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Il y a peu d’individualités aussi réelles, aussi tranchées, et néanmoins aussi généralement méconnues que celles des maladies vénériennes. 11 est vrai que ces maladies ont pour caractères communs d’être contagieuses, de siéger plus particulièrement sur les organes génitaux et de se transmettre habituellement par les rapports sexuels : il n’en a pas fallu davantage pour que tous les auteurs, depuis Fernel jusqu’à Hunter, les aient considérées comme dépendant toutes d’un même principe, le virus syphilitique, et ne formant qu’une seule et même espèce pathologique, le mal vénérien.
Et pourtant, lorsqu’on remonte à leur origine, on voit que chacune d’elles s’est montrée à une époque différente, comme du reste toutes les maladies contagieuses, qui semblent n’avoir été semées ou n’avoir subi leur première germination que successivement et chacune à son heure.
La blennorrhagie est la plus ancienne. Moïse en parle longuement ; les Grecs, les Latins, les Arabes et les Arabistes l’ont décrite ; en sorte qu’on peut la considérer comme ayant existé, avec plus ou moins d’extension, de toute antiquité.
L’ulcère contagieux des parties génitales et son dérivé , le bubon chancreux de l’aine, est venu après. Celse le décrit admirablement bien. On le trouve mentionné comme une maladie très-répandue, commune, vulgaire et déjà exploitée par les charlatans, dans les XIIIe et XIVe siècles. Les chirurgiens de cette époque , Guillaume de Salicet , Lanfranc, Bernard Gordon, Jean de Gatisden, Guy de Chauliac, Pierre d’Argelata et tant d’autres, de 1270 à 1480, en ont fait des descriptions remarquables auxquelles un auteur moderne aurait peu à ajouter ; et surtout ils le traitaient comme il convient de le traiter, c’est-à-dire par des moyens surtout locaux.
Le chancre syphilitique et la vérole dont il est le premier symptôme, n’a au contraire éclaté que vers la fin du XVe siècle (1494-96).
Cette apparition de la vérole a fait époque. Non seulement tous les médecins contemporains — et nous pourrions en citer des cinquantaines — l’ont décrite comme une maladie nouvelle, mais ils semblent avoir partagé l’effroi que ce mal, inconnu jusqu’alors, répandit dans les populations. L’effet produit en Europe par la première apparition du choléra n’est rien en comparaison de celui dont on trouve la trace dans les ouvrages des premiers auteurs qui ont parlé de la vérole. Ce ne sont pas seule-
ment des médecins qui ont signalé cette première invasion du fléau; des historiens de premier ordre, comme Guichardin (1), en ont parlé; des arrêts du parlement l’attestent; aucun fait traditionnel n’est plus avéré! Que si l’on songe à l’importance sociale du mal en question, y a-t-il lieu d'être étonné qu’un auteur moderne, bien connu pour ses travaux historiques, ait appelé le XVe siècle le siècle de la vérole?
Mais, non seulement la blennorrhagie, l’ulcère vénérien des parties génitales et la syphilis ont apparu pour la première fois à des époques différentes ; nous allons voir que ces maladies, distinctes dans leur origine, le sont aussi dans leur évolution; nous allons voir l’observation clinique, la confrontation des malades, l’expérimentation faite selon les modes les plus variés, se montrer ici d’accord avec l’histoire, et tous nos moyens de connaître concourir au même but et amener le même résultat.
Toutefois, avant d’aller plus loin, notons bien, — car c’est ici le lieu d’en faire la remarque, — que cette doctrine de la pluralité des maladies vénériennes, en apparence toute moderne, et que quelques esprits justement fidèles à la tradition médicale pourraient considérer comme une téméraire innovation, marque au contraire un retour vers le passé ; et qu’elle est en tous points conforme, je ne dirai pas à celles qui ont eu cours dans ces deux ou
(1) Guichardin a publié de la meilleure foi du monde les malheurs dont il a été témoin et dont il a lui-même éprouvé une grande partie.
trois derniers siècles, mais bien à celles qui ont été professées à l’apparition même de la vérole, c’est-à-dire au XVe siècle, par les contemporains de l’épidémie, par conséquent par ceux qu’on peut appeler les Pères de la syphilographie.
Les premiers auteurs qui ont écrit sur la vérole nous ont laissé d’admirables descriptions de cette maladie ; croyez-vous qu’ils la confondaient avec les autres maladies vénériennes? pas le moins du monde (4). Ils n’avaient même pas l’idée qu’on pût rapprocher la syphilis de la blennorrhagie, pas plus que de l’ulcère vénérien des parties génitales. Et, en effet, quelle analogie pouvait-il y avoir pour eux entre ces affections bénignes, toutes locales, et la vérole, maladie générale, se montrant alors avec toute l’étrangeté d’une première invasion ?
Tous les historiens modernes des maladies vénériennes sont forcés d’en convenir; Astruc lui-même, l’un des plus ardents partisans de l’unité vénérienne, explique le fait à sa manière, mais il le reconnaît le premier hautement : pendant les cinquante années qui ont suivi la première apparition de la vérole, aucun syphilographe n’a classé ,
(I) Ces questions historiques ont été traitées avec de grands développements par M. Bassereau, qui a le premier établi une différence d’origine entre le chancre simple et le chancre syphilitique (Traité des maladies de la peau symptomatiques de ta syphilis, Paris, 1852) ; et tout récemment parM. Chabalior, ancien interne de l'Antiquaille, dans sa thèse inaugurale intitulée : Des Preuves historiques de la pluralité des maladies vénériennes. (Paris, 1860.)
au nombre des formes que la maladie pût revêtir, ni la blennorrhagie, ni le chancre simple, ce dernier représenté par le bubon chancreux qui en est l’indice certain. C’est en 1532 que l’ulcère contagieux des parties génitales, ou, ce qui est la même chose, le bubon chancreux, a été englobé dans la vérole par Nicolas Massa. Vingt ans plus tard, en 1551, Brassavole englobait pareillement la blennorrhagie dans la même unité morbide, comme on le voit, toute de fantaisie.
Cette confusion a été une grande entrave pour la science et un malheur pour les malades ; mais elle devait se faire, elle était fatale. D’un autre côté, l’erreur n’est pas éternelle, et à force d’y employer son intelligence l’homme devait parvenir à rétablir ici la vérité égarée plutôt que perdue.
Voyons en effet en quoi les maladies vénériennes se ressemblent entre elles, et en quoi elles diffèrent les unes des autres : là est le double secret de l’état de confusion où elles sont tombées, et de la réhabilitation dont leur individualité vient d’être définitivement l’objet
Toutes ces maladies, nous l’avons dit, ont pour caractères communs d’être contagieuses, d’affecter plus particulièrement les organes génitaux, de se transmettre habituellement par les rapports sexuels, de coexister fréquemment, de provenir quelquefois d’une même source, etc. Comment , objectera-t-on , ces maladies auraient-elles tant de points de ressemblance si elles n’étaient pas en réalité une seule et même espèce morbide? Mais à cela il y a une réponse bien simple à faire : c’est que ces carac-
tères communs sont liés les uns aux autres, que tous s’enchaînent, et que les derniers dérivent en définitive du premier, c’est-à-dire du caractère contagieux.
Qu’on y réfléchisse : étant donné le caractère contagieux dans une maladie, ce qui est difficile à comprendre ce n’est pas que cette maladie affecte de préférence les organes génitaux et se transmette habituellement par les rapports sexuels ; car, comment imaginer une condition plus favorable à la contagion que le contact inhérent à la fonction si universelle de la reproduction humaine? Au contraire, ce que l’on comprend moins c’est que toutes les maladies contagieuses n'aient pas ce même siège de prédilection et ne suivent pas ce mode habituel de transmission. La véritable question à se poser n’est donc pas celle-ci : comment se fait-il qu’il y ait plusieurs maladies vénériennes? Mais cette autre : comment se fait-il que toutes les maladies contagieuses ne soient pas, par cela même, vénériennes (I)?
(I) Toute capitale que soit cette question elle a généralement peu préoccupé les syphilographcs ; mais Hunier, qui avait l’habitude d’aller au fond des choses, n’a pas manqué de se la poser et voici comment il la résout :
« De quelque manière, dit-il, que le virus syphilitique ait pris naissance, il est probable que ce sont les parties de la génération qui en ont élé infectées les premières. En effet, s’il avait pris naissance dans toute autre partie du corps il n’aurait sans doute pu se propager à d’autre personne que celle qui en eût été atteinte d’abord et par conséquent il n’aurait jamais été connu; tandis qu’ayant pour
Pour se rendre compte des affinités locales , de cette sorte de topographie élective des maladies contagieuses, il faut remarquer que, eu égard à leur mode de propagation, elles forment deux groupes très-distincts.
Le premier groupe comprend les maladies dont le principe contagieux est volatil. Celles-là se transmettent par l’intermédiaire de l’air ; l’introduction du virus s’opère dans ces cas à la surface respiratoire; le contact de malade à malade n’est pas nécessaire. On comprend que ces maladies ne doivent pas être réputées vénériennes. Dans ce groupe nous trouvons la variole, la scarlatine, la rougeole, etc.
Le second comprend les maladies à principe contagieux fixe. Celles-là se transmettent essentiellement par le contact; toutes devraient être vénériennes. Mais, ici encore, il faut faire des distinctions.
siège les parties de la génération, qui sont les seuls moyens de connexion naturelle qui existe entre les êtres humains, à part les rapports qui ont lieu entre la mère et l’enfant, il s’est trouvé dans la condition la plus favorable à sa propagation. » Traite de la syphilis. Irad. Paris, 1845, p. 164.
Avons-nous besoin de faire remarquer que c’est faute d’avoir réfléchi à la contagion et à ses différents modes que Hunter à pu émettre une semblable opinion ? Expliquer le caractère vénérien d’une maladie contagieuse par le fait de la localisation primordiale (d’autres disent providentielle) de cette maladie dans les parties de la génération, n’est-ce pas prendre pour principe ce qui n’est en réalité qu’un résultat ?
Parmi les maladies à principe contagieux fixe, les unes, comme la rage, la morve, le charbon, la vaccine, etc., ne sont pas des maladies propres à l’homme. Elles ne se transmettent des animaux à l’homme qu’accidentellement ; et, précisément parce qu’on ne les observe chez l’homme que par exception, il n’y a pas pour ces maladies des suites régulières et naturelles de transmission de l’homme à l’homme. S'il en était autrement, si ces maladies devenaient par hasard vulgaires chez l’homme, aussi communes que le sont la blennorrhagie, le chancre et la vérole, nul doute qu’elles ne se transmissent comme ces dernières par les rapports sexuels et qu’elles ne devinssent par cela même vénériennes.
Il y a encore une catégorie de maladies cà principe contagieux fixe qu’il faut éliminer ; ce sont les maladies parasitaires, telles que la gale, le favus, l’herpès tonsurant, etc. Pourquoi ces maladies ne se transmettent-elles pas par les rapports sexuels? uniquement parce que leur principe contagieux est inapte cà vivre dans les organes génitaux. L’achorion et le trichophyton ne germent pas sur les muqueuses génitales ; l’acarus ne vit pas dans le vagin ; sans cela, ces maladies seraient vénériennes. Ce qui le prouve, pour l’une d’elles au moins, c’est qu’on voit la gale coïncider fréquemment avec les maladies vénériennes; bien que l’acarus soit inapte à vivre sur les muqueuses génitales, il suffit à la gale d’être essentiellement communicable par le contact pour qu’elle se transmette très-souvent, je ne dirai pas par l’acte génésique, mais pendant cet acte, dans les rapports intimes qu’il nécessite.
Ainsi doue, pour qu’une maladie contagieuse soit vénérienne il n’est pas nécessaire qu’elle réalise certaines conditions exceptionnelles ; c’est au contraire pour ne l’être pas qu’elle doit avoir des caractères déterminés qui la mettent en quelque sorte hors la loi, c’est-à-dire qui la fassent échapper à ce mode vénérien de transmission qui, tout bien considéré, semblerait devoir être encore plus général qu’il ne l’est.
