‹ De la pluralite des races humainesChapitre 46 sur 50 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

l'espèce.

Nous voici parvenu au bout de la tâche que nous nous sommes proposée, et nous espérons, après ce qui précède, être en état de poser des conclusions.

Après avoir cherché à établir, dans l'inlroductîon, la marche à suivre dans les études anthropologiques, et réclamé là, comme pour le reste de l'histoire naturelle, un système de recherches purement philosophique, ne s'appuyant que spr les faits et la raison pure, et, écartant toute idée étrangère ou préconçue, nous avons essayé de mettre ces principes en application.

Nous avons tenté d'abord de démontrer que l'homme n'était pas un être aussi étranger, aussi supérieur au reste de la nature animale que certains naturalistes l'avaient pensé, se prenant eux-mêmes, les premiers d'entre les hommes, comme point de comparaison.

Nous avons considéré les races inférieures et constaté que de celles-ci aux animaux supérieurs la dislance n'est pas si absolue, si tranchée qu'on l'a cru quelquefois, que l'homme rentrait tout entier

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dans la série zoologique et ne formait, au plus, qu'un ordre à part.

Changeant alors de direction, nous avons abandonné, pour ne nous en servir qu'ici, cette donnée acquise, et nous sommes passé à l'étude des variations que présente l'homme; nous les avons trouvées profondes et de toutes sortes.

Puis est venue l'étude des influences climatériques, hybrides et autres, auxquelles l'homme peut être soumis. Nous avons vu que les fails nous conduisent à cette conclusion, que, dans l'état actuel, les influences de toutes sortes qui agissent sur l'homme sont absolument incapables de le modifier d'une manière aussi étendue (1), et qu'en même temps les différences qui séparent ce qu'on a appelé les races d'hommes sont telles qu'elles suffisent amplement à étabUr des espèces distinctes.

^ ,,En regardant l'homme comme un règne à part, on est, par le fait, dispensé d'appliquer à son étude les mêmes règles qu'à la zoologie ; mais en prouvant qu'il rentre dans la série animale, nous avons implicitement prouvé qu'il fallait le soumettre aux mêmes méthodes. La science ne peut avoir deux procédés différents; elle doit suivre les mêmes voies dans les mêmes choses, pour arriver à des résul-

(1) « A l'égard de la constitution actuelle du globe chaque « race est une espèce sui generis, une forme, une combinai- « son à part dans la nature, » E. Geoffroy, Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, 1. 111, p. 29.

tats comparables. C'est là une marche essentiellement philosophique. La nature est une, le travail des sciences modernes est de tendre à l'uni lé; les phénomènes les plus divers entre les mains des analystes, se combinent, s'assimilent aux rayons de l'esprit de synthèse. Magnétisme, électricité, lumière, chaleur, mouvement, tout se mêle, s'enchaîne si bien qu'on ne sait plus en faire la distinction.

Plus les lois trouvées sont simples et par conséquent étendues, générales, plus elles ont de chances d'être exactes.

L'adoption pure et simple de la loi d'unité organique nous conduit à la proposition suivante :

Ou nous devons admettre dans l'homme des espèces différentes, ou la classification zoologique est tout entière à refaire; les travaux des Linné, des Cuvier, des Blainville, des deux Geoffroy sont nuls comme valeur; il faut recommencer le grand travail de classification sur les mêmes bases que celles qu'on adopte pour l'anthropologie.

De ces deux propositions, la seconde mérite tout d'abord de fixer notre attention. La classification zoologique a été créée et établie par les plus grands penseurs dont puisse se glorifier l'humanité; de plus, indépendante par sa nature de tout rapprochement religieux, elle a été faite librement, en dehors de toute influence; elle a été traitée, comme doit l'être toute question scientifique, avec les faits et

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la raison. Il n'en a pas toujours été de môme de ceux qui veulent que l'homme fasse une si marquante exception à la Nature universelle. La classiiication zoologique n'est pas à refaire, c'est l'autre.

