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AU LAG NAHUEL-HUAPI
Un lac peu connu. — San-Carlos de Bariloche. — La Compagnie chileno-argentine. — Le village. — Hôtel Perito- Moreno, — L’aubergiste française, — Le prêtre catholique anglais et le pasteur protestant allemand. — Iei le prêtre vit difficilement de l'autel. — L'église est fermée. — Le temple le sera bientôt. — Pas de fidèles. — Discussion psycholosique avec le pasteur. — La langue allemande a-t-elle des vertus moralisatrices? — L'île Victoria et les deux porcsépices. — Les colons pauvres se plaignent qu’on leur refuse leurs titres de propriété. — Le prince de Schaumbourg- Lippe, propriétaire au Nahuel-Huapi. — Visite de son domaine, — Le baron de Bülow, majordome, — Rencontre du Ministre plénipotentiaire d'Angleterre et de Lady Susan Townley. — Retour par le Chih.
Nous voici donc enfin arrivés devant le fameux lac argentin. Je n’avais rencontré, à Buenos-Aires, que trois personnes le connaissant : M. Francisco P. Moreno, qui délimita, avec tant de science et d’habileté, la frontière argentino-chilienne; M. Onelli, l'intelligent directeur du Jardin zoologique, qui faisait partie, lui aussi, de la Commission de délimitation, et M. de Waldthausen, alors ministre plénipotentiaire d'Allemagne en Argentine. Il y en a, certainement, quelques autres encore, mais le hasard ne les mit pas sur ma route. Le ministre allemand en revenait
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lorsque je le vis. Ce qui donna, sans doute, au ministre anglais, M. Walter Townley, l'idée de faire à son tour le voyage. Nous allions justement le rencontrer à San-Carlos de Bariloche, principal port du lac.
M. de Waldthausen me cilait comme typique ce mot d’un secrétaire aux Affaires étrangères de Buenos-Aires auquel il demandait s’il connaissait fe Nahuel-Huapi :
— Non. Je ne connais que Buenos-Aires, Mar-del-
lata et Paris.
Cette boutade, que le fonctionnaire allemand prit peut-être trop à la lettre, a cependant du vrai. Les Argentins ne voyagent à l’intérieur du pays que S'ils y sont forcés par leurs affaires. Beaucoup de Proprié- {aires ne connaïssent même pas les terres qu'ils possèdent, ou n’y sont allés qu’une fois, mise à part l'estancia familiale où l’estanciero passe au moins quelques semaines chaque année. Mais c’est un fait, les Argentins connaissent beaucoup mieux l’Europe que leur propre patrie. [ls ressemblent en cela à beaucoup d’Américains du Nord — et de Français. Les Argentins, eux, ont une excuse: la circulation, dans la plus grande partie de leur territoire, n'es sûre que depuis vingt ou trente ans. Et la région où nous nous trouvons en ce moment esi presque sauvage.
Il y a seulement quarante ans, on appelait encore ce lac lointain : le mystérieux Nahuel-Huapi. On le connaissait surtout par les légendes et les récits des Indiens Araucans, épars dans les vallées andines. On savait qu’une mission de Jésuites, installée à la fin du xvur siècle dans la partie occidentale du lac, avait
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été massacrée par les tribus Pehuelches et Poyas. Des vestiges de cultures européennes, de pommiers et de fraisiers surtout que l’on retrouve encore en certains endroits, redevenus sauvages, attestaient ce passage de la civilisation. D’autres missions, parties du Chili, y revinrent vers 1792, suivirent les traces de la première sans pouvoir atteindre la rive orientale du lac. Une expédition organisée vers la même époque par le gouverneur espagnol de Valdivia ne fut pas plus heureuse; la violence des tempêtes sur le lac arrêta sa reconnaissance. Lorsque la colonie allemande de Llanquihué fut installée, deux savants allemands entreprirent de découvrir complètement le lac. C'était en 1853. Ils l’atteignirent par la route que nous ayons suivie, mais l'insuffisance de leurs embarcations pour lutter contre la fureur du vent et des vagues ne leur permirent pas de réaliser leur projel. Aussi, jusqu’en 1870, on n’eut que des notions très imprécises sur la partie orientale du Nahuel-Huapti. - Aujourd'hui, cette belle région montagneuse, semée de lacs, de forêts et de pâturages, appelée avec juste raison la Suisse sud-américaine, est enfin découverte, N'importe, une atmosphère de légende enveloppe encore cescontréeslointaines où de rares colons sont venus s’égarer. Et quand les ingénieurs et les mécaniciens du chemin de fer deSan-Antonio arriveront ici, ils pourront y recueillir les dernières traces des histoires fabuleuses qui affirment l'existence, au milieu du grand lac, d’une ville mystérieuse où sont enfouis des trésors et d’iles peuplées de sangliers et de rhinocéros.…
Nahuel-Huapi est un mot indien qui signifie « lagune du tigre.». Les uns disent que l’on voyait
autrefois beaucoup de tigres sur ses bords; d’autres prétendent que son nom est symbolique et qu'il lui vient de la fureur deses tempêtes. On se raconte qu’un bateau à vapeur y sombra l’une de ces dernières années.
