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partout visible de faire mieux que son voisin et de perpétuer au delà de la mort cette émulation des vanités qui absorba tant les vivants. On m assure que le prix du terrain, aux endroits € chic » de la Recoleta, c’est-à-dire en bordure des grandes voies, et bien en vue, atteint des dizaines de mille francs le mètre. Par un réflexe inévitable, on se remémore la paix sereine et douce des cimetières allemands, de ces parcs ombreux et frais, où les tombes disparaissent sous la verdure, les arbres et les fleurs.
Le Jour des Morts, je suivis la foule au cimetière de la Recoleta. Mêlés aux parents venus pour célébrer leurs morts, des milliers de curieux, ouvriers endimanchés, femmes en cheveux s’abritant de leurs ombrelles, vieilles en mantilles, fillettes aux coiffures enrubannées, aux robes de mousseline, s'y promenaient par bandes. Du ciel ardent une lumière impitoyable tombait sur les mausolées blancs, s’exaspérail en se réverbérant sur les grandes dalles. Au coin des allées, aux carrefours et aux places, des gardiens sc tenaient en permanence avee d'énormes trousseaux de clefs, des seaux, des balais, des plumeaux et des torchons pour la toilette des tombes.
Près des chapelles monumentales à grilles de fer forgé, des caveaux aux escaliers de marbre et aux rampes de cuivre, les familles achevaient la parure des autels, allumant les cierges, étalant les nappes de vraie dentelle ou de soie blanche brodée d'or. Partout des fleurs à profusion; les roses, les reinesmarguerites, les gardénias, lesliliums etles tubéreuses emplissent les vases, recouvrent les dalles, tapissent les marches des escaliers et les cercueils visibles au fond des cryptes. Devant la porte de sa chapelle, une
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famille est installée; un vieux grand-père, tout blanc, à calotte de velours noir, est assis sur un pliant, les femmes s'éventent, une jeune fille achève un bouquet, une aulre mange une orange; on cause. [ci, un domestique cérémonieux, lête nue, ganté de blane, surveille l'entrée d'un caveau où l’on aperçoit sept ou huit cercueilsalignés, aux poignées de cuivre éclatant, couverts de roses. Des ouvriers récemment débarqués passent. Où dormiront-ils, eux, leur dernier sommeil? Et l’on devine, chez ceux qui les regardent passer, la fierté d’avoir un tombeau. Une théorie de femmes, en grand deuil, vient de s’agenouiller devant une tombe toute couverte de roses et de marguerites blanches, et l’on entend des sanglots étouflés. Une sympathie s’éveille en vous devant cette souffrance. Partout ailleurs, le mouvement des promeneurs, le bruit des conversations, l'abondance des fleurs printanières, la tiédeur de l'air el la joie du ciel s’opposent aux mélancoliques évocations, à l'assaut des douloureux souvenirs qui bhantent ordinairement notre pensée durant nos visites aux morts.
— y à trente ans à peine, me dit Mme C..., les familles arrivaient dès le matin du 1‘ novembre pour passer la journée avec leurs défunts. On apportait des provisions, on mangeait au seuil des tombes, on buvait le maté et, le soir, les allées étaient pleines de papiers, de pelures d’oranges et de bananes.
Au delà d’un faubourg éloigné, l'immense cimetière de la Chacarita réunit ceux qui ne trouvent point place dans l’étroite et aristocratique Recoleta. Une légion d’anges de marbre, ailes éployées, aux longues robes rigides et immaculées s’apercoit de loin, nom-
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breuse et serrée, au-dessus des colonnes et des pyramides, des chapelles et des panthéons. Quelques mausolées, mais beaucoup de tombes de terre ou tapissées de lierre, comme chez nous. En lettres dorées s'inscrivent des noms italiens et basques surtout; des couronnes de papier multicolores ornent les sépultures; quelques arbres, des voies non pavées; des tombes, pas très anciennes, déjà abandonnées.
Tout le monde n'ayant pas le moyen d'acheter un terrain, 1l existe des tombes collectives où se trouvent superposées quaire, cinq ou six élages de cases de la longueur d’un cercueil, séparées par une brique et des montants de fer. Les morts sont là, couchés les uns à côté des autres et les uns au-dessus des autres, comme dans les hamacs des entreponts, sur les navires qui les amenèrent d'Europe. Le Jour des Morts, la plaque de marbre qui porte leur nom, est descellée et, sur la bière ainsi mise à jour, parents et amis peuvent déposer des fleurs.
Tout près de cette vaste nécropole cosmopolite, le cimetière protestant de la Ghacarita est une oasis de fraîcheur, d'ombre et de paix. Des allées bordées de buis, de cyprès, de palmiers, des chanis d’oiseaux, des fleurs, de rares caveaux, quelques sujets de marbre jolis et de goût heureux. Sur les tombes, la plupart des noms sont anglais et allemands.
Les deuils rigoureux et longs obligent les familles, pendant plusieurs années, à une demi-retraite. Îl y | 5
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