Nous touchons ici à la question si débattue, si controversée, si peu résolue de l'espèce. Nous n'avons pas la prétention de traiter ici de ce point si difiicile, insoluble peut-être, dans l'état actuel de la science. Il faudrait, pour déduire la vérité des faits observés, embrasser la création animale depuis son commencement, d'un seul coup d'œil; seulement alors peut-être ces rapports que la science cherche avec tant d'ardeur apparaîtraient dans leur véritable jour. En attendant cette impossibilité, c'est surtout de la géologie, et peut-être de l'expérimentation, que nous devons espérer quelque lumière sur ce point. « Que de faits nous seraient néces- « saires , a dit Buffon , pour pouvoir prononcer « et même conjecturer! Que d'expériences à ten- « ter, pour découvrir ces faits, les reconnaître « ou même les prévenir par des conjectures fon- « dées ! »

Trois opinions (1) ont dominé la science sur l'origine des espèces. Celle deCuvier, celle de Lamarck, et celle de E. Geoffroy, qui rallie autour d'elle au-

(1) Je laisse de côté l'hypothèse aujourd'hui admise par personne des extinctions successives. — Cf. Pictet, dans Edimbourg New Philosophical Journal, t. XLYI.

jourd'hui le plus de partisans , mais qui n'est réellement qu'une restriction infiniment sage des idées extrêmes de Lamarck.

Cuvier, en proclamant l'immutabilité des espèces, faisait une exception pour l'homme. Il est permis de douter qu'il fût de très-bonne foi,- et cette contradiction flagrante troiive son explication dans les lignes suivantes écrites par le plus illustre de ses collègues: «Cuvier, plein de goût à l'égard des « convenances politiques, se pénétrant de sages ré- « serves relativement à l'avenir des sociétés, com- « prit qu'il ne fallait point que les nouvelles révé- « lations sorties du sein de la terre en vinssent à se « heurter et à se déchaîner avec une malignité hos- « tile contre les vénérées et antiques révélations de <( nos livres saints (1). » Ce qui est un éloge pour l'homme peut devenir un blâme pour la méthode. Cuvier tombait dans une contradiction évidente. « La science a ses harmonies nécessaires » (E. Geoffroy) , et l'on ne peut admettre que tout ce qui est vrai des espèces animales fût faux des espèces humaines, qui sont au moins aussi bien délimitées, quelquefois beaucoup plus profondément.

Le système de Cuvier prêtait à une objection, que n'a pas manqué de lui faire E. Geoffroy : « Mais si les climats sont incapables aujourd'hui de créer de

• (i) E. Geoffroy, Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, t. V, p. 193.

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semblables modificalions (1); peut-être ne l'étaientils pas autrefois; peut-être y a-t-il eu sur la terre des révolutions si sensibles, si grandes, des perturbations telles que leurs influences ont pu êlre énormes, pendant que de nos jours les changements sont en raison du peu de puissance des effets, c'est-à-dire à peu près nuls. »

Celte objection serait très-grave si elle était en rapport parfait avec les faits géologiques observés, si nous avions la preuve bien authentique que le passé de notre planète a été marqué par d'aussi effroyables cataclysmes. D'abord la géologie ne nous livre pas, à notre avis, la tradition aussi sensible qu'on a bien voulu le croire, de ces révolutions et de ces bouleversements. Nous pensons, et ce n'est pas ici le lieu de le démontrer, que si les changements survenus à la surface de notre planète ont été con-^ sidérables, ils ont dû être lents en proportion, résultant moins d'efforts puissants que de forces continues, les mêmes qui agissent encore devant nos yeux sur les animaux, forces qu'on reconnaît impuissantes à les transformer, et qui le sont en effet à peu près.

(1) (( L'observation des espèces dans l'état de la nature^ en (( nous révélant une multitude de modifications plus ou moins « légères, ne saurait nous rendre témoins d'aucune déviation « grave des types formés ou conservés sous l'influence de Tor- « dre actuel des choses. » — I. Geoffroy Saint-Hilaire, Vie d'E. Geoffroy, p. 349.