Tout cela est tellemeni vrai que dans les pays où existent d’autres maladies contagieuses étrangères à nos climats, telles que le pian, le radesyge, etc., ces maladies se transmettent par les rapports sexuels et sont vénériennes ; que, s’il survenait chez nous (ce qu’à Dieu ne plaise !) une nouvelle maladie à principe contagieux fixe, susceptible d’affecter les organes génitaux, je ne dirai pas plus, mais autant que toute autre partie du corps, que cette maladie fût assez répandue pour devenir endémique, on la verrait se communiquer d’individu à individu dans l'acte favorable par excellence à la contagion, c’està-dire dans le coït.
C’est donc faute d’y avoir réfléchi qu’on a jugé identiques des maladies essentiellement différentes, et cela parce qu’elles avaient les caractères communs que nous avons énumérés plus haut. En examinant de plus près, on aurait vu que les caractères différentiels l’emportaient de beaucoup sur les autres; c’est ce qui va maintenant nous occuper par dessus tout.
Nous avons déjà signalé entre ces maladies des différences qu’on peut appeler originelles ; nous allons voir celles
qui ressortent de l’observation clinique et de l’expérimentation : toujours des différences réelles, profondes, radicales, en opposition avec des ressemblances apparentes et illusoires.
La blennorrhagie est une maladie catarrhale, n’affectant que les muqueuses, ne les affectant même pas à une grande profondeur puisqu’elle n’entraîne que très-exceptionnellement l’ulcération des tissus.
C’est une maladie toute locale, que le même individu peut contracter plusieurs fois successivement, qu’on peut même reproduire à volonté, par inoculation, sur le sujet qui en est affecté ; de l’urètre, par exemple, elle est souvent portée sur la conjonctive ou même sur d’autres muqueuses. Il est vrai qu’elle n’est pas inoculable par piqûre sous-épidermique, comme le chancre, par exemple ; mais peu importe. Ce qui nous intéresse, c’est moins le mode que le résultat de l’inoculation, et ce résultat est toujours positif lorsqu’on applique le pus contagieux sur le siège d’élection de l’inflammation blennorrhagique , c’est-à-dire à la surface de la muqueuse.
Les complications de la blennorrhagie sont toutes de voisinage : la cystite, la prostatite, la coopérite, l’épididymite, etc., se développent par irradiation. Le rhumatisme blennorrhagique lui-même est un effet sympathique, parfaitement explicable sans qu’il y ait à faire intervenir l’absorption d’un virus (1). Il n’existe pas d’autre mani-
(I ) Nouvelles recherches sur le rhumatisme blennorrhagique , par M. J. Rollel. ( Annuaire de la syphilis. Paris, 1859).
festation prochaine ou éloignée de la blennorrhagie qu’on puisse compter comme le produit de l’infection générale. Jamais la syphilis n’en est la suite.
11 n’y a donc pas de parallèle possible entre la blennorrhagie et les autres maladies vénériennes.
Les deux seules affections qui présentent entre elles quelques rapports sont, d’une part, l’ulcère contagieux des parties génitales et, d’autre part, l’ulcère syphilitique primitif ; c’est-à-dire le chancre simple ou chancroide, et le chancre syphilitique proprement dit. Mais, même entre ces deux maladies, il n’y a réellement de commun que le caractère ulcéreux.
Toutefois, n’anticipons pas, et puisque nous devons faire le parallèle de ces deux sortes de chancres faisonsle successivement aux points de vue divers : des résultats fournis par l’inoculation pratiquée au malade luimême; de l’évolution naturelle des deux maladies ; des effets consécutifs de chacune d’elles ; de lour provenance respective, et de la nature du traitement qui les guérit.
Différence des deux chancres au point de vue de V inoculation faite au malade lui-même.
L’ulcère contagieux des parties génitales, autrement dit chancre simple ou chancroide est presque indéfiniment ino-
culable au sujet qui le porte. Ce fait a une importance majeure au point de vue pathogénique. On peut reproduire le chancre simple, sur le même individu, par une série presque sans limite d’inoculations successives. Les syphilisateurs ont souvent pratiqué des centaines de piqûres, toutes avec résultat; rien n'est plus commun que les inoculations de ce genre. On est même allé plus loin, et un inoculateur a eu le triste courage de se donner à luimême jusqu’au chiffre presque incroyable et pourtant authentique de deux mille chancres !
11 n’y a qu’une maladie locale, toute locale qui puisse se comporter ainsi. C’est ainsi que se comportent les maladies parasitaires, le favus, par exemple, dont on peut reproduire les godets jusqu’à l’infini sur le même tégument. Quant aux maladies contagieuses générales, c’està-dire celles qui affectent d’emblée tout l’organisme, on ne comprendrait pas qu’on put les transporter ainsi d’un point à un autre du même individu : un pareil transport ne peut se comprendre que sur un organisme partiellement affecté ; cette remarque a presque l’évidence d’un axiome!
Quoi qu’il en soit, c’est cette prodigieuse faculté de reproduction sur le même individu, cette auto-inoculabilité presque sans limites qui rend compte de l’apparition successive de plusieurs chancres simples, quelquefois en nombre considérable chez le même malade ; c’est elle aussi qui explique comment les lymphatiques, s’inoculant par transport du pus contagieux, deviennent le siège delymphites chancreuses ; et, ce qui est encore plus fréquent, comment
les ganglions, inoculés suivant le même mode, sont envahis par des chancres ganglionnaires ou bubons cliancreux.
Tout au contraire, le chancre syphilitique, l’ulcère primitif le plus récent, n’est jamais inoculable au malade qui le porte. Il est transmissible, bien entendu, d’un individu à un autre, par inoculation ou autrement; mais il n’est jamais, à aucune époque , auto-inoculable. Les tentatives d’inoculation du chancre syphilitique au malade lui-même ont été faites un très-grand nombre de fois à l’hôpital du Midi, à l’Antiquaille, en Angleterre, en Allemagne, partout, et toujours sans résultat ; on n’a jamais obtenu qu’une inflammation insignifiante de la piqûre, lorsque encore on obtenait quelque chose. Voilà donc un fait considérable, vérifie jusqu’à ce jour assez souvent et par des observateurs assez nombreux et assez dignes de foi pour qu’on ne puisse pas le mettre en doute.
On comprend après cela comment il se fait que jamais il ne se développe plusieurs chancres syphilitiques successifs sur le même individu ; comment il se fait que les lymphatiques et les ganglions ne s’inoculent jamais à la suite de ce chancre ; et que, même dans les cas rares où le bubon syphilitique suppure, la plaie qui en résulte ne sécrète pas du pus auto-inoculable, comme celui du bubon dit cliancreux.
Non-seulement le chancre syphilitique est inapte à être inoculé à l’individu qui le porte , mais il n’est inoculable à aucun sujet syphilitique, à quelque période de la maladie, primitive, secondaire ou tertiaire, que se trouve ce sujet.
Sur ce second point , les résultats de l’inoculation ne sont pas moins décisifs que sur le premier.
Ainsi donc , sous ce rapport , le chancre syphilitique s’éloigne autant de l’ulcère vénérien simple , qu'il se rapproche des autres maladies virulentes générales , de la vaccine, par exemple, laquelle n’est inoculable ni au sujet porteur de la pustule vaccinale, ni à aucun autre sujet vacciné. 11 est possible qu’on découvre à cela quelques rares exceptions, mais ces exceptions, pour la syphilis pas plus que pour la vaccine, ne sauraient infirmer la règle.
Cette différence remarquable , cette opposition presque complète dans la nature et les propriétés des deux sortes de chancres, rend compte de plusieurs faits cliniques qu’on avait déjà signalés, mais sans être en mesure de les expliquer.
Il peut se développer simultanément plusieurs chancres syphilitiques ; jamais , nous l’avons vu , il ne s’en forme plusieurs successivement. C’est ce qui explique comment le chancre syphilitique est souvent solitaire; ou bien, lorsqu’il en existe plusieurs, comment tous sont de formation contemporaine ; et comment, au total, ils sont moins nombreux, chez un même individu, que les chancres simples. Pour le chancre syphilitique, l’unité est donc la règle, et cela se comprend ; pour l’ulcère vénérien simple, c’est la multiplicité.
Autre fait non moins digne de remarque : le chancre simple est une maladie toute locale ; on ne l’observe que très-rarement loin des organes génitaux, c’est-à-dire hors du foyer par excellence de la transmission par contact ; le
chancre simple est donc spécialement et par dessus tout l’ulcère contagieux des parties génitales. Au contraire, le chancre syphilitique , en tant que première manifestation d’une maladie essentiellement générale, se montre partout où cette maladie est susceptible de s’inoculer ; il est donc doué, comme la maladie dont il provient, d’une sorte d’ubiquité.
Tous les organes que la syphilis affecte de préférence sont par cela même des foyers de transmission du chancre syphilitique. Or, la bouche étant pour ainsi dire le lieu d’élection de la syphilis secondaire, ne doit-elle pas être aussi un organe de contagion syphilitique, organe presque aussi actif que les parties génitales?
Chez l’adulte , les rapports bouche à bouche sont trèsfréquents. Ces rapports sont directs ou indirects ; et il suffit d’y réfléchir pour comprendre que la bouche, qui est le principal foyer des lésions syphilitiques secondaires, doit être aussi le principal réceptacle du chancre qui provient de la contagion de ces mêmes lésions.
Ainsi donc, à côté du chancre syphilitique des organes génitaux, il faut placer comme variété importante, fréquemment observée, le chancre syphilitique de la bouche, celui qu’on a appelé de nos jours le chancre céphalique.
Chez les nourrices, c’est au mamelon que la bouche de l’enfant syphilitique inocule la maladie. Le chancre mammaire est donc encore une variété du chancre syphilitique très-digne d’intérêt. Et, à vrai dire, cette topographie du chancre est si remarquable, et résulte si fatalement du mode même de transmission de la syphilis , qu’on peut
affirmer presqu’à coup sùr qu’un chancre est syphilitique par cela même qu’il siège à la bouche ou au mamelon.
Le chancre simple et le chancre infectant ont un foyer commun qui est la région génitale ; mais les régions céphalique et mammaire , ainsi que je l’ai montré dans un précédent mémoire, sont le domaine presque exclusif du dernier; et, s’il est vrai qu’il y a trois maladies vénériennes, la blennorrhagie, le chancroïde et la syphilis, cette dernière en raison de son siège multiple, et de son mode variable de transmission , est certainement la moins vénérienne des trois.
Ainsi donc : différence radicale, au point de vue de l’ auto-inoculabilité , entre les deux espèces chancreuses; différence moins importante, mais réelle aussi au double point de vue du nombre des ulcérations et de leur siège , dans l’une et l’autre espèce.
Différence des deux chancres au point de vue de leur évolution naturelle.
Sous ce rapport encore, les différences entre le chancre simple et le chancre syphilitique, sont extrêmement tranchées , et à coup sûr bien plus grandes que celles qu’il est possible de constater entre la pustule vaccinale, par exemple, et la pustule variolique.
Le chancre simple n’a pas d’incubation. Lorsqu’on l’inocule au malade lui-mème ou, ce qui donne lieu au même résultat, à n’importe quel autre sujet, les effets spécifiques se montrent presque instantanément. Au bout de vingt-quatre heures la piqûre d’inoculation est déjà le siège d’un travail actif ; l’épiderme commence à être soulevé par une sérosité purulente ; et au bout de quarantehuit heures , il y a déjà au point piqué une pustule trèspetite, il est vrai, mais visible à l’œil nu ou à la loupe. A partir de ce moment, la maladie marche progressivement jusqu’à se montrer, au bout de trois ou quatre jours, sous forme de pustule ecthymateuse caractéristique. Cette pustule elle-même crève, une ulcération la remplace; le chancre est dès lors formé et entre dans la seconde période dite de progrès.
Le chancre syphilitique ne procède pas de la même manière , tant s’en faut. Nous avons vu qu’il ne pouvait pas être inoculé au sujet qui le porte; il est donc nécessaire, pour juger expérimentalement des effets de l’inoculation, de la pratiquer sur des sujets non-syphilitiques. De pareilles expériences ne sont pas sans dangers ; néanmoins elles ont été faites un assez grand nombre de fois pour nous permettre d’établir, entre la période initiale du chancre syphilitique, si difficile à bien apprécier lorsqu’on s’en rapporte au témoignage des malades, et la période correspondante du chancre simple, un parallèle très-exact, très-précis, et décisif, puisqu’il repose sur des faits expérimentaux à peu près complètement à l’abri de toute cause d’erreur.
