‹ De la physionomie et des mouvements d'expressionChapitre 3 sur 32 · Lettres sur les sourds et muets · texte numérisé non relu

Lettres sur les sourds et muets

tion pour elle ; et pour elle encore l'erreur est un mal, un sujet d'impatience, de douleur et même de colère. Elle accepte avec joie le vrai, elle rejette avec horreur l'erreur et le mensonge; or, ces sentiments sont racontés dans un double langage, dans le langage du verbe et dans celui de la forme visible. Une proposition philosophique qui agrée est acceptée, une proposition fausse est rejetée par les yeux qui se ferment ou se détournent , par le nez et les lèvres, qui semblent rejeter des odeurs ou des saveurs mauvaises; par les épaules qui s'agitent comme pour secouer un joug importun ; par les bras qui repoussent ; par le corps tout entier qui se rejette en arrière, se détourne ou s'éloigne comme il s'éloignerait d'un spectacle indigne d'être vu. On écoute de plus près un homme dont la conversation vous intéresse, on se rapproche de lui, et s'il fait simplenient une lecture, on eh vient à placer sa tête à côté de la sienne pour lire en même temps que lui. Engel a merveilleusement développé ce point ; on lui doit une autre remarque non moins fine que juste.

Examinez avec attention un philosophe, un mathématicien, un poëte, qui, tout en se promenant, poursuit dans sa pensée quelque trace lumineuse

et s'élève de degrés en degrés à des vérités, à des conceptions sublimes. Voyez comme son œil est ardemment fixé sous des paupières tantôt joyeusement ouvertes, tantôt à demi abaissées,' comme dans la contemplation imaginaire. Voyez ses narines respirer ou flairer alternativement, ses lèvres goûter avec amour les yérités qu'il découvre. Si le mouvement des idées est rapide, notre promeneur marche plus vite ; s'il devient plus vif encore, la marche s'accélère; mais si tout à coup quelque obstacle, quelque difficulté suspend ce mouvement de la pensée, le corpfs s'arrête pour reprendre sa marche, à l'image de la pensée, aussitôt que l'obstacle a été vaincu ; aussi dites-vous naturellement qu'un raisonnement marche, ou qu'il ne marche pas.

Passons à d'autres mouvements et à des métaphores plus visibles encore, métaphores conïmunes au langage oral et au geste.

On écoute un homme, etquand on l'a compris, on dit très-naturellement : J'entends cela. Dans le cas contraire, tous les mouvements caractéristiques d'une audition pénible se produisent, et l'on affirme qu'on n'entend point. Si une description vous paraît claire, vous dites pareillement : Je

vois cela. Si elle estobcurc, vous dites ne lavoir que diiricilement, et vos yeux offrent alors toutes les attitudes d'une vision inquiète et difficile. Avez -vous l'instinct d'une solution, vous dites très-bien : Je sens cela. Je n'ai pas besoin de rappeler les gestes de ceux qui cherchent pour ainsi dire leur route à l'aveugle, au milieu de raisonnements et de souvenirs confus; leurs yeux se ferment, ils relèvent la tête, et les doigts, étendus et agités d'un mouvement léger, semblent chercher à toucher. C'est ainsi que J.-B. Rousseau fait dire à une vieille incrédule :

Oui , je voudrais connaître.

Toucher au doigt , sentir la vérité.

Toucher au- doigt! Mais ne dites-vous pas tous les jours une vérité tangible, une vérité palpable?

Un mot encore. Si quelque proposition vous charme, vous dites la goûter ; vous la rejetez au contraire des yeux, du nez, de la bouche, des épaules et de la main, si elle vous est importune; mais si elle attente à l'ordre moral, les expressions de la lutte violente sont plus énergiques encore; ce sont alors les expressions du dégoût physique, du vomissement, de la dyspnée mortelle; elles

prennent, dans ce dernier cas, la forme de l'horreur et de l'épouvante. Les jugements que nous portons sur les choses d'art et de style sont accompagnés par des mouvements analogues.