Tout ce qu'on appelle bouleversements géologiques n'est probablement pas l'indice de révolutions aussi considérables, aussi subites qu'on l'a pensé, et s'il est certain que notre atmosphère a dû changer dans certaines limites, si la nature des eaux a dû passer aussi par de nombreuses permutations, du moins ces résultats immenses que nous contemplons aujourd'hui avec effroi, ces continents, ces abîmes, ces chaînes de montagnes surgies du néant, tous ces phénomènes géologiques ont pu n'être que le résultat de forces qui agissaient longuement et lentement ; en un mot, à de rares exceptions près, en mettant à part les phénomènes volcaniques, dont l'étendue est, après tout, très-restreinte, nous pensons qu'on peut affirmer que la terre n'est pas sensiblement changée dans sa manière d'être depuis la formation des terrains qui ont succédé aux métamorphiques.

Nous croyons que la terre est, non pas arrivée enfin à un état stable, mais que, depuis cette époque, elle n'a jamais été plus bouleversée qu'aujourd'hui. Nous pensons que notre planète marche dans une voie de vie, d'existence, qui a pu avoir ses commotions violentes, mais par exception, et qui les aura sans doute encore, et que ces dépôts, ces productions de terrains de toutes sortes, auxquels nous assistons aujourd'hui, ces continents soulevés d'un bloc que nous voyons surgir de l'Océan, sont

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l'histoire exacte du passé, où quelques phénomènes volcaniques ont pris place aussi, mais d'une manière toute sporadique. «'Le jour n'est peut-être pas éloigné, disait M. Ed. Lartet dans une communication récente à l'Institut, où l'on proposera de rayer le mot cataclysme du vocabulaire de la géologie positive (1). »

C'est à la paléontologie humaine à nous éclairer sur l'origine des types humains actuels et sur les déviations qu'ils ont pu subir. On peut dire que la paléontologie humaine est à refaire, car presque tous ceux qui s'en sont occupés sont partis des idées monogéniques. Aujourd'hui, les faits sont nombreux, et les os humains fossiles assez communs pour exciter l'ardeur des savants, et leur promettre de fructueuses recherches. Malgré l'importance des ouvrages publiés par l'Ecole française, la question paraît encore assez irrésolue, et les mots d'E. Geoffroy peuvent surtout s'appliquer à cette branche de la science des êtres passés : «Les temps d'un savoir « véritable en paléontologie ne sont pas encore « venus (2). » Et cependant la paléontologie humaine seule peut nous conduire, et d'une marche assurée, au grand problème de l'origine du genre humain.

(1) Comptes rendus des séances de V Académie, 22 février

(2) Voy. I. Geoffroy Saint-Hilaire, Vie d'E. Geoffroy Saint- Hilaire, in-8, Paris, 1847, p. 358.

Par malheur, celte science porte en elle-même ses inconvénients, ses empêchements. Un os, un crâne humain sont choses connues ; ils n'ont pas aux yeux du vulgaire cette apparence étrange qui a fait prendre les ammonites pour des serpents pétrifiés, les hamites pour des sangsues, les rayonnés pour des étoiles; quand on exhume quelque os singulier, quelque carapace de lézard ou de poisson, etc., on la recueille, on en prend grand soin. Si c'est une tête d'homme, on s'empresse de la remettre très-religieusement en terre, et ce débris est perdu pour le monde savant.

C'est peut-être là une des causes principales auxquelles la paléontologie humaine doit d'être aussi arriérée. Il faut avouer que jusqu'à ce jour nous ne pouvons rien trouver qui nous laisse soupçonner cette action d'influences profondément altérantes. Cependant la paléontologie n'a peut-être pas dit son dernier mot, et il ne faudrait pas faire valoir trop tôt cet insuccès quand on réfléchit à la quantité minime de terrain exploré, remué dans un but scientifique.

La paléontologie, qui ouvre un champ si vaste à l'hypothèse, est peut-être de toutes les sciences naturelles celle qui promet les résultats les plus positifs, les plus vrais. Elle n'étudie en effet que des formes qui peuvent subir la destruction, mais qui ne peuvent être altérées, et de plus, elle ne voit pas

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le champ de ses études reculer sans cesse devant elle. La limite est posée par l'origine même des terrains sédimenfaires, tous les faits qui peuvent se produire à l'avenir, sont en dedans de ces bornes, et par conséquent d'une observation plus facile par cela qu'on peut en apprécier les causes formatrices.