— Quand il va se mettre en colère, me dit un matelot chilien, il devient blanc de rage. Tout à fait comme les hommes.
Aurons-nous la chance de contempler sa fureur?
Le petit village de San-Carlos, situé à l'extrémité orientale du Nahuel-Huapi, se compose de quelques constructions de bois, éparses sur la colline verdoyante, entièrement défrichée, qui borde le lac. Les montagnes viennent y mourir en pente douce, encerclant en une large baie les eaux vertes, et ies monts plus élevés ne s’aperçoivent qu'au loin, en une succession de plans. Une jetée s’avance dans l’eau transparente, si limpide, qu'on distingue au fond, sur un lit de cailloux, une multitude de crânes et de carcasses blanchies de chevaux et de vaches. Ce môle, fait d’une armature de bois remplie de gros blocs de pierre, fut construit par la Compagnie chileno-argentine, pour le chargement de ses marchandises. Près de la rive, s’élèvent une scierie, un moulin à farine et un magasin qui lui appartiennent également. Le village commence là.
[n’y a qu'une seule rue tracée à San-Carlos de Bariloche, large voie sillonnée d’ornières où quelques maisonnettes s'alignent. L'école communale, proprette, faite de tôle et de planches, la boucherie, hangar sans
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autre ouverture que la porte; l'hôtel Perito-Moreno, pauvre auberge, rendez-vous des rares habitants de San-Carlos et seul refuge des voyageurs de passage.
À mi-côte, sur la colline, la petite maison du pasteur allemand sert aussi d'école à ses compatriotes. En face de l’auberge s’est installé un cordonnier-sellier où chaque matin les voyageurs soucieux de la propreté de leurs boites vont les faire : néttoyer, besogne dont l’hôtel ne se charge pas. Plus L- loin, quelques chaleis de bois avec des enclos de luzerne et des potagers, et la chapelle catholique, toujours fermée, faute de fidèles. Au delà, le poste de police, quelques bicoques encore, c’est tout.
Sur le sol, des fers à cheval, des os, des crânes, des mâchoires, des denis, des tibias et des cornes d'animaux traînent parmi des déchets de toisons et de vieilles boîtes de conserves.
Dès que le soir tombe, le silence de cette solitude devient impressionnant. De temps en temps, les longs coups de sifflet mélancolique des vigilants viennent le rompre. La nuit, ils se répondent comme dans toutes les villes et bourgades argentines. Ge sifflet mélancolique vous donne une espèce de confiance, il vous dit : Vous pouvez sortir, malgré les ténèbres opaques...
| Ï1 nous fallut donc, pendant plusieurs jours, loger | dans cette fonda misérable, l’hôtel Perito-Moreno. | Une chambre où le papier de tenture tombait en lam-
| beaux, éclairée par une minuscule fenêtre aux vitres | sales voilées d’une loque d’andrinople, nous fut | attribuée; pour toilette, une table exigué avec une = Cuveite grande comme une tasse, au-dessus de
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