‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 69 sur 273 · EST · texte numérisé non relu

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dides, dont les tiges atteignent presque un mètre. C’est que le lin n'étant pas bien venu cette année, on a labouré à nouveau, et semé, pour le remplacer, du mais qui se dépêche de pousser. Plus loin, au milieu des champs moissonnés, s’élèvent, comme des (ours ruinées, d'immenses piles inégales de sacs remplis de blé ou des meules d’épis non encore battus. Déjà, sur les champs à peine fauchés, des femmes poussent la charrue. Puis des prairies naturelles et des luzernières alternent avec les champs bordés d’agaves.

Les gares sont encombrées de sacs de blé. Pas de hangars pour les abriter. On les empile le long des voies, sous des bâches, en attendant que des wagons les viennent chercher. Près des stations, des haïes de mimosas en fleurs se balancent sous une molle brise. À peine quelques maisons, perdues dans limmensité de la plaine, et quelques meules de luzerne qui rompent seules l'horizontalité parfaite du paysage. Peu d’oiseaux. Une chouette, de temps en temps s'aperçoit, perchée sur une fourmilière ou sur un

poste de clôture, immobile au passage du train. Des.

chariots aux roues énormes, trainés par douze et

quatorze chevaux ou une douzaine de bœufs, chargés

de six ou sept mille kilogrammes de blé ou de luzerne, avancent péniblement sur les routes sans pierres, creusées d’ornières profondes.

Nous sommes au 24 décembre. Il est 4 heures ici, 8 heures à Paris. Là-bas on s'apprête à fêter Noël. De la neige dans les rues, des gens frissonnants sous des

1. Les charrois se payent 22 centimes par lieue de 5 kilomètres. et par 100 kilogrammes.

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pelisses. Un ciel gris et bas. L’horrible hiver. Les mamans affairées font leurs derniers achats, l'arbre est prêt, et les marmots préparent avec émotion leurs souliers prés du lit. [ci le soleil éblouissant, et, dans le train cahoté, la chaleur et la poussière qui nous assoïffent et nous raclent la gorge.

Près de Villa-Maria, des bois de caroubiers, de talas, d'espinillos égayent un peu le paysage monotone. Aux gares, des péones appartenant à des estan- Cias environnantes attendent le courrier au passage du train, Car il n’y a pas de distribution de lettres possible à de telles distances.

En approchant de Cordoba, les bouquets de mimosées épineuses se font plus épais. Toute culture disparaît. Des herbages argentés font, de loin, sous le ciel, une mer immobile ou un champ de neige que rosissent les derniers rayons du soleil. Mais une brise souffle, et les panaches flexibles se mettent à onduler lentement, comme les flots. Alors les arbustes verts ont l'air d'émerger d’une inondation, les bêtes éparses paraissent brouter de l’écume; un homme à cheval dans celte immensité semble avancer par miracle. Au loin, les pyramides des moissons se succèdent comme des plans de collines.

Voici qu’apparaît la Sierra, enveloppée d’une douce lumière bleue.

Nous sommes à Cordoba, la ville des moines el des églises. À Buenos-Aires, on l'appelle la Mecque de l'Argentine.

On raconte que dans une église de la ville, un

Christ sanglant, le jour du vendredi saint, à 3 heures précises, penchait la tête sur sa croix. On venait de partout voir le miracle qui affolait les dévots sensibles. Un simple déclic machiné par des moines peu scrupuleux suffisait au prodige.

Je voulais voir le recueillement des fidèles durant la nuit de Noël, m'apprêtant au spectacle d’une piété ardente et d’une dévotion paroxysmale. La place principale, où s'élève la cathédrale, était ce soir-là pleine de promeneurs, jeunes filles et femmes en toilettes claires, jeunes gens aux boutonnières fleuries, cirés et pommadés, qui faisaient ce qu’on appelle « la retraite ». Les jeunes filles marchent toutes dans un sens, comme une roue de noria, à l'inverse des garçons, qui, à chaque tour, les dévisagent.

À l’intérieur du square, un peu à l’écart de la foule élégante, assis sur des bancs, à l’abri des bosquets, des ouvriers et des femmes du peuple attendent l’approche de minuit pour se rendre à la cathédrale, massive construction de style jésuite, assez imposante le soir. Les femmes sont gracieusement drapées de «€ mantos »! noirs bordés de jaune ou de rouge, ou enveloppées de grands châles mauves, blanes et bleu pâle, serrés autour de la tête, ne laissant paraître que le visage grave aux grands yeux sombres et doux.

Sur la place et dans les rues voisines, les longues el profondes boutiques de perruquiers et de « lustradores », restées ouvertes, regorgent de gens qui

1. Sorte de voile long et noir que les femmes sud-américaines ajustent autour de leur tête et de leur buste en guise de vêtement et de coiffure.

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se font cirer les bottes et les cheveux. La confiserie voisine resplendit de lumiêre. Cest là que les fidèles viendront, après la messe, manger le pain de la « buena noche ».

Un peu avant minuit, les gens du peuple entrent à la cathédrale. Les bourgeois se dirigent vers Santa- Catalina, église voisine et plus petite. Bientôt la nef centrale se remplit des jolies promeneuses de tout à l'heure, aux robes de linon, de foulard et d’organdi, coiffées de chapeaux à panaches et à aigrettes provocantes. Perdues parmi elles, quelques « chinas »ten caraco voyant, les cheveux voilés de gaze ou de tulle, agenouillées sur les dalles, ou debout, adossées aux piliers.

D’élégantes retardataires arrivent, suivies de leur petite servante portant le prie-dieu de la maïtresse, selon un vieil usage, Dans les bas-côtés et près du porche, des hommes et des jeunes gens, pêlemêle, accoudés aux autels latéraux, en des poses nonchalantes, la canne à la main, jambes croisées, séventent de leur panama. [ls regardent avec impertinence les jeunes filles, rient entre eux d’un air satisfait, exagèrent leur désinvolture, D’autres, appuyés contre un pilier, tournant le dos au maitreautel, se donnent le bras et se chuchotent à l'oreille des confidences accompagnées de sourires et de clins d’yeux. Les filles ont plus de tenue. Cependant, elles coulent des regards vers ceux qui les dévisagent et oublient de lire leur livre de prière. Evidemment, l’église est un lieu de rendez-vous où l'on entre et sort comme en un bal. Des mères s’y pro-

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