Parmi tous les exemples que je pourrais en donner, je choisirai plus spécialement le suivant, que la plupart d'entre vous connaissent à coup sûr :

On rencontrait souvent autrefois, et l'on trouve encore aujourd'hui quelques-uns de ces lecteurs délicats dont l'espèce était très-commune au commencement de ce siècle. J'en ai vu lire quelquesuns, il me semble les voir encore. Ils se recueillaient doucement, rapprochant autant que possible leur livre de leurs yeux à demi fermés par un léger sourire. Cependant, leurs narines semblaient, par leurs mouvements, à la lecture de certains passages, s'enivrer d'un parfum céleste; mais combien plus éloquents encore étaient les mouvements de leur bouche! Les lèvres, amoureusement souriantes, dégustaient avec délices; de petites fossettes se dessinaient alors sur les joues, exprimant une attention soutenue et charmée : puis, à la suite de ces mouvements, survenait une déglutition satisfaite ; on vovait alors notre lecteur ae

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rengorger légèrement, et la scène se terminait par un soupir qu'accompagnait parfois un petit appel de langue tout à fait significatif; tout cela ne vous dit-il pas que le lecteur charmé, s'enivrait à la fois de la saveur du style, des ingrédients de la phrase, des parfums de l'expression? Or, d'un homme qui lit ainsi, vbus diriez naturellement : C'est un homme de goût; n'est-ce pas une preuve entre mille que les métaphores du geste sont parallèles aux métaphores du langage?

Des expressions du même ordre se produisent dans l'ordre moral et dans l'ordre social ; d'un homme qui plaît dans le monde on dit métaphoriquement qu'il est goûté. La bienveillance n'a pas une autre forme : l'œil doucement dirigé, les narines exécutant de petits mouvements d'olfaction satisfaite, la bouche exprimant par un sourire l'éveil d'une vie plus heureuse ; les lèvres agitées par de petits mouvements de dégustation agréable, les mains toujours prêtes à recevoir, à serrer doucement, à caresser, et, enfin, le baiser, cette caresse des lèvres qui semble attirer symboliquement l'âme de l'être aimé. Toutes ces expressions ne sont-elles ])as simples, intelligibles ? en est-il de plus claires? i>e voit-on pas que, dans cette har-

monie vivante de toute notre matière avec notre esprit, tous les organes racontent, chacun à sa manière , le sentiment dont l'âme est pénétrée ?

La joie, qui se mêle facilement à la bienveillance, est l'expression d'une vie complètement épanouie ; le sang, circulant plus aisément, colore les joues; la respiration, plus active, s'accélère jusqu'à devenir convulsive, éclatante, et prend le nom de rire; mais cette convulsion, loin de nuire aux actions respiratoires, les favorise, et mon spirituel maître, Etienne Pariset, pouvait la définir i une promenade joyeuse à l'intérieur de soi-même. Le corps tout entier s'associe à ces mouvements : un besoin indicible de marcher, de courir, de sauter, de tourner sur soi-même, agite alors les jeunes enfants ; toutes ces expressions disent clairement combien la vie leur est facile et douce, combien ils sont heureux d'en célébrer la fête.

Les expressions de la joie, mêlées à celle de la bienveillance, composent la physionomie de ce contentement aimable des bons cœurs, qui voudraient associer à leur bonheur tout ce qui les entoure.

Parmi les animaux, les clnens seuls sont capa-

bles d'exprimer avec une évidente clarté l'amour et la bienveillance. Ils lèchent en agitant la queue ceux qu'ils aiment*, ils les contemplent de leurs yeux ardemment fixés, ils aboient pour solliciter le regard; ils éveillent par de petits coups de leurs pattes antéi;ieures l'attention de ceux qu'ils aiment : rien n'est plus éloquent.

Les carnassiers de la grande famille des chats ont aussi quelques expressions de bienveillance, mais elles sont douteuses et pour le moins obscures. D'ailleurs , le chat est souverainement égoïste. Le chat caressant ferme les yeux; mais, que dis-je? il ne vous caresse point : la vérité est qu'il se caresse lui-même en ondulant sous la main qui le flatte ; tout indique la supériorité du chien.