L’inoculation du pus syphilitique ainsi faite a toujours été suivie d’un temps d’incubation assez long, et à peu près le même, quelle qu’ait été la période, primitive ou secondaire, à laquelle appartenaient les accidents qui ont fourni la matière de l’inoculation.
11 existe dans la science trois faits d’inoculation pratiquée avec le pus du chancre primitif, et douze où le pus provenait d’accidents secondaires , en tout quinze observations où le temps d’incubation a été noté à un jour près. Dans ces quinze observations, l’incubation a été de 18, 24, 25, 29, 27, 35, 9, 33, 27, 15, 42, 28, 17, 25 et 34 jours ; ce qui fait un minimum de 9 jours, un maximum de 42 et une moyenne de 25.
Ainsi donc, environ trois semaines d’incubation pour le chancre syphilitique inoculé, en opposition avec l’absence complète d’incubation pour le chancre simple!
Le début du chancre syphilitique diffère aussi notablement de celui du chancre simple, en ce sens qu’à la place de la piqûre il se développe non pas une pustule , mais une papule, d’abord très-petite, qui s’agrandit rapidement et s’ulcère au bout de quelques jours pour constituer le chancre proprement dit.
Mais ce n’est pas seulement à la période initiale que les deux maladies diffèrent : les différences à la période de progrès, d’état, de réparation, etc., ne sont ni moins nombreuses ni moins tranchées. Nous ne pouvons les indiquer ici que sommairement.
Le chancre simple se présente généralement sous la forme d’une ulcération assez profonde, intéressant toute
l’épaisseur du tégument ; ulcération à fond grisâtre et pultacé, à bords taillés à pic, et plus ou moins déchiquetés, décollés, déchaussés, donnant naissance à une suppuration abondante et sanieuse. Ce chancre est presque toujours souple à sa base : il est quelquefois dur, mais par le fait d’un engorgement inflammatoire , sans élasticité.
Le chancre syphilitique se présente au contraire sous la forme d’une ulcération généralement superficielle, n’intéressant dans les neuf dixièmes des cas, que la surface du tégument; ulcération à surface rouge-cuivreux, chair de jambon, ou même rouge-vineux, à bords inclinés, se raccordant avec le fond, et le plus souvent continus et de niveau avec lui; donnant naissance à une suppuration peu abondante, laquelle a une grande tendance à se concréter, ou bien en une pellicule blanche, mince , comme couenneuse, ou bien en véritable croûte.
Le chancre syphilitique repose sur une base dure, élastique donnant la sensation d’une feuille de parchemin ou d’une rondelle de caoutchouc, d’un morceau de fibro-cartilage, ou même de cartilage : c’est l’ induration parcheminée , élastique, chondroïde, etc., existant chez l’homme dix-neuf fois sur vingt, mais manquant un peu plus souvent chez la femme.
L’ulcère syphilitique se recouvre quelquefois d’une pellicule cicatricielle mince, rosée, et prend l’aspect papuleux. C’est la transformation in situ du chancre en plaque muqueuse, transformation plus commune chez la femme que chez l’homme, et qui, dans certains cas, paraît suppléer à l’induration.
Quant au phagédénisme pultacé , gangréneux ou serpi— gineux, cette complication commune aux ulcères de toute nature, et qui dépend essentiellement de la constitution du malade, il affecte quelquefois le chancre syphilitique, mais beaucoup moins fréquemment que le chancre simple.
Différences des deux chancres au point de vue de leurs effets consécutifs.
Le chancre simple ne produit aucun effet constitutionnel appréciable. Le plus loin qu’il s’irradie, c’est au ganglion lymphatique le plus voisin, où l’inoculation s’opère de dedans au dehors pour produire un véritable chancre ganglionnaire habituellement uni-latéral. Ce chancre ganglionnaire est d’abord annoncé par une vive douleur dans le ganglion : il y a en même temps tuméfaction de la glande, chaleur, rougeur, tous les signes d’une inflammation trèsvive dès le principe. La fluctuation ne tarde pas à se montrer ; elle devient très-vite générale, aussi marquée à la hase qu’au sommet de la tumeur. Les progrès de la suppuration sont même, dans quelques cas, si rapides et si remarquables, qu’au bout de peu de jours, souvent avant la fin du second septennaire, la glande est transformée en un abcès à parois minces, formées presque uniquement par l’épiderme et ressemblant à une bulle également molle
sur toute sa surface. Le pus du bubon chancreux est sanieux , couleur chocolat, analogue à celui qui est sécrété par le chancre ; le bubon lui-même a des parois grisâtres, anfractueuses, à bords déchiquetés et taillés à pic; il ressemble et se comporte en tout comme le chancre dont il procède.
Le chancre syphilitique produit des effets généraux déjà très-appréciables dans les ganglions de l’aine , mais atteignant des parties beaucoup plus éloignées et n’ayant d’autre limite que les contins de l’organisme.
L’adénite qui accompagne le chancre syphilitique est presque toujours bi latérale, et dans chaque aine il y a habituellement plusieurs ganglions simultanément affectés; toutefois, dans le nombre, il y en a toujours un plus développé que les autres, dur, mobile, peu ou point douloureux, n’acquièrantpas de grandes dimensions, et, à moins de complication, ne suppurant jamais.
Mais les effets les plus remarquables de ce chancre, effets qui, à moins qu’on n’ait institué un traitement spécifique, se produisent fatalement, nécessairement, et presqu’à jour fixe , sont les accidents syphilitiques dits secondaires.
La syphilis secondaire est donc la suite nécessaire du chancre infectant, toujours du chancre infectant, jamais d’aucune autre lésion vénérienne.
Dans les inoculations syphilitiques dont nous avons parlé plus haut et où la maladie a été, dans la très-grande majorité des cas, abandonnée à elle -même, la syphilis secondaire a éclaté 37, 26, 92, 42, 31, 128, 26, 107, 48,
37, 12 et 33 jours après la première apparition du chancre.
Ce qui fait un minimum de 12 jours, un maximum de 128 et une moyenne de 52 ; chiffres en concordance parfaite avec ce que nous apprend l’observation clinique.
Ainsi donc, il y a entre la première apparition du chancre et la première apparition de la syphilis secondaire un intervalle bien marqué, comme il y en a un entre le moment de l’inoculation et la naissance du chancre ; et de ces deux incubations successives la seconde est environ une fois plus longue que la première.
Dijférences des deux chancres au point de vue de leur provenance respective.
Le chancre syphilitique primitif provient tantôt de l’inoculation de l’accident primitif, tantôt de l’inoculation d’un accident secondaire ; le sang syphilitique, lorsqu’on l'inocule, produit lui-mème, au point inoculé, un chancre primitif. Le chancre est donc l’exorde obligé de la vérole, alors même que celle-ci procède de d’accident secondaire. Cette loi, extrêmement importante au point de vue de la médecine légale , de l’hygiène et surtout de la pathogénie, puisqu’elle assigne à la moitié environ des chancres syphilitiques une origine jusque là méconnue, cette règle générale, que j’ai le premier déduite d’un très-grand nombre
d’observations (l), et que confirment tous les faits connus d’inoculation artificielle, doitjètre rappelée ici pour l’intelligence de ce qui va suivre ; mais telle n’est pas la question.
Que le chancre simple et le chancre syphilitique soient deux maladies distinctes, il fallait, pour le démontrer, établir que chacune de ces deux maladies a son origine propre, sa provenance spéciale, et constitue, au point de vue de la filiation, une véritable espèce pathologique, comparable, sous ce rapport, aux espèces animales et végétales.
C’est ce qui a été fait: des confrontations très-nombreuses portant sur des centaines de malades (2), ont montré que le chancre simple provient toujours et uniquement du chancre simple ; que , de son côté le chancre syphilitique provient toujours et uniquement d’une lésion syphilitique.
On pourrait objecter à ces confrontations, bien que faites par plusieurs syphilographes , d’écoles et de pays divers ,
(1) Études cliniques sur le chancre produit par la contagion de la syphilis secondaire , et spécialement sur le chancre du mamelon et de la bouche, par M. J. Rollet ; Archives générales de Médecine, février, mars et avril 1859.
De la contagion de la syphilis secondaire, par M. Guycnot, ancien interne de l’Antiquaille. (Thèse de Paris, 1859).
(2) Bassereau, loc. cit., A. Dron, ancien interne de l’Antiquaille, Du double virus syphilitique. (Thèse de Paris, 1857).
Leçons sur le chancre, professées par M. Ricord, recueillies par M. A. Fournier. (Paris, 1858).
que la doctrine qu’elles sont venues consacrer a pu exercer une certaine séduction sur l’esprit des observateurs, ce qui diminuerait d’autant la valeur des faits observés ; mais à cette objection, quelque futile qu’elle paraisse et qu’elle soit en réalité, on peut encore répondre avec d’autres faits, ceux là observés depuis longtemps, bien avant la venue de la doctrine nouvelle, et ce qui est non moins décisif, avec des expériences entreprises en vue d’un tout autre objet — observations et expériences dont le résultat ne s’expliquait pas avant qu’on eût fait la distinction des deux chancres, et qui sans cette distinction resteraient encore à l’état d’énigme indéchiffrable.
11 y a dans la science un très-grand nombre d’observations, dont quelques-unes sont très-anciennes, presque aussi anciennes que la vérole elle-même , de nourrices infectées par des nourrissons syphilitiques. Ce sont des confrontations toutes faites, et surtout faites sans parti pris, et en dehors de toute idée préconçue.
Quelle maladie observe-t-on chez les nourrices ainsi infectées? Est-ce le ehancre simple, c’est-à-dire la maladie vénérienne la plus commune après la blennorrhagie ? — Jamais.
Ce qu’on observe , dans ces cas , au mamelon , ainsi que je l’ai, le premier, démontré, ce n’est pas le c.iancre simple , mais le chancre infectant , toujours le chancre infectant , avec sa suite obligée , la syphilis constitutionnelle.
Syphilis d’un côté, syphilis de l’autre : voilà, dans les cas de transmission de la syphilis du nouveau-né à la
nourrice, le fait général, constant, fatal, à moins que l’art ne soit intervenu.
Il y a encore une autre région qui , semblable , sous ce rapport, au mamelon, ne se trouve en contact, dans la très-grande majorité des cas, qu’avec des lésions syphilitiques : c’est la bouche.
La bouche, qui est le principal foyer des accidents syphilitiques secondaires, est aussi la région la plus exposée au contact de ces accidents : elle est donc le réceptacle de la contagion au même degré qu’elle en est le foyer. Qu’observe-t-on à la bouche ? Y voit-on le chancre simple, et surtout l’y voit-on souvent, comme cela devrait être si ce chancre était syphilitique ? L’observation a prononcé depuis longtemps: à la bouche on n’observe que le chancre infectant ; ou du moins, le chancre simple y est si rare , qu’on a pu en nier l’existence dans toute la région céphalique.
Ici, encore: syphilis comme cause, syphilis comme résultat; toujours la syphilis, jamais le chancre simple pas plus que la blennorrhagie.
Autre chose : il a été fait vingt-quatre inoculations de pus syphilitique à des sujets vierges de syphilis. Le résultat, on devait s’y attendre, a été le même, que le pus ait été emprunté à une lésion primitive ou à une lésion secondaire : dans tous les cas , la syphilis communiquée a commencé par son commencement, c’est-à-dire par le chancre. Mais ce chancre, qui a toujours eu l’incubation et tous les autres caractères du chancre infectant, qui a aussi été suivi de syphilis secondaire, ce chancre n’aurait-il pas dû,
dans quelques cas, revêtir les caractères du chancre simple, s’il y avait, comme on l’a si longtemps professé, identité de nature entre les deux maladies ? Encore une fois, le chancre simple est plus commun que le chancre syphilitique ; — pourquoi la syphilis ne produit-elle jamais le premier, si ce n’est parce que les deux maladies sont essentiellement et radicalement distinctes , et qu’en semant l’une, on ne saurait récolter l’autre ?
A tout cela il y a la contre-épreuve. Le chancre simple, si indéfiniment inoculable au sujet qui le porte, a été soumis aux essais les plus nombreux et les plus variés. Dans les milliers d’inoculations qu’on a pratiquées avec le pus de ce chancre , on n’a jamais obtenu qu’un produit toujours identique , toujours invariable et caractéristique, le chancre simple avec absence constante d’incubation et tous les autres signes positifs ou négatifs de la maladie.
