‹ De la place de l'homme dans la nature (volume 3)Chapitre 13 sur 31 · HYPOTHÈSE DE L'ESPÈCE. 2P · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSE DE L'ESPÈCE. 2P

Ironquée. C'esl Cuvier qui semble lui avoir donné son plus haut degré de concision quandiladil : «L'espèce est constituée par la réunion des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent' entre eux (1). »

De ces deux éléments, ressemblance et filiation, M. Gaussin , dans un excellent mémoire, lu récemment à la Société d'anthropologie, a déduit, ce qui me paraît être une conséquence plutôt qu'un troisième élément de la question, à savoir : la séparation des espèces en groupes bien distincts, sans intermédiaires, laissant entre eux de véritables lacunes organiques (2).

(1) Régne animal^ I. Dans sa jeunesse, Cuvier était beaucoup moins spécifidste qu*il ne Test devenu depuis. On lit dans une lettre adressée à son ami Pfarf et datée du 23 août 1790 : « Pourquoi donc trouves tu Uunter si absurde de regarder le loup, le chien et le chacal comme de simples variélés? Peut-être n^as-tu pas encore une idée bien nette de Tespèce (ce qui manque à la plupart des naturalistes). Voici ce que je pense à cet égard: les classes, les ordres, le^ genres sont de simples abstractions de Thomme, et rien de pareil n'existe dans la nature. » Plus loin, il soutient qu'il n'y :i qu'un seul caractère certain et même infaillible pour reconnaître une espèce, c'est Taccouplement. (Lettres de G. Cuvier kC. M. Pfaff, trad. Louis Marchand, 1858, p. 178.)

(2) Bulletins de la Société d anthropologie, 1866, p. 413.

M. A. Sanson, dans son savant ouvrage sur V Économie du bétail, a développé sur la race et l'espèce des propositions qu'il a présentées à la Société d'anthropologie, et qui ont été combattues par MM. Gaussin, deMortillet et Lagneao. M. À. Sanson n'admet, des deux caractères de l'espèce, que celui de la reproduction indéfinie dans le temps (Bulletins cités, 1865, p. 96 et seq.). Pour lui, l'espèce est une abstraction dont les éléments réels sont les races, lesquels sont des variétés constantes, et leur constance se tire de deux caractères : les os du crâne et de la face. Il n'y a donc en réalité que des races dans la nature, et toutes relies qui sont fécondes entre elles fop-

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Citons encore, pour montrer le point où s'étendent

les concessions extrêmes des partisans de la variabilité

'.^- ,i limitée, la définition donnée par M. de Quatrefages :

« I/espèce est Fensemble des individus pltis ou moins

ïiu'iU des espèces; en sorte que, selon notre excellent collègue, il n'y a qu'un seul critérium à la race et à Tespèce, à savoir, la fécondité continue. Â cela M. Gaussin ajustement répondu « qu*il y a impossibilité de déterminer jusqu'où s'étend la fécondité des produits, non -seulement pour tous les fossiles, mais encore [tour presque toutes les espèces actuelles : insectes, poissons, reptiles, oiseaux ou mammifères sauvages. » Il faut donc le répéter, une définition qui s'appuie sur un caractère non vérifiable doit être rejetée. Combien de générations, demandera-t-on en eflet, pour déclarer que les hybrides sont (éconds? el it quel moment pourra-t-on reconnaître qu'ils ne le sont pas? M, A. Sanson rei)0usse comme caractéristique de l'espèce la notion de ressemblance, en sorte que deux individus qui seraient semblables et stériles entre eux sont d'espèce différente, tandis que deux individus dissemblables, mais féconds, seraient de même espèce; on peut se faire une idée de la confusion qu une telle donnée pourrait produire dans les classifications si Texpérimentaiion physiologique qui, pour les questions de reproduction, date d'hier, parvenait à trouver les conditions de Thybridité, et tout fait espérer qu'elle y parviendra. M. À. Sanson a donc fait reposer ses conceptions sur des hypothèses qui, beaucoup moins que celle de la transformation des espèces, se prêtent k "la vérificatioa. D'ailleurs, pour ce qui est des modifications organiques, M. de Mortillet a fait remarquer que nous sommes à la du« rée des époques géologiques ce que l'éphémère est à notre existence, el que, si l'éphémère raisonnait, il se dirait assuiément : « De mémoire d'éphémère, en remontant aux plus anciennes traditions, on a toujours vu les mêmes hommes imberbes, les mêmes hommes barbus et vigoureux, les mêmes hommes décrépits et à cheveux blancs ; donc les caractères sont constants et invariables chez les mêmes individus. » M. Sanson, il est vrai, se retranche derrière les faits; il prétend que Ton n'a jamais vu depuis les temps historiques donner naissance à un autre type, « même partiellement et si peu que ce fût. » À cela on peut rc])ondre par des faits, et nous en donnerons plus loin, et par un argument dont M. Sanson appréciera la portée : si les types organiques actuels ne dérivent pas des types anciens, d'où dérivent-ils? Ils ont donc été créés de toute pièce à rétat adulte? J'entends M. Sanson se récrier et dire qu'il ne s'occupe pas des questions d'origine. Soit. D'autres s'en uctupcronl.