L'amour, dont les expressions mériteraient d'être attentivement examinées, a des formes trèsdiverses : dans quelques-unes de ses formes, il s'adresse surtout à des perfections idéales. Dans

i. C'est là une expression analogue au baiser de l'homme; mais le baiser est un mouvement de la bouche considérée com.me organe respiratoire. Le chien lèche ; et cette forme, empruntée à la houche en tant qu'elle est un organe de la vie nutritive, est évidemment inférieure.

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quel] lies autres, il a pour objet quelque satisfaction égoïste.

L'amour qui s'adresse aux choses de l'intelligence, à la beauté idéale, à la perfection céleste, mêle les expressions du désir à celle de l'admiration. Toute l'activité de l'âme se concentre dans les organes supérieurs des sens, et surtout dans les yeux, qui semblent vivre seuls ; les autres organes du visage s'épanouissent dans une sorte de dilatation extatique; les narines sont ouvertes, mais la respiration estparfois suspendue. La bouche ne goûte plus, elle demeure entr' ouverte et comme figée dans l'attitude de l'inspiration; ce mouvement est mêlé de joie, et un indice de sourire est ébauché sur les joues, qui soulèvent et plissent l'angle externe des yeux; parfois, les bras et le cou sont tendus vers l'objet adoré; mais au terme d'une admiration souveraine, l'œil vivant seul, tous les organes sont oubliés; le corps fléchit, les bras retombent ; la nicàchoire inférieure, abandonnée à son propre poids, s'abaisse, et le tronc semble n'être maintenu dans l'extension que par une sorte de contraction involontaire et cataleptique des muscles. L'admiration est alors mêlée aux expressions de l'étonnement; l'attention

excessive conduit h peu près aux mêmes expressions, et, comme Ilaller l'a si bien vu, elle peut également conduire à l'extase.

La seconde forme de l'amour ne produit point l'extase, et modifie surtout la bouche et les narines considérées comme organes d'olfaction et de dégustation avides. Ces mouvements sont surtout ajiparents dans les ruminants, et les anciens en avaient composé la physionomie de leurs satyres.

L'admiration est un mouvement et une passion de l'âme : elle ne peut s'exprimer que dans les organes de l'esprit, je veux dire dans les yeux, et par les mouvements qui concourent à une audition attentive. Née de l'intelligence, elle se manifeste surtout dans la sphère de ces organes privilégiés qui fournissent à la pensée ses aliments immédiats. Les odeurs et les saveurs s' adressant surtout à la partie matérielle de l'homme, c'est dans leurs organes que s'expriment surtout les passions et les appétits d'un ordre inférieur; mais je ne saurais ici m'arrêter plus longtemps sur ce point. J'insisterai seulement sur un fait qui fera suffisamment comprendre ma pensée. On ne dit point : une odeur admirable, une saveur admira-

ble ; mais vous admirez les harmonies musicales, vous admirez les manifestations lumineuses; en un mot, née de l'intelligence, l'admiration ne s'adresse qu'à l'intelligence.

J'ai parlé de l'étonnement. L'étonnement peut être mêlé de joie; je viens d'en signaler les caractères. Il peut être mêlé d'épouvante; dans ce cas, aux attitudes de l'étonnement s'unissent les expressions suivantes. Les sourcils se froncent sur un œil largement ouvert, l'angoisse est exprimée par les coins de la bouche abaissés et rétractés comme dans ces cas de dyspnée où l'air manque à la respiration convulsive. Les pupilles, énormément dilatées, sem.bîent regarder dans des ténèbres épaisses; enfin, les narines s'affaissent au moment de l'inspiration, signe funèbre d'agonie et de mort imminente.

En parlant des expressions de la bienveillance, j'aurais pu dire qu'elle exerce sur les cœurs une attraction irrésistible. Nous pourrions ajouter que ses contraires, le dédain, .le mépris, la haine, repoussent. Tous les mouvements qui accompagnent ces passions affirment la justesse de cette remarque. Eh ! ne voyez-vous pas que dans le mépris les métaphores du geste expriment une répulsion

universelle? Voyez comme les yeux du méprisant se détournent et regardent de haut ! Le nez se plisse sur les côtés, les narines se relèvent comme pour repousser une odeur importune; la bouche rejette, crache, vomit, et dans certains cas se ferme expressément comme pour se mettre en défense ; le corps se détourne, les mains s'opposent à l'objet ou à l'idée méprisés avec une énerf^ie contenue par une sorte de dégoût, tout le corps, en un mot, rejette métaphoriquement ce que l'esprit a rejeté.

