‹ De la pluralite des races humainesChapitre 27 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De tout temps le sens commun a éclairé les hommes sur les différences qu'ils présentent d'une nation à l'autre, d'une race à une autre. Presque tous les peuples, admettant qu'ils sont supérieurs aux autres, reconnaissent par là même une différence caractéristique entre eux et ceux qu'ils rabaissent ainsi au-dessous de leur niveau. Un sentiment de personnalité, un peu trop avantageux, peut les faire se tromper; mais ils basent au moins leur croyance sur un fait véritable : la variété intellectuelle, variété sensible, manifeste, que ne peuvent nier, et ceux qui cherchent dans les monuments littéraires d'une race l'histoire de ses idées et de ses tendances, et ceux qui se sont mêlés à d'autres nations, qui ont examiné leurs mœurs, leurs coutumes, leur rehgion. « Il suffit d'avoir vu des noirs, « dit le plus ardent de leurs défenseurs (1), d'avoir « vécu avec eux quelque temps, pour sentir qu'il y a « là une humanité différente de celle du blanc. »

On a pu se faire un temps illusion, on a voulu, au nom de principes charitables et humanitaires,

(i) M. d'Eichthal, Lettres sur la race noire, in-8. Paris, 1839, p. 15.

essayer de ramener les nègres, dont on s'est surtout occupé, à notre niveau. Ne pouvant leur accorder la perfection plastique des formes extérieures, on se rejeta sur le côté moral, on s'efforça de se dire tacitement, comme Desdémona :

I saw Othello's visage in liis mind.

On proclama les nègres nos égaux, reconnaissant seulement certaines nuances dépendantes des circonstances, faciles à faire disparaître, pour justifier cette infériorité relative qu'on n'osait pas trop nier.

On a espéré ramener les nègres à travailler à ce que nous appelons le progrès, c'est-à-dire à posséder aussi une intelligence susceptible de reculer sans cesse les limites de sa connaissance. «A mesure « que le travail fera prédominer dans la tête l'éner- « gie vitale, ces hommefs à teint fortement coloré (1), « à cheveux crépus ou laineux, ou à cheveux « courts, tendront d'une manière manifeste vers « la race blanche, ils marcheront avec elle dans le « chemin du progrès » (M. Serres) (2).

Et le savant anthropologiste ajoute ; « Cette ex- « périence commence à peine, déjà pourtant les ef- « fets en sont sensibles. » Par malheur tel n'est pas précisément le cas, et l'Amérique, où, surtout dans les États portugais, l'expérience se fait en grand, ne pourrait démentir ces mots d'un Américain : « Qu'on

(1) Ce sont les nègres dont il est ici question !

(2) Bibliothèque universelle de Genève, t. LIV.

« me cite une seule ligne écrite par un nègre, et « digne de mémoire (1) ? »Ils ne sont pas plus avancés qu'au temps où Mahomet leur refusait le don de prophétie (2).

(d) M. Gliddon, Types of Manldnd, p. 59. — Garas a observé que, des nègres remarquables cités par Blumenbach, pas un seul ne s'était signalé en politique, ou en littérature, ou dans aucune conception supérieure de l'art. Gf. de Gobineau, De Vinégalité des races humaines. Paris, 1853, 1. 1, p. 122.

(2) Voy. de Maillet, Telliamed. Amsterdam, 1748, in-8, t. II, p. 187. A défaut des passages du Koran, auxquels il est fait allusion, voici celui de De Maillet en entier :

« Mahomet était si frappé de la différence de ces deux es- « pèces d'hommes blancs et noirs, qu'il n'a pas craint d'avancer « que Dieu avait formé les uns avec de la terre noire et les u autres avec de la terre blanche. 11 n'imaginait pas que des « hommes si différents non-seulement en couleur, mais encore « en figure et en inclination, eussent une même origine. Il ob- « serve dans un autre endroit que quoi qu'il y ait eu des pro- « phètes de toutes les nations, il n'y en a jamais eu parmi les « noirs : ce qui marque qu'ils ont si peu d'esprit, que le don de « prévoyance, effet d'une sagesse naturelle, que l'on a honoré « en quelques-uns du nom de prophétie, n'a jamais été le « partage d'aucun d'entre eux.» — Ge passage est d'autant plus remarquable que cette faculté de prophétie constitue presque un attribut spécial de la race sémitique (Cf. Renan, Histoire générale des langues sémitiques, in-8. Paris, 1855, p. 8), et qu'en faisant cette distinction, Mahomet énonçait un caractère presque spécifique. — Je trouve dans la traduction de YÉvangile de V enfance, donnée par G. Brunet [Évangiles apogryphes. Paris, 1849, in-12), ce curieux document: Jésus vient de changer des enfants en béliers devant des femmes qui demandent pitié. « Ensuite le Seigneur Jésus ayant répondu que « les enfants d'Israël étaient parmi les peuples comme des Ethio- « piens, les femmes dirent, etc..» Encore une preuve du mépris qui accablait en Orient cette race malheureuse.

