GEORGES POUCHET
RoosN, le {" août 1858.
PRÉFACE
L'Anthropologie est une science si vaste que le vertige vient presque à la seule idée d'en embrasser l'ensemble d'un regard. Elle ne s'arrête pas en effet à l'histoire physique de l'homme ; elle étudie son développement intellectuel et toutes les modifications qui en dérivent, mœurs, coutumes, beaux-arts, croyances, religions!
Qui fut jamais An thropologiste dans l'acception vraie du mot? — Qui le sera jamais?...
Un espoir peut donc nous rester après tous ces travaux accomplis depuis deux siècles, après toutes ces connaissances acquises, après tous ces livres écrits sur un sujet si vaste, qu'on peut le dire à peine ébauché. — L'espoir d'apporter une pierre, fiit-elle bien pe-
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tite, à l'édifice commun que bâtiront les âges, car il ne vient pas à la pensée qu'un homme puisse être jamais, qui possède même les seuls éléments de toutes les connaissances dont l'ensemble constitue la Science de l'homme.
On ne trouvera dans ce volume que peu de faits nouveaux. — Nous avons écarté avec soin, même les observations qui nous étaient personnelles, quand elles ne nous ont pas paru rentrer complètement dans le cadre tracé par nous.
Nous nous sommes proposé de rechercher si les races humaines pouvaient être considérées comme ayant une origine simple ou multiple; en un mot, pour parler le langage zoologique, si c'est races qu'il faut dire, ou espèces. — Nous n'avons pas même cherché à approfondir cette question. La vie d'un homme serait à peine suffisante, et Prichard y usa la sienne. C'est plutôt une esquisse de ce qu'il y aurait à faire, que nous offrons au public, l'indication de la marche que nous croyons bonne et rationnelle pour arriver à une démonstration sur l'importance de
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laquelle nous croyons inutile d'insister.
Ce livre est comme une introduction aux essais qui pourront le suivre; il devait, par sa nature même, se trouver au début d'une carrière vouée aux études anthropologiques, essayant de déterminer la méthode à employer, la route à suivre pour rechercher et grouper les phénomènes.
La conclusion à laquelle nous arrivons, la pluralité originelle des races, autrement dit, la pluralité des espèces composant le genre HOMME, pourra paraître violente, elle est du moins sincère, et disons de suite que cette opinion est partagée par de grands noms dans lascience, et dignes entre tous de faire autorité.
C'est en Orient que ces idées ont germé en nous et que nous nous sommes senti irrésistiblement entraîné dans cette voie.
A Paris, à Londres, à Berlin, on peut décider, devant une collection de crânes, qu'il n'y a là que des différences éventuelles et subjectives. — On peut croire que ce nègre qui se présente à nous, sous nos habits, et déjà transformé par la civilisation, ne doit sa couleur
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qu'à l'ardeur plus grande du soleil dans le pays qu'il habite. — Mais que deviennent toutes ces belles suppositions quand sur le même coin de terre on voit vivre, s'agiter les races du Nord et du Midi, les natures les plus différentes qui se puissent voir?
Ce n'est pas seulement un spectacle pittoresque que la vue des bazars du Caire ou de Damas; l'homme de science à la recherche du vrai, y profite autant que l'artiste à la recherche du beau. Qui peut oublier, quand il la vue une fois, cette fantasmagorie de costumes et de physionomies qui se déroulent aux yeux avec chaque passant : C'est un Circassien colossal; un Copte à la taille plus petite, au nez arqué; un Nubien, coiileur palissandre, mais avec la figure agréable, le nez droit et petit, les lèvres fines, les dents belles et bien rangées; un Turc à peau blanche et transparente comme les hommes du Nord; un Nègre aux cheveux crépus, au nez épaté, aux pommettes saillantes, aux lèvres grosses, aux dents énormes et proéminentes; un Fellah au teint olivâtre; un Bédouin presque aussi noir que le
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Nubien, mais à la grande taille, au nez aquilin, aux lèvres pincées, au port de roi.
Et pourtant, tous ces hommes si dissemblables vivent et ont vécu depuis des milliers d'années (les monuments en font foi) à quelques lieues de distance, presque sous le même ciel.