Il en a été de même pour la blennorrhagie qu’on a souvent inoculée à l’œil , dans des cas de pannus , et avec laquelle on n’a jamais produit que la blennorrhagie.
Y a-t-il beaucoup de maladies dont l’origine spéciale ait été recherchée avec autant de soin et fixée d'une façon aussi irrévocable ?
Différences des deux chancres au point de vue de la nature du traitement qui les guérit.
On l'a bien souvent répété : Naturam morborum ostendunt curât iones ; par conséquent deux maladies qui cèdent à des traitements différents, et sur lesquelles le même agent thérapeutique a une action si opposée, que guérissant l’une il aggrave l’autre, ou la laisse suivre son cours, sont foncièrement distinctes, n’cussent-elles môme pas d’autres caractères différentiels.
L’expérience a été faite depuis longtemps, et à voir combien le traitement mercuriel était inefficace , nuisible même dans les cas de chancres simples, on pouvait prévoir qu’il y avait, entre cette maladie et la syphilis sur laquelle le mercure a une action si prompte et si efficace , surtout au début, au moment où elle ne se manifeste que par l’ulcération primitive, une différence non-seulement de forme, mais de nature et de tonds.
La cautérisation appliquée au traitement du chancre simple est venue, dans ces derniers temps, compléter la démonstration. Avec une cautérisation bien faite, on détruit le chancre simple non-seulement au début, mais à la période de progrès et d’état; on le détruit à coup sûr et radicalement, pourvu qu’on atteigne tout le mal et qu’on en dépasse
les limites. Immédiatement, le chancre est tranformé en plaie simple ; il cesse d’être inoculable , et se cicatrise comme tout ulcère non spécifique. Même alors que le chancre est devenu pliagédénique , eût-il un étendue considérable , durât-il depuis plusieurs mois , ou même depuis plusieurs années, la cautérisation profonde, étendue à toute la surface de l’ulcère, le transforme encore en plaie simple et amène une guérison remarquable par sa promptitude (1).
11 en est bien autrement du chancre syphilitique: on peut le modifier utilement par la cautérisation, mais on n’est jamais sûr du résultat local ; et quant aux suites de la maladie, M. Diday l’a prouvé clairement, on ne les prévient pas, même en faisant la cautérisation dès l’apparition du chancre. La syphilis secondaire éclate malgré tout ; à cette maladie d'emblée générale, il n’y a que le traitement général qui puisse être opposé efficacement.
Le résultat thérapeutique, que nous invoquons ici comme le critérium de la doctrine nouvelle, en est donc aussi la justification : car, ce résultat fût-il déjà acquis à la pratique, il n’en serait pas moins d’un bon exemple de voir la science et la raison en disputer la conquête à l’empirisme.
Ainsi donc, à quelque point de vue qu’on les envisage, le chancre simple et le chancre syphilitique se montrent comme deux maladies ayant chacune son individualité
(1) Note sur la destruction du chancre pliagédénique serpigineux, par la cautérisation actuelle, par M. J. Rollet. ( Annuaire de la syphilis. Paris, 1859).
propre. Rien de plus vrai, dira-t-on, car voilà, entre les deux affections, des différences incontestables, profondes, réelles, et qui l’emportent, à n’en pas douter, sur les ressemblances apparentes indiquées plus haut ; mais ces ressemblances, les oubliez-vous au point de n’en tenir aucun compte ? Oubliez-vous que les maladies vénériennes se rencontrent souvent réunies sur le même individu; que la même femme, par exemple, peut les communiquer toutes ensemble; ou bien donner l’une à un individu, l’autre à un second, l’autre à un troisième? Et, n’est-ce pas un grand argument en faveur de l’opinion qui les considère comme les formes multiples d’une seule et même espèce morbide ?
Non ! La coïncidence des maladies vénériennes ne prouve rien contre leur pluralité. En tant que maladies contagieuses, elles coïncident quelquefois, parce qu’elles doivent forcément coïncider; mais cette coïncidence ne tient pas à autre chose qu’à leur mode même de transmission.
Les maladies à principe contagieux volatil ont un mode commun de transmission : aussi voit-on souvent ces maladies co-exister. La variole s’observe quelquefois sur le même individu avec la scarlatine et la rougeole : d’autres fois, c’est une autre association de ces maladies, deux à deux , ou trois à trois , qu’on observe ; et les faits de ce genre sont loin d’ètre rares , bien que la transmission des germes contagieux volatils, par l’intermédiaire de l’air, offre peu de chances à la rencontre de plusieurs virus.
Les maladies à principe contagieux fixe ne doivent-elles pas subir la loi commune? Celles surtout qui sont suscep-
tildes d’affecter les organes génitaux, et qui ont pour mode commun de transmission les rapports sexuels, doivent fatalement se rencontrer, co-exister, et quelquefois même se superposer sur le même organisme.
La coïncidence de plusieurs maladies contagieuses chez un même individu, est si bien le fait du mode de contagion, si évidemment inhérente à ce mode et pas à autre chose, qu’elle se produit alors même que la contagion est le produit de l’art, et qu’on cherche de toutes les manières à prévenir cette coïncidence.
Exemple : L’inoculation vaccinale est un mode artificiel de contagion. Toutefois, la vaccination est une pratique générale usitée pour ainsi dire à tous les instants. Cette inoculation se fait toujours avec de grandes précautions : on choisit les sujets sur lesquels le vaccin est recueilli ; néanmoins, n’a-t-on pas de nombreux exemples de maladies contagieuses, de variole, de rougeole, de syphilis, transmises avec la vaccine $ en d’autres termes, des exemples de coïncidence de la vaccine avec d’autres maladies contagieuses, ayant avec elle un mode commun de transmission, c’est-à-dire susceptibles d’être inoculées comme elle avec la lancette ? Cette coïncidence est le fait du mode de transmission par inoculation ; comme la coïncidence des maladies dites éruptives est le fait du mode de transmission par la respiration; comme celle des maladies vénériennes est le fait du mode de transmission par les rapports sexuels.
Oui, les maladies vénériennes sont quelquefois réunies sur le même sujet; nous venons d’expliquer pourquoi; il
nous reste à entrer, un peu plus loin, dans le vif de la question, car là est une des plus grandes difficultés de la pathologie vénérienne, celle qui a amené la confusion dont nous parlions en commençant, celle surtout qui l’entretiendrait longtemps encore, si nous ne parvenions pas à la lever de manière à satisfaire les esprits les plus prévenus
Il faut bien l’avouer, non-seulement les maladies vénériennes coexistent quelquefois, mais cette coexistence peut encore être telle, que les lésions de l’une se superposent sur celles de l’autre, et qu’il se forme alors des maladies mixtes, de véritables hybrides méconnus de tous les syphilographes, et sur lesquels j’appelle tout particulièrement l’attention, bien convaincu que mes observations ne tarderont pas à être confirmées loin de moi, comme elles l’ont été à l’Antiquaille.
Avoir indiqué les caractères différentiels des maladies vénériennes , avoir établi sur des bases fixes et solides l'individualité de chacune d’elles , être en mesure défaire rentrer dans la loi commune les faits les plus généraux, c’est avoir fait beaucoup sans doute ; mais c’est laisser encore une lacune à combler, car il y a des exceptions à la loi, et ces exceptions, il faut les expliquer.
Il y a des blennorhagies en apparence syphilitiques; il y a des ulcères vénériens, avec bubons chancreux , et résultat positif à l’inoculation , amenant en apparence la vérole ; comme il y a des véroles qui proviennent en apparence de la pustule vaccinale.
En d’autres termes, le chancre primitif qui est l’exorde obligé, la lésion initiale, le premier symptôme de la sy-
plnlis, peut être quelquefois voilé, ou plus ou moins complètement dissimulé, tantôt sous l’apparence de la blennorhagie, tantôt sous celle du chancroïde, ou bien sous celle de la vaccine. Ces chancres larvés (c’est le nom qui leur convient le mieux) parfaitement reconnaissables , même dans ce cas, pour un œil exercé, sont néanmoins altérés, modifiés, défigurés par cette superposition de deux maladies virulentes. Il y a là, non sans doute une combinaison, mais une association de virus fort curieuse à étudier, et que je décrirai brièvement, en attendant qu’une nouvelle occasion se présente de traiter plus complètement la question.
J’ose dire que ce n’est pas un spectacle de simple curiosité que d’assister à cette double évolution de virus qui se rapprochent sans se confondre, dont les effets spécifiques se déroulent comme deux fils parallèles et distincts, virus qui ne se combinent pas comme des éléments chimiques, qui, au contraire, semblables aux semences organisées , ne perdent jamais leur individualité. Il y a là matière à une étude instructive; il y a même le germe d’un travail général que nous nous bornons à signaler aux nosologistes qui observent de plus haut que nous, travail qui devrait comprendre l’étude comparée des effets morbides qui résultent de la présence simultanée de plusieurs virus, quels qu’ils soient, dans le même organisme. La pathologie générale n’aurait qu’à gagner à cette étude aussi intéressante que nouvelle, et ce ne serait pas un mince honneur pour la syphilographie que de l’avoir provoquée.
Lorsque les premiers témoins de l’épidémie du XV' siècle décrivirent la vérole avec cette exactitude et cette vérité qui nous rendent leurs descriptions si précieuses, ils ne la confondaient, ainsi que nous l’avons fait remarquer, ni avec la blennorrhagie, ni avec l’ulcère vénérien. La plupart posaient nettement le diagnostic entre la caries cjallica et la caries non fjallica. Mais Brassavole et Nicolas Massa qui ont successivement englobé les trois maladies, et tous ceux qui ont suivi leurs errements avaient-ils donc mal observé ? Non ; car, passé les premiers temps de l’apparition de la vérole, la maladie, dans quelques cas, avait déjà perdu non son type, mais son isolement primitif, son indépendance native. La confusion s’opéra alors dans les idées, parce qu’elle s’était faite dans les choses: la coïncidence des diverses maladies vénériennes avait amené le mélange des virus, et de ce mélange étaient nés les hybrides dont nous parlons. Seulement, ces maladies mixtes (qui en définitive ne sont que des exceptions), mal connues et faussement interprétées parles syphilographes, les ont conduit à une généralisation regrettable, à une assimilation funeste, au chaos où nous sommes encore; car, il faut bien le reconnaître, les arguments qu’on a toujours invoqués , qu’on invoque encore en faveur de l’unité vénérienne, n’ont jusqu’à ce jour rien perdu de leur valeur. Aux faits cités par les partisans des anciennes doctrines, on n’a su répondre qu’en
citant d’autres faits: ils arguaient de l’exception, on a argué contre eux de la règle. Mais ces faits exceptionnels euxmêmes, pourquoi ne pas en tenir compte? pourquoi ne pas aller à eux directement ; n’est-ce pas le vrai moyen de les juger pour ce qu’ils sont ?
La syphilis peut donc, à la période primitive, être larvée. Souscette dénomination de syphilis primitive larvée, on doit comprendre tous les cas où l’accident syphilitique initial, le chancre primitif est masqué par une autre maladie contagieuse. Ce masque sous lequel se cache quelquefois le chancre primitif, est tantôt une affection vénérienne, blennorrhagie ou chancre simple; tantôt une autre maladie contagieuse , car il n’y a pas jusqu’à la gale qui n’ait été décrite comme étant quelquefois syphilitique. Mais pour rester dans le domaine des faits pratiques , souvent observés, aux cas où le chancre primitif est masqué par une maladie vénérienne, il n’y a à ajouter que ceux où il est masqué par la vaccine. Les observations de syphilis produite par la vaccination, par conséquent de chancres primitifs plus ou moins associés à la vaccine, ne sont pas très-nombreuses, c’est-à-dire vulgaires dans la science, mais elles sont authentiques et d’une haute importance hygiénique.
Voyons donc, en quelques mots, ce qui se passe dans ces différents cas :
Il résulte d’un relevé comprenant plus de deux mille observations, que les maladies vénériennes s’observent dans des proportions telles que la blennorrhagie forme environ les cinq douzièmes du nombre total ; le chancre
simple, les quatre douzièmes, et le chancre infectant les trois douzièmes. On voit par là l'importance pratique des doctrines nouvelles, puisqu’en réservant, comme cela doit être , le traitement mercuriel pour les cas de syphilis , on sauve de ce traitement les neuf douzièmes des vénériens.