C'est peut-être à Linné que revient la gloire d'avoir le premier essayé de distinguer les races d'hommes par des caractères pris en dehors du monde physique, par la nature des manifestations de leur âme. Avec cet esprit de laconisme qui le portait à grouper en une formule simple et facile la caractéristique ou les faits qu'il voulait, comme importants, graver dans la mémoire du lecteur, il a essayé de déterminer en quelques mots les tendances diverses des différentes races, et il faut avouer qu'il a été parfois heureux dans cette espèce de tableau synoptique (1).

A mesure que les connaissances modernes nous ont fait pénétrer plus avant dans l'esprit des peuples, et qu'on ne s'est plus contenté de les étudier superficiellement dans ces manifestations ordinaires de la vie qu'on pourrait appeler communes, et qui sont à peu près de tous les peuples, on s'est aperçu que les hommes différaient les uns des autres dans des

(1) Voici ce tableau extrait du Systema naturœ. On sait que Linné avait adopté la classification géographique des races humaines.

„ .„ • (Pertinax, contentus, liber.

Homo Americanus. ,

(Regitur consuetudme.

Europaeus. Hf'^''' ^^^^^'^ inventor.

(Regitm" ritibus.

. . .. (Severus, fastuosus, avarus.

Asiaticus. < „ ' . . ., '

{Regitur opimombus.

^fgj.^ i Vafer, segnis, negligens,

(Regitur arhitrio.

limites infranchissables, et qui faisaient de chaque race comme autant d'entités parfaitement distinctes. « Différences profondes et immuables, disait, en « 1854, M. Paul de Rémusat (1), qui suffiraient « peut-être à elles seules pour fonder des classifi- « cations bien définies et profondément limitées. »

C'était indiquer encore une branche nouvelle de l'anthropologie, branche neuve et féconde qui vit aussitôt paraître un ouvrage destiné à jeter une nouvelle lumière sur la question. Il fallait démontrer ces distinctions et ne pas se borner à les énoncer. Le mérite en revient à M. Renan, qui, dans son traité sur les langues de la grande famille sémitique, a dépeint des traits les plus heureux cette humanité si différente de la nôtre, moralement, quoiqu'elle en soit une des plus rapprochées par la forme extérieure. L'inégalité morale des races est désormais un fait acquis.

La religion d'un peuple étant la manifestation supérieure de ses tendances intellectuelles et morales, on voit que l'étude des rehgions rentre tout naturellement dans l'anthropologie; c'est une partie de cette étude comparée de l'esprit humain si néghgée malheureusement, mais qui commence enfin à prendre une place digne de son importance dans la science.

Ce ne sont pas là des questions théologiques ou

(1) Des races humaines, dans la Revue des Deux-Mondes.

religieuses : l'anthropologiste doit les laisser à qui de droit. Son devoir est d'essayer, là encore, de se placer en dehors du cercle étroit où la Nature l'a fait naître, d'oublier, autant que possible, ses inclinations, ses sentiments^ et de regarder autour de lui, de mettre le monde en scène et d'essayer d'être seul spectateur. Alors, un curieux spectacle frappera ses yeux ; les mêmes montagnes , les mêmes fleuves qui séparent les races d'hommes, sépareront souvent aussi des diverses religions. Armés du sabre ou des armes plus pacifiques de la persuasion, les disciples de toutes croyances se sont toujours arrêtés devant certaines limites qu'il ne leur a pas été donné de franchir.

Le bouddhisme, quoique né dans la presqu'île indienne , semble le partage des Mongols qui l'ont adopté.

Le monothéisme pur a de tout temps été la religion de la race sémitique.

Une grande partie des races européennes ont professé de tout temps un polythéisme ou un panthéisme plus ou moins déguisé, plus ou moins avoué.

Enfin, à côté dès peuples de l'Asie, de l'Europe

et de l'Amérique, où les idées rehgieuses et la civilisation semblent s'être développées simultanément, quoique dans des directions différentes , on trouve des peuples qui n'ont ni idées religieuses, ni dieux, ni religion.

On conçoit que ces peuples soient rares : cela suppose en effet une espèce de séquestration du reste du monde, qui n'a fini, pour quelques-uns, que de nos jours. C'est ainsi qu'on ne peut pas dire que la race nègre tout entière ignore l'idée de Dieu, n'ait pas la moindre notion de ce que c'est qu'une religion. De tous côtés, sur les limites de cette branche de la famille humaine, des relations se sont établies, et bientôt on a emprunté aux étrangers des idées que ces peuples n'auraient jamais inventées avec la part d'intelligence que leur a donnée la Nature. Seulement nous retrouvons éparses çà et là des portions de ces races qui n'ont jamais puisé, dans le contact avec d'autres hommes, de semblables notions.