La haine est une fureur contenue. Les sourcils se mettent en défense et s'abaissent sur un œil ardent, les narines froncées se dilatent, les dents sont serrées, la respiration profonde est cependant oppressée par un effort caché. La colère est la fureur expansive mordant, brisant, déchirant. Tous les muscles en mouvement font frissonner la peau, la chevelure se hérisse, bientôt l'excitation se propage aux viscères eux - mêmes. La voix elle-même vibre et rugit. Qui de vous ne connaît ces expressions terribles qui annoncent la folie, la destruction et la mort?

Il y a des colères directes, des colères symboliques, des colères de l'esprit, et celles-ci se tra-

duisent par les mouvements qui signalaient les premières.

La tristesse est le contraire de la joie. La joie est l'expression d'une expansion libre de la vie; la tristesse, au contraire, correspond à un sentiment de dépfession générale, d'indifférence, de dégoût et d'affaissement; la face et le corps expriment ce dégoût et cet affaissement; les yeux, presque sans regard, semblent ne sortir qu'à regret de leur atonie; les mouvements respiratoires sont à peine sensibles ; la lèvre inférieure passivement entraînée retombe ; la tête inclinée s'affaisse sur une épaule; et les chairs du visage sont si flasques, que dans cette attitude oblique de la tête, la joue inférieure abandonnée à son poids pend en quelque sorte, tandis que la joue supérieure s'aplatit sur le squelette de la face, et de ce côté paraît singulièrement amaigrie. Je citerai en exemple une de ces tètes antiques que les artistes connaissent sous le nom de fille de jNiobé ; le génie de l'artiste avait deviné cette attitude passive des chairs dont l'expression est surtout frappante dans la période d'anéantissement du désespoir.

Une analyse des expressions de la prière, dans leur évolution successive, ferait mieux sentir en-

core cette valeur métaphorique des mouvemenls du corps vivant; l'homme qui prie éprouve une tristesse qu'accompagne un désir. Il a l'idée de la puissance de celui qu'il implore et en même temps le sentiment de sa faiblesse relative ; instinctivement, pour rendre plus sensibles cette grandeur et cette faiblesse, il se fait plus petit, il se prosterne, il s'anéantit; dans cet état d'abaissement, ses yeux, tournés vers celui qu'il implore, semblent regarder le ciel même. Remarquez, en effet, Messieurs, que nous associons naturellement l'idée de puissance, de courage, de générosité et de noblesse à l'idée de grandeur ; quand nous parlons de belles choses, nous levons métaphoriquement les yeux. Ce qui enferme une perfection souveraine, vous le nommez sublime; or, le sublime est considéré d'en bas, le sublime moral aussi bien que le sublime visible, et les yeux se tournent alors vers le ciel, source par excellence de la lumière physique et symbole éclatant dé la lumière éternelle.

Ce i-egard qui s'élève, c'est l'adoration. Or, 'on peut adorer Dieu debout, comme on peut debout considérer le ciel. Mais on ne peut adorer l!homme qu'en s'abaissant. Voilà pourquoi instinctivement le suppliant, admirez en passant, Messieurs, l'ad-

mirable justesse de cette expression, le suppliant se prosterne; il étend les mains pour recevoir la grâce implorée; bientôt la prière devenant plus ardente, il les joint comme pour la saisir; est-elle refusée aux premières instances, le suppliant, semblable à un homme qui se noie et s'accroche, le mot existe métaphoriquement dans la langue, à quelque branche de salut, crispe avec effort ses mains jointes; il les rapproche de sa poitrine comme un homme qui se soulève à la force des bras, ôt ce mouvement si énergique se passant dans le vide les fait trembler. Ne voyez-vous pas, dans l'excès même de -ce mouvement, la lutte souveraine de l'homme qui défend son dernier espoir? Ajoutez à cela des yeux ardents, la bouche contractée par l'angoisse, la poitrine haletante, et vous concevrez aisénicnt jusqu'à quel degré d'énergie terrible peuvent atteindre ces métaphores visibles.