Toutes ces maladies existent isolément, c’est-à-dire une à une dans la très-grande majorité des cas, environ quatrevingt-dix fois sur cent. Elles se rencontrent à l’état de coexistence deux à deux ou même trois à trois, environ dix fois sur cent, c’est-à-dire dans un nombre de cas assez restreint pour qu'on puisse les considérer comme une petite minorité. Quoi qu’il en soit , que résulte-t-il de cette coexistence ?
De la coexistence de la blennorrhagie et de la syphilis:
Il peut arriver qu’un malade atteint de syphilis plus ou moins ancienne, mais sans lésions syphilitiques aux organes génitaux, contracte une blennorrhagie urétrale. Cela s’est vu plus d’une fois.
Dans ce cas, la blennorrhagie suit sa marche habituelle.
à peine modifiée par la constitution syphilitique du sujet; d’un autre côté, l’expérimentation aussi bien que la clinique, démontrent que, sous tous les rapports, elle ressemble alors à la blennorrhagie commune.
Ainsi, le pus contagieux de cette blennorrhagie, appliqué sur une muqueuse, lui communique l’inflammation blennorrhagique ; rien de plus, rien de moins. J’en ai eu la preuve clinique.
Ce pus blennorrhagique, inoculé à la lancette à un sujet non syphilitique, ne produit rien. Toutefois il est probable qu’on obtiendrait un résultat positif en inoculant, en même temps que le pus blennorrhagique, le sang du sujet ou la matière contagieuse des lésions syphilitiques coexistentes chez lui ; car on sait que le sang syphilitique et surtout les produits sécrétés par les lésions dites secondaires sont contagieux ; mais, répétons-le, en inoculant le pus blennorrhagique à la lancette, rien que le pus blennorrhagique, dans le cas en question , le résultat de l’inoculation est toujours négatif.
11 peut arriver qu’un malade atteint de syphilis, avec des lésions syphilitiques aux organes génitaux, contracte une blennorrhagie. Dans ce cas encore, la blennorrhagie suit sa marche habituelle; mais le pus qu’elle sécrète, se mèlantavec le pus sécrété par les lésions syphilitiques voisines, est dès lors mixte et doublement contagieux : convenablement inoculé, il pourrait communiquer non-seulement la blennorrhagie , mais encore la syphilis. Il n’y a pas à insister sur ce point qui est parfaitement clair !
Enfin, il peut arriver qu’un malade contracte, au même
loyer contagieux et du même coup, la syphilis, c’est-à-dire un chancre primitif et la blennorrhagie. Ce cas rentre dans l’un ou l’autre des deux précédents; car ici, encore, les deux maladies siègent, tantôt sur des points différents de l’organisation, tantôt au contraire elles se rencontrent sur le même point.
Alors même que la blennorrhagie et le chancre affectent simultanément le même point, le canal de l’urètre, par exemple, les deux maladies n’en accomplissent pas moins chacune son évolution distincte, sans aucune confusion réelle ni apparente; cela se comprend. La blennorrhagie affecte la surface de la muqueuse dans une assez grande étendue; elle fait des progrès en superficie plutôt qu'en profondeur; le chancre, au contraire, affecte non-seulement la surface, mais toute l’épaisseur des téguments, et cela sur un point circonscrit, limité; le siège des deux maladies n’est donc jamais identiquement le même; quant aux symptômes, ils diffèrent assez pour qu’au total il soit presque toujours possible, facile même de diagnostiquer un chancre induré, bien que caché dans le canal et masqué par une blennorrhagie concomitante.
M. Ricord avait indiqué un moyen de diagnostic qu’il regardait comme décisif : c’était l’inoculation à la lancette, faite sur le malade lui-même. Mais ce moyen n’a aucune valeur et ne pourrait donner au praticien qu’une sécurité trompeuse.
Que l’inoculation du pus blennorrhagique fasse naître la pustule caractéristique, on en conclura avec raison qu’avec la blennorrhagie il y a un chancre dans le canal, mais un
chancre simple, le chancroïde qui est seul auto-inoculable ; et, à vrai dire, il y a peu d’importance au point de vue du traitement à suivre, il n’y en'a pas au point de vue des suites diathésiques de la maladie, à distinguer les cas où la blennorrhagie est simple, de ceux où elle est compliquée d’un chancro'ide.
D’un autre côté, que cette même inoculation du pus blennorhagique ne produise pas la pustule caractéristique, en concluera-t-on que la blennorrhagie est simple ? Pas le moins du monde ; car, sous ce rapport, le chancre syphilitique ne se comporte pas autrement que la blennorragie : l’un et l’autre ne sont jamais inoculables par le procédé Ricord.
Il n’y a donc, pour reconnaître ces deux maladies lorsqu’elles se rencontrent dans l’urètre , qu’à comparer les signes de chacune des deux prises isolément ; et, quant à l’expérimentation, elle ne pourrait donner d’utiles indices, que pratiquée sur des sujets sains, c’est-à-dire dans des conditions telles qu'il ne peut pas venir à l’esprit de la proposer comme moyen de diagnostic.
On a fait beaucoup de bruit au sujet du chancre du canal ; il a longtemps servi de pierre angulaire à la doctrine qui considère la blennorrhagie comme n’étant jamais suivie d’accidents syphilitiques ; mais, soit en exagérant la fréquence de ce chancre, soit en allant, par un excès contraire, jusqu’à en contester la réalité, les syphilographesse sont tenus , à son égard , dans des limites extrêmes en dehors de la vérité.
Lorsqu’on observe un malade affecté de blennorrhagie,
de blennorrhagie seulement, et qu’on le suit pendant plusieurs mois ou même plusieurs années, on ne voit jamais survenir chez lui aucune lésion syphilitique. Les observations de ce genre sont extrêmement nombreuses ; aussi, rien n’est mieux établi que cette grande et capitale vérité.
Mais, lorsqu’on fait l’observation dans l’ordre inverse, c’est-à-dire, quand , en présence de lésions syphilitiques survenues chez un sujet donné, on remonte chez lui à l’accident primitif, on trouve quelquefois, et surtout lorsque cet accident date déjà d’une époque reculée, la blennorrhagie comme unique antécédent de la vérole. Que prouvent ces faits, qu’on peut qualifier d’exceptionnels, puisqu’on les note à peine dans la proportion de quinze sur mille, sinon qu'il ne faut pas s’en rapporter uniquement aux commémoratifs ?
Dans le premier cas, on se place dans les conditions régulières, normales, classiques de toute bonne observation ; c’est le médecin qui voit, qui constate et qui apprécie par lui-même. Dans le second cas, au contraire, c’est le malade qui se remémore, qui raconte; et c’est à lui qu’il faut s’en rapporter. Évidemment les faits de l’un et de l’autre ordre n’ont pas à beaucoup près la même valeur : les seconds ne sauraient prévaloir contre les premiers ; d’autant plus que le témoignage des malades , même avec la meilleure foi du monde, et avec toute l’intelligence qu’on puisse leur supposer, se trouve aux prises, ici, avec des causes d’erreur dont un moment de réflexion suffit pour faire apprécier la difficulté.
La blennorrhagie est la plus commune de toutes les maladies vénériennes ; elle s’annonce toujours par des douleurs et des troubles fonctionnels qui l’empêchent de jamais passer inaperçue, et les malades sont tout naturellement portés à lui attribuer les accidents vénériens qui peuvent survenir ultérieurement.
Les chancres, au contraire, et plus particulièrement les chancres syphilitiques ne passent-ils pas souvent inaperçus?
11 y a toute une classe d’ulcères syphilitiques primitifs que les malades n’ont même pas l’idée de considérer comme des chancres, et qu’on observe dans une proportion considérable, puisqu'ils sont, avec les chancres syphilitiques des autres régions, dans le rapport de 4 à 100, ce sont les chancres céphaliques. Combien les chancres céphaliques n’amènent-ils pas de véroles réputées d’emblée, ou bien dont la blennorrhagie est regardée comme l’accident primitif! Je parle non seulement des chancres du cuir chevelu et de la peau de la face, mais surtout de ceux des lèvres, de la langue et des amygdales.
Il y a, même aux organes génitaux, des chancres peu douloureux, peu profonds , ne laissant pas de traces cicatricielles, qui souvent accomplissent toute leur évolution à l’insu du malade.
Quant au chancre urétral, sans doute il est de tous celui qui peut le mieux faire illusion non seulement au malade mais encore au médecin , et dans bien des cas il a été compté comme une blennorrhagie ; mais sa fréquence n’est pas telle qu’il puisse à lui seul expliquer tous
les faits de blennondiagies en apparence suivies d’accidents constitutionnels.
On peut donc dire en thèse générale que, dans le nombre des chancres qui échappent à l’observation et dont par conséquent les suites légitimes sont à tort attribuées à d’autres accidents vénériens, celui du canal est le plus intéressant, il est vrai, parce qu’il peut simuler la blennorrhagie, mais non pas le plus fréquent, car le chancre céphalique entre autres, si souvent méconnu, rentre dans la même catégorie.
Et ce qui étonne en y réfléchissant, ce n’est pas qu’il y ait quelques blennorrhagies qui passent pour syphilitiques, mais bien plutôt qu’il n’y en ait pas un plus grand nombre; et lorsqu’on voit un observateur comme Hunter reconnaître que la vérole procède cent fois du chancre quand elle procède une fois seulement de la blennorrhagie, et conclure malgré cela à l’identité des deux, maladies, n’y at-il pas lieu de regretter qu’un si beau génie se soit fourvoyé juste au moment où il touchait de si près à la véri té ?
De la coexistence du chancre simple et de la syphilis.
La syphilis est une maladie à longue évolution ; elle
dure toujours plusieurs mois et quelquefois plusieurs années ; il n’est donc pas étonnant qu’un malade syphilitique puisse contracter incidemment un chancre simple au même titre qu’il peut contracter une blennorrhagie ; d’ailleurs les faits de ce genre ont été artificiellement produits sur une large échelle par les syphilisateurs.
Ici encore, trois cas peuvent se présenter.
Tantôt le malade affecté de syphilis n’a aucune lésion syphilitique dans la région où siège le chancre intercurrent : ce chancre parcourt son évolution comme s’il affectait un sujet sain, avec cette différence toutefois qu’il a une tendance marquée à devenir phagédénique ; du reste, il conserve tous ses attributs. Il est inoculable au porteur; 11 peut aussi être inoculé à n’importe quel autre sujet ; et, dans ce dernier cas, si on inocule le pus chancreux, rien que le pus chancreux, on ne donne naissance qu’à un chancre simple ; mais on transmettrait du même coup la syphilis si, avec le pus chancreux, la matière inoculée contenait du sang du sujet syphilitique.
Tantôt le malade affecté de syphilis a des lésions syphilitiques dans le voisinage du chancre incidemment contracté. Dans ce cas, des phénomènes fort curieux se produisent, phénomènes réels, fréquents, qu’il importe au médecin de connaître parce qu’il est appelé à les rencontrer dans la pratique.
Mon seulement il y a mélange des matières contagieuses, lesquelles sont dès lors susceptibles de transmettre les deux maladies dont elles proviennent, c’est-à-dire le chancre simple et la syphilis; mais encore il peut y avoir
inoculation des lésions syphilitiques par le pus du chancroïde, et transformation de ces lésions en autant d’ulcères auto-inoculables.
Les lésions syphilitiques en question, chancres primitifs, plaques muqueuses, pustules secondaires, ulcérations tertiaires, etc., sont à l’égard du pus du chancroïde comme autant de solutions de continuité que ce pus ne peut toucher sans que le chancroïde s’y greffe, comme il se greffe sur une simple écorchure, sur la piqûre d’une lancette , sur des morsures de sangsues, etc. Ces lésions syphilitiques envahies par l’ulcération chancroïde prennent différentes formes, suivant la nature des lésions où s’est opérée l’inoculation ; mais parmi ces formes véritablement mixtes, il en est une qui mérite une attention toute particulière, c’est celle qui succède à l’implantation du chancre simple sur le chancre syphilitique primitif (1).