Trois vastes régions de la terre paraissent être restées jusqu'à notre époque, franches de croyances religieuses, c'est l'Afrique centrale, l'Australie et les terres boréales, c'est-à-dire les trois parties du monde les plus difficiles à explorer, les seules qui ne l'aient pas encore été tout entières (1).

Ici, comme sur bien d'autres points des études anthropologiques, nous devons nous en rapporter à des témoignages dont il faut avant tout examiner le degré d'authenticité probable. Nous com-

(1) J'ignore sur quoi se fondait Frédéric II pour écrire àDalembert, que les habitants des îles Mariannes <( n'avaient du « tout aucun culte. » Cf. Correspondance.

mencerons donc par écarter le témoignage de tous ceux qui, souvent, ont déclaré l'universalité de croyances, d'espérances et de craintes, pour ainsi dire à priori et comme conséquence naturelle de l'unité primitive de l'espèce humaine.

Heureusement, l'exagération même de ces idées nous offre comme une sauvegarde contre elles. Dans un Mémoire, excellent au reste, sur les Eskimaux (1), R. I^ing dit que ces peuples ont conservé, comme bien d'autres races non civilisées, un vague souvenir de la création et du déluge, et qu'ils croient à des récompenses et à des punitions futures. Dans son zèle religieux R. King oublie que si les Eskimaux avaient pu même exporter de la vallée de l'Euphrate une tradition confuse du déluge et de la création, ils ont à leur tour certainement créé de toutes pièces la croyance en des récompenses et des punitions futures, croyance que les Juifs ne soupçonnaient même pas avant leur contact avec la civilisation assyrienne (2).

On peut lire dans l'excellent ouvrage du docteur

(1) Voy. Edimburg new philosophical Journal, t. XXXVIII.

(2) C'est animé du même zèle aussi peu éclairé qu'un missionnaire jésuite, Emmanuel Nobrega, avait cru retrouver, en 1552, au fond du Brésil, les traces indubitables de la prédication apostolique. « Les habitants, écrivait-il à la congrégation, ont notice de saint Thomas qu'ils appellent Zomé (en changeant Th en Z, ce qui est le propre du dialecte) et ils tiennent de leurs ancêtres qu'il fit route par ici ! » Sa lettre est rapportée tout entière par Nieremberg. Historia naturce, fol. Ant. 1635.

Brecher(l) toutel'histoire du développement de cette croyance à l'immortalité de l'âme. Si le docteur allemand cherche pieusement à prouver, que les Juifs ont dû, moralement, croire de tout temps à l'immortalité, du moinssa bonne foi ne va pas jusqu'à inventer des preuves véritables qui manquent réellement. Le fameux iSc/ieo/, dont il est si souvent question dans les anciens livres hébreux, ne paraît être que l'empire des morts, et non celui des âmes, comme l'Enfer, le Tartare, les champs Élysées, le Paradis j le Scheol n'est qu'une représentation idéalisée du Tombeau. Même à l'époque oîi les Juifs avaient généralement adopté les idées de leurs voisins, durant la période talmudique, la croyance en l'immortaUté de l'âme, si elle existait, n'était ni bien épurée, ni même bien raisonnée, puisqu'on refusait à ceux qui niaient la résurrection et le jugement dernier, toute participation à la vie future, « ce qui équivalait à un anéantissement total (2). » Croire comme cela, n'est pas croire à l'immortalité, puisque l'on regardait ainsi la vie éternelle non comme la suite nécessaire de celle-ci, mais comme une récompense pour les bien pensants et les ayant foi. Une telle inconséquence est la preuve la plus manifeste qu'à cette époque même ces idées n'a-

(1) L'immortalité de l'âme chez les Juifs, trad. par I. Catien, in-12. Paris, 1857.

(2) Ibid., p. 81. — Cf. Sanliédrin, 90 b.

valent pas subi l'évolution qui les a amenées depuis au point actuel. On ne s'était pas encore dégagé complètement des anciennes croyances que les Saducéens n'avaient au reste jamais abandonnéés : ils furent comme les conservateurs fidèles de la foi antique, de la tradition pure des Ben- Israël. « Ils ont cette opinion que les âmes meu- « rent avec le corps, dit Josèphe (1), et pensent « qu'il ne faut rien garder que la loi. »

Pas plus que l'idée d'immortalité, l'idée de Dieu n'est universelle, comme on l'a cru longtemps, et cru si bien que des écoles philosophiques n'ont pas hésité à tirer de ce prétendu consentement universel une preuve à certaines questions, celle de l'existence de Dieu entre autres; preuve bonne peut-être quand on ne connaissait pas la moitié des continents, mais qui se trouve fausse aujourd'hui, quoique nous n'ayons pas encore pénétré chez les peuples les plus reculés.

