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arrivés dans tous les pays d'immigration créent aux « vieilles familles », honorables, elles, on le sait, une situation à part, privilégiée, en effet, et en somme justifiable. De là leur jeune orgueil légitime, et quelquefois, lorsqu'il se manifeste chez des descendants indignes, leur sottise.
Ici, ces « vieilles familles » sont, on peut le dire, toutes-puissantes. Presque rien ne se fait d'important dans le pays sans elles et en dehors d'elles. Comme leurs membres sont tous parents ou amis, avec eux toutes les faveurs peuvent s’obtenir. C’est l'ignorance de cet état de choses chez les grands capitalistes français, ou le mauvais choix de leurs parrains, is leur a fait manquer beaucoup d’affaires; c'est la con naissance el Le soie de cette vérité qui É en partie aux Anglais leurs succès. Les Allemands sont en train de s’y adapter, nous le savons de reste..…
Peu à peu, ces vieilles familles créoles qui ne formaient qu'une infime minorité furent débordées par le flot croissant des étrangers apportant, avec leur ardeur et leur soif de richesse, la main-d'œuvre, source première de la prospérité. Après une génération, devenus Argentins, enrichis par la contrebande, le commerce des peaux et des laines ou la spéculation sur les terres, ces Basques et ces ftaliens pénétraient par des mariages dans la société créole, maîtresse du pays. Et l’on peut dire que maintenant l'élément dominant quant au nombre, dans la société de Buenos-Aires, se compose des fils et des petits-fiis de ces étrangers enrichis, Italiens, Basques, Espaonols, Allemands. fr landais ou Français, arrivés ICE, il y a soixante ou soixante-dix ans.
Leur histoire est dans toutes les bouches. Gent fois
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elle me fut racontée, à peine variée par les chiffres des fortunes.
Un des plus riches propriétaires d'aujourd'hui a pour grand-père un Gälicien analphabête qui, vers 1840, suivait l’armée de Rosas en vendant des cotonnades achetées aux factoreries anglaises. Rosas lui disait souvent :
— Compre campos, compadre, compre campos ! (Achetez des terres, compère, achetez des terres !)
— Qu'en ferai-je? lui demandait le porte-balle.
— Gonservez-les, répondait le tyran clairvoyant et avisé. -
Il suivit ces conseils, acheta beaucoup de terres, tant el tant, qu'aujourd'hui c'est par centaines de mille hectares que se chiffre la fortune de ses petitsenfants.
Ce Rosas était entouré de gens, amis ou capatazes, auxquels 1i distribuait généreusement des lieues de terres, pour un service rendu ou un prêt d'argent. De grandes fortunes, aujourd’hui orgueilleuses, n’ont pas d'autre origine que la bonne humeur ou la générosité du tyran démagogue.
À Îla deuxième génération, si les familles européennes se sont unies à des Argentins et que Ja fortune soit importante, les enfants sont traités, dans la société, absolument sur le pied des créoles. Tel est le cas, par exemple, de la famille Tornquist dont le chef, d’origine suédoise, émigré d’abord au Maryland, dans les États-Unis, vint se fixer à Buenos-Aires vers 1840. Son fils, né en Argentine, qui débuta comme simple employé dans une maison allemande, est devenu l'un des premiers financiers aroentins, avec
M. Berduc, M. Rosa, M. Romero, et directeur de la
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plus importante firme d’affaires générales du pays. À Il mourut il y a trois ans, laissant 199 millions à ses | dix enfants. C’est son fils aîné qui dirige à présent la célèbre maison de banque et d’affaires.