C'est alors qu'on se prend à douter. — Perdu au milieu d'hommes qui pratiquent une autre religion en harmonie parfaite avec leur nature (religion supérieure, elle aussi, sous certains rapports), l'homme qui s'interroge d'un esprit impartial, est forcé de reconnaître qu'il eût eu d'autres croyances, une autre foi, né en d'autres lieux.
Alors la carrière s'ouvre libre à la discussion devant lui; la recherche devient un devoir, car il y a un but à poursuivre : ce but, c'est la VÉRITÉ; s'il ne l'entrevoit pas dès l'abord, il a soif de l'atteindre ; il s'élance plein d'ardeur.
On conçoit qu'on puisse faillir dans une tâche semblable. Nous avons eu le rare bonheur d'être soutenu dans notre entreprise par des hommes tels que MM. R. Owen, Ch. Robin et 1. Geoffroy Saint-Hilaire.
VI PRÉFACE
Les difficultés nous ont été aussi largement aplanies par un séjour de deux mois à la Bibliothèque du British Muséum, ce paradis du savant comme l'appelle un Américain ; cette magnifique institution qui épanche avec tant de largesse à tous venants, les trésors de toute science. Ce n'est pourtant pas sans peine que nous nous voyons forcé de reporter à l'étranger une gratitude et une admiration que nous aurions voulu ressentir pour les institutions nationales de notre belle France (1).
Enfin, tout imparfait qu'il peut être, nous offrons avec confiance cet Essai au public : il mesurera son indulgence à la grandeur du sujet. — Quant à la critique, cette reine de la presse , nous l'appelons à notre aide, nous lui demandons ses avis, ses conseils bienveillants, acceptant d'avance ses arrêts et lui reconnaissant toujours droit de haute et basse justice.
(1) Je remercie aussi bien vivement M. le docteur Norton Sliaw, qui a mis à ma disposition, avec une prévenance toute britannique, la bibliothèque et les riches collections de la Société Royale de Géographie, à Londres.
Longtemps, dans les âges modernes, les sciences n'ont été pour tous à peu près que ce qu'elles étaient pour Servet, une simple paraphrase ou glose des textes révélés. Dans ceux-ci était la vérité, et si l'observation semblait parfois contradictoire, c'est qu'on devait se tromper; il fallait examiner de nouveau la question en litige, et à force de retourner les faits, on les altérait si bien qu'ils finissaient toujours par concorder.
Dans tout l'Orient, chez la race sémitique, celle qui possède par excellence le respect de l'autorité, lascienceenestencore là.Horsla loi, pas de science, et le Koran est ce qu'étaient au moyen âge les livres des Ben-Israël ou des Apôtres, la grande, la seule autorité à laquelle il faut tout rapporter (1).
(1) Un jour, à Korosko, en Nubie, je causais avec un des principaux officiers de Méhérnet-Séïd, vice-roi d'Egypte, du dernier tremblement de terre éprouvé dans la basse Égypte, le
Si les sciences ont brillé d'un vif éclat en Orient, ce fut dû seulement à l'introduction d'une philosophie plus sceptique, qui avait pris naissance chez une autre race, à l'introduction des" œuvres d'Aristote et des néo-platoniciens. L'Orient s'inspira un instant de ces doctrines étrangères, et qu'il eût été incapable de formuler par lui-même. Il s'échauffa un siècle ou deux à leur influence, mais bientôt tout rentra dans l'ordre ; lui dans la barbarie, d'où
11 ne serait jamais sorti sans le contact immédiat d'un monde étranger et supérieur à certains égards, sans l'éducation momentanée qu'il en reçut.