Nous avons cité plus haut (page 97) un passade de R. King où celui-ci a évidemment exagéré la nature, sinon le fait de l'existence même, de ces croyances chez les Eskimaux. Ajoutons que l'auteur semble presque se dédire, en disant immédiatement au-dessous du passage auquel nous faisions allusion ; « Autant que nous pouvons le savoir,

(1) Josèphe, Antiquités, XVIII, ch. ii, trad. par D. G. Génebrard. Paris, 1639.

aucune sorte de culte religieux (religious worship) n'existe chez eux. » La vérité semble bien être en effet cjue les Eskiiïiaux n'ont aucune idée religieuse, ou au moins n'en avaient aucune, il y a un certain temps, avant leur contact prolongé avec les Européens.

C'est là en effet un point de grande importance et qui rend extrêmement difficile l'étude de ces questions. Il est bien évident que plus le témoignage est ancien, meilleur il est; mais il arrive en même temps que plus il remonte loin, moins il y a de chances pour qu'il émane d'un esprit impartial et indépendant, dégagé de tout préjugé. C'est là ce qui donne tant d'importance aux paroles de Whitebourne, qui écrivait en 1612 que les Eskimaux « ni « n'avaient aucune connaissance de Dieu, ni ne viu vaient sous aucune forme de gouvernement civil.»

Nous rapporterons tout entier le passage suivant du journal de Ross, qui vécut longtemps avec eux; il est d'autant plus important qu'on croit y sentir à chaque mot le chagrin d'un homme qui n'a pas trouvé dans le cœur d'un autre homme un écho fraternel à ses sentiments les plus chers : « Did « they comprehend any thing of ail that I at- « tempted to explain ? explaining the simplest « things in the simplest nianner thati could devise, a I could not conjecture. Should I have gained « more, had I better understood their language ? I

« have miich reason to dubt. Thaï Ihey have a « moral law of some extent « writlen in Ihe heart » « I could not doubt, as numerous traits of their « conduct show ; but beyond (his, I could salisfy « myself of nolhing ; nor did thèse efforts, and c many more, enable me to conjecture aught worth a recording, respecting their opinions on the essen- « tial points from which I mighl have presumed « on a religion. Iwas obligcd at présent to abandon « the attenipt, and \ was inclined to despair (1). »

Nous retrouvons cette même absence d'idées de ce genre et d'une manière à peu près aussi authentique, chez les peuples de l'Australie. Latham luimême reconnaît que l'opinion générale est en effet qu'ils ne sont pas même encore arrivés à formuler les plus rudes éléments d'une mythologie, opinion, dit-il, qui engendre cette notion que leurs intelligences sont trop inertes (sluggish), même pour l'évolution d'une superstition.

[1 est bien vrai que l'expédition américaine du capitaine Gray crut enfin découvrir chez eux des idées religieuses (2), « quoique, ajoute Latham,

(1) Narrative of a second voyage. London, 1835, p. 548. — Voy. Bérard, Cours de physiologie. Paris, ■1848, 1. 1, p. 433.

(2) Je rends ainsi le mot mythology employé par Latham : c'est la traduction vraiment philosophique. Toute religion est nécessairement basée sur une fable pour tous ceux qui ne la pratiquent pas. Le sens de ce mot est relatif, nullement déterminatif. A chaque religion peut s'appliquer l'adage ! « Mu- « tato nomine, de te fabula narratur. »

ces idées n'influent en rien sur leurs actions. » Enfin il apparaît du récit même du capitaine Gray que le chant qui constitue toute cette tradition fut aj)porté de loin par des étrangers ; sans doute des Australiens déjà influencés dans leur patrie par les idées chrétiennes des blancs ou les idées bouddhistes des Malais.

Raconter l'histoire de l'introduction d'une idée chez un peuple, c'est justement constater que cette idée n'existait pas avant : ce qu'il nous suffit de savoir.

Les témoignages des missionnaires sont conformes à ce que nous venons d'énoncer et, là encore, nous ferons remarquer l'importance de ces assertions venant d'hommes dont toute l'étude est de rechercher d'abord dans les peuples, des idées analogues à ceUes qu'ils viennent propager. « Ils n'ont pas d'idée d'un être divin, » dit le révérend M. Schmidt ; et encore : « Ils paraissent n'avoir pas la compréhension des choses qu'ils confient à la mémoire; j'entends en tout ce qui touche la religion. »

« Que peut-on faire, dit M. Parker, d'une nation dont la langue ne connaît pas de termes correspondants à justice, péché... et à l'esprit de laquelle les idées exprimées par ces mots sont complètement étrangères et inexplicables... ? »