À cette première arrivée d'Européens dont les fils,
assimilés au pays, argentinisés, ardents patriotes, ont 1 oublié leur origine étrangère, il faut ajouter une ‘4 immigration plus récente, qui constitue un autre élé- ‘À ment de cette société. Tous ces nouveaux venus se | 44 haussent peu à peu et gagnent, par le prestige de leur 1 fortune si vite acquise, la place qu'occupent les ÿ autres par leur droit d'ancienneté et les services poli- 4 tiques rendus au pays. 4-4 Car on pense bien que ces ouvriers et ces paysans ‘ qui, en vingt-cinq ans, après avoir travaillé la terre 1. de leurs propres mains, sont devenus archi-million- | naires, ces laitiers basques, ces voituriers malagais, 24 d. ces mariniers du Rio, ces contrebandiers dalmates | 4
et ces laboureurs lombards, ne brillent pas par la i + culture. Ils durent avoir, à coup sûr, d’énergiques “E qualités, du courage, du savoir-faire, de la persévérance, mais la plupart d’entre eux savaient tout Juste signer leur nom, et l’on me cite Le cas de gens riches à millions, l'un à cent millions de propriétés foncières, qui vivent seuls dans leurs grandes maisons,
sans recevoir personne, et dont l’unique bonheur est d'économiser quelques piastres.
Dans cette société en formation, une sorte d'ilot Le indépendant se créa done, où les créoles riches ou 0
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simplement cultivés se protégèrent, eux et leur lignage, contre les intrus.
Cependant, peu à peu, lintransigeance des vieilles maisons faiblit devant la piastre. Les femmes des nouveaux enrichis furent habiles; elles s’appro- fe chèrent du clergé, dotèrent généreusement les JE œuvres de charité, s’attirèrent ainsi la bienveil- L lance et la sympathie de familles plus anciennes, entrèrent dans des comités de patronage. Les hommes spéculèrent, s’enrichirent, se firent une réputation d'hommes d’affaires avisés, brillérent à la Chambre des députés, s’occupèrent de politique, et, leur intellicence naturelle aidant, la beauté et la finesse des femmes aussi, leur place fut assurée dans ce cercle jadis jalousement gardé.
— Je reçois aujourd’hui chez moi, me dit Mme M..., des gens que ma mère n’eût jamais consenti à fréquenter. M. M..., l'ancien passeur, plus de cent fois millionnaire, ne serait pas entré, 1l y a seulement vingt ans, dans les salons où l’on commence à l'admeltre avec sa descendance.
Palermo se démocratise. Certains jours, les fiacres y sont presque aussi nombreux que les équipages luxueux.
Mar-del-Plata, autrefois fréquenté par un groupe de familles qui le considéraient comme un fief personnel et n’admettaient aucune invasion étrangère, est devenu une cohue, tout comme notre Trouville. Les jeunes filles de province s’y lancent et des | familles, pauvres hier, y viennent montrer qu'elles | aussi ont des toilettes et des bijoux.
On va donc vers la fusion plus que vers la sélection.
Cela importerait peu si ces gens une fois arrivés
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songeaient à jouir intelligemment de leur fortune, à créer autour d’eux une sorte d’émulation de culture, à faire œuvre réelle d’eristocrate et de conquérant.
— Mais toute l'ambition de la plupart d’entre eux, me disait un Argentin clairvoyant, revient à ceci: s'enrichir et se précipiter aux vanités les plus ordinaires.
Que de fois m’a-t-on répété cette phrase :
— Quand vous voyez à Paris quelque Argentin qui cherche à vous éblouir par sa fortune ou par ses ancêtres, méfiez-vous-en! Ce n’est pas ce qu'il y a de mieux en Argentine, au contraire!
Et, en effet, à côté de ce besoin d’ostentation grossière qui nous choque, combien Jj'admire l’orgueil démocratique de cette famille multimillionnaire qui conserve sous une verrière la voiture avec laquelle le père commença sa fortune. Cette fierté est vraiment un peu trop rare chez les fils des bateliers dalmates, des portefaix italiens, des marchands d’oranges andalous, des palefreniers anglais ou des colporteurs galiciens qui, devenus riches par le travail ou la chance du père ou du grand-père, prétendent être des aristocrates. Avec la naïveté risible de néophytes exagérant leur zèle, ces parvenus d'hier, à peine reçus dans la société, se lamentent déjà sur linvasion des parvenus d'aujourd'hui.
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Il est un fait incontestable pour l'observateur étranger que le hasard ne conduit pas, à son arrivée, dans les milieux spécialement dévoués à l'étude, c'est le peu de place que les intellectuels, les savants, Les
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