Si ces derniers efforts sont vains, ce drame de la prière se termine par une quatrième scène, celle du désespoir. Le désespoir qui s'empare de l'âme après une lutte inutile paralyse les mouvements du corps ou du moins ne laisse plus subsister que les mouvements convulsifs de l'agonie ;

dans le premier cas, les bras retombent, le corps s'allaisse, la tête s'incline sur la poitrine, passive comme dans la mort ; dans le second, le corps lutte encore, la poitrine étouffe, les bras semblent déchirer des liens invisibles. Qui de vous dans sa vie n'a vu et compris l'horreur de ces expressions?

Borné par le temps qui m'est accordé, je ne saurais, Messieurs, multiplier ici les exemples de ces métaphores du geste; mais jusqu'ici nous n'avons parlé que des expressions franches; or, pour toucher autant que possible à tous les points principaux, je dois dire quelques mots de certaines expressions mixtes où les contraires sont associés ; ces expressions sont fréquentes et presque toutes ont une signification mauvaise. Parmi ces expressions mixtes je signalerai en premier lieu celle de l'incertitude; état oscillant de l'âme qui hésite entre deux partis opposés ou seulement diOérents l'un de l'autre. Cette hésitation est traduite très-naturellement par des mouvements alternatifs du corps.

Supposez un chien affamé auquel on présente quelque pâtée savoureuse. Il se précipite sur elle; mais elle est trop chaude, elle est bouillante; à peine y a-t-il touché, qu'il recule subitement;

SUR LA PHYSIONOMIE. ôl

mais à mesure qu'il s'éloigne., l'impression et la crainte s'effaçant, le désir se réveille. Le chien s'approche de nouveau, bien qu'avec plus de précautions; mais la pâtée n'est pas encore refroidie. Il recule donc une seconde fois pour se rapprocher encore, le regard toujours fixé sur l'objet désiré; ainsi alternativement poussé par son désir et retenu par la crainte, il oscille entre deux sentiments opposés. Ces mouvements d'incertitude prosbolique traduisent dans un sens métaphorique les incertitudes de l'esprit dans des circonstances toutes morales ; mais ces incertitudes sont surtout propres à certains caractères, rappelant l'apologue philosophique de l'âne de Buridan. mi-parti entre deux prés et se laissant mourir de faim, ne pouvant se décider à brouter l'un plutôt que l'autre. Ils laissent passer cette occasion rapide, occasio prœcepsy qu'il faut savoir, d'une main légère et décidée, saisir aux cheveux.

Rien n'est plus intéressant pour le physionomiste que de considérer un homme qu'un désir sollicite, en même temps qu'il est retenu par quelque raison cachée. Tantôt le désir est plus fort, notre homme se décide ; en un instant son parti est pris, il part. Mais tout à coup les remontrances

de la raison deviennent plus vives; il s'arrête alors et revient sur ses pas. Au bout de quelques moments il ne lient plus en place, un lutin capricieux le tourmente. Était-il couché, il se lève; levé, il se recouche; il se tourne sans cesse de gauche à droite et réciproquement. Tantôt il étend ses jambes, tantôt il les replie. Il ouvre les yeux et, l'instant d'après, les referme pour les ouvrir encore. Il regardait d'un côté en se fixant à un. avis, soudain son avis change et il se retourne du côté opposé : de là une inquiétude générale qui semble retentir dans les nerfs du système cutané. Il se gratte spécialement au-dessus des oreilles, bien qu'il n'y éprouve aucune démangeaison. 11 se ronge les ongles; il piétine, il tourne sur lui-même, ne pouvant ni agir ni trouver le repos. Que de gens, hélas! ont été perdus par cette affreuse folie de l'incertitude!... Mais les expressions en sont, frappantes ; elles intéressent à la fois le physionomiste philosophe et l'acteur comique. La peinture et la sculpture, dont les créations sont immobiles, éprouvent à les rendre des difficultés qui ne sauraient être vaincues que par ces artifices que seul peut inventer le génie. Les expressions mixtes et contradictoires sont

le plus souvent désagréables et parfois repoussantes : telles sont les formes de l'orgueil et de l'envie. Elles n'ont, à coup sûr, rien d'aimable et nuisent à la beauté du visage en troublant l'homogénéité de ses mouvements.

