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1 rreolière Terlèbre ferricale.
% Seplième Terlèbre cerricale.
3 Première Terlèbre demie.
4, Douzième Terlèbre dorsale.
5 Première Terlèbre lombaire.
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.^ UJh^a^^-
-g Sacrum.
7Coerji.
Fk; 18. — Coupe laciliniie et anlcui-poslcricure du crâne cl du rachis clicz riiomme. — A, Horizon.— B, Ligne représenlnnl l'inclinaison du bassin par rapport à l'Iiorizon. (Beausis et Bouchard, Nouveaux élémenls d'anatomic dcscrlplive^ fig. '^-^
Chez rhomme, la colonne vertébrale, considérée dans son ensemble, offre une élégante courbure sigmoïde (voyez lig. 18) ; elle est convexe en avant, à la région du cou (1 , 2) ; concave dans le dos (3, 4), convexe dans les lombes (5, 6), et elle redevient concave dans la région sacrée (6, 7); cette forme est due en partie à la disposition des surfaces articulaires, des vertèbres ; mais elle est surtout déterminée par la tension élastique de bandes fibreuses ou ligaments qui unissent les vertèbres entre elles ; le résultat d'une telle structure est de donner beaucoup d'élasticité à toute la charpente vertébrale et de diminuer la violence des chocs qui pourraient être communiqués à la moelle épinière et de la moelle au cerveau, par le fait de la locomotion dans la position verticale.
Constatons encore que pour l'ordinaire l'homme compte sept vertèbres au cou ; elles sont appelées cervicales, A celles-ci succèdent douze vertèbres dites dorsales^ qui donnent insertion aux côtes et forment la portion supérieure du dos, d'où elles tirent leur nom ; cinq vertèbres appelées lombaires se trouvent à la région de ce même tronc ; elles ne portent point de côtes distinctes ou libres ; l'o* saorum^ qui vient ensuite (fig. 19), est constitué par cinq vertèbres réunies ; cet os est antérieurement concave, solidement enchâssé entre les os de la ha'che et forme la paroi postérieure de l'excavation pelvienne ; enfin trois ou quatre petits os plus ou moins mobiles, et si petits qu'ils sont insignifiants, constituent le coccyx ou queue rudimentaire (C',E,F).
Chez le gorille, la colonne dorsale est pareillement divisée en vertèbres cervicales, dorsales, lombaires, sacrées et coccygiennes , et le nombre total des vertèbres cervicales et dorsales réunies est le même que chez l'homme ; mais le développement d'une paire de côtes à la première vertèbre lombaire, qui est rare chez l'homme, est la règle chez le
BUILEY. 13
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K.VPPOUTS ANAT0MlQl3Eî>
Fie. li). — Sacrum et Coccyx. — A, face antérieure : 1, base dià sacrum; 2, apophyses articulaires supérieures ; 5, surfaces, triangulaires latérales de la base ; 4, lignes ou traces de soudure des vertèbres sacrées; 5, trous sacrés antérieurs; 6, sommet du sacrum; 7, faces latérales; 8, cornes du coccyx; 9, base du coccyx. — B, face postérieure : 1, ouverture supérieure du caijal sacré; 2, apophyses articulaires supérieures ; 5, trous sacrés postérieurs ; 4, tubercules internes ; 5, tubercules externes des trous sacrés ; 6, crête sacrée ; 7, cornes du
• sacrum; 8, facette auriculaire; 9, rugosités pour des insertions ligamenteuses; 10, cornes du coccyx. — Insertions musculaires : A, muscle iliaque; B, muscle pyramidal ; C, G', muscle coccygien ; D, muscles spinaux postérieui^s ; E, releveur; F, F', grand fessier; G, sphincter. (Beadnis et Bouchard, Nouveaux éléments d'atuUomie descriptive^ p. 58.)
gorille ; il suit de là que comme les vertèbres lombaires ne se distinguent des dorsales que par la présence ou par l'absence de côtes libres, les dix-sept vertèbres doi'so-lombaires du gorille sont composées de treize dorsales et de quatre lombaires, tandis que chez l'homme on compte douze dorsales et cinq lombaires.
Toutefois, non-seulement l'homme possède exceptionnellement treize paires de côtes (1), mais le gorille en compte quelquefois quatorze paires, tandis que le squelette d'un orang-outang qui est au Musée du collège royal des chirurgiens de Londres, a douze vertèbres dorsales et cinq lombaires comme l'homme. Cuvier note le même nombre chez un hylobates. D'un autre côté, parmi les singes inférieurs, plusieurs possèdent douze vertèbres dorsales et six ou sepl lombaires ; le douroucouli compte quatorze dorsales el huii lombaires ; et un lémurien {stenops tardigi'adus) a quinze vertèbres dorsales et neuf vertèbres lombaires.
La colonne vertébraledu gorille, dans son ensemble, diffère de celle de Thomme par le caractère moins marqué de seî? courbures (2), notamment par la moindre convexité de la région lombaire ; les courbures existent néanmoins et sonl tout à fait évidentes chez les jeunes squelettes de gorille cl
(1) « Plus d'une fois, dit Camper, j'ai rencontré plus de six vertèbres lumbaires chez Thomme; une fois j'ai rencontré treize côtes et quatre vertèljresi lombaires. » Fallope a fait la même découverte, et Eustache a trouve uiiu fois onze vertèbres dorsales et six lombaires (P. Camper, Œuvres, t. 1, p. 42). Ainsi que Tyson le rapporte, son « pygmée » avait treize paires de côtes et cinq vertèbres lombaires. La question des courbures du racbls chez les singes demande des études plus complètes.
(2) « Les trois courbures de la colonne vertébrale, dit M. Pruner-bey, ne sont jamais aussi prononcées chez le nègre que chez le Touranien et chez l'Aryen. » (Mém. sur les nègres.) L'anatomie comparée des courbures du rachis est une question presque entièrement neuve qui mériterait une étude spéciale. M. Duchenne (de Boulogne), dans son savant ouvrage (Physiologie des mouvements, Paris, 1867, p. 728), a tout récenoment étudié la courbure lombo-sacrée qu'il a trouvée chez quelques sujets tellement prononcée, qu'il lu désigne sous le nom d'ensellure (voyez fig. 16; 5 et 6). Il rappelle à cette occasion la cambrure des Ândalouses, des Péruviennes, des femmes de Boulognesur-Mer et des Hottentotes. M. G. Lagneau, reprenant cette question, a fait de cette eosellure un caractère ethnique; mais MM. Martin de Moussy et Guerlain voient là le résultat de certains exercices; MM. Giraldès et U. Trélat font intervenir la pathologie et supposent que certains cas d'incurvation lombo-sacrée pourraient être dus au rachitisme (voyez Bull . de la Soc. (Tantkr, , 1866, p. 633, et 1867, p. 105). (Trad.)
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de chimpanzé, qui ont été préparés en conservant les ligaments. D'un autre côté, les jeunes orangs, pareillement conservés, offrent une colonne vertébrale ou toute droite ou même concave par sa face antérieure dans toute la région lombaire.
En sorte que si nous prenons les caractères que nous venons d'exposer ou tels autres inférieurs, par exemple ceux qui sont tirés de la longueur proportionnelle des épines des vertèbres cervicales, il n'y a aucun doute possible quant à la différence notable qui se révèle entre l'homme et le gorille ; mais semblablement aucun doute ne peut exister que des différences tout aussi notables puissent être conslalées entre Je gorille et les singea inférieurs.
Le pelvis ou ceinture osseuse des hanches est une partie très-importante de l'organisation del'homme; les os coxaux, développés en hanches osseuses, donnent soutien aux viscères dans la position verticale habituelle, et leur superficie est suffisante pour l'insertion des grands muscles qui lui permettent de prendre et de conserver cette attitude ; sous ces rapports, le pelvis du gorille diffère considérablement de celui de Thomme (fig. 20), mais sans descendre plus bas que le gibbon ; voyez combien, sous ce même rapport, il diffère plus du gorille que celui-ci ne diffère de l'homme. Remarquez les os coxaux plats et étroits, cette ouverture rétrécie et allongée, et les éminences ischiatiques grossières, incurvées extérieurement, sur lesquelles le gibbon repose habituellement et qui sont revêtues par ce que Ton a appelle callosités^ couches épaisses de peau tout aussi absentes chez le gorille que chez le chimpanzé el l'orang que chez l'homme (1).
(i) Signalons ici les travaux de M. JouUn sur le bassin des race:j humaine^ et des nmminifèrcs (Àrch, gén. de méd.^ jaoT. et juiU. 18G4)» el le uiéuioirc très-coinptel du M. Pruner-bey (Du bassin dans les races humaines t in Bull.
Chez les singes inférieurs, et chez les Lémuriens, la
Pi6. 20. — Vues antérieures et latérales du bassin de Mioinme (A), du gorille (B) et du gibbon (G), réduites d'après des dessins Taits sur nature, de la même grandeur absolue, par M. VVaterhouse Hawkins.
de la Soc, éCanthr.j 4864, p. 902). Voyez aussi, sur le bassin à un Hottentot, comparé à deux Européeng, à un chimpanzé et à un gorille, J. Wyman, On the Skeleton of a HoUentot (Anthropological Beview, oifoher ISfiS). (Trmi.)
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198 RAPPORTS ANÂTOMIQUES
différence devient plus frappante encore, et le bassin acquiert dans son ensemble les caractères de celui des quadrupèdes.
Revenons maintenant à un organe plus noble et plus caractéristique, celui par lequel l'ossature humaine semble être et est en effet si fortement distincte de toutes les autres — je veux dire le crâne. Les différences qui existent entre le crâne d'un gorille et. celui d'un homme sont en réalité considérables (fig. 25). Chez le premier, lafacelar-
Fiç. '2i, —Crâne européen (Prichard). Fie. 22. — Crâne de nègre (Prichard).
F,c. 25, — Chimpanzé (Prichard). Fie. 24. — Orang (Prichard).
gement constituée par des os maxillaires massifs, domine la pailion du crAne qui contient le cerveau ou crâne propre-
ment dit. Chez le second, les proportions sont inverses : chez l'homme, le trou occipital, à travers lequel passe le volumineux cordon nerveux qui unit le cerveau aux nerfs périphériques — et qui est appelé moelle épinière — est situé derrière le centre de la base du crâne qui se trouve ainsi en parfait équilibre dans la position verticale ; chez le gorille, il est situé au tiers du postérieur de cette base (1); chez l'homme, la surface du crâne est relntivement lisse, et les arcades sourcilières ne s'avancent généralement que fort peu, tandis que, chez le gorille, d'énormes crêtes se développent sur le crâne, et que les arcades sourcilières surplombent en bourrelets les cavité orl)itaires à la manière des verandahs.
Cependant quelques coupes pratiquées sur le crâne du gorille montrent que la plupart de ces imperfections apparentes ne dépendent pas tant de l'insuffisance de la boîte cérébrale que d'un développement excessif de certaines parties de la face. La cavité crânienne n'est pas d'une
(1) Gratiolet, dans une de ses dernières communications h la Société d*anthropologie, a dit que, chez Thomme, le plancher supérieur de l'orbite est entièrement recouvert par le cerveau; chez le chimpanzé, le tiers supérieur de Torbite est seul recouvert, et, chez le gorille, cette disposition se prononce encore plus. On arrive, ajoule-l-il, à démontrer ce fait par une expérience très-simple : en enfonçant une lige métallique, chez le cranc humain, au-dessus de Tarcade sourcilière, elle pénètre dans la cavité crânienne ; chez le chimpanzé, on y arrive encore en donnant k la tige une direction un peu plus oblique; mais, chez le gorille, ce n'est plus dans Tintérieur du crâne que la tige vient faire saillie, mais dans la cavité orbîtaire (Bull, de la Soc. d'anthr.f 1864, p. 634). C. Vogt a répété la même expérience chez les microcéphales, comparés aux blancs, aux nègres et aux singes. Le résultat constant, dit-il, est que le plan mentionné (tige de Gratiolet) couperait une partie considérable du lobe cérébral antérieur, plus considérable chez le blanc, moindre chez le nègre, d'une longueur de 2 ou 3 millimètres chez lo chimpanzé, point du tout chez le gorille, et selon leur degré de développement mental, de à quelques millimètres chez les microcéphales [Mémoire sur les microcévhales, Genève, 1867, p. 53). (Trad.)
forme défectueuse et le crâne n'est pas véritablement aplati ou excessivement fuyant; ses courbes sont réellement bien dessinées, mais elles sont masquées par la masse osseuse qui est construite sur sa face antérieure (fig. 23).