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semblables entre eux qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire prîmilive unique par une succession ininterrompue de familles (1). » Enfin, d'après l'admirable Dictionnaire de MM. Lillré et Robin, l'espèce biologique doit être entenduiB dans le sens suivant, qui est déjà plus large que le précédent : « Collection d'individus descendant d'êtres vivants ou ayant vécu^ qui se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent à tous les autres, et susceptibles de se reproduire d'une nuinière continue entre eux ou isolément, suivant que les sexes sont réunis ou séparés, ou n'existent pas (2). »

Allons plus loin, agrandissons encore la notion de l'espèce et de Buffonà Etienne Geoffroy, à Lamarck et à Darwin^ il n'y a plus que des nuances. Buffon fait intervenir la notion de lenips, il dit que l'espèce ne peut être saisie par l'homme que a dans l'instant de son siècle; » Etienne Geoffroy introduit la variabilité par l'action des milieux; Lamarck voukit la modification organique par la fonction, et Dai^in établit la création de l'espèce, toujours transitoire, par la reproduction séleolivede la variété. Dès lors, il n'y a plus que des individus, et nous pouvons reconnaître, avec M, Georges Pouchet dans son excellent £55ai sur la pluralité des ra(m humaines que « l'espèce est une collection ou suite d'individus caractérisés par un

(1) Vnilé de Vespèce humaine, 1861, p. 54.

(2) LHtré et Robiii) IHctionnaire de médecine, là* édition. Taris» 186&.

ensemble de Irails dislinctifs dont la transmission s'accomplit naUirellemenl, régulièrement et indéfiniment, dans un ordre donné de choses (1). »

On voit par ces exemples combien une même expression peut entraîner de significations distinctes, et combien, dans une discussion qui ne serait pas extrêmement rigoureuse, on peut aisément glisser sur le phis ou moim de ressemblance des individus et sur le degré de fécondité qu'ils peuvent offrir. 11 faut donc être rigoureux ou renoncer à résoudre cette question des espèces qui domine toute la biologie; et si l'on peut montrer d'une part que les deux caractères de filiation continue et de ressemblance au maximum n'ont rien de constant, d'une autre part, qu'entre les groupes spécifiques il n'y a point d'abîme, ainsi qu'on le dit souvent, et que chaque jour tend à combler, par la découverte de documents paléontologiques, les différences réelles qui séparent les espèces contemporaines, on conviendra que dans son sens classique l'entité espèce, longtemps Utile pour la description et la classification des corps organisés, est devenue dangereuse au progrès du savoir humain. Le premier effort des hommes livrés à la culture de la science doit être, en ce cas, de briser cette barrière qui limite, plus que ne semble le comporter une question d'histoire naturelle, le développement mental de la société humaine.

(i) De la pluralité des races humaines, p. 169.

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Si, eii elï'el, Ton peut démontrer que les espèces sont permanentes, et qu'aussi loin que nous remontions dans le cours des âges, les mêmes formes organiques se retrouvent identiques ; qu'aucune des conditions de milieu, de croisement, de destruction cl de naissance n'ont pu, ne peuvent et vraisemblablement ne pourront donner lieu à des êtres nouveaux, sans ancêtres identiques dans le passé, toute autre thèse est superflue, et du même coup toute explication naturelle est condamnée. Si, d'un autre côté, l'on peut établir que, même dans les temps très-rapprochés, le tableau de la vie à la surface de la terre a offert d'incessantes variations; que les règnes organiques n'ont pas toujours coexisté, que les formes des êtres vivants se sont çà et là modifiées, que certaines espèces ont complètement disparu etqvie chaque jour semble marquer la fin de quelqu'une d'entre elles; que des formes nouvelles ont apparu dans le passé et jusque dans les temps historiques ; que les barrières in franchissables ont été franchies, que la fécondité éternelle des espèces a trouvé des millions de fois des limites et que la fécondité bornée a pu donner naissance à des espèces fécondes elles-mêmes, jusque-là inconnues..., on reconnaîtra que cette notion est purement subjective et transitoire, qu'il n'y a dans la réalité que des individus, et que la science n'en est plus au temps oii Cabanis pouvait dire justement : « Le genre humain n'a pu se procurer aucun renseignement exact louchant l'époque

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primitive de son existence ; il ne lui est pas plus donne d'avoir des notions précises relativement auxcirconslances de sa formation qu'à chaque individu en particulier de conserver le souvenir de celles de sa propre naissance, et il a bien fallu invoquer le secours d'une lumière surnaturelle pour persuader aux hommes ce que l'on devait croire à cet égard (1). »

Or, les points que je viens d'indiquer sont aussi positifs que l'un quelconque des faits d'histoire naturelle : il est certain qu'il s'est produit à la surface de la terre une succession d'êtres organisés différents les uns des autres, non-seulement dans le même temps, mais dans la suite des lemps ; en sorte que peu à peu le monde organique a oft'ert une série multiple d'êtres organisés selon l'ordre d'une complication croissante. Il n'est pas moins certain qu'un nombre énorme de ces types ont disparu : leur permanence est donc une fiction j et leur reproduction indéfinie dans le même type, ou, selon l'expression de M. Flourens, leur éternité, une erreur.

Examinons ces deux points : M. Broca, dans ses célèbres Recliei'ches sur Vhyhridité^ a pris les chiens domestiques pour base de ses arguments : « Malgré la diversité excessive de leur taille, de leur pelage, de leurs formes, de leurs instincts, dit-il, tous peuvent se croiser et se mélanger indéfiniment. On admet donc

(i) Gahanis, Rapp. du phys. et du moral, dixième Mémoii'e, § 2« 8* édi* lion par L. Peisse. Faris, 1844, p. 477.

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