Restent les populations nègres du centre de l'Afrique. Par un singulier effet du hasard nous retrouvons des témoignages relatifs à cette nullité

de croyances religieuses aux trois angles de l'espace habité par la race nègre, en trois points différents du grand triangle formé par les lignes reliant le Sénégal, Zanzibar et le Cap. -1

John Leichton, missionnaire américain, avait vécu quatre ans au milieu des Mpongwes, un des peuples importantsdu milieu de l'Afrique, avec les Mandingo et les Grebo ; il savait parfaitement leur langue et il déclare catégoriquement qu'il n'y avait parmi eux ni religion, ni prêtres, ni idolâtrie, ni assemblées religieuses. "

Les missionnaires autrichiens qui, dit-on, renoncent en ce moment même à leur œuvre, sur les bords du fleuve Blanc, ont rencontré la même nullité, le même vide (1).

Enfin chez les Cafres le nom même qu'ils donnent à l'Être divin, ainsi que les Hottentots, est un témoignage irrécusable qu'ils n'avaient, autrefois, aucune idée de rien de semblable. Ce nom estTixo, et son histoire est trop curieuse pour n'être pas

ih

(1) Je tiens ce fait de la bouche même de M. de Lesseps à son retour d'un voyage à Khartùm. Les sauvages de la mission avaient déjà laissé parfaitement voir qu'ils ne comprenaient pas les idées de Dieu, de vie à venir, etc.. Cependant un jour, passant avec un Révérend près d'une montagne, ils lui dirent de ne pas faire de bruit de peur de réveiller l'esprit (?) de leurs pères qui dormaient là. Le brave missionnaire profita d'une si belle occasion pour leur faire un discours sur l'autre existence, que les pauvres sauvages écoutèrent de toutes leurs oreilles, mais comprirent fort peu.

rapportée ; c'est un composé de deux mots qui, ensemble, signifient le genou blessé. C'était, dit-on, à l'origine, le nom d'un médecin ou sorcier célèbre parmi les Hottentots et les Namaquas, il y a quelques générations, en conséquence d'une blessure qu'il avait reçue au genou. Ayant été tenu en grande réputation pour son pouvoir extraordinaire pendant sa vie, le Genou-blessé continua d'être invoqué, même après sa mort, comme pouvant encore soulager et protéger; et, par la suite, son nom devint le terme qui représenta le mieux à l'esprit de ses compatriotes leur première conception du Dieu des missionnaires !

La question des différences morales, comme tous les autres points des études anthropologiques, a grandement exercé le génie inventif des monogénistes ; car c'est à eux, il faut l'avouer, que reviennent tous les efforts de l'imagination. Il n'est pas plus difficile de supposer la naissance d'un seul couple que la naissance de vingt, trente couples différents, que la production première d'une mousse ou d'une algue : ce sont là des phénomènes tout aussi admirables les uns que les autres, et qiii sont en dehors des limites actuelles des connaissances humaines; mais, ce premier pas franchi, l'anthropologie s'ouvre au polygéniste simple et facile; il suit sans peine les phénomènes de la cause à l'effet; tout dans sa théorie rentre dans l'ordre général,

tout est merveilleux de simplicité. Il n'en est pas de même pour le raonogéniste : sans cesse dominé par une idée préconçue ou acceptée, ce qui est la même chose, il marche péniblement, et à chaque pas, un nouvel obstacle s'élève devant lui. Croit-il avoir triomphé des différences physiques? arrivent les familles de langues, tout aussi diverses, tout aussi difficiles à expliquer; puis c'est l'esprit général d'une nation, d'une race, son état psychologique; et partout l'obstacle a beau être grand, a beau paraître infranchissable, il faut passer, il faut le franchir au nom du principe admis, coûte que coûte.

C'est ainsi que les monogénistes sont quelquefois arrivés aux plus curieuses conséquences, et les plus tristes en même temps. Quel est le plus consolant, nous le demandons : ou de nous croire nous seuls parfaits, de ne voir autour de nous que des frères déshérités couvrant les neuf dixièmes de la surface du globe ; ou de considérer toutes ces existences qui se produisent variées autour de nous, comme formant des espèces égales, sinon semblables à la nôtre, poursuivant, elles aussi, leurs destinées, — différentes, en un mot, mais non dégradées, non dégénérées ; sous certains rapports même, mieux partagées que nous (1)?

(1) Schlegel {Essais. Paris, 1842, p. 34i) déclare que la plupart des peuples barbares doivent rester éternellement sauvages par la volonté de la Nature. — Nieijuhr dit de même que

On le voit, au point de vue humanitaire, ce sont encore les polygénistes qui ont l'avantage. L'esprit n'est pas choqué et ne peut l'être de voir certaines créatures posséder, à l'exclusion des autres, telles ou telles facultés. L'harmonie ne dérive-t-elle pas de l'inégalité nécessaire, en tant que valeur absolue, quand elle-même restitue à chaque partie une valeur égale en les faisant toutes concourir au même but unique, à la môme performance, dans laquelle sont distribués des grands et des petits rôles, des parties brillantes, d'autres humbles et cachées ?