Toulefois, la voûte orbi taire qui s'élève plus obliquement dans la cavité crânienne, diminue ainsi l'espace où se loge la partie inférieure des lobes antérieurs du cerveau (1) ; en sorte que la capacité absolue du crâne est beaucoup moindre chez le gorille que chez l'homme. Autant que je sache, on n'a signalé aucun crânfi humain d'adulte dont la contenance fût moindre de 62 pouces cubes (1015 centimètres cubes) , le plus petit des crânes observés par Morlon dans toutes les races humaines mesurait 63 pouces (1021 cent, cubes); d'un autre côté, le plus vaste crâne du gorille qui ait été mesuré, n'a pas plus de 54 pouces ^ (550 cent.). Disons, pour simplifier les chiffres, que la capacité crânienne de l'homme le plus inférieur est double (le celle du gorille. le plus élevé.
(1 ) On a affirme que certains crânes hindous ne contiennent que 27 onces il'eau (837 grammes), ce qui donnerait une capacité d'environ 47 pouces cubes (7G0 cent. c). Cependant la plus petite capacité que j'aie citée plus haut est (Hablie d'après les précieuses tables publiées par le professeur R. Wagner, dans les Vorsludien %u einer wissenschafUichen Morphologie und Physiologie des Menschlichen Gehirns. Le résultat des pesées pratiquées sur plus de 900 cerveaux humains a été, au rapport de Wagner, que la moitié pesait entre 1,200 et 1,400 grammes, et qu'environ les deux neuvièmes, consistant pour la plupart en cerveaux masculins, pesaient i ,400 grammes. Le plus léger cerveau d'homme adulte et sain d'esprit constaté par Wagner pesait 1,020 grammes. Gomme le gramme est égal k 15 grains 4, et que \ pouce cube d'eau contient 2524 grains, cette quantité équivaut à 62 pouces cubes d*eau ; de sorte que, comme la substance cérébrale est plus lourde que l'eau, nous sommes parfaitement sûrs que le chiffre de 62 pouces cubes (1005 centimètres cubet!) ne saurait, en aucun cas, être diminué, et qu'on peut avec certitude le considérer comme le plus petit cerveau humain. Un seul cerveau mâ'e d^aduUe, qui ne pesait ps plus de 970 grammes était celui d'un idiot; mais le ceneau d'une femme adulte, qui semble avoir joui de facultés mentales parfaitement saines, ne pesait pas plus de 907 grammes (55,5 pouces
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Sans aucun doule ces différences sont très-frappantes ; mais elles perdent beaucoup de leur apparente valeur systématique quand on les examine en regard de certains autres faits, également indubitables, relatifs aux capacités crâniennes.
Le premier des ces faits est que la différence de volume de la cavité crânienneest, absolument, beaucoup plus grande entre certaines races humaines qu'entre l'homme le plus inférieur et le singe le plus élevé, tandis que, relativement, cette différence est à peu près égale; le crâne humain le plus volumineux, mesuré par Morton, contenait en effet 114 pouces cubes (1,867 c. cubes), c'est-à-dire qu'il avait près du double de la capacité du plus petit (1). Cette prépondérance, représentée par 52 pouces cubes (852 centim. cubes), est beaucoup plus considérable que celle dont le crâne humain adulte le plus inférieur surpasse le plus volumineux des crânes du gorille (62 — 34 a = 27 f ; 1015 cent, cubes — 551 =464 cent, cubes). Secondement les crânes de gorilles adultes qui, jusqu'à présent, ont été mesurés, offrent des écarts qui vont jusqu'au tiers environ, la capacité maximum étant 54,5 (552 cent, cubes), le minimum étant 24 (393 cent, cubes). Troisièmement enfin, après avoir tenu compte des différences de taille, on trouve que les capacités crâniennes de quelques-uns des singes
cubes d'eau), et Reid parle d'un cerveau de femme adulte d'une capacité encore inférieure. Le cerveau le plus lourd , sur les tables de Wagner (1,87^ grammes, ou environ 115 pouces cubes) est néanmoins celui d'une femme; puis vient celui de Cuvier (1,861 grammes), puis Byron (1,807 grammes), enfin celui d'un fou (1,785 grammes). Le cerveau d'adulte le plus léger (720 grammes) est celui d'une femme idiote. Les cerveaux de dnq enfants âgés de quatre ans pesaient entre 1 ,275 et 992 grammes. De sorte que l'on peut dire, en toute sécurité, qu un enfant européen âgé de quatre ans, qui serait dans la moyenne, i un cerveau deux fois aussi volumineux que celui d'un gorille adulte.
(I) Le pouce cube anglais = 16,586 c. cubes.
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inférieurs descendent au-dessous de celle des singes les plus élevés, presque autant que ces derniqpes s'éloignent de celles de l'homme (1). En sorte que, d'une part, même au point de vue si important de la capacité crânienne, les hommes peuvent différer plus profondément les uns des autres qu'ils ne diffèrent des singes; et que, d'autre part, les singes inférieurs se distinguent tout autant des singes supérieurs, que ces derniers se distinguent de rhomme. Cette proposition sera mieux démontrée par l'élude des modifications que subissent les autres parties du crâne dans la série simienne.
C'est le volume relativement considérable des os de la face et la grande projection des mâchoires qui donnent au crâne du gorille son petit angle facial et son caractère animal. Mais si nous considérons le volume des os de la face, par rapport au crâne proprement dit, le petit Chry$otrix (G. Saïmiri, Platyrrhiniens, fig. 25) diffère notablement du gorille et de la même façon que l'homme lui-même en diffère; tandis que les babouins (Cynocéphales, fig. 25^ offrent, à un degré excessif, les massives proportions de la mâchoire du grand anthropoïde, de sorte que son visage, auprès des leurs, semble doux et humain. Les différences entre le gorille et le babouin sont mêmes plus grandes qu'elles ne paraissent au premier abord, car la grande masse faciale du premier est due principalement au déveveloppement inférieur ou vertical des mâchoires, carac-
(i) Vogl a donné un tableau très-complet des capacités crâniennes de 50 singes anthropomorphes, le maximum lui étant fourni par un vieux gorille (DUvernoy) qui jaugeait 500""^ le minimum par un jeune orang qui jaugeait 2«0\ (Mém. sur les microcéphales, p. 79.) Quant aux microcéphales, le maximum des adultes, sur sept cas qu'il a étudiés, a été 622% le minimum 400. (Loc. cit., p. 54.) Si, avec Vogt, on reconnaît que les microcéphales sont des liomnies (et s'ils ne sont point des hommes, que sont-ils donc?), on voit que la série des Tolumes est complète. (Trad,)
DE f;HOMME ET DES ANIMAUX.
ATTSTBAIiIAN:
CHRTSOTHHIX.
aOItDULA.
CYNOCEPHALIJS.
MïCEXEa
XiEMUH.
Fie. 25. — Sections du crâne de l'homme et de différents singes, dessinées de façon à donner \io\\r chacun d'eux la même longueur et à montrer par là les proportions des os de la face. La ligne b indique le plan d'insertion de la tente du cei -
tère essenliellement humain si on le compare au déveveloppemcnt presque exclusivement horizontal et éminemment bestial des mêmes parties, qui caractérise le babouin et plus particulièrement encore dislingue le lemurien.
Semblablement le trou occipital des mycètes (fig. 25) et plus encore celui des lémuriens est tout à fait reporté à la face postérieure du crâne; c'est-à-dire que, par rapportai! gorille, il est placé aussi en arrière que l'est, par rapport à l'homme, celui du gorille; d'ailleurs, comme pour rendixî plus évidente encore la futilité de cherchera établir une solide classification sur de tels caractères, le même groupe de platyrrhinicns ou singes américains, auquel appartient le myceteit comprend le chrysothryx (G. Saïmiri), dont le trou occipital est placé bien plus en avant quechez tout autre singe et occupe à peu près la même place que chez l'homme (1).
(I ) La position du trou occipital détermine la valeur de Tangle sphénoîdal formé par l'intersention d'une ligne qui part de la racine du nez au point nasal avec une ligne qui, partant du bord antérieur du trou occipital, rencontrerait la première au bord antérieur de la selle lurcique ou point sphénoîdal. Cet angle, signalé pour la première fois par Virchow, étudié par Welcker, et dont la mensuration a été heureusement facilitée par Broca (Bull, anthr., 1865, p. 5G4), mesure exactement le développement de la face par rapport au crâne ; on peut s'en assurer sur la phnche 25, qui, faite dans un autre but, montre bien les valeurs angulaires par des lignes qui seraient tirées approximativement des points ci-dessus indiqués. L'angle facial ou de Camper, formé par le plan de Thorizon avec la ligne qui passe par les parties saillantes du front et de la mâchoire supérieure, montre, au contraire, le développement du front. Il grandit, toutes choses supposées égales, avec Tintelligence ; rang le sphénoîdal diminue à mesure que s'accroissent les fiicultés mentales. La moyenne de trente crânes d'hommes allemands est, d'après Welcker, 134*;
veau qui sépare celui-ci du cervelet; tf, axe du trou occipital. L'étendue de la cavité cérébrale au-delà de c, qui est la perpendiculaire élevée sur b au point où la tente est attachée en arrière, indique la quantité dont le cerveau dépasse le cervelcl ; la cavité cérébelleuse est teintée en noir. En comparant ces diagrammes, on se souviendra que des figures sur une aussi petite échelle ne sont destinées qu'à démontrer les informations du texte, mais que la preuve doit être cherchée dans les objets eux-mêmes.
Enfin, le cràne de Torang (tig. 24) est aussi dépourvu de proéminences sourcilières excessives que l'est celui de l'homme lui-même, quoique quelques variétés offrent en d'autres régions des crêtes osseuses considérables; chez quelques-uns des singes cebiens et chez le chrysolhrix, le crâne est aussi lisse et aussi arrondi que chez l'homme lui-même.
On conçoit que ce qui est vrai des caractères fondamentaux du crâne est vrai a fortiori pour ceux qui sont d'une moindre importance; ainsi pour chaque différence constante entre le crâne de gorille et celui de l'homme, une différence similaire non moins constante et du même ordre (c'est-à-dire consistant dans l'excès ou dans l'absence des mêmes qualités) peut être démontrée entre le crâne du gorille et celui de quelque autre singe. Eu sorte que, pour le crâne non moins que pour le squelette en général, cette proposition se vérifie : que les différences entre l'homme et le gorille sont d'une moindre importance que celles qui existent entre le gorille et quelques-uns des autres singes (1).
Après avoir étudié le crâne, il convient maintenant de parler des dents, organes qui ont une valeur particulière
trente crânes de femmes, 158''; six crânes de nègres, 144''; un cràne de chimpanzé, 149''; un orang jeune, 155"; un vieux orang, 174^ On voit que la série est très-graduée. Vogt, dans son parall^e si minutieux entre les microcéphales et les anthropomorphes, a établi que les premiers « ont primitivement le trou occipital placé autant en arrière de la boite crânienne que les singes anthropomorphes, mais que cette position s'améliore en ce que par l'accroissement moindre des mâchoires, sa position relativement à la base du crâne devient meilleure sans cependant atteindre les proportions humaines d'aucune race. » (Mém. sur les microcéphales, p. 94.) (Trod.)
(1) Bory de Saint-pVincent a écrit, en 1825 : « Abstraction faite du développement de rintelligence, il y a certainement plus de différence des oran^s aux guenons et aux autres singés k queue qui sont confondus avec ces animaux dans Tordre des quadrumanes de Guvier, que des orangs à l'homme. » (Article Homme du JHcL class, (Th'St. nat., tiré à part, p. 4.) (Trad )
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200 RAPl'OUTS A.NATOMIQltS
dans la classification, et dont les analogies ou les dissemblances, quant au nombre, à la forme et à l'ordre de succession, prises dans leur ensemble, sont habituellement considérées comme offrant, plus que tous les autres carac- Icres, de fidèles indications sur les afiînités organiques.
L'homme est pourvu de deux sortes de dents : les dents dites de lait et les dents permanentes. Les premières conbislenl en quatre incisives ou dents tranchantes; deux canines (ou eije taaf A), quatre molaires, ou dents qui broient, à chaque mâchoire, formant un total de vingt dents. Les
Fia. 2(». — Denis [côlc gauche de la mâcboirc). — A, première iocisive ; B, seconde incisive; C, canine ; D et E, petites molaires ; F, G et H, grosses molaires.
dénis définitives (fig. 26) comprennent quatre incisives, deux canines, quatre petites molaires, appelées prémolaires ou fausses molaires, et six grosses molaires à chaque mâchoire, en tout trente-deux dents. A la mâchoire supérieure, les deux incisives centrales sont plus larges que les deux incisives latérales ; celles-ci sont au contraire plus larges que les centrales à la mâchoire inférieure; les couronnes des molaires supérieures nous montrent quatre tubercules appelés cuspides, et une saillie traverse obliquement la surface de la couronne de la cuspide interne et antérieure à la cuspide externe et postérieure. Les molaires antérieures et inférieures ont cinq cuspides^ trois externes et
deux internes. Les fausses molaires ont deux cuspides, une interne et une externe, celle-ci étant la plus élevée.
