuses, peut unir ces deux choses, mais elle ne s'est point imposé ces règles étroites que certains hommes ont imaginées, et elle n'a posé à ses créations d'autres limites que celles du possible.

Les mouvements dont nous avons parlé peuvent

se développer chez riiomme dans un sens direct, dans» un sens symbolique et dans un sens métaphorique. C'est ainsi qu'une proposition coupable nous efiraye; l'annonce ou la menace d'un malheur nous épouvante, et cette frayeur, cette épouvante, sont accompagnées de tous les symptômes de roideur^ de frisson, d'angoisse, de tous les mouvements d'aversion ou de défense, qui caractérisent ces passions dans l'ordre des passions directes.

Page 1