Mais à côté de ces grands avantages, la paléontologie a ses inconvénients : procédant pas à pas, par coups de pioche, dans une masse inaccessible, elle se compose de deux ordres de faits qu'il faut bien distinguer, reposant soit sur l'évidence affirmative, soit sur l'évidence négative. Il en résulte dans la paléontologie deux branches bien distinctes : l'une, positive; l'autre tout hypothétique (1). Toujours la seconde diminue au profit de la première, par les découvertes récentes ; et c'est sur cette seconde branche que s'appuyaient les hypothèses aujourd'hui yermoulues àes époques géologiques (2). C'est encore sur cette négation qu'il faut prendre sou appui pour déclarer que l'homme est nouveau, aussi nouveau sur la terre qu'on l'a prétendu. Chaque jour on peut s'attendre à voir cette hypothèse, car c'est une simple hypothèse, détruite par quelque trouvaille nouvelle.

La paléontologie ne permet aucune vue d'en-

(1) Voy. Powell.

(2) En rapport avec les jours de la création ! Grand embarras maintenant qu'on trouve des mammifères jusque dans le trias.

semble, elle ne permet pas de choisir un certain ordre de fails pour l'approfondir, il faut marcher avec elle, à son caprice, sans savoir la merveille qu'elle va vous révéler à quelques pas d'un chemin où des millions d'hommes ont passé. Ne vienton pas de découvrir, dans le coin le plus exploré du monde, aux environs de Paris, un oiseau gigantesque, dontpersonne assurément ne soupçonnait l'existence (1)?

Si l'on vient à trouver des ossements humains remontant à une époque antérieure à VUrsus spelœus , à la grande hyène du temps, ossements appartenant à une autre espèce, zoologiquement parlant, et ne pouvant être méconnue comme telle, alors peut-être les théories d'E. Geoffroy se trouveront-elles confirmées. Mais quant aux restes humains qu'on a trouvés mêlés aux os des cavernes (2), et qui proviennent d'êtres idenfiques à nous-mêmes, on est, jusqu'à nouvel ordre, en droit de les regarder comme ayant appartenu à des formes continues avec la nôtre. 11 faut admettre que l'homme n'a pas changé comme les animaux qui l'entouraient alors, autrement, que ces grandes inQuences qu'on a invoquées n'ont pas existé, puisqu'elles n'ont pas laissé d'elles la trace générale qu'on serait en droit d'en attendre.

(1) Le Gastornis.

(2) Voy.C. H. Smilh, Ethnological Journal, p. 143.

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C'est conduit par cet ordre logique d'idées, que E. Geoffroy, toujours convaincu de la similarité de la nature animale et de la nature humaine, et voyant les êtres de la création antérieure plus grands que ceux qui nous sont contemporains, en avait conclu que nos ancêtres étaient des géants, et que nous avions dégénéré, ainsi que les descendants des ours et des hyènes des cavernes (1). Jusqu'à ce jour cette hypothèse ne s'est pas vérifiée, et il faut admettre qu'aux espèces alors existantes ont succédé d'autres espèces animales pendant que la race d'hommes existants alors s'est perpétuée toujours identique.

Nous pouvons donc admeltre, jusqu'à preuve du contraire, que jamais les organismes n'ont été modifiés par aucune révokition importante à la surface de notre planète. Celles qui ont pu avoir lieu ont nécessairement tué les êtres qui n'étaient pas faits pour vivre dans ces conditions nouvelles : là s'est bornée leur action toute destructive.

Une autre hypothèse (celle de Lamarck) veut que nous descendions tous, bêtes et gens, d'une cellule développée dans un sens déterminé, et que nous ayons été vers, insectes, oiseaux, mammifères avant d'être hommes ; ceux-ci parcourant à leur tour pendant la vie utérine toutes les phases par les-

(1) Comptes rendus, t. IV, p. 58. La seule déduction logique peut-être qu'on puisse tirer de la taille plus grande des animaux immédiatement antérieurs à ceux actuels, c'est une étendue plus grande des continents où ils vivaient.

quelles avait passé l'organisme (1). Cette théorie a du moins un avantage, celui d'être simple, et, il faut le reconnaître, c'est un grand mérite ; mais, elle non plus, n'explique pas comment une portion des générations créées a pu progresser, se perfectionner pendant qu'une autre est restée stationnaire.