Sous tous ces rapports la dentition du gorille peut être décrite dans les mêmes termes que celle de Thomme, mais, à d'autres égards, elle montre plusieurs différences importantes (fig. 27). Ain^i le^ dents humaines forment une série constante et régulière sans aucune interruption et sans aucune saillie notable de Tune de ses dénis au-dessus du niveau commun (fig. 27, A) ; Cuvier a depuis longtemps signalé cette particularité, que n'offre aucun autre mammifère, sauf l'espèce depuis longtemps éteinte à laquelle on adonné le nom à' anoplotherium^ créature aussi différciile de l'homme que l'on peut l'imaginer (4 ) .
Les dents du gorille, au contraire, montrent une int< i ruption ou intervalle appelé diastème^ dans les deux mâchoires : à la mâchoire supérieure, au-devant de la canine ou entre celle-ci et l'incisive latérale; (B,i) à la mâchoire inférieure après la canine ou entre la canine et la première fausse molaire. Dans cet intervalle, à chaque mâchoire, se place la canine de la mâchoire opposée, le volume de la canine chez le gorille étant tel qu'elle se projette comme une défense de sanglier, de beaucoup au delà du niveau des autres dents. Déplus, les racinesdes fausses molaires du yorillesont plus complexes que celles de l'homme, et le volume proportionnel des grosses molaires est différent (2). La
(1) Espèce de tapir tertiaire trouvé dans les gypses de Montmartre. (Trad.) (*2) En général, selon Pruner-bey, la seconde molaire surpasse la première en volume chez les singes; chezFhomme, la première molaire est plus volu'^ mineuse que la seconde. Chez les singes, la dernière molaire est généralement plus grosse que la seconde, eu sorte que le volume des molaires, et nièuic des fausses molaires, irait croissant, tandis qu'il irait à peu près en diminuant chez rhomme. Mais quelques observations récentes, faites sur des crùiies d'Australiens (juillet 1867) par M. Pruner-bey lui-même, le portent h mettre en doute la constance du volume relatif des molaires chez T homme. Quant a
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208 RAPPORTS ANATOilIOUES
couronne de la dernière molaire de la mâchoirç inférieure est plus complexe, et l'ordre d'éruption des. dents défmilives est différent ; les canines permanentes se montrent chez riiomnie avant la deuxième et la troisième molaires; elles se montrent après celles-ci chez le gorille.
Ainsi, tandis que les dents du gorille ressemblent étroilement à celles de Thomme, quant au nombre, au genre et à la disposition générale de leur couronne, elles montrent des différences marquées à des points de vue secondaires tels que leurs formes relatives, le nombre de leurs saillies et Tordre de leur évolution.
iMais ^i l'on compare les dents du gorille avec celles d'un singe, ne fût-il même pas plus éloigné que le cynocéphale ou babouin, on trouvera que des différences et des analogies du même ordre peuvent être facilement observées ; il est vrai que beaucoup des points par lesquels le gorille ressemble à l'homme sont ceux par lesquels il diffère du babouin, tandis que les caractères dislinctifs du gorille et de l'homme se retrouvent à un degré plus marqué chez le cynocéphale. Le nombre et la nature des dents demeurent analogues chez le babouin, de même que chez le gorille et chez riiomme. Mais la forme des molaires supérieures du babouin est tout à fait différente de celle qui est décrite ci-dessus ; les canines sont proportionnellement plus longues
Tordre irérupUon des dents déGnitives, chez les anthropoïdes, il est bien difficile, vu le petit nombre de sujets que l'on a pu examiner, et malgré raiitoritê d'Owen et de Duvernoy, de croire que nous en connaissions les lois. Eli lin, pour ce qui est du diastème, de Tégalité et de la continuité de la iiéric dentaire, Vogt fait remarquer que « souvent la canine humaine dépasse ic niveau des autres dents et se loge dans un vide ménagé entre les pointes des dents opposées, la saillie correspondant aux racines des canines est quelquefois aussi apparente que chez les singes à petites canines. » (Leçons sur l'homme, p. 195.) l\ constate aussi parfois l'existence d*un diastème. [Trad.)
et plus nettement taillées en couteau. La fausse molaire antérieure de la mâchoire inférieure est spécialement modifiée ;
l'iG. 27. — Vues latérales de la même longueur de la mâchoire supérieure do plusieurs primates. — A, homme; B, gorille; G, cynocéphale; D, cébien; E,cheiroroys. — f, incisives ; c, canines ; pm, prémolaires ; iw, molaires ; une ligne verticale passe par la premièie molaire de l'homme (A), du Gorille (B), du Cynocéphale (G) et du Cébien (D). La face mférieure de la seconde molaire est dessinée pour chacune de ces trois espèces ; ses angles antérieurs et internes se trouvent exactement au-deséus de la lettre m dans m*,
BUUEY. 14
..Jà
la molaire postérieure de la mâchoire inférieure esl encore
plus large et plus^complexe que chez le gorille.
Si nous passons des singes de l'ancien ijaonde.'è ceux du nouveau, nous rencontrons une modificarlion d'une importance plus considérable qu'aucune de celles-ci. 'Djns un genre tel que celui des cebiens^ par exemple,, on trouvera que tandis que sur quelques points secqnd^ires, tels jque la projection des canines et le diastème, la ressemblance avec le grand singe persiste, sur d'autres points plus importants la dentition est extrêmement différeûte. Au lieu de vingt dents de lait on en trouve vingt-quatre ; au lieu de trentedeux dents permanentes on en compte trente-six, et le nombre des fausses molaires est accru de huit à douze. Quant à la forme, les couronnes des molaires sont très-différentes de celles dp gorille et encore plus du type humain.
D'un autre côté, les marmousets nous montrent le même nombre de dents que l'homme et le gorille; malgré cela, leur dentition est très-différente, puisqu'ils ont quatre fois plus de fausses molaires que les autres singes américains : mais comme ils ont aussi quatre fois moins de vraies molaires, le chiffre total reste le même que chez l'homme. Si maintenant nous arrivons aux Lémuriens, nous trouvons que la dentition devient encore plus profondément et essentiellement différente de celle du gorille. Les incisives commencent à varier en nombre et en forme, les molaires acquièrent de plus en plus le caractère des insectivores, et dans un genre, l'aye-aye (Cheiromiens), les canines disparaissent et les dents simulent complètement celles d'un rongeur (fig. 27).
Toutes ces considéiations rendent donc nos conclusions iWidenles : quelques différences que puisse offrir la dentition du singe le plus élevé, comparée à celle de l'homme^ ces différences sont bien moins étendues que celles que l'on
DE L'HOMME ET DES ANIMAUX. Jïl
peut constater entre la dentition des singes supérieurs ei celle des inférieurs.
Quelque partie de Téconomie animale, quelque série de muscles, quelque viscère que nous choisissions pour tracer un parallèle, le résultat resterait le même : nous trouverions que les singes inférieurs et le gorille diffèrent plus entreeux que le gorille et l'homme. Je n'essayerai point ici de poursuivre en détail toutes ces comparaisons, et en vcrilc il n'est point nécessaire que j'aille plus loin daiîs cette voie. Mais il reste à examiner certaines différences de structure, j'éelles ou supposées entre l'homme et les singes, sur lesquelles on a tant insisté dans ces derniers temps, qu'elles demandentune étude attentive, en vuede déterminer l'exacte valeur de celles qui sont réelles, et de démontrer la futilité de celles qui sont fictives ; je veux parler des caractères de la main, du pied et du cerveau.
On a défini l'homme comme le seul animal qui possédât deux mains à l'extrémité des membres supérieurs et deux pieds terminant ses membres inférieurs, tandis que tous les singes avaient quatre mains ; on a de plus affirmé qu'il différait fondamentalement de tous les singes quant aux caractères de son cerveau, qui seul, a-t-on étrangement et obstinément soutenu, montre les parties connues des ànatomistes sous les noms de lobe j)ustérieiu\, de corne postérieure du vetUricule latéral et de petit hippocampe.
Que la première proposition ait été généralement admise, cela n'a rien de surprenant, car les apparences, tout d'abord, sont en sa faveur; mais quant à la seconde, on ne peut qu'admirer l'audace sans égale de celui qui l'a énoncée, car non-seulement elle est en opposition avec les doctrines généralement et justement admises, mais elhî est ouvertement déniée par le témoignage de tous les ob-
Goog
212 RAPPORTS ANATOMIQDES
servateurs originaux qui ont spécialement étudié la question ; de plus, elle n'a jamais été et ne peut être appuyée par aucune préparation anatomiquc. Elle serait donc indigne d'une réfutation sérieuse, si Ton ne savait que, dans l'opinion générale et naturelle, des assertions délibérées et réitérées doivent avoir quelque fondement.
Mais, avant que nous puissions discuter la pr(afnièrc question avec utilité, considérons avec attention et comparons la structure de la main et celle du pied humains, de façon que nous ayions des idées claires et distinctes sur ce qui constitue une main et sur ce qu'est un pied.
La forme extérieure de la main humaine est familière à chacun : elle est constituée par un poignet solide suivi d*une large pajume composée de chairs, de tendons et de peau, qui relient quatre os, lesquels se divisent entre quatre extrémités longues et flexibles, les doigts; — chacun d'eux porte sur la face dorsale de sa dernière subdivision un ongle large et aplati. Le plus long écartement entre deux doigts quelconques est un peu moindre que la \' moitié de la longueur de la main; du côté externe de la base de la paume, un doigt volumineux se détache qui compte deux articulations au lieu de trois, et si petit qu'il ne s'élend guère au delà du milieu de la première articulation du doigt voisin; de plus, il se distingue par sa grande mobilité, grâce à laquelle il peut être porté en dehors, presque à angle droit avec la masse des doigts. Ce doigt est nommé pollex, ou pouce et, comme les autres, il porte un ongle aplati sur la face postérieure de sa dernière articulation.
En conséquence de ses proportions et de sa mobilité, il est ce que Ton appelle opposable; en d'autres termes, son exlréniilé peut, avec la plus grande facilité, être mise en contact avec les extrémités de tous les doigts; propriété
d'où dépend en si grande partie la possibilité de réaliser nos conceptions.
La forme du pied diffère considér^iblement de celle de la main, et toutefois si on' les compare rigoureusement, on s'aperçoit qu'ils offrent quelques ressemblances singulières. Ainsi la cheville correspond au poignet, la plante à la paume, les orteils aux doigts, le gros orteil au pouce. Mais les orteils ou doigts du pied sont beaucoup plus petits que les doigts de la main et bien moins mobiles; ce défaut est très-frappant dans le gros orteil qui, en outre, est, par rapport aux autres orteils, beaucoup plus gros que ne l'est le pouce par rapport aux doigts. Toutefois, en examinant ce point, n'oublions pas que le gros orteil civilisé, enfermé et comprimé depuis l'enfance, n'est point vu sous son jour le plus favorable, et que chez les peuplades non civilisées et qui marchent nu-pieds, il conserve une grande mobilité et même une sorte d'opposabilité. On dit que les bateliers chinois peuvent s'en servir pour ramer, les ouvriers du Bengale pour tisser et les Carajas pour voler les lignes des pêcheurs ; néanmoins, on doit se rappeler que la conformation des articulations et la disposition des os rendent nécessairement la préhension beaucoup moins parfaite avec le gros orteil qu'avec le pouce (1).
(1) Bory de Saint-Vincent a, le premier, rapporté le fait des résiniers des Landes, qui se cramponnent du pied gauche contre l'arbre d'où ils recueillent la résine. « 11 en résulte, dit-il, que les pouces se contournent, deviennent exactement opposables et acquièrent une certaine facilité de mouvements qui fait que le résinier peut s'en servir pour arracher Técorce, saidir rînstrument qui sert à entailler, remuer en tous sens et enfin aider à ramasser les plus petits objets... » (Loc, cit., p. 46). Bory aTait employé un ouvrier résinier qui savait écrire avec ses pieds. M. Broca a cité le cas d'un homme « qui se servait do son pied comme d'une véritable main et de son orteil comme d'un pouce. » U croit même se rappeler que cet homme de la sorte pouvait enfiler des aiguilles (Bulletins de la Soc. (Tanthr. 1866, p. 55). (Trad.)
Mais, pour acquérir urie notion précise des analogies et des différences de la piain el du pied et de leur caractère distinctif, pénétrons sous la poau et comparons la charpente osseuse et' les appareils' de mouvements de l'un et de l'autre (fig; 28 et 29).'
Fïc. !28. — Squclelle de la main de l'homme réduil d'après les dessins du docteur Carier dans l'Ânatomie de Gray.