Cette belle race de l'Amérique du Nord qu'admirent tant tous ceux qui ont vécu au milieu d'elle, ne sera plus, comme pour le docteur Martius (1), la digne descendance du premier assassin, ramas de maniaques et de fous amenés à cet état par la misère et la réprobation de Dieu. — Nous ne verrons en

Dieu a marqué à chaque race d'hommes sa destination avec le caractère qui lui convient et l'empreinte qui la distingue. Il fait remarquer que quand la civilisation a été introduite violemment du dehors chez un peuple sauvage, elle a eu pour conséquence immédiate la dégénérescence physique^ c'est-àdire l'anéantissement de ce peuple sorti de ses voies. Il cite les Nalhkis, les Guaranis, dans les missions de la Nouvelle-Californie et du Cap.

(1) Le docteur Martius est un exemple curieux des extravagances auxquelles peuvent conduire les idées monogéniques. Pour expliquer simplement le caractère moral des Américains, il est obligé de supposer un cataclysme épouvantable survenu on ne sait pas quand, et il ajoute : « Est-ce la terreur profonde

eux que des hommes autrement doués que nous, plus en rapport avec la nature qu'ils animent, ayant sans doute leurs vices comme nous avons les nôtres, mais nous donnant aussi l'exemple de qualités exquises : fermeté, courage à toute épreuve, patience sans bornes, et, avant tout, un amour effréné de leur liberté. Les blancs et les noirs savent être esclaves, l'Américain n'a jamais servi un maître (1).

Le nègre lui-môme a ses avantages, et nous ne pourrions peut-être lutter avec lui pour ce qui est des facultés affectives ou haineuses (2). M. de Gobineau nous semble s'être étrangement mépris dans le portrait qu'il a essayé de tracer de l'homme noir : il a fait sa race hideuse, elle n'est qu'inférieure par rapport à nous, égale à d'autres, supérieure à d'autres encore, ne partageant pas sans doute tous les avantages de la race iranienne ou de la race sémitique, mais pouvant étaler d'autres quahtés qui lui appartiennent plus particuHèrement.

« ressentie par les malheureux échappés à cette affreuse ca- « lamité, qui, se transmettant sans diminuer d'intensité aux « générations suivantes, a troublé leur raison, obscurci leur « intelligence, endurci leur cœur? » Cf. Morel^ Traité des dégénérescences de l'espèce humaine. Paris, 1857, in- 8", et Discours inaugural à l'Académie de Rouen, 1837.

(1) Aujourd'hui encore les Chari'uas soutiennent la guerre avec les Espagnols qui les déciment, plutôt que de renoncer à leur chère indépendance. Voy. d'Orbigny, Voyage dans l'Amérique méridionale, t. IV, Introd., p. 4.

(2) Voy. Bulletins de la Société ethnologique, 1847, p. S6.

Rejetant donc toute idée d'abrutissement ou de dégradation (1), examinons en quoi et comment diffèrent les races.

Accepterons-nous qu'elles diffèrent, parce que notre esprit, susceptible de s'étendre à l'infini, est borné chez d'autres; qu'il trouve là une limite à son développement, restreint de tous côtés comme en un cercle étroit dont nous occupons aussi le centre (2), mais dont nous franchissons la circonférence pour embrasser l'infini, en tout et de toutes manières supérieurs à ces autres races (3)?

(1) La dégénérescence est une altération particulière pathologique, entraînant l'économie physique et morale dans une voie distincte de la voie qu'aurait à suivre une espèce, par exemple, pour passer aune autre. Ainsi un homme dégénéré ne se rapproche pas du singe. Nos animaux domestiques dégénérés ne se rapprochent d'aucune espèce voisine de celle qui en a été la souche. — Ne pourrait-on pas donner pour caractère d'une race dégénérée, outre la reproduction hoi-née, cette autre particularité qu'elle est incapable de se suffire àollc-mcme? Elle sera ainsi distinguée des variétés spécifiques qui, étant naturelles, normales, entraînent nécessairement la présence de toutes les conditions d'existence.

(2) « L'homme (blanc) occupe le centre d'un cercle dont la .« circonférence n'est nulle part, il en est redevable h l'éten-

« due de ses facultés. » E. Geoffroy Saint-Hilaire, Enajclopédie moderne, mot Nature.

