‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 206 sur 273 · SEA # (ETAIENT · texte numérisé non relu

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une énergie au travail, un instinct de progrès, un sentiment du devoir, une moralité civique, l’orgueil du mieux, je m'informai de leur origine, huit fois sur dix, je tombais sur des Piémontais ou des Lombards, ou sur des Espagnols des provinces du Nord, celles où l’Arabe n’a pas séjourné, ou sur des Basques espagnols et français ou sur des sang-mêlés d'Anglais, de Français du Nord, de Suisses ou d’Allemands.

Parmi ces éléments, les Italiens comptent environ 1,800,000 têtes; viennent ensuite les Espagnols, 860,000; les Français, 120,000; les Allemands, 45,000; les Autrichiens, Slaves, Slovaques, etc.,

50,000; les Anglais, 38,000; les Belges, 22,000, et

les Suisses, 20,000. Depuis quelques années ont commencé l'immigration russe et arménienne, Russes agriculteurs et Arméniens colporteurs et marchands.

Les Italiens tiennent donc la tête dans l’immigration nouvelle. On a, d’ailleurs, coutume de dire ici : « Ce sont les capitaux anglais et la main-d'œuvre italienne qui ont fait l'Argentine. »

Des Italiens qui émigrent, les uns se fixent en Argentine, les autres n'y viennent que périodiquement pour faire la moisson et s’en retournent ensuite chez eux. Ils arrivent ici fin novembre, lorsque l'hiver européen commence, et y restent jusqu'en février, la récolte finie. La modicité du prix de la traversée leur permet cette migration périodique que favorisent des Compagnies d’émigration.

Dans tous les coins de la République où l'on a besoin de travailleurs sobres et robustes, on fait appel aux Italiens. Ils possèdent, en effet, toutes les qualités qui font les bons colons : endurance et

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vigueur, sobriété, énergie et patience dans l’effort. Très économes aussi, durs pour eux-mêmes, ils supportent, au début, toutes les privations nécessaires et amassent sou à sou. Avec les ouvriers des villes, ce sont les seuls voyageurs de deuxième classe, car en Argentine les domestiques et les capatazes, fils du pays, montent en première.

Gonfants en leur énergie, ils se savent aussi soutenus et encouragés par leurs compatriotes et par les autorités italiennes. Sur les bateaux d’émigrants qui amènent chaque année en Argentine des milliers d'Européens, les Italiens sont accompagnés par des officiers de leur marine nationale, en uniforme, d’un commissaire royal, de médecins et d’ infirmiers 1taliens. À leur arrivée, le consul vient les recevoir à bord et se mettre à leur disposition. Il leur dit : « Si vous avez besoin d’un avocat, d’une banque, d’un médeein, d’un hôpital, vous aurez tout cela gratuitement. Et ne craignez pas de disposer de moi. » Sous couleur de philanthropie, des subventions officielles aux écoles et aux œuvres italiennes encouragent l'étude de la langue mère et entretiennent, chez les émigrés, le sentiment de la patrie. C'est que la métropole a un intérêt puissant, je dirais primordial, à cultiver ces sentiments chez ses fils exilés dans les deux Amériques et qui envoient annuellement aux banques et aux caisses d'épargne italiennes plusieurs millions. C’est à eux, en grande partie, que l'Italie doit son relèvement financier, et le commerce de la péninsule, ses plus sûrs clients à l'étranger.

Mais les nouveaux arrivés comptent surtout sur eux-mêmes. Îls acceptent, en débarquant, n'importe quel travail, se font terrassiers, manœuvres, macons,

débardeurs, selon l’occasion. S'ils restent en ville, dès qu'ils ont amassé un petit pécule, ils achètent une boutique et vendent des produits de chez eux : huile, olives, vins, raisins secs, cotonnades et lainages que leur envoient les fabriques de Lombardie *.

Beaucoup s'engagent en province comme ouvriers agricoles. Ge n’est pas que tous excellent dans les travaux des champs. Ceux qui arrivent, en effet, de Naples et de Sicile, de la Calabre et des Pouilles, provinces pauvres ou ravagées par Îles tremblements de terre, n’ont pas de tradition agricole et ne savent pas cultiver. Poussés par le désir de gagner vite, ils exploitent mal des lots trop vastes. Mais la terre est si riche, leurs besoins si modestes, le machinisme si perfectionné, qu'une famille arrive à cultiver à elle seule 200 hectares. Les femmes s’y mettent, les filles conduisent la charrue, et grâce à une stricte économie, la famille devient vite propriétaire d’un champ. Des colonies agricoles se sont ainsi peuplées d’Italiens qui, peu à peu, achètent toute la terre et sont alors maîtres du pays. Voilà pourquoi dans beaucoup de centres agricoles argentins, J'ai vu des avenues Humberto Ier, Victor-Emmanuel, et des boulevards Garibaldi, sans compter les statues de ces grands hommes!

Leurs progrès depuis vingt ans sont particulière-

4. Depuis une dizaine d'années, grâce à l'importance toujours croissante de l’émigration italienne, limportation des tissus italiens fait une concurrence sérieuse à celle des tissus anglais et allemands. Les soieries de Lombardie sont meilleur marché aussi que celles de Lyon, et moins solides, il est vrai, mais de beaucoup d'appa-

rence. Les huiles, les vermouths, les vins fins atteignent également des chiffres importants.

ment sensibles dans la culture de la vigne. Mendoza, San-Juan et San-Luis doivent beaucoup aux Italiens. Mendoza en ces dernières années est devenue leur grand centre d'attraction, et l’on peut dire qu'ils nous ont ravi là notre ancien privilège. La presque totalité des vignobles mendocins appartient à des Italiens : les Tomba, les Giol et les Gargantini, venus là sans la moindre fortune, riches aujourd’hui de dix, de vingt millions et plus.