En effet, les causes qui ont amené ces variations, ont été nécessairement locales, puisque tous ne les ont pas subies. Or, nous voyons chaque jour, sous l'influence de circonstances autres que celles au milieu desquelles ils vivent, tous les êtres organisés,

(1) On sait aujourd'hui qu'il n'en est pas ainsi et que l'embryon d'un vertébré n'est jamais un ver à aucune époque de son développement. L'embryon d'un vertébré n'est pas comparable à un ver. S'il existe quelque part dans le règne animal une différence immense, infranchissable (jusqu'à nouvelles découvertes ?), c'est entre les vertébrés et les invertébrés. Les premiers offrent un exemple admirable de l'unité de composition organique. Les autres ne semblent pas en avoir ; on ne peut les diviser qu'approximativement et ils se refusent presque absolument à la disposition sériale et linéaire. II y a parmi eux des groupes et chacun est uni aux groupes environnants par autant de rapports divers. L'organisation des invertébrés possède une flexibilité, une variété immense qui forme comme un caractère spécial de ces êtres où le système nerveux cesse de présenter cette unité admirable qu'on trouve chez les vertébrés. Les rayonnés , les annelés, les mollusques et les articulés forment autant de divisions qui ne sont nullement en rapport avec celles établies parmi les vertébrés. Le groupe tout entier n'a qu'un caractère insuffisant et qui montre combien cette division est artificielle , un caractère négatif, le manque de vertèbres. Aussi les coupes établies sur le système nerveux des invertébrés sont-elles peu satisfaisantes.

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sans exception, dégénérer, disparaître; ces nnodificafious auraient nécessairement détruit, comme aujourd'hui, les races ou les espèces antérieures créées en harmonie d'autres circonstances et qui avaient encore le moyen de l'expatriation pour fuir ces influences nouvelles et néfastes.

E. Geoffroy admettait, lui, la variation dans des hrailes assez restreintes, se réduisant « au plus ou « moins de volume dans les éléments organiques, à « une altération dans la combinaison respective de « chacun d'eux (I). ^> Nous voilà bien loin des idées deLamarck, et nous touchons presque à celles de Cuvier. aux générations successives. Seulement, pour les partisans de cette théorie, elles auraient été moins nombreuses et auraient fourni à leur tour des éléments aux transformations. Le défaut de la théorie d'E. Geoffroy Sainl-Hilaire est précisément d'être mixte, d'être une sorte d'accouplement bâtard des idées de Lamarck et de Cuvier, plus simples dans leur absolu. Qu'on admette, par exemple , avec M. Serres, continuateur des idées de Geoffroy, et l'unité originelle du genre humain, et la progression des espèces marchant du simple au composé, de l'infériorité à la perfection, la conséquence naturelle de ces idées sera que les blancs (ceux même à qui on a attribué la conservation intacte de la tra-

(1) Mémoires du Muséum d'histoire naturelle de Paris, t. XIII, p. 289.

dition religieuse) descendent du nègre. Jusque-là rien encore que de naturel ; c'est la supposition qu'avait d'abord faite Pricliard avec cet esprit juste qui le porta à la fin de sa carrière, et plus instruit, à embrasser les idées polygéniques. Mais, si nous autres derniers termes parus, nous sommes des hommes, véritablement dignes de ce nom, nous devons considérer ceux venus avant nous, plus que des singes sans doute, mais moins que des hommes.

La difficulté est partout la même, partout nous arrivons à cette immense obscurité qui enveloppe les origines de la vie à la surface de notre planète, et que des millions de germes soient produits chaque jour, ou qu'un seul ait été produit au commencement, n'est-ce pas toujours la manifestation de la même force créatrice, le phénomène n'est-il pas identique, seulement diiîcrent d'intensité, n'est-il pas aussi inexplicable, ne confond-t-il pas tout autant? En coûte-t-il davantage pour admettre qu'une simple cellule s'est formée un jour, douée d'une vie propre et, de plus, d'une vie latente qu'elle pouvait diffuser avec le temps, et dans des circonstances données, autour d'elle? En coùte-t-il plus d'admettre cela que d'admettre que de semblables cellules sont chaque jour formées?