(3) Comparez Courtet de l'isle. Tableau ethnographique du genre humain, in-8°. Paris, 1849, p. 89. « J'affirme que les « races humaines sont inégales de puissance intellectuelle, « qu'elles ne sont pas conséquemmcnl suscepliltles du même « degré de développement, et que chacune d'elles est appelée « à remplir, dans des conditions inégales, une mission mar- « quée par la Providence. »

Nous ne croyons pas qu'il en soit tout à fait ainsi; tel serait l'effet de la dégénérescence ou de la dégradation, un cercle diminuant sans cesse de rayon. — Dans chaque race l'esprit est développé suivant certaine direction, certaines tendances, aux dépens des autres. Chaque race est à la fois supérieure et inférieure à une autre , selon le côté sous lequel on l'envisage ; chacune est capable, ou ne l'est pas, de certaines manifestations ou pensées ; chacune a un avoir différent. On peut dire de l'esprit ce que Gœthe disait de l'organisme : le total général du budget est fixe , mais des sommes partielles sont employées à des dépenses diverses ; un côté n'est plus riche qu'aux dépens des autres.

Ces tendances diverses sont quelquefois particuhères et bien remarquables. Chez les Eskimaux Innuit le capitaine J. Ross trouva qu'ils étaient à peu près tous géographes et bons géographes. On leur mit entre les mains un crayon et du papier (dont certes ils ignoraient l'usage), et ils dessinèrent avec une grande exactitude les baies, les rivières, les îles, les lacs de leur pays, ainsi que les endroits précis où ils avaient campé dans une émigration précédente. Cela fait un curieux contraste avec la plupart des populations africaines et arabes, qui semblent n'avoir qu'une notion vague de la distance et du temps : la difficulté des informations routières,

no DES RACES HUMAINES.

chez les peuples du Soudan, est presque devenue proverbiale (1).

Sans descendre au bas de l'échelle, sans aller si loin, nous pouvons trouver près de nous des termes de comparaison. Nos voisins, les Sémiles, diffèrent de nous à un point extrême, et là encore nous voyons que ces différences sont surtout qualitatives. S'il est impossible et radicalement impossible au Sémite de nous suivre dans les profondeurs de la métaphysique, sa langue même s'opposant à toute démonstration philosophique; à notre tour, nous ne sommes pas capables de saisir l'idée de Dieu, en tant qu'être agissant et voulant, avec la même grandeur, le même absolu que l'Arabe ou le Bédouin, qui pourtant n'est guère religieux. Nous pouvons bien arriver aussi à la connaissance de ce que nous appelons notre néant, mais ce n'est qu'avec une certaine peine, des calculs, des comparaisons, des opérations de l'esprit, de tout genre et de toute nature. Le Sémite, lui, comprend Dieu grand, trèsgrand, et c'est tout; il ne raisonne pas, il sent, et quand vous le croyez bien ému de quelque merveille, il vous répond avec flegme : « Dieu est grand, lui seul est grand, le reste n'est rien, rien ne peut m'étonner. » Il ne comprend pas plus les arts de reproduction, entre toutes races qui y ex-

(1) Cf. d'Escayrac de Lauture, Le Désert et le Soudan; Mémoire sur le Soudan, etc.

CHAP. V. — ' VAniÉTÉS MOR. ET LINGUISTIQUES. lit

cellent, les Indous à l'E., et les Européens au N. 0. (1). Et ce ne sont pas là des faits spéciaux, particuliers, c'est une tendance générale, universelle , qu'on retrouve partout et toujours avec ses conséquences nécessaires, surmontant la conquête et modifiant, selon ses besoins, les religions importées. Quand une religion, expression la plus élevée, dernière des sentiments d'un peuple, mais ayant toujours sa mission propre conforme au génie des hommes auxquels elle s'adresse, passe d'une race à une autre, elle se modifie nécessairement.

Le monothéisme pur, né en Orient, n'a conquis l'Occident et la race iranienne qu'en se transformant au gré de celle-ci. Les Perses ont accepte l'Islam, mais ils n'ont pu renoncer à la reproduction plastique qui est un des caractères de la race iranienne : un schisme devait se former, qui autoriserait tous les arts et laisserait libre cette tendance native que rien ne pouvait étouffer.

La race qui florissait à Athènes et à Rome n'a accepté le christianisme, venu aussi de l'Orient, qu'en le dépouillant de son caractère originel, et cette religion serait incapable aujourd'hui de faire

(1) Les Chinois excellent aussi dans la reproduction. Ils y apportent un soin méticuleux dont on se fait difficilement une idée sans avoir vu de leurs œuvres. — Il ne faut pas toutefois confondre cette faculté avec le sentiment artistique, que possèdent jusqu'à un certain degré les Chinois.

des prosélytes dans cet Orient où elle a pris naissance. La prédication de Mahomet elle-même ne fut, comme l'a remarqué M. Renan, qu'une réaction du monothéisme pur contre le christianisme dégénéré, cachant mal ses tendances polythéistes.

