TRANSFORMATION DES FORMES ORGANIQUES
Nous touchons maintenant à la partie la plus dil'licullueuse de la doctrine (|ue nous avons entrepris d’esquisser. Supposé reconnu que la série animale est réelle, et que dans la succession des temps les Ibrmes organiques apparaissent de plus eu plus parfaites; que les invertébrés, les poissons, les reptiles, les oiseaux, les mammifères, s^e sont succédé trèsirrégulièrement, offrant dans chaque classe, à mesure que les millions d’années s’écoulaient, une snbdivi-
:.S INTROmT.TION.
sion de plus en plus grande des fondions, des appareils de plus en plus isolés, et par suite des aptitudes de plus en plus complexes et une influence moditicatrice de plus en plus grande sur le règne végétal comme sur le monde inorgani(jue : s’ensuit-il nécessairement qu’une telle succession des formes implique leur transformation? Pour quiconque veut appliquer le raisonnement aux faits et en reconnaître les conséquences, la question n’est pas douteuse : bien des êtres qui vivent aujourd’hui à la surface du globe dérivent de ceux qui, disparus, les ont précédés sur la terre, et, ainsi que le fait remarquer M. P. Bert, professeur à la faculté des sciences de Bordeaux, « comme les formes dites sj^écifiques actuelles diffèrent notablement de celles qui les ont précédées, il s’ensuit nécessairement que la descendance implique la variation (1). »
Nous pouvons maintenant nous demander par quels procédés les êtres vivants ont pu se modilier au point d’offrir dans le temps une succession de formes |>areille à celle que nous révèle la paléontologie. Avant M. Darwin on avait souvent tenté l’analyse des conditions qui pouvaient altérer les formes oi-ganicpies, mais malgré la perspicacité et la science deLamarck, sou ouvrage, auprès de celui du naturaliste anglais, semble n’ôtre qu’un recueil de propositions. Cepen-
(i) P. Bert. Anw det court tcûnli figues, 1866-67, p. S!i.
TRANSFItltMATION DKS KOIIMKS Ollt;\MOlFS. .‘.Ü
liant, presque tout y esl indiqué : les climats, les saisons, la culture et la domestication, mais par-dessus tout l’exercice fonctionnel, ou, selon son expression. les habitudes, dont l’étude minutieuse l’a conduit à formuler les deux lois suivantes, bien dignes d'être reproduites une fois de plus :
I. Dans tout animal qui n u point dcpassé le lerineilu ses tléveloppement> remploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, et finit par le Riire disparaître.
II. Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe nu par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les cbangements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus ( I ).
Toutes les lois de M. Darwin sur la concurrence vitale et sur la sélection naturelle, sont contenues dans ces deux énoncés, mais à peu près à la façon dont l’animal esl contenu dans l’embryon. De plus, Lamark n’a parlé en détail que du besoin et de l’habitude ; il ne parait pas avoir tenu compte des résultats du métissage et de l’hybridilé, ni ceux que l’embryogénie comparée nous a révélés; enfin, il ne pouvait connaître ni les faits paléontologiqucs, ni, à plus forte raison, les légitimes es|iérances qu’ils font concevoir
(I) Lamarrl, Philosophie toolof/ique. Paris, 1809, 1. 1. p. SXü.
IvriiODLCTION.-
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pour les découverles ruliires. On ne samiiil Irop le répéter, en efl'et, de ce «pie la l'aune contemporaine dérive de la faune préexistante, il ne s’ensuit pas qu’elle dérive de celle que nous connaissons jusqu’à ce jour ; il y a niêine toutes sortes de raisons qui nous obligent à admettre que le plus grand nombre des types actuels n’ont pas leurs ancêtres directs dans les espèces qui, jusqu’à présent, ont été décrites. Mais comme le nombre des espèces fossiles s’augmente chaque jour, chaque jour nous fait découvrir de nouveaux liens entre le monde passé et le monde actuel.
Il suit de là que jusqu’à présent la paléontologie ne fournil dans la plupart des cas aux partisans des transformations organiques qu’une explication rationnelle de la succession des formes. Comment obtenir une explication expérimentale? Par l’examen des laits de variations spontanées et factices, de reproduction sélective naturelle et arlilicielle, et enfin des faits de tnétissage et d’bybridilé.
Comment, et dans quelles limites et dans quelles iniluences les formes organiipies j>euvent-elles se modifier chez les individtis, à l’état sauvage et domes- Inpie? C'est là une vaste question qui, pour être traitée dans chaque détail, organe par organe, appareil par appareil, individu par individu, et influence par influence, réclamerait un immense concours d’études. M. llarwin, dans son chapitre sur les U>h de la variahililé, a rangé sous trois chefs principaux les in-
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Hueiu-es niocüncalrices individuelles : le,s cotuiilimus l’jütérieures, les effets de Vmnge ou du défaut d’eœerdce des organes, el les cotrélations de croissance. 11 leur attribue une importance inégale : ainsi, les conditions extérieures, le climat, l’habitai, le milieu vi- Utl, qui l'oi’ment la base de ce que M. Bertillon a si jus- Icment désigné sous le nom de nuKsologie, n’onl pas [)Our lui toute la valeur directe qu'elles avaient aux yeux de Lamarck el do Geoiïroy Saint-Hilaire. Mademoiselle Royer, dont nous aimons à citer les judicieuses notes ajoutées à sa traduction, a fait remarquer (|u’en détinitive la reproduction sélective ne pouvait accumuler dans une esjièce que les varialions accidmtelles et utiles;, car lorsqu’elles sont nuisibles elles conduisent nécessairement à l’extinction de l’espèce ; juais le cbamjt de leur action, ainsi restreint de moitié jx)ur notre appréciation, n’en reste pas moins énorme.