11 est inutile de recourir ici aux explications, nous n'en saurions trouver; mais, nous le demandons, est-il plus facile de supposer qu'une seule cellule

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créée à l'origine, a contenu le germe merveilleux de toutes les vies passées et présentes, ou bien est-il plus facile de croire que- la môme force agissante (une force est indestructible) crée de temps à autre, chaque jour, peut-être chaque minute, chaque instant, de nouvelles cellules, douées chacune d'une dose d'activité épuisable? Pour l'un comme pour l'autre cas, nous faisons intervenir les mêmes forces créatrices, que les défenseurs de toutes les théories retrouvent toujours au fond de ce grand problème. Seulement, dans l'hypolhèse de Lamarck, le produit de ces forces a été unique et indéfini, et selon nous il est multiple et défini. La théorie que nous combattons, admet que les forces ont cessé d'agir, et qu'au contraire l'effet produit se développera indéfiniment. Nous supposons, nous, que les forces agissent sans cesse pour créer des produits d'activité limitée ; en un mot, que toutes les espèces animales dérivent de générations spontanées et successives.

On a fait du mot génération spontanée une sorte d'épou vantail, et cependant c'est une de ces vérités auxquelles, nous pensons, on reviendra conduit par l'observation des faits, le raisonnement, la déduction.

« Multa renascentur quse jam cecidere ! »

Le grand tort, dans l'examen de cette question, est de s'être étrangement mépris sur sa portée, d'en

avoir restreint les limites. On a dit, en effet, que tour à tour on avait découvert des organes génitaux chez les êtres qu'on avait cru autrefois se reproduire spontanément.

C'est là une réponse spécieuse, et déjà Plutarque a montré tout ce que celte manière de voir a de faux. Il se demande, dans ses Sijmposiaques, lequel a préexisté de l'œuf ou de la poule, et conclut que c'est évidemment la poule. Tout en traitant légèrement ce sujet, en en faisant un propos de table, le physicien grec ne se méprenait cependant, ni sur l'importance de la question, ni sur son caractère général.

« Si, dit notre familier ami Sylla, qu'avec cette « petite question de l'œuf et de la poule, comme « avec un petit levier , nous remuons toute la « grande et lourde machine de la génération du « monde (1). »

Que les animaux que nous connaissons se reproduisent tous par des œufs, c'est possible et même probable ; mais là n'est pas le point important, c'est de savoir si les mêmes animaux qui, dans un million de cas, naissent par génération sexuelle, n'ont pas pu dans un cas donné naître d'eux-mêmes. Et il faut bien admettre que cette sorte de génération est la plus ancienne, la première et la plus universelle, — que tous les êtres organisés remontent

(1) Symp., liv. II, quest. ui. Trad. par Amyot.

CHAP. vfii. — i/espèce. 171 d'une manière plus ou moins directe, et plus ou moins loin dans le passé, à une génération spontanée (1).

Rien ne semble donc prouver qu'il ail jadis existé des conditions spéciales à l'abri desquelles la matière, incapable aujourd'hui de s'organiser, le pouvait alors. Toujours il s'est formé des animaux de tous les degrés d'organisation, et à moins d'admettre dans leur plénitude les extravagances du philosophe indien de De Maillet, il faut bien reconnaître qu'il y a eu, à des époques différentes, production d'animaux par génération spontanée ; il n'y a pas de raison pour ne pas admettre qu'il s'en forme encore au fond des océans, dans les marais, dans les tourbières, dans les matières en fermentation, dans les organismes, partout en un mot où se passent certains phénomènes dynamiques, partout oii la matière, sous l'influence de circonstances déterminées, revêt cette formeintermédiaire quinous échappe encore, et qui la dispose à s'animer, — cet état où « le physique et le moral, comme dit La-