Qu'est-ce que l'orgueil ? Vous m'accorderez, Messieurs, que c'est un extrême contentement de soi-même. L'œil, dédaignant ce qui l'entoure, se cache comme dans un rêve; les narines flairent quelque parfum idéal ; la bouche exécute des mouvements de déglutition satisfaite : aussi est-il connu de vous tous, que les orgueilleux se rengorgent; ils se redressent avec dignité, et parfois leur sourcil contracté légèrement exprime une sorte de menace à l'adresse de ceux qui pourraient méconnaître cette dignité. Ces attitudes sont quelquefois portées au point de rappeler certains oiseaux étalant fièrement leurs grâces, et l'on a pu dire, sans exagération, que les orgueilleux font la roue, remarque que les caricaturistes ont fort habilement exploitée. L'orgueil fait en général sourire la bouche; mais ce sourire, dépourvu d'homogénéité, est légèrement répulsif, les coins des lèvres sont insensiblement abaissés , et tous ces mouvements nous disent clairement qu'au

iTîoment même où se produit cette expression de dégustation satisfaite dont nous avons parlé, un sentiment de dédain des choses extérieures accompagne ce contentement intime ; en un mot, l'orgueilleux se déguste lui-même, mais il goûte peu les autres, et, quand ces mouvements se produisent sur une tête peu intelligente, ils apparaissent comme la forme naturelle d'une suprême sottise.

Quand, au contraire, le visage est intelligent et beau, le tableau peut se modifier en quelques points; le sourire de la bouche est plus apparent que le dédain; si alors l'œil consent à se diriger, à s'arrêter sur autrui, et si en même temps la tête s'incline un peu, ces modifications légères changeront les formes de l'orgueil simple en une expression de condescendance, et cette expression deviendra pour quelques personnes l'indice de la noblesse et de la dignité. Je pourrais retrouver aisément le dessin que j'ai essayé de tracer ici dans une foule de portraits du temps de Louis XIV.

Mais si, au lieu de cette attention, qui exprime un commencement de bienveillance, des mouvements de légèreté sautillante et étourdie se mêlent aux mouvements qui racontent métaphoriquemertt une satisfaction intime de soi-même, il en résul-

tera une expression insupportable à tout homme de bon sens et de goût, celle de fatuité.

Quel que soit le prestige que de semblables expressions puissent exercer sur l'opinion des pauvres d'esprit qui abondent sur la terre, elles ne méritent que le mépris du sage ; quelle que soit l'idée que les modes attachent à ces formes de l'orgueil dans l'opinion du vulgaire, ce fantôme s'évanouira devant une physionomie forte, franche et bienveillante à la fois, exprimant, suivant le principe chrétien, une estime des autres égale à celle qu'on fait de soi-même. Forme visible d'une âme parfaite, cette physionomie est belle, audessus de toutes les autres; car la vraie, l'immortelle beauté sur la terre n'est rien autre chose que la perfection de l'âme rendue sensible par la forme vivante.

J'ai parlé des formes de l'orgueil; mais, parmi les expressions mixtes, il en est de plus tristes encore, telles sont celles de l'envie. L'envie est le désir furieux d'une chose qu'on ne possède pas, désir mêlé de haine, eu égard à celui qui la possède. Haine et désir, y eût-il jamais d'association plus discordante ? Mais, comme cette discorde intime est éloquemment exprimée ! Cet œil ouvert,

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ardemment et symboliquement fixé sur l'idée de chose désirée, mais regardant de côté sous un sourcil contracté, foudroyant, pour ainsi dire, celui qui la possède; ce sourire, ébauché dans les joues, mais que démentent énergiquement ces mâchoires qui se contractent, ces narines et ces lèvres qui répudient; cette respiration agitée, symbole d'une souffrance, parfois horrible, qui dessèche les chairs, jaunit le teint et fait rétracter les mains crispées : tout cela ne raconte-t-il pas clairement ces tendances incompatibles de l'âme, troublant l'être dans ses profondeurs les plus intimes ?