La main fst dessinée à une échelle plus grande que le pied. La ligne a ff de la main indique la limilc enlre le carpe et le métacarpe; bbf celle entre le métacarpe et les phalanges suivantes; c c marque l'extrémilc des phalangettes.
FiG. 20. — Squelette du pied de l'homme. La ligne a*af du pied désigne les limites du tarse et du métatarse; b*b', celles du métatarse et des premières phalanges; & (/, l'extrémité des phalangettes ; ca, le calcanéum; as, l'astragale; M, l'os scaphoîde du tarse.
Le squelette de la main nous montre, dans la région que
Jâà^
nous appelons poignet et qui est appelée techniqaeraent le carpe^ deux rangées d'os polygonaux étroitenjent ajustées; chaque rangée en compte quatre, qui sont sensiblement égaux en volume. Les os de la première rangée, avec ceux de l'avanl-bras, forment l'articulation du poignet, et sont rangés de façon qu'aucup d'eux ne dépasse notablement les autres ou ne soit en retrait. Trois des os de la seconde rangée du carpe 'sont contigus aux quatre os longs qui supportent la paume de la main. Le cinquième os long est articulé d'une manière, plus large et plus mobile avec son os du carpe et forme la base du pouce. Ces os longs soni appelés métacar.piem^ et ils portent les phalanges ou os des appendices digitaux ; on en compte deux pour le pouce et trois pour chacun des doigts.
Le squelette du pied est, à quelques égards, très-semblable à celui de la main : il y a trois phalanges à chacun des orteils, et deux seulement au gros orteil qui est l'analogue du pouce. Il y a là un os long appelé métatarsien, correspondant au métacarpe, pour chaque appendice; et le tarse, qui est l'analogue du carpe, présente en une rongée quatre os polygonaux qui répondent très-exactement aux quatre os du carpe de la seconde rangée. A d'autres égards, le pied diffère notablement de la main. Ainsi le gros orteil est plus long que tous les autres, sauf un, et son articulation tarso-métatarsienne est beaucoup moins mobile que celle du métacarpe du pouce avec son carpe ou articulation carpo-métacarpienne. Mais une distinction beaucoup plus importante consiste en ce qu'au lieu de quatre os tarsiens de plus, on n'en compte que trois, et qu'il ne sont pas placés côte à côte ou en une rangée. L'un d'entre eux, le calcanéum ou os du talon, projette au dehors un large appendice osseux qui forme le talon ; l'autre, l'astragale, repose sur celui-ci par une de ses faces; il
216 RAPPORTS ANATOMIQOES
constitue, par l'union d'une autre de ses faces aux os de la jambe, rarticulation du cou-de-pied, tandis qu'une troisième face, dirigée en avant, est séparée, par nn os appelé scaphoïde, des trois os tarsiens de la rangée qui est contiguë au métatarse. '
Il y a donc, dans la structure du pied et de la main, une différence capitale que l'on remai'que quand on compare le carpe et le tarse; il y a aussi des diffétences de degrés observables quand on met en regard les proportions et la mobilité des métacarpiens et des métatarsiens avec leurs appendices respectifs. Les mêmes catégories de différences deviennent évidentes quand il s'agit des muscles de la main et de ceux du pied.
Trois couches principales de muscles, appelés /ïéc/immn, ploient les doigts et le pouce, lorsque, par exemple, Ton ferme le poing, et trois couches d*exten$eurs ouvrent la main et roidissent les doigts. Ces muscles sont tous appelés « muscles longs, » c'est-à-dire que la partie charnue de chacun d'eux, étant étendue et fixée aux os du bras, est, à l'autre extrémité, terminée par des tendons ou cordes arrondies qui passent dans la main et sont finalement attachés aux os que l'on doit mouvoir. Aussi quand les doigls sont fléchis, les parties charnues des fléchisseurs des doigts se contractent en vertu de leurs propriétés particulières comme muscles, et en tirant ces cordes tendineuses déterminent la flexion des os des doigts vers la paume de la main.
Non-seulement les principaux fléchisseurs des doigts et du pouce sont des muscles longs, mais ils restent tout à fait distincts l'un de l'autre dans toute leur longueur. Au pied, il y a aussi trois muscles fléchisseurs principaux extenseurs ; mais l'un des fléchisseurs et l'un des extenseurs sont des muscles courts, c'est-à-dire que leurs par-
lies charnues ne sont pas situées dans la jambe (qui répond au bras), mais sur le dos et sur la plante du pied, régions qui répondent au dos et à la paume de la main.
De plus, quand les tendons du long fléchisseur des orteils et du fléchisseur propre du gros orteil atteignent la plante du pied*, ils ne demeurent pas distincts Tun de l'autre à la manière des fléchisseurs de la paume de la main, mais ils s'unissent et se mêlent d'une singulière façon, tandis que leurs tendons réunis reçoivent un muscle accessoire qui est en rapport avec le calcanéum.
Mais le caractère distinctif le plus absolu des muscles du pied est peut-être rexislence du long péronier^ muscle long qui est appliqué sur l'os extérieur de la jambe et qui envoie son tendon à la cheville externe en arrière et en dessous de laquelle il passe, d'où il traverse obliquement le pied pour aller s'insérer à la base du gros orteil. Aucun muscle de la main ne correspond exactement à celui-ci, qui est éminemment un muscle du pied. En résumé, le pied de l'homme se distingue djC sa main par les ditTérences anatomiques suivantes :
1** Par la disposition des os du tarse ; 2* Par la présence d'un muscle court fléchisseur et d'un court extenseur des appendices digitaux du pied; 3** Par l'existence du muscle appelé long péronier. Et maintenant si nous voulons déterminer si la division terminale d'un membre dans les autres primates doit être appelé pied ou main^ nous serons guidé par la présence ou par l'absence de ces caractères, et non par les seules proportions et la plus ou moins grande mobilité du gros orteil, qui peut varier indéfiniment sans aucune modification capitale dans la structure du pied.
Ayant ces considérations présentes à Tesprit, venons-
218 RAPPORTS ANATOMIQDES
en main tenant aux membres du gorille. Les divisions terminales du membre antérieur ne présentent aucune difficulté : os pour os, muscle pour muscle sont disposés essentiellement comme chez Thomme ou avec des différences si minimes qu'elles se rencontrent chez les variétés d'hommes. La main du gorille est plus massive, plus lourde, et elle a un pouce proportionnellement un peu plus court que celui de l'homme (1). Mais personne n'a jamais mis en doute que ce ne fût là une véritable main.
(i) Dans une communication faite à TAcadémic des sciences (1 7 août 1864)^ Graliolet a publié les recherches qu'il avait entreprises avec le concours de M. Alix, sur le bras et la main des anthropoïdes comparés à ceux de Thômme. n trouve que les muscles du pouce présentent une différence a capitale » chez le gorille et chez Thommc. Chez Thomme, le pouce est fléchi par un muscle indépendant, le long fléchisseur^ qui s^insére à rextrémitc antérieure de la seconde phalange du pouce ; chez les singes, ce fléchisseur n'est pas indépendant ; il est représenté par une division du tendon du muscle fléchisseur commun des autres doigts ; mais, chez le gorille et chez le chimpanzé, co muscle est réduit à un filet tendineux qui n'a plus aucune action , car son origine se perd dans les replis synoviaux des tendons fléchisseurs des autres doigts, et il n'aboutit à aucun faisceau musculaire. » Enfin, chez l'orang, il n'y a plus aucune trace de fléchisseur, et le pouce est fléchi par les tibres marginales de l'adducteur du pouce, ce qui, d'après Gratiolet, est « un artifice du Créateur, » pour rendre cette main plus parfaite. Je ne pense pas qu'il en eût beaucoup plus coûté au Créateur de donner à Torang un vrai fléchisseur, au lieu de détourner artificiellement l'adducteur de ses fonctions. — Quoi qu1l en soit, il est question, dans le texte même du mémoire déjà citô sur le Troglotydes Aubryi (p. 172), d'un filament fibreux, qui se détacho vers la base de la première phalange du pouce et s*enfonce sous le ligament annulaire. « Cependant, ajoutent les auteurs, nous nous refusons à voir, dans ce filament inutile, un vestige de muscle. > Je n ai garde de mettre en doute la science d'un Gratiolet, ni celle de son digne élève, M. Alix. Cependant ne pourrait-on, avant de se refuser à voir y attendre que de nouvelles dissections viennent confirmer les résultats d'un premier examen. Malheureusement, les occnsions sont rares et les muscles grêles qui ont subi des altérations cadavériques se perdent aisément; aussi est-on en droit de conserver quelques doutes à l'endroit de ce filament inutile qui pourrait devenir quelque jour un long fléchisseur. 11 est bien aventureux sur une aussi petite différence anatomique d'étayer des différences « profondes et réel-
Au premier coup d'œil, rextrémité du membre postérieur du gorille ressemble beaucoup à une main, et comme
lement typiques. » En effet, ainsi que Ta montré M. Duchenne (de Bou< logne), rirapuissance du long fléchisseur du ponce chez les malades ne peut porter atteinte qu'à un très-petit nombre de fonctions délicates ignorées du singe. Il s'ensuit donc que Tatrophie normale de ce muscle peut n'èlre qu'un défaut de développement que Texercice, aidé de la sélection, eût pu modifier.
Pour montrer les différences produites par la prédominance d'action des tenseurs sur les fléchisseurs, nous reproduisons ici les figures 30, 31, 5'2, empruntées à Texcellent ouvrage de M. Duchenne (Physiobgie des mouvements, Paris, 1867), qui a savamment expliqué le rôle du long fléchisseur dans la civilisation. On remarquera que le caractère simien de ces mains malades ne tient qu'à une atrophie de quelques faisceaux musculaires.
FiG. 30. — Blain d'un homme chez lequel l'atrophie musculaire graisseuse a deiriiit complètement les muscles de l'éminence thénar. On voit que le preraiei métacarpien a été entraîné sur le même plan que le second métacarpien par le long extenseur du pouce encore vivant et antagoniste des muscles qui concourent à l'opposition du pouce. L'extrémité inférieure du premier métacarpien est
. même située en arrière du second. Ici le long extenseur du pouce est phis i .'■tracté qnc dans la figure 51.
Fie. 31 .— Main d*un homme chez lequel les muscles de l'éminence thénar sont presque entièrement atrophiés depuis plusieurs années; il en est résulté que,
GooQle; 5 j
i^^^ ^ 220 RAPPORTS ANATOMIQUES
•^ celte ressemblance est encore plus accentuée chez plu-
4^ • sieurs des singes inférieurs, on ne doit pas être surpris
^^ •' ^f; que la dénomination de « quadrumanes », ou êtres à qua-
wk' ' Ire mains, empruntée par Blumenbach aux anciens ana-
tomistes (1), et malheureusement rendue populaire par
Cuvier, se soit propagée au point de servir d'appellation
sous l'influence de la force tonique non modérée du long extenseur du pouce, le premier métacarpien s'est mis sur le même plan que le second métacarpien, en touillant sur son axe longitudinal, de manière que la face dorsale du» pouce regarde en arrière. On remarquera que l'attitude du pouce de cette main a une grande ressemblance avec celle du pouce chez le singe (voyez la figure 50). (DUCBERKE.)
FiG. 52. — Hain de singe vue de côté, comme la main humaine déformée qui a été représentée dans la ligure 30. (Vrouk, Chimpanzé.)
(i ) En parlantdu pied de son « pygmée, > Tyson fait la remarque suivante : (lôc cit., p. 13). • Mais cette partie dans sa structure et dans sa fonction étant ])lutôt une main qu'un pied, je me suis demandé si pour le distinguer des autres animaux, il ne vaudrait pas mieux rappeler quadrumane que quadrti» pècle, c'est-à-dire ayant quatre mains plutôt qu'ayant quatre pieds. »
Comme ce passage a été publié en 1699, M. 1. Geoffroy Saint-Hilaire est évidemment dans Terreur en attribuant à Buffon le terme quadrumane^ quoique le terme bimane puisse réellement lui appartenir. Tyson se sert du mot quadrumane en plusieurs endroits, comme à la page 91... « Notre pygmée n'est ni un homme, ni un singe ordinaire, mais une sorte d'animal entre les deux ; quoique bipède, il est cependant du genre quadrumane ^ bien que quelques hommes aient été observés qui se servaient de leurs pieds comme mains, ainsi que j'en ai vu plusieurs. •
pour le groupe simien. Mais la plus superficielle investigation anatomique montre de prime-saut que la ressemblance de la prétendue c< main de derrière » avec la vraie main ne va pas plus loin que la peau^ et que, sous tous les rapports essentiels, le membre postérieur du gorille est terminé par un pied aussi véritablement que celui de rhomme (fig. 33). Les os du tarse, sous tous les rapports importants de nombre, de disposition et de forme, ressemblent à ceux de l'homme ; d'une autre part, les métatarsiens et leurs appendices digitaux sont proportionnellement plus longs et plus grêles, tandis que le gros orteil est non-seulement plus court et plus faible, mais que le métatarsien qui lui correspond est uni au tarse par une articulation plus mobile. Enfin, le pied est articulé sur la jambe plus obliquement qu'il ne l'est chez l'homme. Quant aux muscles, il y a un court fléchisseur, un court extenseur et un long péronier, tandis que les tendons du long fléchisseur, du gros orteil et des autres orteils sont réunis entre eux avec un faisceau charnu accessoire.