Toutes les sciences ne sont pas dans le même rapport intime avec les textes révélés ; l'ordre mathésiologique est celui même dans lequel les sciences ont eu et pouvaient avoir le plus à subir l'influence rehgieuse : en tête les mathématiques qui n'auraient pu, par leur nature, s'y pher. A l'autre extrémité la géologie et l'anthropologie liées par des relations intimes à la tradition éloïmique du premier chapitre de la Genèse. La géologie qu'on avait cru si longtemps concorder avec elle, s'en éloigne chaque jour davantage à mesure que les découvertes se multi-
12 octobre 1836. Il me demanda quelle était la cause de ce phénomène. Je tentai une explication à la portée d'un homme sans la moindre connaissance dans cette partie des sciences. 11 me répliqua par l'histoire de la vache qui jette la terre d'une corne sur l'autre, en me disant que c'était écrit et que cette croyance devait lui suffire .
plient. Les prétendues époques voient chaque jour disparaître les limites artificielles qu'on avait imaginées : on trouve maintenant des reptiles dans les terrains houillers (1) et des mamifères dans le trias (2).
L'anthropologie, en France, ne s'est pas encore affranchie de ce joug qui paralyse son essor, et cependant, plus que toute autre science, elle a besoin de cette indépendance salutaire. Lagrande question pendante, celle de l'unité ou de la pluralité des races, en tant qu'espèces, est assurément une des plus graves que puisse agiter la science. Plus rude, plus grande même que celle qui s'éleva au temps de Galilée, quand il fut question de renverser des idées vieilles comme le inonde et appuyées sur un témoignage dont il n'était pas permis de douter. «Àrdiia disquisitio I » s'écriait Bluraenbach, comme s'il eût eu conscience de l'obstacle immense auquel il n'a pas voulu penser. Il s'agit presque d'un dogme, non plus d'un fait accessoire. La science se heurte là avec la religion, comme en géologie, comme autrefois en astronomie, mais nulle part le choc n'est plus violent, nulle part les conséquences n'en peuvent être aussi grandes. L'anthropologie, plus que toute science, peut avoir des résultats immenses, incommensurables. Science terrible s'il en fut, à chaque pas on
(J) Cf. Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, décembre 1857.
(2) Cf. Owen, On the characters of the class mammalia, 18S7.
doit craindre de voir s'ouvrir un abîme ; on redoute que chaque pas ne soit le premier dans une voie désespérante (1).
C'est là une difficulté qu'on retrouve toujours au seuil de l'anthropologie. Nous aurions voulu entrer en matière sans avoir besoin, non pas même de discuter, mais seulement de montrer le point discutable d' une semblable question. Par malheur, l'exemple nous était donné; nous devons le suivre.
Deux écoles sont en présence en anthropologie, l'une dite des Polijgénistes, et l'autre des Monogénistes (2), deux mots venus d'Amérique, et quenous acceptons parce qu'ils ont le précieux avantage d'être nets et précis, déterminant, par le point de leurs doctrines opposées, deux écoles distinctes.
L'école polygéniste est relativement moderne : les fondateurs de l'anthropologie, les Blumenbach, les Prichard, appartenaient à l'autre. Or , s'ils s'étaient placés à un point de vuetoulphilosophique ou tout expérimental, on serait fort mal venu aujourd'hui à reporter la question sur un terrain brûlant.
Il n'en a pas été ainsi. Tous les monogénistes on( eu et ont encore le tort immense d'invoquer comme
(1) L'anthropologie n'est pas la seule (parmi lessciences modernes), qui ouvre à l'esprit humain ces voies nouvelles. Cf. Michelet, VJnsecte, p. 106.
(2) Nous préférons ce nom à celui d^Unitaires, employé par M. de Gobineau.
preuve à leurs idées une autorité qu'il n'est pas permis de discuter. La science n'est ni un attribut spécial de castes privilégiées, ni donnée à certains temps de préférence à d'autres; elle est universelle, et tous les hommes doués des mêmes facultés ont toujours pu, dans tous les pays et dans tous les temps, la mener aussi loin, quand ils ont eu les mêmes instruments ; c'est ainsi que la psychologie, basée sur la simple réflexion, n'a pas plus progressé de nos jours qu'à Athènes ou à Alexandrie. De Platon à Descartes, il n'y a que là distance d'un système à un autre.
« Historiens de ce qui est, a dit le chef illustre udel'école philosophique en France, E. Geoffroy, « nous ne pouvons faillir que si nous cessons de raie conter le vrai (1). » Or, la vérité dans les sciences ne peut ressortir que de deux sources, la raison pure et l'expérimentation. Toute idée à priori, toute hypothèse n'est bonne qu'autant qu'on ne l'accepte qu'à la condition fermement arrêtée de l'abandonner aussitôt que les faits ne seront plus exphcables par elle. Sans cela, l'influence en est désastreuse, que l'origine de ces idées soit en nous-mêmes ou en dehors de nous-mêmes, qu'elles soient nôtres ou qu elles nous aient été imposées (2).