Au Nord, dans les provinces de Salta et de Tucuman, ils se spécialisent dans la culture des légumes et des arbres fruitiers, particulièrement des orangers et des citronniers. Simples ouvriers agricoles, puis propriétaires de chacras ou d’estancias, peu d'entre eux se consacrent à l'élevage qui nécessite à l’orisine, avec des connaissances techniques, de plus gros capitaux.

Ils s'occupent dans les villes, comme je l'ai dit, du petit commerce, mais une partie du cabotage et de la navigation fluviale sur le Parana leur appartient, et presque toute la pêche côtière est faite par des Italiens originaires de Ligurie. Une importante Compagnie de navigation de Gênes a lancé depuis peu d'années sur la ligne de la Plata de superbes navires qui font une concurrence victorieuse aux lignes anglaises et allemandes. (Je ne parle pas de la ligne -des Messageries, presque complètement abandonnée.) Les bateaux italiens comme la Principessa Mafalda, offrent un confort, une élégance, hors de pair. La vitesse de ce navire est telle qu’il mène les

1. On nous annonce qu'une nouvelle société française va succéder aux Messageries sur cette ligne, et qu’elle fera des merveilles.

voyageurs en quatorze jours de Barcelone, première escale, à Buenos-Aires.

À Buenos-Aires, à Rosario, à Bahia-Blanca, partout où le développement des villes les aitire, entrepreneurs et maçons italiens répandirent à profusion ce type de maisons sans étage, à balustres et façades de plâtre ornées de pâtisseries qui donne tant de monotonie et de banalité à la plupart des rues.

Les Italiens ont également pris possession des principales industries de la capitale. L'industrie naïssante de la métallurgie, celle des pâtes alimentaires et des viandes salées, celle de la tannerie, celle du vêtement : lingerie, confection, chapellerie, sont en grande partie dans leurs mains. Un quartier entier de Buenos-Aires, la Bocca, est peuplé d’Italiens.

Beaucoup s'occupent de banque et de change. II faut voir, les dimanches, le défilé des ouvriers allant confier aux banques italiennes leurs épargnes, ou les charger de les envoyer dans leur coin de patrie. Des millions de piastres sont ainsi drainés vers les terres pauvres de la péninsule. Le chef du bureau d'émioration italienne m’assura que la péninsule laisse partir en ce moment, par an, 790,000 individus, dont 500,000 en Amérique du Nord et 250,000 en Amérique du Sud. Il calculeque chacun envoie1,000 francs en Italie, soit au total 790 millions par an.

Un dimanche, j’assistai à l’arrivée du bateau d’émigrants Gordova. Presque tous étaient des Italiens venus pour la moisson. Des parents et des amis endimanchés les attendaient sur les quais. Quelques-uns étaient même arrivés en voiture, les femmes parées de toilettes blanches et de chapeaux à plumes. Près de nous, un ouvrier à la moustache rousse faisait

des signes à des gens du bateau. Nous liâmes conversation. C’étaitun petitentrepreneur de maçonnerie, arrivé il y a treize mois comme maçon avec 600 franes en poche et qui dirigeait maintenant quatre ouvriers et trois manœuvres. Voulant s’agrandir encore, il appelait des parents, qu’il s’associerait.

Un peu plus loin, sous le Paseo de Julio, dans ce quartier tout grouillant de nouveaux débarqués, des hommes, au teint mat, en bottes et en larges pantalons de velours, erraient en regardant les magasins de pacotille sous Les arcades, et les tableaux d’ofires d'emplois pendus aux piliers de briques, Nous nous amusions, en passant près d'eux, à imaginer, d'après l’expression des physionomies, les chances de réussite de ces émigrés. Beaucoup d’entre eux avaient le menton bien dessiné et proéminent des volontaires et les maxillaires énergiques. D’autres, à laspect maladif, les yeux à terre, semblaient y chercher déjà les écus d'argent qu'on leur avait promis.

Je me souviens que nous continuâmes, ce jour-là, notre promenade jusqu’au bois de Palermo. Sur l’avenue Sarmiento défilait le corso des équipages. De magnifiques attelages, des automobiles luxueux, toute la richesse piaffante et grondante s’étalait, Et je ne pouvais m'empêcher de penser à ces émigrés de tout à l'heure. Quelques-uns d’entre eux étaient venus se promener jusque-là, et, assis sur les bancs de l'allée de droite, où personne ne va jamais, ils regardaient s’écouler lentement le flot des équipages. Peut-être se disaient-ils qu’un jour proche, ils feraient leur partie dans ce décor de richesse et de luxe. Pourquoi pas?

Servis par la chance, excités par la légende qu’on

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se racontait là-bas, le soir sous la pergola, la légende de l'Italien Antonio Devoto, l’homme le plus riche de l'Argentine, parti comme vitrier sans un SOU, auJourd'hui riche à millions, à deux cents millions, pourquoi ne viendraient-ils pas ici à leur tour, « faire corso », dans vingt ans, dans dix ans, peut-être avant, eux ou du moins leurs enfants retour d'Oxford, où ils auront appris à porter le smoking et à jouer au football?

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