Le membre postérieur du gorille se termine donc par un véritable pied avec un gros orteil mobile. C'est un pied, à vrai dire, préhensiblc, mais ce n'est en aucune façon une main ; c'est un pied qui ne diffère de celui de rhomme par aucun caractère fondamental, mais seulement dans ses proportions, dans son degré de mobilité et dans l'arrangement secondaire de ses parties.
On ne doit pas croire, toutefois, qu'en parlant de ces différences comme n'élant point fondamentales, ce soit mon désir de diminuer leur valeur ; elles sont importantes en soi, la structure du pied étant, dans chaque cas, en étroite corrélation avec celle du reste de l'organisation. On ne peut davantage mettre en doute que la plus grande division du travail physiologique chez l'homme — division dont la
222 RAPPORTS AiNATOMlQlKS
conséquence est que la fonction de support repose entièrement sur la jambe et sur le pied — ne soit un progrès organique qui lui est de la plus grande utilité. Mais, somme toute, les analogies du pied du gorille et de celui de l'homme sont beaucoup plus frappantes que leurs différences.
Je me suis quelque peu étendu sur ce point, parce que c'est l'un de ceux sur lesquels beaucoup de préjugés sont répandus; mais j'aurais pu le négliger sans nuire à mon argumentation qui consiste seulement à démontrer que, quelles que soient les différences entre la main et le pied de l'homme d'une part, et d'autre part ceux du gorille, les singes inférieurs, comparés au gorille, offrent, sous ce rapport, des différences beaucoup plus considérables.
Il n'est pas nécessaire, pour obtenir sur ce chef une preuve décisive, de descendre dans l'échelle plus bas que l'orang :
Le pouce de l'orang diffère plus de celui du gorille, que celui-ci ne diffère du pouce de l'homme, non-seulement parce que le premier est plus court, mais encore à cause de l'absence de tout long fléchisseur spécial (i). Le carpe de l'orang, comme celui de la plupart des singes inférieurs, contient neuf os, tandis que celui du gorille, de même que ceux de l'homme et du chimpanzé, n'en compte que huit.
Le pied de l'orang s'écarte plus encore (fig. 35) : ses très-longs orteils et son tarse raccourci, son gros orteil
(1 ) S'il était bien démontré que le gorille et le chimpanzé n'ont réellement pas de long fléchisseur, ainsi que le veulent Gratiolet et Alix, cette différence s'eiïacerait. (Voir la note de la page 217). M. Auzoux» cité pat* M. Duchenne {loc. cit., p. 525), a découvert que « le petit tendon » du gorille se perd dans le faisceau de Findei qui provient du fléchisseur superficiel des doigts. (Trad.)
très-court, son talon court et élevé, la grande obliquité de son articulation avec la jambe et Tabsence du tendon du
JriG. 35. — Pieds de l'homme A, du gorille B et de l'orang-outang G portés à l.i nième grandeur absolue pour montrer les difîérenccs dans les proportions de chacun d'eux; les lettres sont comme dans la figure 19. — Réduit d'aprcâ le.s dfissins originaux de M. Waterhouse Hawkins.
long fléchisseur du gros orteil le distinguent beaucoup plus profondément du pied du gorille que le pied du gorille ne se distingue de celui de Thomme.
Mais, chez quelques-uns des singes inférieurs, la main et Je pied s'éloignent encore plus de ceux du gorille qu'ils ne font chez l'orang; chez les singes américains, le pouce cesse d'être opposable ; il est réduit à un rudiment osseux recouvert de peau chez le singe araignée {G. Àteles)] et, chez les marmousets, il est dirigé en avant et armé, comme les autres appendices digitaux, d'une griffe recourbée, en
sorte que, dans lous ces cas, on ne peut douter que la main de ces singes ne s'écarte beaucoup plus dé celle du gorille que celle-ci ne s'écarte de la main de l'homme.
Quant au pied, le gros orteil des marmousets a des proportions encore plus insignifiantes que celui de l'orang, tandis que celui des lémuriens est très-grand et aussi complètement semblable au pouce et opposable que chez le gorille ; mais, chez ces animaux, le second orteil est souvent très-irrégulièrement modifié et, dans quelques espèces, les deux principaux os du tarse, l'astragale et le calcanéum, sont énormément allongés, au point de rendre le pied tout à fait différei^t de celui d'aucun autre mammifère.
Il en est de même pour les muscles. Le court fléchisseur des orteils du gorille diffère de celui de l'homme en ce que l'un de ses chefs s'insère, non à l'os du talon, mais aux tendons des longs fléchisseurs. Les singes inférieurs s'éloignent du gorille par une exagération du même caractère; tantôt deux, trois ou un plus grand nombre de chefs se fixent à ces mêmes tendons ; tantôt le nombre des chefs se multiplie sensiblement. De plus, le gorille difTère légèrement de l'homme quant au mode d'entre-croisement des tendons du long fléchisseur; et les singes inférieurs, à leur tour, diffèrent du gorille, en offrant encore d'autres particularités, quelquefois très-complexes, dans l'arrangement de ces parties et, occasionnellement, par l'absence du faisceau charnu accessoire.
A travers toutes ces modifications, on doit se souvenir que le pied ne perd aucun de ses caractères essenliels. Chaque singe et chaque lémurien nous montrent l'organisation caractéristique des os du tarse; il possède un muscle court fléchisseur, un court extenseur et un long péronier. Si variées que puissent être les proportions et l'apparence de cet organe, les divisions terminales du
membre postérieur, quant au plan et au principe de construction, constituent toujours un pied et, à cet égard, ne peuvent jamais être confondues avec une main.
Pour démontrer que les différences structurales entre l'homme et les singes les plus élevés ont moins de valeur que celles qui existent entre ceux-ci et les singes inférieurs, nulle partie de la charpente organique ne semble donc pouvoir être mieux appropriée que le pied ou la main, et cependant il y a un organe dont I étude conduit aux mêmes conclusions d'une manière encore plus frappante — je veux parler du cerveau.
Mais avant d'entrer dans la question précise de la somme des différences entre le cerveau du singe et celui de l'homme, il est nécessaire que nous comprenions clairement ce qui constitue une grande différence et ce qui n'est qu'une petite différence dans la structure cérébrale ; et nous serons mieux en mesure de l'établir si nous procédons à l'étude sommaire des principales modifications que subit le cerveau dans la série des animaux vertébrés. Le cerveau du poisson est très-petit comparé à la moelle épinière qui le termine et aux nerfs qui en dérivent : des segments qui le composent — lobes olfactifs, hémisphères cérébraux et divisions ultérieures — pas un ne s'étend assez sur les autres pour les effacer ou les recouvrir ; ce que Ton appelle lobes optiques en forme souvent la masse la plus volumineuse. Chez les reptiles, la masse du cerveau s'augmente relativement à la moelle épinière, et les hémisphères cérébraux commencent à prédominer; chez les oiseaux, cette prédominance est encore plus marquée. Le cerveau des mammifères les plus inférieurs, tels que le platypus à bée de canard {ornythorhynque), les opossums et les kanguroos, nous montre un progrès encore mieux défini dans le même sens. Les hémisphères cérébraux ont alors pris un
BUXLBX. 15
Îf26 RAPPORTS AI^ATOMIQUES
tel accroissement qu'ils cachent les analogues des lobes optiques, lesquels restent comparativement petits, de sorte que le cerveau d'un marsupial diffère considérablement de celui d'un oiseau, d'un reptile ou d'un poisson. À un échelon plus élevé parmi les mammifères à placenta, la structure du cerveau subit de grandes modifications ; non qu'il paraisse extérieurement modifié chez le rat ou chez le lapin par rapport au marsupial, non que les proportions de ses parties constituantes soient très-différentes, mais on découvre entre les hémisphères cérébraux une nouvelle formation organique qui les réunit et que pour cela Ton appelle grande commissure ou corps calleux. Ce sujet demande de nouvelles et soigneuses investigations ; mais si les assertions qui ont cours dans la science sont correctes, l'apparition du corps calleux chez les mammifères à pla* centa est la plus importante et la plus soudaine modification que nous montre le cerveau dans toute la série des ani* maux vertébrés; c'est pour ainsi dire le plus grand saut accompli par la nature dans son travail cérébral. Car une fois les deux hémisphères du cerveau réunis delà sorte, les progrès de la complexité se marquent par une série régulière de pas, depuis le rongeur ou l'insectivore jusqu'à r homme. Et cette complexité consiste principalement dans rinégal développement des hémisphères cérébraux et du cervelet, mais particulièrement des hémisphères^ par rap* port aux autres parties de l'encéphale.
Dans les mammifères placentaires inférieurs, si Ton ex»* mine le cerveau par sa face supérieure, on voit que les hémisphères laissent complètement visible la face supérieure et postérieure du cervelet ; mais dans les formes plus élevées, la partie postérieure de chaque hémisphère qui n'est séparée que par la tente de la face antérieure du cervelet s'incline en arrière et en bas, et se développe à la façon du
lobe postérieur, de manière à surplomber et liDalemenl à cacher le cervelel. Chez tous les mammifères, chaque hémisphère cérébral conlienl une cavité qui est appelée ventricule., et comme ce ventricule s'étend, d'une part, eu avant, d*au(re part» en bas, dans la substance de l'hémisphère, on dit que le ventricule a deux cornes, Tune corne antérieure, l'autre corne descendante. Quand le lobe postérieur est bien développé, une troisième prolongation du ventricule s'étend dans son épaisseur, et prend le nom de corne postérieure ou corne d^ Amman.
Dans les formes inférieures et plus petites de mammifères placentaires, la surface des hémisphères cérébraux est ou lisse, ou au moins uniformément arrondie, ou elle montre un petit uombi'e de sillons qui sont appelés techniquement suhij et sgparent les circonvolutions cérébrales; les plus petites espèces de tous les ordres tendent à une pareille simplicité de la surface cérébrale. Mais, dans les ordres les plus élevés, et spécialement chez les espèces les plus grosses, les sillons deviennent extrêmement nombreux, et les circonvolutioas intermédiaires proportionnellement plus compliquées dans leurs méandres, jusqu'à ce que, en arrivant a l'éléphant, au marsouin, aux singes supérieurs età Thomme, la surface cérébrale devient un véritable labyrinthe de reph's tortueux.
Quand existe un lobe postérieur qui présente sa cavité habituelle-— la corne postérieure — il arrive fréquemment qu'un sillon se montre à la surface intérieure cl inférieure du lobe, parallèle et inférieure au plancher de cette corne, et en quelque sorte construit en arche sur la voûte du sillon. Il semble que le sillon ait été constitué en coupant le plancher de la corne postérieure avec un instrument grossier, de telle sorte que ce plancher s'élève en éminence convexe. C'est cette éminence qui a clé désignée du nom de petit
Gor-V.
hippocampe ou ergot de Morand ; le grand hippocampe est une éminence plus considérable sur le plancher de la corne descendante. Nous ignorons quelle peut être l'importance l'onclionnelle de ces deux divisions anatomiques.
Comme pour démontrer, par un exemple saisissant, l'impossibilité d'élever aucune barrière eqtre le cerveau de r homme et celui des singes, la nature nous a pourvus, dans les simiens inférieurs, d'une série, presque complète de gradations, depuis les cerveaux de très-peu plus élevés que celui des rongeurs jusqu'à ceux qui sont peu inférieurs à celui de l'homme. Et c'est un fait remarquable que bien qu'il existe un hiatus dans cette série simienne, pour autant que nos connaissances actuelles nous permettent de l'affirmer, cet hiatus n'est pas entre l'homme et le singe, mais entre les singes moyens et les inférieurs, ou, en d.'autres termes, entre les singes du vieux et du nouveau monde, d'une part, et les lémuriens. Chacun des lémuriens qui jusqu'à présent a été étudié a un cervelet partiellement visiblc J,^ la lace supérieure de l'encéphale,, et possède un lobe postérieur qui contient la corne postérieure et le petit hippocampe plus ou ndoins rudimentaire. Chaque singe du nouveau monde ou du vieux, sapajou, babouin ou anthrolK)ïde, a, au contraire, son cervelet entièrement recouvert postéi'ieurement par les lobes cérébraux, et possède une volumineuse corne postérieure avec un petit hippocampe bien développé.