(1) E. Geoffroy Saint-Hilaire n'a cependant pas su s'affranchir complélement de l'influence fâcheuse que nous essayons de combattre. Voy. Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. IV, p. 78.
(2) « Nous n'avons pas l'honneur de connaître les vérités
6 [NTRODUCTION.
Parti d'une idée préconçue (on peut nommer ainsi toute idée basée sur autre chose que la raison pure ou l'expérimentation) , on arrive assez généralement dans les sciences à des allégations fausses, toujours à des incertitudes. C'est sur des raisons de cet ordre qu'on a appuyé la théorie de l'unité primitive du genre humain ; puis, cette hypothèse admise, on a fait cadrer bon gré, mal gré tous les faits observés : le nègre est descendu du blanc, à moins pourtant que ce ne soit le blanc qui descende du nègre ; avec un nombre suffisant de générations, Démosthène, Aspasie, Périclès pourront avoir des descendants tels que les habitants de la Nouvelle- Hollande, grâce à quelques variations dans la température, la nourriture, etc., à moins pourtant que ceux-ci ne soient la vraie représentation de nos ancêtres.
Smith (1) admettrait qu'à l'origine ont été créés séparément plusieurs groupes d'hommes sila révélation n'était positive sur ce point. Nous verrons plus loin un savant rejeter, par cette seule et unique rai-
« scientifiques qui sont en contact avec Dieu, et nous n'ad- « mettons pas que ce contact, soit le critérium des vérités « scientifiques de bon aloi. C'est réaliser un progrès scien- (I tifique que de découvrir une vérité scientifique, quelque « disjointe que soit celle vérité, et quelque éloignée qu'elle « soit de tout contact avec Dieu. » L. Fleury, le Progrès, 1838, n. 4, p. 92.
(1) The Natural History of the human Species. Edimburg, 1848, p. 40.
son et presque à regret, certaines idées grecques ; enfin on peut trouver dansBochart et Kempfer, de curieux spécimens d'etlinologie orlhodoxe.Bochdirl ayant découvert que les Japonais n'ont rien de commun avec lesCliinois, en conclut qu'ils sont directement venus des échafaudages de la tour de Babel. Et comme leur langue ne ressemble à aucune autre, il en tire cette autre conclusion qu'ils ont dû voyager très-vile, et sans établir de relations avec personne.
Vérités contestables que tout cela, contestables au nom de la méthode et des procédés de la connaissance humaine.
Engagé daus une semblable voie, il n'y a plus de raison pour s'arrêter. N'est-on pas étonné de voir un savant de nos jours, parlant des discussions élevées entre les partisans de l'émission et ceux de l'ondulation lumineuse, dire que cette dernière théorie a plus de chances d'être exacte, « parce que les faits rapportés par le législateur des Hébreux lui semblent plus favorables (1).» Les juges de Galilée ne raisonnaient pas autrement. On peut arriver même à proscrire certaines recherches, et c'est avec un sentiment
(1) M. Serres, Bibliothèque universelle de Genève, t. LIV. J'aurai le regret de n'être pas toujours d'accord avec mes maîtres. J'ai pu être conduit à effleurer quelques questions déjà traitées par eux, en suivant une autre voie, d'un autre point de vue; de là des dissidences. Mon excuse est dans le droit universel au libre examen. Au reste, je nommerai tou-
bien pénible que nous avons lu, dans l'œuvre de deux hommes éminents, MM. de Humboldt et Bonpiand ces lignes singulières : « La question générale de la « première origine des habitants d'un continent est « au delà des hmi tes prescrites à Y hkioire, peut-être « même n'est-ce pas une question philosophique {{) ! »
Sans aucun doute, c'est à ces influences fatales, à l'interdiction formelle qui frappe cette branche des connaissances humaines, que nous devons de voir une science importante aussi arriérée, aussi peu riche de faits et de théories que l'est l'anthropologie, « cefle des branches del'histoire naturelle qui devrait « être le plus avancée de toutes,» a dit M. I. Geoffroy, en exprimant le regret de la voir encore dans ses langes (2).