(1) C'est Biiffon qui a dit {Suppléments, t. IV, p. 333) que « ceUe manière de génération est non-seulement la plus fré- « quente et la plus générale, mais la plus ancienne, c'est-à-dire « la première, et la plus universelle. » — Plutarque [Symp., liv. 11) remarque de même « que la première génération a esté « faicte entière et accomplie de laterrepar la vertu et perfection tt du générateur, sans avoir besoing de tels outils, ny tels vases « que la nature a fait et inventé depuis ès femelles qui portent « et engendrent, à cause de son impuissance et imbécillité. »

« marck (1), ne sont sans doute qu'une seule et « môme chose (2). »

Nous sommes de plus en droit de conclure que plus l'animal est simple, moins il est parfait, plus nécessairement il est propre à être créé spontanément. La perfection ne réside pas seulement dans la répartition des fonctions dans les organes multiples, mais aussi dans la quantité de matières animales, et peut-être même minérales, qui entre dans la composition des animaux , et surtout dans la variété d'éléments anatomiques appelés à les former. On conçoit que les animaux inférieurs, les derniers zoophytes, les protées, ceux qu'on appelait autrefois microzoaires, peuvent être produils plus souvent, en raison de la moins grande somme de travail nécessaire.

Cette vie microscopique primaire est et a proba-

(1) Philosophie zoologique. Paris, 1830, 1. 1, p. 3.

(2) Cet état n'est-il pas toujours celui des cellules du cerveau, animées non-seulement de la vie latente comme toutes les cellules qui composent Téconomie, mais de plus, d'une sorte de sensibilité intellectuelle, moitié matière, moitié esprit ? Et quand on voit ces cellules douées de raison se développer dans le fœtus, n'assiste-t-on pas à une création mille fois plus incompréhensible que la création de quelques animaux aussi simples qu'une Monade, guère plus compliqués que les cellules épithéliales de certaines muqueuses. — Le sang lui-même ne porte-t-il pas, avec les principes nutritifs, l'intelligence ? Ce n'est plus seulement de la chair coulante, c'est de l'esprit coulant, dissous et qui passe par endosmose de la mère à l'enfant.

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blement toujours été la vie dominante sur notre planète, au point qu'un aninnal visible à l'œil nu est presque une exception, et probablement, toujours des variétés infinies de ces êtres ont dû naître à toutes les époques du passé, depuis le temps où la matière s'est organisée pour la première fois.

Nous ignorons encore quelles sont les circonstances dans lesquelles la matière peut ainsi commencer à vivre soit en grands, soit en petits animaux, et une objection sérieuse à la production spontanée des Monades, des vorticelles et de la plupart des infusoires, c'est précisément celte identité même avec laquelle ils apparaissent sans cesse, et qui laisse peu de place pour admettre qu'ils ne dérivent pas d'êtres semblables à eux.Nepourraientils pas appartenir en effet à cette classe d'êtres ambigus chez qui s'observe la génération alternante et dont un terme, que nous voyons, peut être gigantesque par ï'apport aux autres qui auraient échappé jusqu'à ce jour ànos meilleurs instruments? Ou bien faut-il penser que la condition d'existence pour la Monade, entre autres, est très-générale et qu'on aurait plus de peine presque à découvrir dans quelles circonstances il n'en est pas produit ?

Il est essentiel aussi de ne pas donner au phénomène des générations spontanées une signification autre que celle qu'il doit avoir. Il ne faudrait pas croire, par exemple, que la matière se forme, par

agglomération, en un être parfait ayant déjà toutes ses parties distribuées et proportionnées, réunissant en un tout qui vivra, des parties qui ne vivent pas encore. Ce serait se rejeter dans le champ d'une hypothèse absolument improbable. Tout animal, ses instincts, son intelligence compris, n'est, on le sait, qu'une cellule qui en a produit d'autres (1); croire à la génération spontanée, c'est donc, dans l'état actuel de la science, admettre qu'une simple cellule douée de vie indépendante peut se former isolée. Voilà tout ce que nous pouvons affirmer (2).