Le chancre mixte qui en résulte se forme quelquefois, ainsi que nous l’avons dit, naturellement; mais on peut aussi le produire artificiellement. Il suffit, chez un sujet affecté de chancre syphilitique primitif, d’appliquer sur l’ulcération chancreuse du pus de chancroïde. Auboutdedeux ou trois jours l’ulcère syphilitique primitif est comme transformé; il prend un fond grisâtre comme le chancre simple, mais plutôt saillant qu’excavé, des bords déchiquetés, etc; la suppuration
(1) Études expérimentales sur le chancre , par M. Laroyennc, ancien interne de l’Antiquaille, dans l 'Annuaire de la syphilis et des maladies de la peau, par JIM. Didav et Rnllet ; Paris et Lyon, 1839.
qui en découle devient plus abondante et sanieuse; il est auto-inoculable à la lancette, peut se multiplier dans le voisinage, ou même inoculer les lymphatiques et les ganglions et donner lieu au bubon chancreux. En mèn e temps, il conserve les attributs les plus essentiels du chancre syphilitique, l’induration, entre autres, qui en est toujours le signe pathognomonique ; l’adénite bi— latérale indurée persiste aussi, et alors même qu’un des ganglions s’inocule, comme le bubon chancreux est généralement unilatéral, on a encore de l’autre côté l'adénite indurée comme indice persistant de la nature de la maladie. Y a t-il besoin d’ajouter que les effets consécutifs du chancre syphilitique ne sont nullement modifiés par cette inoculation et que la syphilis secondaire n’en éclate pas moins à son époque et sous sa forme habituelle ?
Enfin, il peut arriver qu’un malade contracte au même foyer contagieux la syphilis, c’est-à-dire un chancre syphilitique primitif, et du même coup un chancroïde.
Ce cas rentre dans les deux précédents ; car, de deux choses l’une, ou bien chaque lésion siégera sur une région distincte, ou bien toutes deux se développeront sur le même point. 11 y a cependant quelques nuances à signaler.
Dans le premier cas, dont j’ai été témoin plusieurs fois, on voit les deux maladies accomplir chacune à distance son évolution propre : ce qui frappe alors, c’est de voir, chose toute naturelle du reste, le chancroïde éclater d’emblée, sans incubation préalable; tandis que le chancre syphilitique apparaît, au contraire, plus tardivement, et
comme après coup, se faisant ainsi remarquer par la constance et la longueur de son incubation. Cet intervalle qui sépare l’éclosion des deux maladies, bien que leur inoculation ait été contemporaine, est surtout très-remarquable à observer lorsque, le chancroïde siégeant à la verge , par exemple, le chancre syphilitique siège au contraire à la lèvre, ainsi qu’il m’a été donné de le voir encore tout récemment. Le chancre de la lèvre semble éclater après le chancroïde à la manière d’un accident secondaire, et malgré l’induration et l’adénite caractéristique, si on n’était prévenu du fait on pourrait s’y tromper.
Dans le second cas, c’est-à-dire quand la même écorchure est contagionnée par du pus de chancroïde et du pus syphilitique, l’évolution des deux maladies s’opère comme dans le cas précédent; mais le phénomène est plus difficile à observer. Le chancroïde se développant sans'incubation, c’est lui qui se montre en premier lieu sous forme d’ulcération à fond grisâtre, à bords taillés à pic, à base molle, etc. ; puis, lorsqu’après son temps normal d’incubation, le chancre syphilitique se montre à son tour, la base du chancre s’indure, les ganglions voisins s’affectent aussi spécifiquement, en un mot le chancre mixte se complète et apparaît avec les symptômes signalés plus haut.
Toutefois, le chancre mixte contracté dans ces conditions est très-rare. On l’observe beaucoup plus souvent chez des malades dont le chancroïde, développé d’abord sur l’endroit voisin du chancre syphilitique , s’est ultérieurement greffé sur lui par inoculation accidentelle.
D'après les résultats obtenus dans les nombreuses inoculations que j’ai pratiquées à l’Antiquaille, le chancre mixte, qui n’est autre en définitive que le chancre induré auto-inoculable, me paraît être à l’égard du chancre induré commun, c’est-à-dire inapte à être inoculé au porteur, dans la proportion d’environ 5 à 100 ; il ne le serait au contraire que dans la proportion de 2 à 100, en prenant pour base les résultats des inoculations faites à l’hôpital du Midi par MM. ruche et Fournier (1).
Rien n’est donc plus curieux et plus utile à connaître
(1) Le chancre syphilitique a été très-anciennement distingué du chancre simple , au moins quant à ses caractères cliniques ; je parle non seulement du chancre induré commun , mais aussi du chancre mixte.
Ainsi, le chancre induré de M. Ricord n’est pas aulre chose en définitive que celui des Hunter, Babington, Carmichaël , S. Coopcr, Evans, Rayer, etc. ; et le chancre hwntèrien lui-même ne diffère pas de l’ulcère culleux des Vigo , Fallopc, Botal , Blegny, Lobera, Massa, etc.
Quant au chancre mixte, il n’a pas dû, plus que le précédent, échapper aux observateurs ; aussi m’a-t-il semblé qu’il se rapportait assez exactement à l’une des variétés admises par Carmichaël , et décrite en France, par M. Rayer, sous le nom de chancre élevé ou ulcm elevatum. Voici la description qu’en donne cet auteur :
« On observe quelquefois sur le gland, à la face interne ou à la face externe du prépuce, une variété d’ulcère simple dont le fond ne tarde pas à devenir saillant, proéminent et comme fongueux (uleus elevatum). Lorsque ces ulcères, qui sont rarement au nombre
que ces formes mixtes qui sont pour ainsi dire le trait d’union des diverses maladies vénériennes; rien aussi n’est plus aisé à se produire que cette coexistence morbide qui n’est le plus souvent qu’un échange équitable, un acte de simple réciprocité entre deux malades. En
de plus de deux ou trois, sc développent, ils débutent par une petite pustule qui persiste un ou deux jours; il se forme ensuite une croûte mince qui en se détachant laisse à nu un petit ulcère excavé , rond ou ovale, entouré de rougeur. Le fond de ect ulcère commence à sc remplir dans le cours du second seplennaire. Plus tard le fond s’élève graduellement au niveau de la peau environnante et offre une surface lisse de la coiffeur d’une plaie simple. » ( Traité des maladies de la peau. Paris, 1835, t. Il, p. 349).
N’est-ee pas ainsi, en effet, que se développe et sc complète le chancre mixte? D’abord une pustule, apparaissant au début, puis un ulcère excavé ; en un mot, le chancroïde tel qu’il se montre à l’état simple ; mais bientôt la scène change. Le fond de l’ulcère, dans le cours du second seplennaire, commence à se remplir : c’est qu’alors le chancre syphilitique apparaît sous le chancroïde et lui donne cette physionomie spéciale qui a frappé même des observateurs qui ignoraient la nature mixte de la maladie. En outre, toujours d’après M. Rayer, les chancres élevés sont rarement au nombre de plus de deux ou trois. Peut-on demander une ressemblance plus complète ? M. Ricord a également décrit une variété de chancre induré dont l’induration ne se prononce que tardivement, et une autre surtout qui débute par une pustule , et qui est auto-inoculable (chancre induré ecthymateux), qui me paraissent se rapporter au chancre mixte.
effet, ne suftit-i l pas que deux individus se mettent en rapport, ayant, celui-ci une maladie vénérienne, celui-là une autre, pour que les deux maladies que chacun portait séparément, se trouvent réunies et à l’état de coexistence chez tous deux, — tous deux pouvant ensuite transmettre cà d’autres et du même coup le double fléau.
De la coexistence de la vaccine et de la syphilis.
11 y a dans la science une centaine de faits de syphilis transmise par la vaccination (1) ; cette question est donc d’une haute utilité hygiénique, surtout aujourd’hui que le vent est aux revaccinations.
On vaccine un sujet syphilitique, nouveau-né ou adulte ; ce qu’il y a de remarquable, c’est que l’évolution vaccinale a pour effet de provoquer des éruptions syphilitiques qui sans cette circonstance n’eussent apparu que plus tard i—
(I) M. Viennois, interne à l’Antiquaille, a rassemblé toutes les observations connues de syphilis transmise par la vaccination. 11 doit faire paraître prochainement un travail sur cc sujet.
vement; la vaccine, par la modification qu’elle imprime à l'organisme, hâte l’éclosion de la syphilis, lorsque celleci existe à l’état latent.
Si, sur un sujet syphilitique ainsi vacciné, on recueille du vaccin, rien que du vaccin, et qu’on l’inocule à un ou plusieurs sujets sains, on reproduit une vaccine légitime, rien que la vaccine. M. Taupin a fait des vaccinations semblables en très - grand nombre et toujours avec le même résultat, c’est-à-dire sans communiquer autre chose que la vaccine.
Que l’on compare ce fait aux précédents, c’est-à-dire aux résultats identiques obtenus en inoculant le mucopus blennorrhagique ou le pus du chancroïde recueillis seuls et sans mélange sur des sujets syphilitiques, et l’on en conclura tout naturellement que les virus restent indépendants ; que, sur un même organisme , ils peuvent accomplir leur évolution côte à côte, deux à deux, même trois à trois, sans se confondre , à peu près comme des graines différentes germant sur le même terrain.
Que si, avec l’humeur vaccinale on inocule le sang du sujet syphilitique, comme ce sang est contagieux , on transmettra par la vaccination non seulement la vaccine, mais encore la syphilis. C’est ce qui résulte clairement des nombreuses observations rassemblées par M. Viennois. Dans ce cas encore, c’est par un chancre primitif, mais larvé et masqué plus ou moins par la vaccine , le chancre vaccino-sijphilitique, que la syphilis se manifeste tout d’abord.
Autre chose : comme l'incubation de la vaccine n’est
que de quatre jours , environ, et que l’évolution de la pustule vaccinale se complète dans le cours du troisième septennaire qui suit l’inoculation ; comme , d’un autre côté, le chancre syphilitique a une incubation plus longue, dont la durée moyenne correspond à peu prés à l’époque où la vaccine arrive à sa terminaison , il en résulte que chez les malades à qui on a inoculé les deux maladies par la vaccination, la vaccine suit d’abord régulièrement sa marche, puis se termine par une ulcération chancreuse , avec l’induration et l’adénite caractéristique. La syphilis secondaire éclate ensuite à son époque habituelle.
Ici , encore , on voit deux maladies virulentes se superposer sans se confondre ; deux virus produire, malgré leur mélange, des effets spécifiques bien distincts ; en un mot , deux individualités morbides sortir de deux germes restés séparés , bien qu’on eût pu les croire réunis.
Ces phénomènes ne sont pas explicitement notés dans toutes les observations connues d’inoculation vaccinosyphilitique, observations dontbeaucoup sont incomplètes, surtout en ce qui concerne l’accident initial survenu au point inoculé ; mais dans les cas où ils sont notés, il est remarquable de voir combien tout s’est passé suivant les lois que nous avons formulées ailleurs, et qui , du reste , ne sauraient se trouver en défaut sur un point, après avoir résisté sur tant d’autres à la double épreuve de l’expérimentation et de la clinique.
Mais ce n’est pasjseulement le virus syphilitique qui peut ainsi s’associer sans se confondre avec le virus vaccin.
Lorsqu’on mélange du pus de chancroïde avec l’humeur vaccinale et qu’on inocule ce mélange , ainsi que l’ont fait MM. Baumès et Spérino, on voit aussi chaque maladie suivre sa marche propre; seulement, ici, j les rôles sont intervertis, et ce n’est plus la vaccine qui a l’antériorité ; au contraire , la vaccine ayant la plus longue incubation , ou pour mieux dire ayant seule une incubation , c’est le chancroïde qui se développe le premier , dès le lendemain de l’inoculation ; la vaccine apparaît ensuite , un peu altérée et comme défigurée par l’ulcération chancreuse , mais n’en produisant pas moins ses effets généraux habituels.
Complications communes des maladies vénériennes.
Les maladies vénériennes, outre leurs effets spécifiques, ont des effets communs qui tiennent à ce qu’elles occupent le même siège, affectent les mêmes tissus, et qui s’expliquent, soit par le mouvement inflammatoire simple qu’elles suscitent autour d’elles, soit par l’état constitutionnel du sujet sur lequel elles se développent.
Ainsi, avec le chancroïde, on observe non-seulement le
bubon virulent , qui est un effet spécifique de la maladie, qui n’est même autre chose qu’un chancroïde inoculé au ganglion , mais quelquefois aussi l’adénite inflammatoire simple, produite sympathiquement par le chancroïde, comme elle le serait par une blennorrhagie ou par toute autre inflammation ou ulcération des organes génitaux.