N'admirez- vous pas. Messieurs, cette harmonie qui lie naturellement le bonheur à la vertu et la souffrance aux passions mauvaises ?

Je n'insisterai pas sur les expressions du rlro faux : l'ironie est la gaieté de la haine; la moquerie est celle du mépris.

Signalons encore un autre exemple d'expressions mixtes , et décrivons la physionomie du trompeur.

Le trompeur agit évidemment sous la double influence d'un intérêt et d'un calcul. Il éprouve un sentiment et veut paraître en ressentir un autre

tout contraire. Un sentiment vrai, quel qu'il soit, a des expressions homogènes et franches; tous les mouvements n'expriment alors qu'un même instinct commun et tout spontané. Or, la simulation n'étant point instinctive, exige un certain degré d'attention. Mais l'attention est exclusive dans son objet ; elle peut, à la vérité, modifier les mouvements d'un organe, mais ce que cet organe volontairement modifié indique alors est démenti par des expressions spontanées de tous les autres.

Le trompeur regarde très-rarementenface; son regard est oblique, ou du moins voilé; s'il désire une chose, il feint de s'en éloigner ; mais s'il s'éloigne, en effet, une courbe savamment calculée l'y ramène. On dit fort bien un caractère droit, un caractère tortueux ; et, en effet, les déterminations franches vont droit devant elles; le trompeur, au contraire, comme un renard qui s'approche d'un poulailler, ondule; il cherche à détourner l'attention de sa victime pour agir sans être vu, ni même soupçonné^ il caresse d'une main, et pendant qu'on croit à la caresse, il poignarde de l'autre. Boileau dit avec une noble indépendance ;

J'appelle un chat un chat, et Kollet uu fripon.

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Le langage du trompeur a d'autres allures. Il flatte celui qu'il veut dépouiller ; il parle d'abord le langage que, dans la fable du Renard et du Corbeau, La Fontaine attribue au renard, et quand sa ruse a réussi, il se moque de sa victime. Quand l'homme du peuple est l'objet de sollicitations doucereuses, sous lesquelles il croit trouver quelque intérêt égoïste, il dit très-énergiquement : (( Vous voulez m' entortiller ! » comme s'il devinait le serpent sous ces caresses ; et, en effet, les regards, la voix et le corps du trompeur ont des ondulations félines : il est caressant, son regard vous endort, ses paroles vous flattent; il exerce sur vous cette fascination que l'opinion commune attribue auregard des reptiles. Mais, comédien maître en tout cela, il n'éblouira point un œil clairvoyant. En effet, son attention, je le répète, ne peut commander à la fois à tous les traits du corps et du visage. Ses mouvements sont lents, calculés. 11 vous regarde de côté; de ce côté, la face vous sourit, l'œil à demi fermé. C'est l'œil du côté opposé qui vous regarde, et, de ce côté, la narine soulevée se moque de vous. Parfois, les deux yeux vous considèrent; mais la bouche souriante manque de symétrie; les ailes du nez vous dédai-

gncnt. Tout cela ne vous dil-il pas clairement le mépris du fripon pour l'homme qu'il veut tromper? Expression double de la physionomie : caresse volontaire, calculée, et mépris instinctif et réel, voilà ce que vous appelez du nom de duplicité.

Je ne puis, Messieurs, multiplier ici les exemples. Je dépasserais, avec la limité de votre attention et de mes forces, les bornes d'une conférence. Mais j'en aurai assez dit, si j'ai pu vous faire comprendre que tous ces mouvements de la physionomie, qu'ils soient employés dans un sens direct, symbolique ou métaphorique, expriment de la façon la plus simple et la plus naturelle les sentiments qui naissent des sensations, de l'imagination et de l'intelligence.

Permettez-moi de terminer par quelques remarques nécessaires.