Donc, dans l'état présent de nos connaissances, tout nous autorise à croire que les espèces animales se sont formées pargénérations spontanées, et de plus successives, c'est-à-dire qu'elles n'ont eu, aucunes, un commencement rigoureusement contemporain. Elles sont venues les unes après les autres, succes-

(1) Nous admettons ici que l'état monocellulaire est l'état primitif; rien ne le prouve. C'est seulement celui où l'èlre animé devient appi'éciable à nos sens. Rien ne dit qu'il n'existe pas antérieurement, peut-être même dans un état qui n'échappera pas toujours à l'observation.

(2) Et à côté de cette assertion, n'oublions pas la tendance même de la nature minérale à former des corps dont la constitution physique est presque identique à celle d'une cellule, c'est-à-dire une enveloppe plus dense renfermant un liquide moins dense : nous voulons parler de l'état globulaire de l'eau, de celui du soufre, etc. Chose bien curieuse, la cliimie fait presque des cellules qui ne sont point de matière organique, et fait de toutes pièces des matières organiques mais non en cellules. Elle tient les deux données du problème, reste à les combiner.

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sivement, suivant leurs fortunes diverses, les unes éteintes presque aussitôt que créées, les autres traversant les âges et parvenant môme jusqu'à nous.

L'homme n'a pas fait exception à la règle commune, et l'on peut fort bien admettre, par analogie, que les différentes races d'hommes ne sont pas d'une origine contemporaine. Il ne s'ensuivra pourtant pas que la race nègre sera la plus ancienne, parce qu'elle est la moins parfaite j ce serait outrepasser les bornes de l'analogie. Ce qui est vrai de la généralité n'est pas toujours vrai dans l'espèce: il est certain qu'avec les différents âges géologiques on a vu apparaître ce qu'on pourrait appeler des moyennes organiques plus parfaites; mais il ne faut pas admettre que, par cela même qu'un être est moins parfait qu'un autre, il lui soit antérieur. L'examen des couches stratifiées nous montre apparaissant successivement et des êtres plus parfaits que ceux venus jusqu'alors, et d'autres de même ordre, d'une structure analogue ou même inférieure à ceux qui les avaient précédés dans les âges. «La nature, a « dit M. Michelet (1), n'a pas marché avec l'ordre « d'un flot continu, mais avec des retours, des reculs « sur elle-même, qui lui permettaient de s'harmo- « niser. »

Ce sont là autant de questions que nous pourrions élucider certainement par la paléontologie, si des

(1) L'Insecte. Paris, 1858, p. 128.

influences géologiques dont l'elTcl a été considérable n'étaient intervenues. En submergeant des portions de continents, des continents tout entiers, la mer a entraîné avec elle et broyé sous ses vagues furieuses ces médailles des âges passés, au moyen desquelles nous aurions pu reconstruire notre histoire. On y parviendra peut-être encore, mais, comme on lit une inscription lacérée, il faudra faire des hypothèses, et chacun usant de son droit, le difficile sera de décider où est la vérité.

E. Geoffroy a déjà étendu sa puissante investigation sur ces questions : « Serait-ce, » a-t-il dit à l'égard des îles de la Sonde et des régions environnantes, a que cette vaste contrée, ancien conti- « nent formé de parties liées, ne serait plus, à la « suite d'une grande inondation, que les points cul- « minants d'un ancien ordre géologique? » et il ajoute : « Je m'arrête, car l'heure de ces recherches « philosophiques n'est pas encore sonnée (1). » Luimême les inaugurait par ce trait de génie, qui renferme à lui seul la solution du problème des deux races mélangées qui ont peuplé l'Océanie. Autrefois, habitantes d'un continent dont les limites nous sont inconnues, et qu'elles se partageaient avec certaines espèces de singes anthropomorphes, ces races ont dû opérer leur sauvetage pêle-mêle et

(I) Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, t. V, p. 42.

c!hap. VIII. — l'espkck. 177

vivre deux à deux sur des coins de terre, mélangées au point de faire le désespoir des anthropologistes, après avoir été aussi séparées, aussi limitées que les nègres africains le sont des populations sémitiques et berbères du nord de l'Afrique, le plus vieux des continents. La même dispersion aurait eu lieu pour certains singes, qui même ont peut-être laissé quelques-uns de leurs descendants sur la côte asiatique (1),

(i) Cf. Journal of the Asiatic Society of Bengal, t. II, 1833, p. 563.

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