L'IMMIGRATION. — LES AMÉRICAINS DU NORD
Malgré ces mécontentements partiels et provi-
soires, ces symptômes de lutte et d'émancipation, les
Anglais restent jusqu'ici les maîtres. La majorité des Argentins leurgardent une admiration reconnaissante pour le grand sauvetage financier de 1889, et aussi pour l’œuvre colossale réalisée par eux dans tous les domaines de la finance, des travaux publics, de l'élevage et des industries qui en dépendent. Ils ne font pas un voyage en Europe sans aller à Londres, et, comme la plupart des Latins, ils se laissent IMpPOser par l'affectation de gravité et de flegme des Anglais. Les gens riches commencent à envoyer leurs fils dans les collèges aristocratiques anglais, où, pour une dizaine de mille francs par an on leur apprend à jouer au tennis et à se voitfer comme des noyés. Ils reviendront de ce snobisme !
J'ai connu aux États-Unis des Yankees pour qui l'Amérique du Sud est une proie destinée naturellement à être annexée par l'impérialisme des États- Unis. Getle prétention est une pure folie. Il se peut que les Anglo-Saxons bâtardés du sang de toute PEurope aient l'illusion qu'ils n’ont qu'à ouvrir la
gueule pour avaler cette trompe latine ou, si vous
préférez, cette corne d’abondance qui va de Caracas à la l'erre de Feu. Mais on ne trouvera pas un seul Brésilien, ni un seul Argentin, ni un seul Chilien, qui puisse même accepter l'idée que ce soit une chose possible. Pour tout dire, on n’en parle même pas, et la pensée n’en est venue à personne ici.
En arrivant à Buenos-Aires, ce fut pourtant l’une
fl 468 DE LA PLATA À LA CORDILLÈRE DES ANDES fl de mes premières préoccupalions : l’état d'esprit des :
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Argentins vis-à-vis cette hypothèse. Mais, au bout de quelques jours, devant l’indifiérence des gens, je cessai de m’y intéresser.
Non seulement les Américains du Sud n ont aucune sympathie réelle pour ceux du Nord, mais leur vrai sentiment va à l’Europe, aux mœurs européennes et aux Européens. À ce propos, on cite souvent en Argentine un mot du Président actuel de la République, M. Roque Saenz-Peña, délégué au Congrès pan-américain de Washington pour le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique. Répondant aux tendances du gouvernement des États-Unis vers une alliance de deux Amériques, il dit :
Nous ne pouvons pas oublier que nous devons tout à l'Europe.
Et, au cri poussé par les Yankees exaltant la doctrine de Monroë :
— L'Amérique aux Américains |
Il ripostait :
— Qui, mais l'Amérique latine pour humanité.
Resterait done l'hypothèse de la conquête, plus folle encore que l'annexion par sympathie. Les Etats- Unis n’ont pas de force militaire réelle. Leur armée n'existe pas; l’armée argentine, seule, est plus forte que la leur, sans parler de celles du Brésil et du Chilr. Quant à la marine américaine, son action, dans un plan de conquête, pourrait nuire au commerce des ports, mais on ne conquiert pas un continent avec des navires. Au surplus, on ne voit pas bien l’Ancleterre, la France, l’Allemagne, l'Italie et l'Espagne laissant les Yankees débarquer librement à Rio-de- À Janeiro ou à Buenos-Aires.
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Non. Il faut remiser ces théories une fois pour toutes avec les vieux paradoxes, comme le font euxmêmes les Américains sérieux.
En attendant, les diplomates nord-américains font de la ere le économique; ils décrochent degrosses affaires métallurgiques pour les usines et les chantiers des grands trusts. Il n’y a aucun lien, ni d’intérêt, ni d amitié, ni de tradition entre les États- Unis et l'Argentine. Au contraire, les deux nations sont en antagonisme dans le commerce des céréales et des viandes frigorifiées. Et cependant, ce sont les Ktats- Unis qui obtinrent, en concurrence avec la France, l'Angleterre et l’Allemagne, les plus grosses commandes de navires de guerre d'il y a deux ans. Par quel miracle? Le Ministre américain, nouveau venu dans le pays, avait appris l'espagnol en débarquant et prononçait des discours en castillan trois mois après son arrivée. Et il savait comment se traitent les affaires! Nos danseurs de boston ne sont plus de taille à lutter contre leurs collègues réalistes dressés à la diplomatie nouvelle dans les offices de New-York, de Pitisburg et de Philadelphie.
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