Si elle prospère aujourd'hui, c'est en Amérique, dans la patrie de toutes les libertés : c'est là que
jours les personnes avec qui je me croirai en désaccord. « Ne « pas le faire, a dit Bayle dans une circonstance pareille, « c'est en quelque façon un excès de cérémonie préjudiciable « à la liberté dont on doit jouir dans la république des lettres; « c'est y introduire des œuvres de surérogation. 11 doit y être « permis de nommer ceux qu'on réfute; il suffit de s'éloi- « gner de l'esprit d'aigreur, injurieux et malhonnête. » Art. Pereira, note D.
{\) Essai 'politique sur la Nouvelle-Espagne, t. 1, p. 79, ouvrage dédié à S. M. Catholique Charles IV.
(2) Histoire naturelle générale. Paris, 18S6, t. II, p. 169. — En 1819, Lawrence avait dit : « The natural history of man is « indeed, yet in ils infancy. » Lectures on comparative anatomy, p. 121.
notre vieux continenl est forcé aujourd'hui d'aller chercher des maîtres, qui ont su entrer dans les sciences avec cet esprit libre et indépendant qui, par Epicure, affranchit autrefois l'homme asservi et s'élança d'un trait au delà des bornes du vieux monde.
De nobles tentatives avaient déjà été faites. Durant cette renaissance qui fit tout, parce qu'elle rejeta l'autorité et se fia enfin à ses propres forces, Paracelse, avec cette intuition audacieuse qui faisait la moitié de son génie, avait déjà professé une idée polygénique, grande, profonde, maisqui fut étouffée et que nous retrouvons aujourd'hui, admirant la hardiesse de celui qui osait l'émettre entre le bûcher de Servet et le bûcher de Jean Huss.
Le dix-huitième siècle, avec tout son scepticisme, ne fit guère plus ; son défaut même était dans ce scepticisme, dans ce doute à priori. Il rejetait, il n'examinait pas, aussi son œuvre fut peu durable, et les quelques lignes de Voltaire, que son bon sens avait écrites dans une tendance polygénique n'eurent aucune influence.
En France et en Angleterre, les anciennes idées sont encore dominantes, et pourtant, en Angleterre même, MM. Davis et Thurnam, dans leur grand ouvrage des Crania Britannica, n'osent déjà plus entreprendre ladéfense del'hypothèse monogénique. C'est un pas immense, c'est admettre la discussion.
Il est encore une chose qui peut influer sur l'anthropologiste,ce sontdes sentiments infiniment honorables d'égalité et de confraternité qu'un noble cœur doit ressentir pour tous les hommes, quelle que soit leur origine, quelle que soit leur couleur, mais dont le savant doit se débarrasser, dùt-il en coûter beaucoup à Vhomme. De tels instincts honorent celui qu'ils animent, mais ils ne peuvent que nuire à la science quand ils interviennent. Combien d'années, combien de siècles, l'anatomie et la médecine ont-elles dû .attendre pour prendre un essor durable? Le respect des morts est sans doute un sentiment noble, humain, s'il en fut, mais il paralysait ces deux branches des connaissances humaines : elles ne sont devenues possibles qu'en profanant les dépouilles mortelles révérées depuis le commencement du monde. La physiologie ne connaît pas la pitié : l'homme l'éprouve, mais le physiologiste la renferme en lui-même; il l'anéantit momentanément, parce qu'elle nuirait à la recherche des lois de la vie.
C'est ainsi qu'au dix-neuvième siècle la science anthropologique n'a pas encore su se débarrasser, dans l'ancien continent, moins positif que l'Amérique, de ce qu'on pourrait appeler les convenances morales, qui ont influé sur les doctrines des savants, tantôt à leur insu, tantôteuxs' en rendant compte(l).
(1) Cf. Puchcran, Considérations anatomiques sur les formes delà tête osseuse. Paris, 1841. (Thèse.)