Or, si l’on se rappelle toutes les phases par lesc|uelles a passé notre planète, on se rend compte à la fois de la nature des iniluences subies par les êtres vivants et de leur distribution géographique actuelle. IjCS périodes géologiques les plus analogues offrent, dans un même degré de similitude, les faunes el les llores les plus analogues. Selon Unger, si la végétation européenne de la période houillère offre les ressemblances les plus saisissantes avec celle des zones chaudes, c’est que les conditions du climat el du sol
INTUÜltUCTIO.N.
cUiienl pour l’Europe assez semblables aux conditions actuelles du Mexique, de l’Abyssinie, du cap de Bonne-Espérance, etc. Par contre, pendant la période crétacée, nulle analogie ni dans les êtres ni dans le , monde inorganique. En général, on peut affirmer que dans les genres qui ont à la fois des espèces fossiles et rivantes, celles-ci se perpétuent dans des conditions ftirt anal(^es à celles du milieu où celles-là s’étalent propagées; et l’on peut ajouter qu’à l’époque où exisüneiit les fossiles, les espèces actuellement vivautes n’existaient point. Celte double observation vient à l’appui de la descendance modifiée. Les singes, les éléphants, les ours, les hyènes, les rhinocéros, qui ont habité l’Euro|)e, n’ont plus de représentants directs (sauf cependant Velephas Afrieanus), mais ils ont des représentants modifiés dans les espèces des ])arties du monde où se rencontrent des conditions analogues à celles qu’offrait l’Europe aux époques successives de ces faunes ; de même les ours, les chats, les cerfs, les tapirs, ont dans les deux mondes des formes spécifiquement différentes, mais dont le croisement n’a jamais été tenté; un grand nombre d’animaux domestiques ont pour ancêtres des individus sauvages qui diffèrent grandement de leur |K)stérilé; dans le règne végétal, cela ne fait doute pour personne ; mais dans le règne animal, la difficulté de trouver à travers les ressemblances acquises un ly|)c original est souvent d’autant considérable que
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tra:ssfor.matiün des KORMES okgamqees.
nous connaissons à peine la faune des riions les plus riches de l’Asie et de l’Amérique.
Quelle est, dans tous ces traits distinctifs, la part qu’il faut faire à l’action des milieux cosmiques? Elle doit être énorme et semble n’être subordonnée qu’à une seule condition : la durée. Cependant, même pour les temps historiques, et tout particulièrement pour les trois derniers siècles, de nombreux observateurs ont témoigné des profondes modifications déterminées sur les espèces importées en Amérique à la suite de la conquête du quinzième siècle. L’une des plus curieuses serait celle de la transformation du cochon domestique, qui, au rapport du père Labat et de M. Roulin, se serait, à l’état sauvage, singulièrement rapproché du sanglier dans les îles du golfe du Mexique et en Colombie. « Ces deux observateurs, dit M. de Quatrefages, s’accordent à dire que dans les deux localités, la tête plus grosse s’est élargie et relevée par le haut, que les oreilles se sont redressées, les défenses allongées. En même temps, la couleur est devenue uniforme. Par tous ces caractères, les cochons marrons se sont rapprochés du sanglier ; mais, dans les deux contrées dont il s’agit, le pelage s’est montré entièrement .noir, caractère qu’on ne rencontre nulle part dans l’espèce sauvage. Bien plus, dans les Parancos, à une hauteur de 2,500 mètres, M. Roulin a vu les cochons libres se couvrir d’uu poil éjwis, crépu, et d’une sorte de laine... Ces cochons ont donc
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conservé certains traits des cuclions düiiiesti(|nes ou acquis quelque caractère nouveau imposé par les conditions dans lesquelles ils avaient à vivre (1). » Des remarques analogues ont été laites sur le cheval, I ’àne, le mouton et les oiseaux de basse-cour; mais on comprend que nous devions renvoyer aux mémoires de MM. Roulin, Isid. Reolfroy, Prichard (2) et de (Inatrel'ages pour leur description. Mentionnons encore les vues ingénieuses émises par Agassiz sur la distribution géographique des faunes dans leur rapport de similitude avec les différentes races d’hommes.
La Société d’anthropologie a consacré de longues séances, dans le cours de l’année 1865, à l’étude de l’action des milieux. Des faits nombreux, mais trèsdébattus, (jui ont été produits dans ces débats, sur les pclones, les caUmgos, les niatas et les poulets à crête osseuse ; nous aurons l’occasion de revenir sur les modilicalions de l’homme dans les mêmes conditions. M. de Quatrefages avance que le serin des Canaries et le dindon ont subi en Europe des altérations qui portent sur la couleur, la taille, la huppe et le chant (3). Mais c’est surtout parmi les plantes que
(1) Oualrofages, Huilé de l'espèce humaine, |i. H‘2.
(3) lïicliarU, Hisloire naturelle de f Homme. IVis, IS05.
(5) l.'uiie dfs modificalioiis organiques les plus curlruses paraissent celles qm sont Hues à l’artinn des iiiilieus et celle dc.s axolotls relatée dans la note .siiixantc, que nous devons à M. I'. Kisclier : « Kn janvier 1864, le Muséum revoit du Jardin d’acclimatation six axolotls provenant du Mexique. Ces individus vivent, dans l'eau; ils portent, de chaque céité du cou, trois branchies qui sont relevées et abaissées de temps en temps par des muscles