Chez plusieurs de ces individus, tels que le saïmiri {clirywlrlnx)j les lobes cérébraux surplombent et s'étendent en arrière de beaucoup plus au delà du cervelet qu'ils ne font chez riiomme (fig. 25), et il est certain que, chez tous, le cervelet est complètement recouvert en arrière par des lobes postérieurs bien développés. Ce fait peut être vérifié par tous ceux qui possèdent le crâne d'un singe quelconque de
l'ancien ou du nouveau continent. En effet, comme le cerveau, chez tous les mammifères, remplit entièrement la cavité crânienne, il est évident qu'un moule de rintérienr du crâne reproduira la forme générale de l'encéphale avec assez d'exactitude pour que, en ce qui nous intéresse, on puisse négliger les différences sans importance qui peuvent provenir de Tabsence des membranes du cerveau dans le crâne sec. Si donc l'on compare le moule en plâtre avec un semblable moule obtenu d'un crâne humain, on verra que le moiiliMle la loge cérébrale qui représente le cerveau du singe couvre et surplombe .le moule de la loge cérébelleuse, qui représente le cervelet de la même façon que chez l'homme (fig. 34). Un observateur peu attentif, oubliant qu'un tissu mou comme celui du cerveau perd sa forme propre au moment où il est extrait du crâne, peut, à la vérité, se méprendre, et s'il trouve le cervelet découvert, ne pas s'apercevoir que ce fait peut être attribué, non au rapport naturel des régions, mais à l'extractian et à la déformation consécutive; mais son erreur deviendra évident o même à ses propres yeux s'il essaye de replacer le cerveau dans la cavité crânienne. Supposer que le cervelet d'un singe est naturellement à découvert en arrière est une erreur comparable seulement à celle que l'on commettrait si Ton pensait que les poumons de l'homme n'occupent qu'une petite portion de la cavité thoracique, parce que, au moment de l'ouverture de la poitrine, ils reviennent sur eux-mêmes, et que leur élasticité n'est plus neutralisée pnr la pression intérieure de l'air.
La première erreur est même moins excusable, car elle doit devenir patente à toute personne qui examinera une section crânienne d'un singe quelconque au-dessus des lémuriens, même sans prendre la peine d'en faire un moulage. Dans chacun de ces crânes, il y a en effet, comme
nAPPORTS ANATOMIQUES
FiG. Tii. — Homme.
FiG. 55. — Chimpanzé.
Fig. r»4 et Xi. — Dessins re(H*ésenUnt les moules intérieurs d'un homme et d'au rhimpanzé, de la môme longueur absolue, et placés dans des positions similaires; A, cerveau; B, cervelet. — Lo premier dessin est pris d'un moule qui est su musée du Gollép:c des chirurgiens de Londres ; le second d'une photographie <ln moule d'un erâne de chimpanzé qui orne le travail de M. Marshall, Sur le cervenu du Chimpanzé, in Natural History Review de juillet 1861 . La terminaison plus net le du bord inférieur du cerveau dans le moule dn chinpanié Tient àe ce que la tente du cerveau était conservée dans le cr&ne du chimpanzé noa dam le crâne humain. Le moule représente d'ailleurs plus exactement le cerveau du chimpanzé que, respectivement, celui de l'homme, et la projection co arrière (ie<i lobe^ postérieurs du cerveau au delà du cervelet est. chez le rbimpanré, «vtdente.
dans le crâne humain, un sillon très-marqué qui montre la ligne d'insertion de ce que Ton appelle la tente du cervelet, sorte de membrane parcheminée qui, à Tétat frais, est placée entre le cerveau et le cervelet et empêche celuilà de peser sur le dernier (fig. 25).
Ce sillon établit donc la ligne de séparation entre la partie de la cavité crânienne qui contient le cerveau cl celle qui contient le cervelet ; et comme l'encéphalo remplit exactement cette cavité, il est évident que les relations de ces deux parties nous éclairent du même coup sur les relations de leurs contenus; or, chez rhomme et chez tous les simiens de l'ancien et du nouveau continent, à une seule exception près, quand la face est dirigée en avant, la ligne d'insertion de la lente du cervelet ou le sillon du sinus latéral, ainsi qu'on l'appelle scientifiquement, est à peu près horizontale, ot la loge cérébrale surplombe invariablement la loge cérélielleuse ou la dépasse. Chez les singes hurleurs ou mycotos, cette ligne passe obliquement en haut et en arrière, et la portion du cerveau qui dépasse le cervelet est à peu près nulle; chez les lémuriens et chez les mammifères inférieurs, cette ligne est beaucoup plus enclavée dans la même direction, et la loge cérébelleuse s'étend en arrière beaucoup au delà de la loge cérébrale.
Quand les plus graves erreurs peuvent être avancées avec assurance sur des questions aussi facilement golubles que celle qui concerne les lobes postérieurs, on ne doit pas être surpris qu'à l'égard d'observations d'un caractère peu complexe, mais qui néanmoins réclament une certaine somme d'attention, on se trouve dans des conditions encore plus mauvaises. Celui qui ne peut voir le lobe postérieur du cerveau d'un singe ne donnera pas, vraisemblabkment, une opinion valable en ce qui touche Ja corne
232 RAPPORTS ANATOMÏQUES
postérieure du petit hippocampe (1). Il est superflu de demander une opinion sur le maître-autel ou sur les vitraux peints à un homme qui ne peut même voir l'église. C'est pourquoi je ne me crois point obligé d'entamer une discussion sur ces points, et je me contenterai d'afûrmer au lecteur que la corne postérieure a maintenant été vue ordinairement aussi bien développée que chez l'homme et souvent mieux, non-seulement chez le chimpanzé, Torang et le gibbon, mais dans tous les genres de babouins et de singes du vieux monde, ainsi que dans la plupart des types du nouveau continent, y compris les marmousets.
En effet, les témoignages nombreux et dignes de foi (reposant sur les résultats d'investigations attentives instituées pour la solution de ces mêmes questions par d'habiles anatomistes) que nous possédons actuellement nous ont conduit à cette conviction que, bien loin d'être des particularités anatomiques propres à l'homme, ainsi que cela a été itérativement affirmé même après les démonstrations les plus évidentes du contraire, le lobe postérieur, la corne postérieure et le petit hippocampe sont précisément les caractères de structure cérébrale les mieux marqués comme étant communs à l'homme et aux singes. Ils comptent parmi les particularités simiennes les plus distinctes que peut offrir l'organisme humain.
Quant aux circonvolutions, les cerveaux des singes nous montrent chaque échelon de progrès, depuis le cerveau presque lisse du marmouset jusqu'à ceux de l'orang et du chimpanzé, qui sont de fort peu au-dessous de celui de l'homme. Et ceci est des plus remarquables : aussitôt que se montrent les principales circonvolutions, le modèle, selon
(1) Voyez, à la 6n de cet Essai, une note qui contient Thistoire succincte, la controverse k laquelle il est fait allusion et les planches qui s'y rapportent*
lequel elles se dessinent, est identique avec celui des prin- r*
cipaux sillons correspondants de Thomme (1).
La surface du cerveau d'un singe américain nous offre une sorte de carte rudimentaire de celle du cerveau humain; et, chez les singes anthropomorphes, les détails accusent une ressemblance de plus en plus marquée jusqu'à ce que ce soit seulement par des caractères mineurs, tels que la grandeur plus considérable de la cavité des lo]>es ' -V
antérieurs, la constante présence de fissures ordinairem^iil jtj
(1) M. Huxley n'a point parlé d'un trait distinctif auquel Gratiolet altaclinii nne extrême importance, à savoir : Tordre du développement des circonvolutions. Selon lui, chez les singes, ce sont les circonvolutions temporo-sphénoïdales qui apparaissent les premières, et le développement se termine par Ion circonvolutions frontales. Le contraire a lieu chez Thomme, les frontales apparaissent les premières, les temporo-sphénoïdales se dessinent en dernier lieu. De ce fait résultait, selon le regrettable anatomiste, qu'aucun arrêt de développement ne saurait rendre le cerveau des singes plus semblable à celui de Thomme qu'il ne Test dans Tâge adulte; il en différera, au contraire, d'autant plus qu'il sera moins développé. Cette conclusion a été combattue par R. Gagner et par Yogt. Le premier a reconnu a une analogie bien décidée (analogie et homologie) entre la série successive des phoses du développement du cerveau humain et les degrés de développement des singes les plus inférieurs jusqu'aux singes supérieurs anthropoïdes. » Il y a aussi, d'après le même auteur, a une ressemblance très-marquée entre les hémisphères presque lisses du cerveau humain à vingt mois, et les hémisphères privés de plis des petits ouistitis- » Wagner reconnaît encore la ressemblance de cerveaux de fœtus de six k sept mois et celle d'un granct nombre de singes supérieurs (cité par Vogt, Leçons sur Vhomme, p. 210). Yogt, de son côté, fait remarquer que nul observateur n'a encore étudié le développement des embryons nègres ou hottentots du cinquième au septiènie mois; ce qui est vrai pour notre race n'est point nécessairement tel pour les autres races. D'ailleurs c'est Gratiolet lui-même qui a constaté que le nègre suit, rektivement aux sutures du crâne, une loi inverse de celle du blanc ; les sutures antérieures s'ossifient les premières chez le nègre ; les dernières chez le blancs. Il en résulte des conséquences énormes quant au développement mental. M. Touchard, dans un mémoire sur le développement comparé de hi face chez le nègre et chez le blanc, les a très-nettement exposés (Bull, de la Soc. (Tanthr., 1866, p. 526). (Trad,)
^îï
274 RAPPORTS ANATOMIQURS
absentes chez l'homme, et les dispositions et proportions différentes de quelques circonvolutions, que le cerveau du chimpanzé et de Torang puisse être anatomiquement distingué de celui de Phomme.
Il est donc bien clair qu'en ce qui touche la structure du cerveau, l'homme diff'ère moins du chimpanzé ou de Torang que ceux-ci n'ont jamais différé des singes inférieurs, et que les dissemblances du cerveau de rhômmeel du chimpanzé sont à peu près insignifiants, si on les compare à celles qui existent entre l'encéphale du chimpanzé el celui des lémuriens.
Cependant on ne doit pas oublier qu'il y a dans le volume et le poids du cerveau de Thomme le plus inférieur, et celui de l'anthropomorphe le plus élevé, une différence frappante — différence qui, à tous égards, devient encore plus saisissante, si l'on se rappelle qu'un gorille adulte atteint probablement bien près du double du poids d'un boschimen ou d'une femme européenne. On peut mettre en doute, d'une part, que jamais le cerveau d'un homme adulte et sain ait pesé moins de 960 ou 990 grammes (ol on 52 onces); et, d'autre part, que le cerveau du gorille le plus lourd ait dépassé 620 grammes.
C'est là un fait digne de remarque, et qui, sans nul doute, nous aidera quelque jour à donner une explication de la distance énorme qui existe entre le pouvoir mental de l'homme le plus inférieur et celui du singe le plus élevé: mais il n'a qu'une valeur théorique très-minime, parce que la différence, dans le poids du cerveau, entre l'homme le plus élevé, le plus inférieur, est bien plus grande, relativement et absolument, que celle qui existe entre l'homme inférieur et le singe le plus élevé : on a pu le déduire de ce que nous avons dit plus haut sur les capacités crâniennes. Le singe le plus élevé, en effet,
Pi«. 56. — Homnif.
FiG. 37. — Chiinpanié.
Fiç. 36 et 57. — Hémisphères cérébraux d'un homme et d'un chimpanzé, n'Jiiits a la roénie longueur, en vue de montrer les proportions relatives des ^.nrtiis. I^ premier dessin a été pris sur une pièce que M. Flower, conservateur du nitisée <in Collège des Chirurgiens de Londres, a bien voulu préparer pour moi; \g s(>rond vient d'une photographie prise sur un cerveau semolableroent disséqué (>! donné dans le Mémoire de M. Marshall, cité plus haut. — a, Lobe postérieur — ^, Yentricule lat(^ral. — c, Corne posiérieure du petit hippocampie.
peut être représenté absolument par environ 12 onces de substance cérébrale ou relativement par 32 : 20. Mais commo le cerveau humain le plus volumineux que l'on ait observé pèse de 65 à 66 onces, la différence se mesure absolument par plus de 43 onces et relativement par 65 : 52. Examinés systématiquement, les différences cérébrales de rhomme et des singes n^ont donc de valeur (jue pour le genre, la distinction de famille reposant principalement sur la dentition, le bassin et les membres inférieurs.