L'étude psychologique des races humaines est une science nouvelle, approfondie sur quelques points, nulle partout ailleurs. Vouloir l'esquisser, ce serait tomber dans l'alternative ou de répéter ce que d'autres ont fait avec perfection, ou de se tromper, faute des matériaux nécessaires. On ne peut guère citer comme ayant été étudiées, que la race iranienne par tous nos moralistes et nos philosophes, la race sémitique par M. Renan, et l'américaine par MM. HumboldtetBompland (1), par Morton (2)etCombe (3).

L'élude des langues se rattache immédiatement à celle des variétés de l'esprit humain dont elles sont comme la manifestation la plus générale. Outre qu'elle aide à classer les races, la linguistique, par un point, touche plus intimement encore à l'anthropologie: c'est quand elle s'occupe de l'origine des variétés du langage, de l'état primitif (moral, physique et social) de l'homme parlant, quand elle va sonder le passé, chaque jour plus en arrière, chaque jour plus près des origines. Ainsi hées, les deux

(1) Voy. Essai politique sur leroyaume de laNouvelle-Espagnt. Paris, 18H.

(2) Voy. Crama americana. Introduction.

(3) Mémoire sur l'ouvrage précédent.

sciences ont dû avoir môme destinée; la linguistique a eu ses monogénistes et ses polygénisles. Les premiers ont dû céder, écrasés par le nombre et la supériorité de leurs adversaires. On n'en compte plus, et le champ reste libre aux seconds, qui déclarent, de par leurs études, les origines multiples du langage humain, laissant les conséquences à déduire, ou les déduisant eux-mêmes (1).

Une seule affirmation nous suffira, celle de l'historien des idiomes sérail iques. « Si les planètes dont « la nature physique semble analogue à celle de la « terre, dit M. Renan (2), sont peuplées d'êtres a organisés comme nous, on peut affirmer que « l'histoire et la langue de ces planètes ne diffèrent « pas plus des nôtres que l'histoire et la langue a chinoise n'en diffèrent. » Il est iaipossible d'établir d'une manière plus nette et par une image plus frappante l'individualité des différentes races humaines qui n'ont rien dû à leurs voisines et qui ne se sont probablement trouvées en présence que quand leur langage était constitué déjà, portant ainsi av ecelles leur caractère propre, leur type intérieur et profond, aussi inaltérable par le contact que le type physique. Les familles en présence ont pu échanger des traditions, des souvenirs, des mots, mais ce sont là de simples emprunts ; on peut af-

(1) Cf. M. Chavce, Moïse et les langues, dans la Revue, 1857.

(2) Histoire des langues sémitiques. Paris, 1855, p. 4G7. ». •

Il-* DES RACES HUMAINES.

firraer qu'elles n'eurent jamais le même berceau.

Nous devons nous borner à consigner ici les résultats obtenus, à savoir, que chaque système de langue est immensément distant des autres, et par le fond, et par la forme, construits et bâtis par la pensée humaine c'est vrai, mais par cette pensée agissant autrement, dans une autre direction, en sorte que, comme l'a dit M. Renan, chaque système de langues ne touche aux autres que par la communauté du but à atteindre, les moyens employés étant tout autres, tout différents.

Les familles de langues paraissent varier encore davantage sous le rapport phonétique ou de la constitution physique (1), c'est-à-dire dans la nature même des sons émis, variétés qu'on désigne dans le langage vulgaire par des noms différents, tels que aboiement, brayement, roucoulement, etc. Tel est ce langage si singulier parlé par la race à teint clair du sud de l'Afrique, et qui s'étendait probablement autrefois beaucoup au delà de ses hmites actuelles. Ce langage ne ressemble à rien de ce que l'on connaît, il consiste en un gloussement qui n'a d'analogue chez aucune autre nation de la terre. Les Anglais l'ont appelé d'un nom spécial, click language (2). Là encore, une différence immense

(1) Voy. Lattiam, The Eastern Origin of the Celtic nations, in-8«. London, 1857.

(2) «The Sound of their voice resembles sighing. » (Samon.)ï

inexplicable, en rapport avec tant d'autres aussi immenses, aussi inexplicables, et qui forment de ces Boshisman, par exemple, un peuple qu'il est impossible de rallier n'importe comment, n'importe par quelle face, à aucune des divisions de la grande famille humaine.

— « Their langiiage resembles the clucking of a turkey. » (Spitsberg.) — Cf. White, Account of the regular Gradation of man. London^ i799, p. 67. — Appleyard, the Kafir Language, p. 3. — Morel, Traité des dégénérescences de l'espèce humaine. Paris, 1837, p. 42. — Les Cafres ont adopté quelques-unes de ces inûexions en usage chez leurs voisins, mais comme un simple ornement qu'ils mêlent au discours, sans attribuer à ces gloussements aucune signification spéciale (M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire).

Page 1