Nous avons entendu nous-même d'éminents professeurs (1) faire un noble appel à la confraternité qui doit exister entre les hommes, et plaider dans leurs chaires la cause des races inférieures, proclamer l'humanité absolue des nègres. D'aussi nobles théories étaient accueillies comme elles devaient l'être, par les plus chaleureux applaudissements. Il reste seulement à savoir si c'est là une marche vraiment philosophique, et si la bienveillance, la pitié, la compassion ont une valeur dans la grande balance des faits.
Il est temps vraiment qu'une nouvelle méthode indépendante se fasse jour en anthropologie, comme elle s'est fait jour en astronomie, comme elle commence en géologie. Il est temps de rendre à l'esprit humain ses ailes. Des faits, des raisonnements appuyés sur des faits, voilà la seule base de tout travail solide, de toute certitude dans les sciences ; c'est seulement par ces afails, ces raisons toutes simples et faciles, » toujours discutables, jamais imposées, qu'on arrive aux plus « difficiles démonstrations (2). » C'est ainsi que l'anthropologie, en face d'un problème presque insoluble, ne doit pas reculer, certaine au contraire de le pénétrer un jour.
(1) M. Serres.
(2) I. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale. Paris, 1886, t. I, p. 279.
Loin de nous la prétention d'inaugurer les voies nouvelles que nous signalons ici. Nous avons seulement voulu exprimer le regret de ne pas les voir parcourues assez ouvertement par ceux qui sont dignes d'y entrer. Nous nous sommes demandé si le peu de succès des études anthropologiques en France ne tenait pas à des influences fâcheuses, mais qu'il était possible de surmonter. Nous ne venons pas plus discuter ici ces influences. Ce n'est pas le lieu, et le moment n'est peut-être pas venu pour une semblable lutte, qui demanderait des champions aguerris et exercés.
Nous avons seulement voulu, et tel a été notre but, notre but unique, essayer de traiter quelques questions anthropologiques comme on les traite en Amérique, comme on aurait pu les traiter à Rome, à Athènes ou à Alexandrie. Une telle tâche sera nécessairement au-dessus de nos forces : ce que nous voulions, c'était la tenter; d'autres plus heureux réussiront.
Nous avons donc soigneusement évité d'entrer dans toute controverse touchant les dogmes de telle ou telle religion ; nous n'avons pas contesté l'autorité des livres saints quels qu'ils soient : hébraïques, chrétiens, arabes ou bouddhiques ; nous l'avons écartée.
A tort ou à raison^ c'est là un point que chacun
reste libre d'apprécier, qu'on veuille trouver dans les pages suivanles une tentative de science philosophique ou bien une utopie, une recherche de curiosité sur l'aspect que pourrait prendre une science, si on la dépouillait de son enveloppe, de son moule religieux (moule auquel on l'a forcée à s'adapter), simple recherche d'un curieux qui veut savoir ce que devient une science livrée à elle-même, dépouillée de son plus ferme appui.
Descartes a observé avec raison (1) que toute question scientifique devait être examinée, même les plus superstitieuses et les plus fausses, « afin de « connaître leur juste valeur et de se garder d'en « être trompé. » On sera libre de considérer cet essai comme une tentative de ce genre.
Et à ceux qui nous reprocheront d'avoir cherché une solution à une question tranchée par les textes sacrés, nous répondrons avec saint Augustin, que les voies de la science ne sont pas celles de la théologie, et que toutes deux peuvent mener indépendamment à la connaissance de la vérité (2), la vérité, but vers lequel doivent tendre tous les efforts de l'homme, et qui est plus qu'un progrès scientifique, un véritable progrès humain. Car, «là
(1) Discours sur la méthode.
(2) « Duo sunt quae in cognitionem Dei ducant, creatio et « scriptiira. » TertuUien est encore plus explicite : u Deus na- « tiu"a cognoscendus, dein doctrina recognoscendus. »
« OÙ règne la vérité, a dit M. Chevreul (1), il n'est « plus de disputes ni de discussions possibles. » Le règne de la vérité, c'est le règne de la concorde parmi les hommes. C'est l'âge d'or.
(1) Lettres à M. Villemain sur la méthode. Paris, 1856, p. 3.