J'ai dit plus haut que les différences de poids entre les cerveaux aideraient à donner une explication de la distance mentale de Thomme au singe : je ne crois, en aucune façon, (^n effet, que cela puisse suffire, et que ce soit une ilifférence primitive dans la quantité ou dans la qualité de substance cérébrale qui a déterminé la divergence des souches humaine et pithécoïde, qui aboutit au a gouffre énorme » qui existe entre elles. Il est, en un certain sens, pariaitementvrai que toutes les différences de fonctions sont le résultat d'une différence de structure, ou, en d'autres termes, d'une différence des forces moléculaires primitives de la substance vivante; et, partant de cet incontestable axiome, nos contradicteurs, avec des raisons en apparence très-plausibles, disent parfois que la distance entre les fonctions intellectuelles de l'homme et du singe implique une distance correspondante dans la constitution anatomique des organes de ces fonctions; et l'on ajoute souvent que, de ce que ces différences n'ont point été constatées, il ne suit pas qu'elles n'existent pas, mais seulement que la science est incapable de les découvrir. Un peu de réflexion montrera cependant l'erreur de ce raisonnement; toute sa valeur ixîpose sur cette supposition que le pouvoir intellectuel dé-
pend exclusivement du cerveau, tandis que le cerveau n'est que Tune des nombreuses conditions dont dépendent les manifestations intellectuelles (1), les autres étant principalement les organes des sens et les appareils moteurs, spécialement ceux qui jouent un rôle dans la préhension et dans la production du langage articulé.
Un muet, quel que soit le volume de son cerveau et la force des instincts intellectuels dont il aurait hérité, ne serait pas capable de montrer beaucoup plus d'intelligence
(1) Le traducteur a soutenu cette thèse devant la Société d'anthropologie, ù la suite d'une discussion sur le siège des fonctions intellectuelles, le !•' février 1866, et ra reprise le 15 du même mois. Il est heureux de pouvoir s'appuyer aujourd'hui de Tautorité de M. Huxley, car il avoue n^avoir trouvé parmi ses collègues que des contradicteurs. H a même été, k cette occasion, aa'usé de produire c une réminiscence de ces époques barbares où la science anatoiiiique n'existait pas. d L'idée que toutes les parties de l'organisme concourent h la production des phénomènes intellectuels, et que le cerveau est, un appareil collecteur des impressions et transformateur de ces impressions eu mouvements, a semblé contraire à tous les dogmes de la physiologie. Les dogmes, fort heureusement, durent moins longtemps dans les sciences naturelles qu'en théologie, surtout en ce qui touche les fonctions du système ner- ▼eux, au sujet desquelles il n'existe pas une théorie qui supporte l'épreuve de tous le^ faits. La notion de la localisation absolue des fonctions est comme celle de la localisation absolue des maladies, l'une des plus étroites qui aient été émises; on a complètement perdu de vue les corrélations organiques dont le rôle est tellement considérable qu'il suffit d'une maladie viscérale pour changer le cours des idées, et même leur nature et leur portée. Le cerveau, loin d'être le maître, n'est que l'esclave des viscères; il est, si l'on veut, Toi^ane le plus complexe, subordonné au plus grand nombre d'influences. Que la cœur se dilate ou s' hypertrophie, queTestomac digère mal, que le foie soit, calculeux, que les poumons se tuberculisent, et les manifestations mentales changent de nature, des idées nouvelles, tristes, mélancoliques, violentes, criminelles même surgissent, le cerveau restant le même ! 11 suit de !ù que quand on possède un crâne et même un cerveau, on n*a, comme ledit M. Huxley, que l'une des conditions de Tentendemenl ; cette «condition » ne pourra rendre compte des phénomènes intellectuels que dans la proportion où elle ,les produit. Cette proportion est grande, sans nul doute, mais elle reste une proportion. (Trad.)
"lôH lîAl'POUTS ANATOMlQtES
qu'un orang ou un chimpanzé s'il était réduit à la sociclc de ses pareils. Et cependant il peut ne pas y avoir la plus petite différence appréciable entre ce cerveau et celui d'une personne très-intelligente et cultivée. Le mutisme peut élre la conséquence d'une conformation défectueuse de la bouche ou de la langue, ou seulement un défaut d'innervation de ces organes; il peut être aussi le résultat d'une surdité congéniale causée par quelque très-légère anomalie de l'oreille interne, qu un anatomiste très-attentif peut seul découvrir.
L'argument par lequel on soutient qu'une différence considérable entre Tintelligence de l'homme et celle du singe doit produire une différence égale de leurs cei*veaux me parait aussi mal fondé que le mode de raisonnement dans lequel on voudrait prouver que, puisqu'il y a un c( golfe immense » entre une montre qui marque bien rheure et une autre montre qui n'irait pas du tout, il doit y avoir un hiatus de structure considérable entre les deux montres* Un cheveu sur le balancier, un peu de poussière sur le pinion, une flexion imprimée à une dent de l'é* chtppement, un quelque chose si léger que l'œil exercé de l'horloger peut seul découvrir, voilà quelle peut être la source des différences.
Comme je crois, avec Cuvier, que la possession du langage articulé est la grande caractéristique de l'homme (qu'il lui soit ou non exclusivement propre), je pense qu'il est très-facile de comprendre que quelque différence de structure aussi délicate peut avoir été la cause première de l'immense et, dans la pratique, infinie divergence (i) de la souche humaine et de la simienne.
(1) Les mots immense différence, grand golfe, hiatus, abime,gouffre,qu\ reviennent soufcnt dans le texte de M. Huxley, m'ont quelquefois paru peu en rapport avec sa pensée. Je les ai néanmoins traduits teb queb, en me souire^
DK L HOMME ET DKS AMMAIX. 25?
En délînilive, pour eu revenir au point de vue ana lomique, quelque système organique que Ton examine, la comparaison de ses modifications dans les séries simiennes conduit à une seule et même conclusion, à savoir, que les différences anatomiques qui séparent Thommc du gorille et du chimpanzé ne sont pas aussi considérables que celles qui séparent le gorille des singes inférieurs; mais en énonçant cette importante vérité, je dois me mettre en garde contre une forme de malejitendu qui est très-commune. J'ai observé, en effet, que ceux qui s'efforcent d'enseigner ce que la nature nous montre si clairement en cetie matière, sont exposés à voir leurs opinions altérées et leur langage défiguré, jusqu'au point de leur faire dire que les différences structurales, entre l'homme et les singes les plus élevés, sont petites et insignifiantes. Je saisirai donc cette occasion pour affirmer nettement, tout au contraire, qu'elles sont considérables et significatives ; que chaque os de gorille porte une empreinte par laquelle on peut le distinguer de l'os humain correspondant, et que, dans la création actuelle tout au moins, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui sépare l'homme du troglodyte.
Nier l'existence de cet abime serait aussi blâmable (}u'absurde; mais il n'est ni moins blâmable ni moins absurde d'exagérer son étendue, et, s'arrêtant à l'admission de ce fait, de se refuser à rechercher si elle est imnfense
haiit d*ailleurs qiie Ton fail, en français non nioins qu'en anglais, un singulier abus du mot immense (immense majonté, par exemple, deux mots éminemment contradictoires). Il serait, en effet, bien plus plus facile d'établir qu*il n*y a pas plus de différence entre certains singes et certains Australiens ou Mincopies qu'entre ceux-ci et les hommes led pluà éminents de TOccident. D'ailleurs, puisque M. Huxley rapproché le muet abandonné du chimpanzé, uti est VaHme'^ Un sourd-muet est-ii un homme ou non? Il serait grand temps de renoncer à ces abîmes et à ces gouffres. (Trad,)
240 RAPPORTS ANÂTOMIQUËS
OU si elle est pelite. Souvenez-vous, si vous le voulez, qu'il n'y a aucun lien entre Thomme et le gorille, mais n'oubliez pas que la ligne de démarcation n'est pas moins profonde, et, en l'absence de formes intermédiaires, n'est pas moins complète entre le gorille et Torang ou entre l'orang et le gibbon. Je dis que, pour ces derniers, la ligne de démarcation n'est pas moins tranchée, quoiqu'elle soit quelquefois plus étroite. Les différences anatomiques entre l'homme et les singes anthropomorphes nous autorisent certainement à le considérer comme formant une famille distincte; mais comme il diffère moins de ces singes qu'eux-mêmes ne diffèrent d'autres familles du même ordre, il n'y a aucune raison pour le placer dans un ordre distinct.
Ainsi se trouve justifiée la sagace perspicacité du grand législateur de la zoologie méthodique, Linnée, et un siècle de recherches anatomiques nous ramène à sa conclusion : que l'homme est un membre du même ordre que les singes et les lémuriens, auquel la dénomination linnéenne de primates doit être conservée. Cet ordre peut maintenant se diviser en sept familles d*une valeur systématique à peu près égale, à savoir : la première, les anthropiniens, qui ne renferme que l'homme seul ; la seconde, les gatarui- NiENs, qui embrasse tous les singes du vieux monde; la troisième, les PLATYRHiNiENs, tous Icssiugcs du nouvcau monde, •excepté les marmousets ; la quatrième, les ârctopithèques, qui contient les marmousets ; la cinquième, les lémuriens, desquels le cheiromys serait probablement exclu pour former une sixième famille distincte, les cheiromyniens, tandis que la septième, les galeopithèciens, comprendrait seulement les lémuriens volants {galeopithecus), forme étrange qui touche presque aux chauves-souris, de même que le cheiromys semble revêtu d'une enveloppe de rongeur, et que le lémurien ressemble aux insectivores.
Aucun ordre de mammifères ne se présente peut-être avec une série aussi extraordinaire de gradations que le fait celui-ci — qui nous conduit insensiblement du sommet de la création animale à des <tres qui ne sont séparés, comme on le voit, que par un échelon, du plus inférieur, du plus petit et du moins intelligent des mammifères à placenta. Il semble que la nature elle-même avait prévu l'orgueil de Thomme, et, avec une cruauté toute romaine, ait voulu que son intelligence, au sein même de ses triomphes, fît sortir les esclaves de la foule pour rappeler au vainqueur qu'il n'est que poussière.
Tels sont les faits principaux, telle est la conclusion immédiate que j'en ai tirée et à laquelle j'ai fait allusion au début de cet Essai. Je pense que ces faits ne peuvent pas être contestés, et s'il en est ainsi, la coDclusion m'apparaît inévitable.
Mais si rhomme n'est séparé des animaux par aucune diflerence anatomique plus importante que celles qui les séparent les uns des autres, il semble que si l'on peut découvrir un procédé quelconque causatifàe modifications organiques, par lequel se seraient produits les genres et les familles des animaux ordinaires, ce procédé pourrait amplement rendre compte de Torigine de l'homnie. En d'autres termes, si l'on pouvait établir que les marmousets (1), par exemple, se sont formés et élevés par des modifications graduelles des platyrhiniens, ou que marmousets et platyrhiniens sont des rameaux modifiés d'une même souche primitive, on ne trouverait aucune raison solide pour mettre en doute que l'homme peut avoir pris origine, soit
(1) Les marmousets comprennent les ooistitis et les tamarins qui appartiennent aux genres Hapale, Jacchns et Midas» Ce sont des singes américains petits et semblables aux écureuils. Le nom de marmouset n'est plus usité en français que dans un sens injurieux, appliqué à Thomme. (Trad,)
en vertu des modificatioDS graduelles d'un singe anthropomorphe, soit dans le second cas à titre de rameau d'une même souche primitive que celle des singes.
Actuellement, un seul procédé de causalité organique trouve quelques preuves en sa faveur ou, en d'autres termes, il n'y a, en ce qui touche l'origine des espèces animales en général, qu'une seule hypothèse qui ait une existence scientifique, celle qui a été avancée par M. Darwin. Quant à Lamark, si sagaces que soient quelques-unes de ses vues, elles sont trop mêlées d'imperfections et même d'absurdités pour ne point avoir laissé se perdre les bienfaits que son originalité aurait pu réaliser, s'il avait été dans ses conceptions plus sobre et plus prudent; et quoiqu'il me soit revenu touchant la promesse qu'il aurait faite d'une doctrine sur a le progrès continu et régulier des formes organiques, » il est évident que le premier devoir d'une hypothèse est d'être intelligible, et qu'une proposition vague et confuse de ce genre qui peut être lue dans tous les sens avec le même degré de signification n'existe réellement pas, quoiqu'elle semble exister (1).
C'est pourquoi la question des relations de l'homme avec les animaux inférieurs se fond d'elle-même, quant à présent, dans le problème plus large de la possibilité ou de l'impossibilité des vues de M. Darwin. Mais ici nous abordons un terrain couvert de difficultés, et il nous importe de définir avec le plus grand soin notre position exacte.