Avec le chancre syphilitique, outre l’adénite indurée, il y a quelquefois une adénite inflammatoire produite également par sympathie.
Enfin , chez les sujets scrofuleux , toutes les adénites peuvent devenir fongueuses , par conséquent revêtir par le fait de la scrofule un caractère uniforme qui masque plus ou moins leur caractères spéciaux.
Bien plus, il se développe quelquefois à la suite du coït des adénites sans blennorrhagie , ni chancroïde, ni chancre antécédent : c’est le bubon d’emblée , lequel n’est jamais inoculable à la lancette , ni jamais suivi d’accidents syphilitiques ; qui rentre par conséquent dans la catégorie des adénites sympathiques ; et , se rattachant aux maladies vénériennes par sa cause, s’en sépare complètement par ses effets, puisqu’il n'a aucun des attributs de la contagion.
Voilà pour les complications du côté des lymphatiques.
Outre ces complications, il y en a de plus immédiates, de plus proches , et qui s’opèrent pour ainsi dire sur place, et par le seul fait de l’inflammation développée autour des différentes lésions vénériennes. De ce nombre sont le phimosis et le paraphimosis. Sans doute, il y a des diffé-
rences entre un phimosis avec b alano-posthite , ou avec chancroïde, ou avec chancre induré sous-préputial; le paraphimosis varie aussi suivant les lésions qui l’accompagnent ; mais l’une et l’autre de ces deux complications n’ont en elles- mêmes rien de spécifique.
11 faut encore ranger ici les végétations et les condylômes qui se lient moins à un état d’inflammation , qu’à un travail d’hypertrophie indifféremment provoqué par toutes les maladies vénériennes, blennorrhagie, chancroïde, chancre , plaques muqueuses, etc. ; il n’est même pas rare de voir la seule accumulation de la matière sébacée sous le prépuce amener le même résultat, c’est-à-dire provoquer l’hypertrophie des papilles, et partant développer des végétations.
Enfin, l’herpès præputialis, qui survient quelquefois sans maladie vénérienne antécédente, s'observe souvent à la suite de la blennorrhagie, du chancroïde ou du chancre syphilitique. 11 y a dans ces cas une prédisposition générale, dénaturé herpétique, dont il faut tenir grand compte; mais il y a aussi une modification locale des tissus produite par la maladie vénérienne, et sans laquelle l’herpès n’eût probablement pas éclaté dans cette région spéciale. Cette modification locale des tissus produite par les maladies vénériennes dans une sphère d’activité, en définitive assez restreinte, n’est pas sans analogue en physiologie pathologique; et sans parler de tous les gonflements inflammatoires symptomatiques d’une lésion voisine, ne voit-on pas desostéophytes se développer autour des articulations affectées de tumeur blanche ; le système pileux prendre un ac-
croissement exagéré au niveau des os cariés ou nécrosés ? 11 existe d’autres complications des maladies vénériennes , soit du côté des testicules ou des articulations, soit du côté de la peau ou d’autres systèmes organiques, qui tiennent aux mêmes causes et se produisent selon le même mode que les précédentes ; mais ces complications appartiennent en propre , soit à la blennorrhagie , soit à la syphilis, et se passent dans des régions où elles ne sont pas susceptibles d’amener la moindre confusion entre les différentes espèces de maladies vénériennes ; nous n’avons donc pas à nous en préoccuper autrement.
Des principes contagieux des maladies vénériennes.
Bien que l’histoire des principes contagieux se confonde avec celle des maladies qui en dépendent, néanmoins les conjectures qu’on peut faire sur ces principes, considérés abstractivement, ont un intérêt scientifique assez grand pour qu’un observateur très-sévère, tel queHunter, les ait jugées dignes de figurer à côté des données positives de l’expérimentation et de l’observation clinique.
Et d’abord , il n’en est pas des virus comme des parasites. Les parasites sont des êtres organisés qui tombent sous les sens et dont on peut suivre objectivement toutes les métamorphoses. Les virus ont, sans doute , l’attribut
physiologique le plus remarquable de l’organisation, puisqu’ils présentent au plus haut degré le phénomène de la multiplication ; mais ils n’en ont pas l’attribut anatomique, et ils ne se révèlent à nous que par leurs effets.
Les effets étant différents dans la blennorrhagie , dans le chancroïde et dans la syphilis, nous en concluons tout naturellement qu’il y a une différence correspondante dans les principes contagieux de ces maladies, et que chacune des trois a le sien.
En quoi consistent ces principes?
Sans doute, ni les uns ni les autres , pas plus ceux de la blennorrhagie et du chancroïde que celui de la syphilis, ne peuvent être considérés comme parasitaires, puisqu’on n’a encore , que je sache, découvert d’organes à aucun d’eux; mais même au point de vue anatomique, on peut signaler entre ces principes de grandes et réelles différences.
Ce qui frappe tout d’abord , lorsqu’on compare le virus syphilitique avec le virus du chancroïde et celui de la blennorrhagie, c’est de voir, d’une part, la multiplicité des formes que peut revêtir le premier, et d’autre part , l’uniformité du produit matériel auquel adhèrent les deux autres.
Le virus syphilitique se retrouve non-seulement dans le pus sécrété par l’ulcère primitif, mais encore dans le sang, dans la sérosité et toutes les humeurs des lésions dites secondaires; les produits de sécrétion en sont eux-mêmes plus ou moins imprégnés, le sperme entre autres, puisqu’il y a des syphilis congénitales, d’origine paternelle; en
sorte qu’il est plus facile <le dire où il est, que de savoir au juste où il n’est pas.
Le principe contagieux de la blennorrhagie et celui du chancroïde ne se retrouvent, au contraire, que dans une humeur bien déterminée , le muco-pus hlennorrhagique et le pus chancreux ; on peut même être plus précis ; car ftl. Van-Uoesbroeckafait sur le moco-pus blennophthalmique , et j’ai fait moi-même, sur le pus du chancroïde, des expériences d’où il résulte que la partie liquide de ces humeurs n’est pas contagieuse , et que le globule purulent seul recèle le virus.
Ces deux principes ont donc une forme matérielle fixe et invariable ; chacun d’eux est moins un virus, dans l’acception la mieux définie du mot, que du pus contagieux .
Cette affinité des principes contagieux hlennorrhagique et chancreux pour le pus, à l’exclusion de toute autre humeur, une fois admise en théorie, explique tout le reste. Elle explique comment ces principes ne sont pas difiusibles, et n’excitent dans l’organisme qu’un travail morbide local ; elle explique aussi pourquoi ce travail morbide est une inflammation ou une ulcération suppurative et pas autre chose.
Le globule purulent n’est pas absorbable. Le pus ne se résorbe qu’à la condition d’être dissocié, et de perdre son globule, dont les dimensions sont telles , qu’il ne peut pas traverser les capillaires. A cela, on objectera peut-être que le principe contagieux du chancre traverse bien les lymphatiques , puisqu’il va souvent inoculer les ganglions voisins ; mais ce n’est pas là un signe certain d’absorption;
car on voit des substances évidemment inaptes à être absorbées , telles que la matière du tatouage , aller de la peau aux ganglions lymphatiques voisins. Le vaisseau lymphatique peut bien être détruit par l’ulcération chancreuse , et le globule purulent pénétrer dans son calibre sans avoir à traverser les capillaires par absorption.
Le pus contagieux n’étant pas absorbable, ses effets propres restent nécessairement locaux; il peut survenir conjointement des symptômes généraux , mais dénués de spécificité et produits par sympathie. Défaut d’absorption du virus et localisation de l’action virulente , sont deux termes dont l’un est la conséquence nécessaire de l’autre.
Quant au travail morbide suscité par les virus en question, ne doit-il pas être fatalement un travail de suppuration? Ce qui caractérise par-dessus tout les virus, ce qui les distingue des poisons et de toute autre matière morbigène, ce qui fait leur essence même, c’est le phénomène de multiplication qu’ils présentent tous au plus haut degré. Pour se reproduire et multiplier, un virus qui n’a d’affinité que pour le globule purulent doit nécessairement provoquer dans l’organisme une action suppurative : il faut qu’il engendre du pus, essentiellement du pus, soit par inflammation, soit par ulcération.
Partant de là, voyez donc ce qui arriverait si ces principes contagieux étaient susceptibles d’être absorbés: ils provoqueraient partout ce travail de suppuration ; dans l’organisme ainsi infecté, « aucune surface sécrétante, comme le faisait remarquer si logiquement Hunter, ne serait exempte de blennorrhagie, et toute plaie serait un
GG
ulcère vénérien » ; ce ne serait rien moins que l'infection purulente, et la pire de toutes, puisque le pus ainsi répandu dans tout l’organisme serait contagieux.
Non-seulement dans la blennorrhagie et dans le chancroïde il n’y a pas absorption du virus et toute la maladie est locale , mais encore cette localisation du mal est telle, que l’action virulente ne dépasse pas la surface des tissus affectés. On peut toujours détruire un chancre simple par une cautérisation bien faite, et pour obtenir cet effet destructif, il n’est même pas nécessaire que la cautérisation soit très-profonde, il suffit que toute la membrane pyogénique soit emportée par le caustique. Ce qui est vrai pour le chancre tégumentaire , l’est également pour le chancre ganglionnaire; et lorsqu’on échoue dans ce dernier cas, c’est moins parce qu’on n’a pas cautérisé assez profondément que parce qu’on a laissé derrière soi des lymphatiques imprégnés de virus, lequel est venu inoculer « tergo la plaie ganglionnaire.
La méthode abortive aurait, sans doute, la même efficacité dans la blennorrhagie que dans le chancre, si on pouvait sans inconvénients agir partout et assez profondément sur la muqueuse urétrale malade. Ce qui le prouve, ce sont les merveilleux effets de la cautérisation , même peu profonde, avec le crayon de nitrate d’argent, dans la balanoposthite.
Nous avons dit qu’entre le virus de la blennorrhagie et celui du chancro'ide, il y avait cette ressemblance que tous deux , en dernière analyse, n’étaient autre chose 'que du pus contagieux. Il y a cependant entre eux de grandes
différences : il y a d’abord celles qui ressortent du siège, de la marche, de tous les symptômes de la maladie propre que chacun engendre de son côté ; d’où il résulte que c’est surtout avec le virus des ophthalmies purulentes que celui de la blennorrhagie a des analogies réelles , une véritable identité; il y a surtout, entre les deux principes contagieux, cette différence capitale que l’un se développe quelquefois spontanément , tandis que l’autre , dénué de toute spontanéité, ne se propage que par transmission.
Le virus du chancre simple se transmet d’un individu à un autre et se perpétue avec une remarquable vivacité ; mais il ne fait que se transmettre, et dans le présent aucun organisme n’a le pouvoir de le créer de toutes pièces.
Le virus de la blennorrhagie procède le plus souvent ainsi: il se propage presque toujours par transmission d’un individu à un autre; mais quelquefois il naît spontanément. Cela est vrai pour certaines blennorrhagies urétrales de l’homme, contractées au contact de leucorrhées utérines ou vaginales spontanées chez la femme ; cela est surtout vrai pour certaines conjonctivites purulentes , notamment pour l’ophthalmie belge, qui est loin de se développer toujours par contagion. Il y a, sans doute, des différences entre ces deux formes de la blennorrhagie, mais toutes deux se ressemblent en ceci, qu’elles sont contagieuses , ce qui nous suffit au point de vue où nous sommes placés. Ajoutons que c’est probablement parce que la blennorrhagie procède de cette double origine» qu’elle est la plus fréquente de toutes les maladies vénériennes.
Le virus syphilitique n’a aucune analogie réelle avec les deux précédents. 11 en a, au contraire, beaucoup plus avec les virus de la vaccine, de la variole, en un mot de toutes les maladies contagieuses dites générales.
Nous avons vu qu’il n’avait pas d’affinité exclusive pour telle ou telle humeur : aussi est-il toujours susceptible d’arriver en présence des capillaires sous une forme qui permette l’absorption.
Cette absorption est probablement très-prompte, et précède de beaucoup le premier développement du chancre ; mais sur ce point on ne peut raisonner que par analogie, car il n’existe aucune expérience directe faite avant l’éclosion de l’accident primitif que l’on puisse invoquer pour ou contre l’instantanéité de l’absorption.
