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a seulement vingt ans, on portait pendant quatre ans le grand deuil d’un père ou d'une mère et les deux années suivantes le demi-deuil. Celui des frères et sœurs durait deux années. Celui des grands-parents autant. Aussi les familles nombreuses se trouvaient isolées du monde pendant dix et vingt ans.
Dès qu’un membre de la famille trépassait, on entourait de crêpe les glaces, les candélabres, les poignées de portes. La maison semblait un sépulcre. À la campagne, dans le peuple, parents et amis se réunissent encore le soir pour la veillée du mort. Ils dansent, chantent, jouent aux gages, fument, boivent toute la nuit. Gela finit souvent par des coups de couteau. S'il s’agit d’un enfant, ce « velorio » peut durer trois, quatre et même six Jours, car les voisins, les amis demandent aux parents le corps du « petit ange » qui passe ainsi de maison en maison, visible dans la bière ouverte. La présence du cadavre porte bonheur, dit-on, mais sert surtout de prétexte à la jeunesse pour s’amuser. L'enfant a un ruban bleu de ciel attaché au cou et chacun y fait un nœud afin que le « petit ange » ne l’oublie pas, là-haut. Après l’enterrement, on se réunit de nouveau à la maison mortuaire pour boire et manger.
Ces traditions macabres ont presque complètement disparu des villes et des provinces du littoral où les mœurs, sous l'influence européenne, se transformérent beaucoup depuis vingt ans. Mais la sévérité du deuil n’en persiste pas moins. À Buenos-Aires, on a réagi contre sa durée excessive. Cependant, à la mort d’un proche parent, les vieilles familles créoles s’obligent encore à s’isoler du monde pendant plusieurs années. Pas de musique, de piano, ni de chant, duran
| 14 | D . NOTES ET CROQUIS 178 4 È deux ans, pas de sorties, ou très peu. On évite de se hi | montrer dans les rues fréquentées comme Florida. On d | ne sort que par hygiène, le matin, là où l’on est sûr de - | ne rencontrer personne. Jadis, pendant le mois qui # | suivait le décès, les femmes abandonnaient le chapeau 1 | et s’enveloppaient la tête et le buste du « manto » Le h noir. Îl fallait aussi revêtir le châle pesant de mérinos 1 : noir. 51 on le remplaçait par du voile ou quelque nié | autre étoffe légère, noire aussi, on manquait à l’éti- | | quette et l’on s’attirait le blâme sévère de l’opinion. hi | Les hommes devaient porter la chemise de mérinos L noir et des gants noirs, pour les sorties. Dans la pro- ji | vince, ces rites sont encore respectés et J'ai vu, à ‘#0 Tucuman, un ouvrier maçon revenir de son travail, Le ganté de noir. | | L li | Fe Quand il part pour l'Europe, l’Argentin adresse à Æ R tous ses amis et connaissances sa carte avec le p. p. c. 4 | Et, à son retour, dès qu il débarque, ces mêmes amis LÉ | lui envoient la leur avec des souhaits de bienvenue. 14 | Les plus intimes accourent lui rendre visite. C’est Le qu’un voyage en Europe suppose, en général, une 154 | assez longue absence, six mois, un an, deux ans, JE quelquefois plus. Cela vous oblige à suivre régulié- 4 rement dans la « vida sociale » des grands journaux LA la liste des débarqués d'Europe. Et personne n’y À: manque. 118 Voici un trait général du pays. h Qu'on vous montre un palais de justice, un abat- Es
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toir, un hôtel de ville, vous entendrez toujours votre ouide vous dire :
— Nous allons en faire un nouveau.
Et c’est vrai.
Et, autre trait frappant du caractère argentin, l’abattoir, l'hôtel de ville, l’église, la maison que l’on est en train de construire seront toujours habités avant d’être terminés.
Jai dans le souvenir cent faits qui démontrent cette hâte, cette fièvre à laquelle personne n'échappe.
Le Palais du Congrès, occupé depuis plusieurs années, n’est pas près d’être fini. Dans les théâtres, on joue des pièces en même temps qu’on travaille à la maçonnerie et à la charpente; et la plupart des écoles nouvelles sont habitées avant leur achèvement.
L’évêque de Lujan, lui-même, a voulu ouvrir sa cathédrale « gothique » aussitôt que les murs furent élevés. Je l’ai visitée, un jour de pélerinage. Il est bien difficile de juger, dès à présent, de ce qu'elle sera au point de vue artistique, car elle n'a pas encore de clocher ni de façade, et la brique non revêtue apparaît partout. Dans la nef centrale encombrée, à l’entrée, de tas de ciment, desacs, de truelles, d’auges, de lattes, de gâches et de cordes à nœuds, pleine de papiers et de poussière, de plâtre et de gravats, une foule bariolée d’Italiens se promène: pauvres paysannes en jupes et caraco d’indienne, la tête couverte d’un mouchoir à fleurs, soutenant contre leur poitrine, de leurs mains hâlées et calleuses,
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