On ne peut mettre en doute, à mon avis, que M. Darwin n'ait réussi à établir d'une manière satisfaisante que ce qu'il appelle sélection ou modifications sélectives doit se présenter et se présente en effet dans la nature; le même
(i) Si le lecteur veut bien se reporter page 59, il verra, en lisant le texte de Lamarck, que M. Huxley porte ici un jugement d'une sévérité excessive.
auteur a iioo moins réussi à prouver surabondamment qu'une telle sélection est suffisante pour produire des formes analomiques aussi distinctes que le sont même quelques-uns des genres ; si donc le monde vivant ne nous présentait que des diffi^rences anatomiques, je n'hésiterais pas à dire que M. Darwin a démontré Texistence d'une cause physique véritable, amplement suffisante pour rendre compte de l'origine de tous les êtres vivants et de l'honmie parmi eux.
Mais, outre leurs diversités anatomiques, les espèces animales et végétales, ou tout au moins un grand nombre parmi elles, nous offrent des caractères physiologiques : celles qui, anatomiquement, appartiennent .à des espèces différentes, sont pour la plupart ou tout à fait incapables de se croiser, ou, si le croisement est possible, le produit métis ou l'hybride n'est point apte à perpétuel* sa race avec un autre hybride de la même provenance.
Or, pour admettre une cause véritablement efficiente dans le monde organique, il faut qu'elle satisfasse à une condition unique : rendre compte de tous les actes organiques qui sont placés dans la sphère de son action. Si elle est incompatible avec l'un quelconque de ces faits, elle doit être rejetée ; si elle fait défaut à l'explication d'un phénomène donné, elle est, dans cette mesure, insuffisante, et dans cette mesure elle doit être mise en suspicion, quoique cependant elle ait le droit d'être provisoirement admise.
L'hypothèse de M. Darv\rin n'est, que je sache, incompatible avec aucun fait biologique connu; tout au contraire, si elle est admise, les faits qui se rattachent au développement, à l'anatomie comparée, à la distribution géogra-^ phique et à la paléontologie, trouvent un lien qui les réunit et prennent une signification qu'ils n'avaient jamais eue auparavant; en ce qui est de moi^ je suis parfaitement
convaincu que si cette théorie n'est pas exactement vraie, elle s'approche de la vérilé pour le moins autant que l'hypothèse de Copernic par exemple, par rapport à la véritable doctrine des mouvements célestes.
Malgré toutes ces raisons, notre adhésion à l'hypothèse darwinienne restera provisoire aussi longtemps qu'un anneau manquera dans l'enchaînement des preuves, et cet anneau fera défaut aussi longtemps que les animaux et les plantes qui ont dans cette hypothèse une origine commune, ne pourront produire que des individus fertiles à postérité fertile. Car jusque-là on n'aura pas prouté, en un mol, que le croisement par sélection naturelle ou artificielle est capable de réaliser les conditions nécessaires à la production des espèces naturelles, qui sont, pour la plupart, stériles entre elles.
J'ai exprimé cette conclusion aussi nettement que possible, parce que la dernière position dans laquelle je voudrais me trouver est celle d'avocat des théories de M. Darwin, ou d'ailleurs, de théories quelconques, si l'on entend par avocat un homme dont la tâche consiste à faire glisser l'esprit sur de réels obstacles, et de persuader là où il ne peut pas convaincre.
Pour être juste envers M. Darwin, il faut cependant reconnaître que les conditions de fertilité et de stérilité sont encore très-mal connues, et que chaque progrès dans la science nous conduit à regarder cette lacune particulière de sa théorie comme de moins en moins importante quand on la met en regard de la multitude des faits qui sont en harmonie avec elle ou qui en reçoivent une explication.
C'est pourquoi j'adopte la théorie de M. Darwin, sous la réserve que l'on fournira la preuve que des espèces physiologiques peuvent être produites par le croisement sélectif;
de même, le physicien philosophe peut admettre, quant à la lumière, la théorie des ondulations, à la condition qu'on lui démontrera qu'il existe un éther encore hypothétique; de même encore, le chimiste peut reconnaître la théorie atomique^ pourvu qu'on lui fournisse la preuve de l'existence des atomes ; et j'adopte cette théorie exactement pour les mêmes raisons, à savoir : parce qu'elle a pour elle à première vue une grande somme de probabilité ; qu'elle nous offre le seul moyen à notre portée de mettre en ordre le chaos des faits observés, et enfin parce qu'elle constitue le plus puissant instrument de recherches qui ait été donné aux naturalistes depuis la découverte de la méthode naturelle de classification, et depuis le commencement des études systématiques d'embryologie.
Mais, même si nous laissons de côté les vues de M. Darwin, nous pouvons reconnaître que l'analogie de tous les actes naturels fournit un argument solide et décisif contre l'intervention de toute cause autre que celles que l'on a appelées secondes dans la production des phénomènes que nous montre l'univers ; de sorte qu'en présence des rapports étroits qui existent entre l'homme et le reste du monde vivant, ainsi qu'entre les forces déployées par ce monde et toutes les autres forces, je ne vois aucune raison pour mettre en doute qu'elles forment une série coordonnée et sont les termes de la grande progression de la nature — de l'être informe à l'être qui a une forme propre — de l'inorganique à l'organique — de la force aveugle à Tintelligence consciente et à la volonté.
La science a accompli sa fonction quand elle a vérifié et énoncé la vérité ; et si ces pages n'étaient adressées qu'aux savants de profession, je m'arrêterais ici, sachant que mes confrères ont appris à ne respecter que les choses démon-
trées et reconnaissent que leur premier devoir consiste à y soumettre leur esprit quand même elles viendraient contrarier leurs tendances.
Mais, désireux comme je le suis d'atteindre un cercle plus large du public intelligent, il y aurait indigne lâcheté à paraître ignorer que la majorité de mes lecteurs auront quelque répugnance à trouver ici les conclusions auxquelles j'ai été conduit sur ce sujet par l'étude la plus attentive et la plus consciencieuse que j'en aie pu faire.
On s'écrie de tous côtés : c< Nous sommes hommes et femmes et non point seulement une meilleure espèce de singes, avec une jambe un peu plus longue, un pied plus compacte et un cerveau plus volumineux que vos brutes de chimpanzés et de gorilles! La faculté de connaître, la conscience du bien et du mal, la tendresse pleine de compassion des affections humaines, nous élèvent au-dessus de toute réelle intimité avec les bêtes, quelque près qu'elles semblent nous approcher ! »
A cela je puis répondre que l'exclamation serait plus juste et qu'elle aurait toutes mes sympathies si elle élait seulement un peu plus concluante. Mais ce n'est pas moi qui fais reposer la dignité de l'homme sur son gros orteil ou qui insinue que nous sommes perdus si le singe possède un petit hippocampe ! Tout au contraire, j'ai fait de mon mieux pour dissiper cette vanité. Je me suis efforcé de montrer qu'aucune ligne anatomique de démarcation plus profonde que celles qui existent parmi les animaux qui sont immédiatement au-dessous de nous, ne peut être tracée entre le règne animal et nous-mêmes; et j'ajouterai ici l'expression de ma croyance : que toute tentative en vue d'établir une distinction psychique est également futile, et que même les facultés les plus élevées du sentiment et de
rintelligence commencent à germer dans les formes inférieures de la vie(l).
Mais en même temps, personne n*est plus fortement convaincu que je ne le suis de l'immensité du golfe qui existe entre l'homme civilisé et les animaux; personne n'est plus que moi certain que, soit qu'il en dérive, soit qu'il n'en dérive point, il n'est assurément pas l'un d'entre eux; personne n'est moins disposé à traiter avec légèreté la dignité actuelle, ou à désespérer de l'avenir du seul être à intelligente conscience qui soit en ce monde.
A la vérité, ceux qui en cette matière s'attribuent l'autorité, nous disent que les deux formes d'opinions sont incompatibles, et que la croyance à l'unité d'origine des animaux et de l'homme entraîne pour celui-ci la brutalisation et la dégradation. Mais en est-il réellement ainsi? Un enfant intelligent ne pourrait-il réfuter, à l'aide d'arguments évi-
{\ ) C'est un plaisir tellement rare pour moi de trouver les opinions du prof<>^8eur Owen en accord avec les miennes, que je ne puis ra'empécher de citer ici un passage qui a paru dans son Essai sur les caractèresu. de la la classe des mammifères in humai of the Proceedings of the Lirmean Society of London pour 1857, mais qui a été omis sans que Ton puisse se rendre compte de cette omission dans la Reade Lecture faite à TUniversité de Cambridge deux ans plus tard, et qui est à peu près une réimpression de TEssai en question. M. Owen avait écrit :
« N'étant pas apte à apprécier ou même à concevoir que la distinction entre les phénomènes psychiques d'un Chimpanzé, d'un Boschiman ou d'un kztee, avec arrêt de développement cérébral, soit d'une nature tellement essentielle qu'elle interdise toute comparaison entre les individus de ces espèces, ou comme étant autre qu'une simple difTérence de degré, je ne puis aiéconnaître la signification de cette constante similitude dans la structure — chaque dent, chaque os étant strictement homologue — qui rend si difficile h Tanatomiste la distinction entre YHomme et le Pithecns, »
Assurément il est quelque peu singulier de voir que c Fanatomiste > qui trouve « difficile t de t déterminer la différence > entre YHomme et le Pithecus, les range nonobstant, par des motifs empruntée 2i Tanatomie, en sous-classes distinctes !
dents, le rhétoricien superficiel qui prétendrait nous imposer une telle conclusion? Peut-on dire en vérité que le poète, le philosophe ou l'artiste, dont le génie est la gloire de son temps, est déchu de sa haute dignité à cause de la probabilité historique, pour ne pas dire à cause de -la certitude, qu'il est le descendant direct de quelque sauvage nu et brutal, dont l'intelligence suifisait à peine pour le rendre un peu plus rusé que le renard, et un peu plus dangereux que le tigre? Ou bien est-il forcé d'aboyer et de marcher à quatre pattes à cause de ce fait tout à fait indubitable qu'il a été, à un moment donné, un œuf qu'aucune faculté ordinaire de discernement ne pouvait distinguer de celui d'un chien? De ce que la plus légère étude de la nature de l'homme nous montre comme fonds toutes les passions égoïstes et tous les appétits sauvages des quadrupèdes, le philanthrope et le saint doivent-ils donc cesser de s'efforcer à mener une noble vie? Est-ce que l'amour maternel, enfin, est un sentiment vil parce que les poules le possèdent? Est-ce que la fidélité est une bassesse parce qu'un chien nous aura prouvé son attachement? Le sens commun delà masse du genre humain répondra sans hésiter à ces questions. La portion saine de l'humanité, se trouvant forcée d'échapper au véritable péché et à la dégradation, abandonnera les spéculations dépravées aux cyniques et aux puritains qui, en désaccord sur tout autre point, se confondent par leur aveugle insensibilité au noble aspect du monde visible, et par leur inaptitude à apprécier la grandeur de la place que l'homme y tient.
Bien plus encore, les hommes qui pensent, une fois délivrés de l'influence aveugle des préjugés traditionnels, trôuveiont, dans le fait même de l'élévation de leur semblable au-dessus de la souche inférieure où il a. pris naissance, la meilleure preuve de la grandeur de ses force$; ils
reconnaîtront, dans les lents progrès à travers les âges écoulés, des motifs raisonnables pour croire à la réalisation d'un avenir plus noble. Ils se rappelleront que celui qui compare T homme civilisé au monde animal est comme le voyageur qui voit les Alpes s'élancer vers le ciel, et distingue à peine où finissent les roches couvertes d'ombres épaisses et les sommets rosés, où commencent les nuages du ciel; qui ne l'excuserait si tout d'abord, frappé d'admiration, il se refusait à croire le géologue qui lui dirait qu'après tout ces masses splendides sont faites de la vase durcie des mers primitives ou des laves refroidies de ces volcans souterrains, dont la substance est la même que celle de l'argile la plus grossière, mais qui sont soulevées par des forces intérieures à ces fières et, en apparence, inaccessibles hauteurs?
Le géologue a cependant raison ; et si l'on réfléchit sur ses leçons, au lieu de voir diminuer notre respect et notre admiration, toute la force d'une sublime intelligence viendra s'ajouter au sentiment esthétique purement intuitif d'un observateur ignorant.
Et quand les passions comme les préjugés auront disparu, les mêmes effets résulteront des enseignements du naturaliste en ce qui concerne les Alpes et les Andes du monde vivant : l'homme. Notre respect pour la dignité humaine ne sera pas amoindrie par l'idée que l'homme est dans sa substance et dans son organisation un avec les animaux, car seul il possède la merveilleuse propriété du langage rationnel et intelligible, grâce auquel, dans la période mille fois séculaire de son existence, il a lentement accumulé et systématisé les résultats de l'expérience, qui sont presque entièrement perdus chez les autres animaux avec la cessation de la vie individuelle. En sorte qu'il s'élève aujourd'hui, appuyé sur cette base comme sur le sommet
d'une montagne, de beaucoup au-dessus de ses humbles compagnons, et transformé dans sa grossière nature, il réfléchit çà et là un rayon du foyer lumineux de la vérité.