L’action morbide suscitée par le virus syphilitique n’est pas uniforme comme celle des deux précédents. C’est souvent, mais non exclusivement, la suppuration; c’est souvent aussi l’inflammation érythémateuse, séreuse ou plastique, ou même la simple congestion et les symptômes nerveux les plus variés.
C’est donc parce que Hunter confondait le virus de la syphilis avec celui du chancroïde, et attribuait au premier l’action suppurative, qui n’appartient en propre et exclusivement qu’à l’autre, qu’il a pu dire : « Si le sang d’un sujet syphilitique était contagieux et pouvait faire naître, dans une plaie saine, l'inflammation syphilitique, aucun sujet ayant la matière vénérienne en circulation , ne pourrait éviter un ulcère vénérien toutes les fois qu’il serait saigné ou qu’il se ferait une égratignure avec une
épingle ; les petites plaies ainsi produites se transformeraient en autant de chancres. En effet, que le pus vénérien soit placé à la pointe d’une lancette ou d’une épingle, les piqûres faites avec ces instruments deviennent des chancres. »
Le sang des syphilitiques est contagieux, contrairement à ce que professait Hunter, et pourtant aucune de ses prévisions ne se réalise dans la pratique. Pourquoi? précisément parce que le virus syphilitique n’a pas, comme celui du chancroïde, une affinité exclusive pour le pus, et par suite ne fait pas toujours et fatalement naître une ulcération suppurante.
D’un autre côté, le virus syphilitique n’est pas toujours dans l’organisme à l’étal d’activité, ou de manifestation; il y est au contraire plus souvent à l’état de repos ou d’incuhalion. Que l’on pique ou coupe un sujet syphilitique, que doit-il arriver? ou bien rien ne se développera dans la piqûre, le virus n’étant pas là momentanément susceptible d’entrer en action; ou bien il se développera au point piqué une lésion syphilitique (nous tenons le fait pour très-rare), laquelle pourra être une ulcération, ou seulement une inflammation érythémateuse, séreuse, ou plastique, puisque le virus est susceptible de produire indifféremment tous ces effets.
Non seulement, dans la majorité des cas, lorsqu'on pique ou coupe un sujet syphilitique, il ne se développe rien au point lésé, mais le résultat est encore négatif lorsqu’on inocule la plaie avec du virus syphilitique, de quelque part que vienne celui-ci.
En cela, le virus syphilitique ne se comporte pas autrement que les principes contagieux des autres maladies virulentes générales. D’ailleurs, quel résultat plus conforme aux lois de la physiologie ! puisque tous ces virus sont absorbés et que la circulation les transporte instantanément dans les divers points de l’organisme, on peut dire qu’ils sont d’emblée partout et que l’économie tout entière subit de suite l’impression qu’elle est susceptible d’en recevoir.
Inoculer n’importe où, avec du virus syphilitique, un sujet déjà syphilitique, ou avec du vaccin un sujet vacciné, c’est tenter de dehors en dedans, avec une lancette, une inoculation qui s’est déjà faite de dedans en dehors par l’entremise de la circulation.
Une fois dans l’organisme, le virus syphilitique y séjourne pendant un temps variable et, en général, assez long; il n'est donc pas immédiatement éliminé comme les poisons; il se fixerait plutôt à la manière des substances alibiles. Toutefois, il n’a pas, ainsi que nous l’avons dit, du commencement à la fin, une même manière d’être.
Le virus syphilitique éprouve une première incubation qui va du moment de l’inoculation à la naissance du chancre ; mais, avec cette première incubation, il y en a une ou plusieurs autres non moins remarquables. Les accidents secondaires et tertiaires sont précédés, comme l’accident primitif, d’un temps de repos pendant lequel le virus n’annonce par aucun signe appréciable, l’éruption dont tel ou tel tissu, plus ou moins profond, va être ultérieurement le théâtre.
Après chaque incubation arrivent les manifestations du virus, c’est-à-dire les éruptions syphilitiques : ces éruptions sont très-variées, en sorte qu’aucun principe ne mérite mieux que le virus syphilitique d’être qualifié de protéiforme.
Y a-t-il une différence matérielle dans le même virus à l’état d’incubation ou à l’état d’action? Y aurait-il par hasard une différence qui rappelle plus ou moins celle qui existe entre un germe, par exemple, et un organisme parfait? Grande question au point de vue théorique et avec cela très-intimement liée à la pratique ; car la diathèse, ou pour mieux dire la disposition syphilitique, n’est autre Chose que l’état latent du virus, et ne se compose après tout que de plusieurs incubations successives I
Le virus syphilitique ne naît pas spontanément; il ne fait que se propager par transmission ; en cela , on le voit, il se rapproche du virus du chancroïde, mais c’est la seule analogie qui existe entre eux.
Aussi rien de moins justifié que la prétention qu’avaient les syphiüsateurs de saturer l’organisme de virus syphilitique pour guérir la syphilis. En inoculant, à des syphilitiques, comme ils le faisaient, le virus du chancroïde, (car ils ne leur inoculaient pas autre chose), loin de développer chez eux une action isopathique selon l’expression de M. Beck, ils ne faisaient qu’opposer un virus à un autre virus, comme dans la vaccination, et agissaient en réalité par antagonisme ; seulement cet antagonisme, dans l’espèce, était illusoire. Le virus du chancroïde n’étant pas absorbable, l’inoculàt-on par des centaines de piqûres,
qu’il resterait toujours local et qu’avec les centaines de chancroïdes ainsi produits, on ne pourrait obtenir qu’un effet révulsif, effet très-énergique, il faut en convenir, mais qui ne saurait en aucune manière devenir général ou constitutionnel.
Le virus syphilitique entre dans l’organisme en quantité souvent infinitésimale ; puis, à un moment donné, toute l’économie en est pour ainsi dire imprégnée; en sorte qu’un phénomène très-remarquable s’est passé dans l’intervalle, phénomène essentiellement caractérisé par la multiplication du virus; évidemment, c’est l’organisme qui a fourni au virus les matériaux de cette prodigieuse multiplication; et peut-être, lorsque la maladie est abandonnée à elle-même et qu’elle guérit, guérit-elle au moment où ce dernier 11e trouve plus d’éléments organiques susceptibles d'entrer en combinaison avec lui. Ce qui tendrait à 1 > faire supposer, c’est que, même après la disparition de la syphilis chez un individu, le virus syphilitique n’a généralement plus prise sur cet individu ; pas plus que le virus vaccin sur un vacciné, ou le virus varioleux sur un variolé ; et à peu près comme certaines plantes inaptes à germer de nouveau dans le terrain qu’elles ont dépouillé de tous les matériaux à leur convenance, par une ou plusieurs germinations antérieures. D’autant plus que cette immunité n’a pas toujours une durée indéfinie, et que si elle est jamais générale et complète, c’est surtout à une époque peu éloignée de la maladie et avant que 'organisme ait eu le temps de se renouveler.
Ainsi donc, le corps humain offre au virus syphilitique
des conditions on ne peut plus favorables à son développement, puisqu'il est de prime abord, à son égard, un fond et peut-être même un agent de multiplication ; mais à cela n'y a-t-il aucune compensation? La multiplication du virus se fait-elle sans qu’il y ait corrélativement, à telle ou telle époque, atténuation de celui-ci?
On ne peut en juger qu’en transportant le virus d’un individu à un autre; et à vrai dire, l’expérience se fait en grand depuis bien des années.
Astruc, après beaucoup d’autres, avait foi dans l’atténuation progressive du virus syphilitique. 11 a écrit sur ce sujet un chapitre fort intéressant, et les raisons sur lesquelles il se fonde pour affirmer que la vérole aura une fin, sont très-dignes d’être pesées dans la balance des destinées humaines.
D’ailleurs, ce n’est pas seulement le virus syphilitique qui paraît s’être atténué en passant successivement d’un organisme dans un autre ; bon nombre d’auteurs estiment que la vaccine n’est déjà plus ce qu’elle était du temps de Jenner, et qu’elle aussi, ce qui est moins rassurant, -a dégénéré.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette atténuation, quelque importante qu’elle soit lorsqu’on la contemple à travers les siècles, est insignifiante en pratique, et à coup sûr aucun observateur n’est assez bien doué pour en saisir la trace dans le nombre des transmissions successives auxquelles il lui est donné d’assister; que la vérole, après avoir duré près de quatre cents ans, subi l’influence de douze ou quinze générations humaines, passé des milliers
de fois d’un organisme dans un autre, et parlant donné naissance à des générations morbides en nombre considérable, soit aujourd’hui sensiblement atténuée , on peut le reconnaître et même fonder sur ce fait de sérieuses espérances pour l’avenir ; mais le présent n’a rien à y voir.
En effet, comptons les générations de véroles d’après les mêmes règles qui servent à compter les générations d’hommes ; évidemment, pour une maladie qui ne se reproduit guère, en moyenne, au-delà du troisième mois de son évolution, ce sera rester bien au-dessous de la vérité que de ne porter qu’à 1,500 ou 2,000 le nombre de ses générations, depuis près de quatre siècles qu’elle se transmet.
Or, supposons qu’elle eût perdu à chaque génération seulement f/100e de sa force, — perte à peu près nulle par devant la clinique, — elle eût cessé d’exister à la 101e génération, c’est-à-dire presqu’à son origine; et, pour qu’il eût été donné à notre siècle de la voir s’éteindre de vieillesse, il aurait suffi qu’à chaque génération le virus se fût affaibli d’un 1,500e ou d’un 2,000e, — affaiblissement aussi inappréciable à l’observateur que l’effet d’une dose homœopathique.
Après cela, y a-t-il lieu d’être surpris que le virus syphilitique produise indistinctement les mêmes chancres et des éruptions consécutives peu différentes, soit qu’on l'emprunte à des accidents secondaires, soit qu’on le recueille sur des accidents primitifs? car, que l’atténuation progressive du virus s’opère , comme le supposait Astruc,
par le seul fait de la transmission de la maladie d’un individu à un autre, ou qu’elle se fasse chez un même individu à telle ou telle période de la maladie, peu importe; elle n’en est pas moins légère au point, comme nous l’avons dit, d’échapper à l’observation.
D’ailleurs, c’est un fait général : les virus sont si peu atténués alors qu’ils le paraissent le plus, qu’on a vu la varioloïde des vaccinés ou des variolés reproduire, par l’inoculation, la variole, même la variole confluente.
Il y a des syphilis graves, et en plus grand nombre des syphilis bénignes ; comme il y a des varioles, des rougeoles et d’autres maladies contagieuses revêtant l’une ou l’autre de ces deux formes ; mais ici la gravité ou la bénignité du mal tient évidemment beaucoup plus aux dispositions individuelles qu’à l’état dynamique du virus.
Quant à ce dernier, il ressort de tout ce qui a été dit précédemment, qu’il y a moins à le diluer, à l’affaiblir, à l’expulser, comme on le ferait d’un poison, qu’à le traiter comme une semence morbide qu’il faut détruire par un spécifique, en un mot tuer , ainsi que le disait énergiquement Hunter.
Sans doute, il n'y a, à cet égard, rien d’absolu : on trouve le virus syphilitique dans certains produits de sécrétion, dans le sperme, par exemple; on le voit produire ses manifestations les plus fréquentes vers le principal émonctoire de l’économie, à la peau ; bien mal avisé qui ne répondrait pas à cette invitation toute naturelle d’employer dans une certaine mesure les méthodes élimina • trices.
D’autant plus que les spécifiques, aussi bien l’iodure de potassium que le mercure, qui ont une action si remarquable et si prompte sur le virus à l’état de manifestation, en ont beaucoup moins sur l’état d’incubation, c’est-à-dire sur la diathèse syphilitique.
Ne voit-on pas aussi certains agents parasiticidcs, avoir sur le parasite une action prompte et énergique, et n’en avoir aucune sur son germe?
C’est donc surtout après la disparition des manifestations syphilitiques que les excitants de la peau et des organes sécréteurs, les reconstituants et tous les modificateurs généraux de l’organisme doivent être mis en usage ; et c’est contre la diathèse syphilitique qu’il faut diriger tous ces moyens ; quant aux manifestations de la maladie , c’est du mercure et de l’iodure de potassium qu’elles sont surtout justiciables.