1" En premier lieu , il résulte, de tous les faits que j'ai rappelés, que les sens, l'imagination et la pensée elle-même, si élevée, si abstraite qu'on la suppose, ne peuvent s'exercer sans éveiller un sentiment corrélatif, et que ce sentiment se traduit directement, sympathiquement , symboliquement ou métaphoriquement, dans toutes les sphères des organes extérieurs, qui le racontent

6fl CONFERENCE

tous, suivant leur mode d'action propre, comme si chacun d'eux avait été directement affecté.

2" Cette proposition est incontestable; mais sa réciproque n'est pas moins vraie. En effet, les mouvements et les attitudes du corps, lors même qu'ils résulteraient de certaines causes fortuites, éveillent des sentiments corrélatifs, et, par leur ntermédiaire , influent sur les mouvements de l'imagination et sur les tendances de l'âme ellemême. Je ne m'arrêterai point à démontrer cette vérité, que l'étude des phénomènes du sommeil et du somnambulisme a depuis longtemps mise hors de doute ; mais j'en déduirai une conséquence utile : si de nos attitudes naissent des instincts, on comprendra combien la physiologie ^Ile-même justifie l'importance que, chez les gens honnêtes, on attache aux bonnes manières ; les bonnes manières sont les formes de la vertu, et celui qui, dès l'enfance, a contracté l'accent du bien, ne parlera jamais facilement le langage du mal.

3° De ce que nous venons d'indiquer, il résulte clairement que ces formes sont actives sur l'être qu'elles manifestent. Ajoutons qu'elles sont actives hors de lui. La vue de la joie inspire l'idée de la joie, et cette idée, s'emparant de l'âme, rend

joyeux ; la vue des expressions de la douleur impose une souffrance; elle opprime le cœur, qu'elle fait palpiter. Fait-on devant vous quelque effort prolongé, eomme ceux que la toux détermine, vous vous associez sympathiquement à cet effort. Les philosophes et les physiologistes ont, à l'envi les uns des autres, apporté des preuves merveilleuses de ces sympathies. Malebranche raconte qu'une jeune servante, assistant un^ chirurgien qui pratiquait une saignée au pied de son maître, ressentit au moment où la lancette piquait la peau une douleur si aiguë à son propre pied, qu'elle ne l'eût pas été davantage si on eût opéré sur ellemême. J'ai, moi-même, été témoin d'un cas pareil. Un jeune élève en droit, assistant pour la première fois de sa vie à une opération légère (le chirurgien excisait une petite tumeur à l'oreille d'un malade), ressentit au même instant une douleur si vive à l'oreille, qu'il y porta involontairement la main en poussant un cri. Ajoutez que l'injustice que subit un autre homme vous révolte; et remarquez la perfection des langues : ces sentiments, ces douleurs communiquées, je dirais presque contagieuses, s'appellent sympathie, compassion, souffrance avec, ou misère du cœur, rrii-

séricorde ! Et, en effet, ces expressions de la douleur mordent le cœur; elles troublent les viscères, et c'est avec raison que, pour exprimer l'insensibilité morale d'un homme, on dit de lui qu'il n'a pas de cœur, qu'il n'a pas d'entrailles. Cette compassion, cette charité s'adresse à tout ce qui souffre; elle s'éveille partout où la douleur crie; elle se manifeste par le succès toujours croissant de ces sociétés protectrices qui, à l'honneur de la civilisation, font une guerre sainte à tous les artisans de la douleur.

Grâce à ces expressions, grâce à ces sympathies divines, le sentiment de l'humanité s'éveille et protège le monde. L'animal n'est ému que par les choses présentes; mais l'intelligence n'a pas de limites, et les sympathies de l'homme embrassent l'univers; et voilà comment, du nord au midi, de l'orient au couchant, du commencement à la fin de l'histoire, la force qui opprime, la force brutale est maudite, quand elle ne s'est pas faite la servante de l'éternelle justice.

Messieurs ,

En terminant cette conférence, trop longue sans doute, je devrais m' excuser d'avoir tenu si longtemps votre attention captive ; mais votre bienveillance m'a encouragé. Grâce à elle, en vous quittant, je pourrai peut-être, sans trop de présomption, emporter et caresser l'idée que les propositions qui vous ont été soumises ont été goûtées par votre intelligence.

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