CHAPITRE IX
Toute science conduit nécessairement à une méthode; méthode signifie ici, non plus procédé d'observation, route suivie par l'analyse et la synthèse pour arriver à la connaissance du vrai. Méthode signifie, dans ce cas, un mode de classification d'êtres ou de faits observés, mode essentiellement en rapport avec la science qui s'occupe de ces êtres ou de ces faits, souvent applicable à elle seule.
En rapport avec la science à laquelle elle est destinée, la méthode doit à son tour guider sûrement dans le champ des découvertes à venir; elle en est comme le contrôle. Une bonne méthode ne sera peut-être jamais établie a posteriori, parce qu'il faudrait supposer pour cela la connaissance acquise de tous les phénomènes qui se rapportent à la question envisagée; elle doit être pressentie, nécessairement faite a priori par rapport à un certain nombre de faits qu'elle embrassera ensuite ; en sorte que plus on acquiert, plus une méthode, une clas-
CHAP. iX. — MIÎTHODK. — VALEUTl DES CARACT. 179
sification a de chances pour cire exacte, sans que jamais on soit en droit delà proclamer authentique; elle peut être satisfaisante, le rester encore longtemps, mais un beau jour un fait nouveau peut la prouver fausse. C'est ainsi qu'E. Geoffroy a pu dire : « Je suis de l'opinion qu'une méthode par- « faite ne saurait exister ; c'est une sorte de « pierre philosophale dont la découverte est imposte sible (1). »
Si une méthode absolument vraie ne peut trouver sa place qu'à la limite ultime d'une science, si c'est un but qui recule sans cesse devant nous, il faut dire que certaines sciences peuvent se flatter d'avoir vu des raillions de phénomènes se classer tout naturellement dans les cadres assignés sur un petit nombre d'observations, ou sur une pensée de génie. Renonçant au point de vue abstrait auquel nous venons de nous placer, nous devons constater que nombre de méthodes employées dans les sciences jusqu'à ce jour ont donné d'excellents résultats. En etïet une bonne méthode se vérifie par elle-même, en conduisant à de nouvelles découvertes, le résultat devenant à son tour procédé. Il suffit de citer ici tous ces faits pressentis, l'existence devinée de tant d'animaux que nul ne connaissait encore, qu'on a dus à l'application des méthodes de classifi-
(I) Voy. I. Geoffroy Saint-Hilaire, Vie d'E. Geoffroy Saint- Hilaire, p. 287.
cation parallélique. Là où n'existent pas de bonnes méthodes, c'est que la science, se dérobant à nous, n'a pas encore tout dit, que nous ignorons encore les phénomènes véritables sur lesquels doit reposer la classification. Quelquefois le jour se fait ou par un lent crépuscule, ou, comme aux tropiques, tout d'un coup. Alors tout devient clair, lucide; on s'étonne que la base, si simple, ait pourtant échappé si longtemps. Le jour s'est fait pour la chimie minérale; il est encore à se faire pour une grande partie de la chimie organique; peut-être pour certaines sciences ne se fera-t-il jamais.
Une science étant donnée, il ne s'ensuit donc pas qu'il existe une méthode vraiment propre à classer les phénomènes qui se manifestent à nous dans cette branche. Si l'on n'a pas encore réussi à trouver une vraie méthode anthropologique, si les Camper, les Prichard, lesMorton ont échoué, c'est quelascience de l'homme est trop nouvelle.
Faut-il s'étonner que le genre humain ne soit pas encore séparé en espèces nettes et distinctes, quand les animaux, mille fois plus faciles à répartir en groupes, en raison de l'absence du même degré d'activité intellectuelle et sociale; quand les mammifères ne sont pas encore divisés d'une manière bien tranchée, quand les Geoffroy, les Cuvier, les de Blainville ont failli en quelque chose, puisque cette question semble digne d'un nouvel examen à l'il-
CUAP. IX. MÉTHODE. — VALELK DES CARACT. 181
lustre professeur du Collège des chirurgiens (J). La science anthropologique est née d'hier; de plus, les difficultés en sont innombrables, parce qu'en vertu de son intelligence l'homme possède des résistances et des affections que lui seul peut éprouver. Vivant par peuples, il vit de deux vies : sa vie propre et la vie de la nation, qui est comme une entité à part et dans laquelle une race, une espèce voisine peut enirer tout entière, adoptant les mêmes usages, les mêmes coutumes, presque le même esprit. Ce sont là des difficultés qu'on rencontre en anthropologie, et qu'on ne rencontre que là. Une race peut être en cours de changement (2), de disparition. Et, dans ce cas, elle laisse toujours son nom à quelque autre , car si le nom ethnique a servi, à l'origine, à dénommer la contrée habitée, le nom géographique a réagi à son tour, et s'est imposé à toutes les populations nouvelles qui ont pu occuper par la suite la même aire.
D'autres difficultés naîtront encore aux limites des races, si elles ne sont pas séparées là par quelque barrière physique qu'elles n'auront pas pu franchir, etc., etc.
(1) Cf. On the characfers, principles of division, and primary groups of the elass mammalia. — Extrait des Mémoires de la British Association for the advancement of science.
(2) Les Touai-egs, dit-on. Il y a aujourd'hui de véritables nègres soxidaniens parmi eux, comme si la race était en train de changer de pôle.
Quelle sera la base d'une bonne classification anthropologique? On a tenté des voies diverses, nulle n'est vraiment suffisante.
Les uns ont adopté la division géographique;
D'autres la couleur de la peau;
D'autres l'état des cheveux ;
D'autres, et ce sont les plus nombreux, se sont arrêtés à la forme de la tête. C'est le crâne qui a le plus exercé la sagacité des anatomistes et des anlhropologistes, et on peut dire qu'il n'est pas de combinaison à laquelle on ne l'ait soumis pour arriver à classer les hommes en groupes naturels (1).
Il faut remarquer que toutes ces classifications cranioscopiques reposent sur cette donnée admise, que les races sont inégalement douées sous le rapport psychique. Partant donc de ce principe, que le volume du cerveau est en raison de l'intelligence, ou que l'intelligence est en raison du volume du cerveau, on a cherché un moyen simple encore plutôt que facile de se rendre compte de ce volume.
(I) On peut citer les procédés suivants et les noms qui s'y rapportent :
MM. Pucheran, Conformation du frontal et du maxillaire Maslieurat, ) supérieur ; Duhreuil, )
Sœmmering, > Forme et situation du trou occipital ; Bérard, )
Chavée, mesure du frontal .
M. Chavce, qui s'est beaucoup occupé de cranioscopic et qui a eu la bonté de me communiquer les résultats auxquels il
Camper ouvrit la voie avec son angle célèbre ; ce procédé fui bientôt suivi par d'autres qui sont moins fameux, étant venus après. On peut citer :
L'angle interne de Walther, décrit par deux lignes allant, l'une, de la protubérance occipitale à l'apophyse Crista galli ; l'autre, des proéminences frontales à la racine du nez ;
L'angle externe de Mulders, décrit par la ligne faciale de Camper, et une autre allant de l'apophyse basilaire à la racine du nez;
Enfin l'angle de Daubenton, décrit par une ligne allant de la marge inférieure de l'orbite à la région postérieure du trou occipital, l'autre suivant la direction même du plan du trou occipital (1).
a cru parvenir, mesure le frontal en prenant la moyenne de quatre lignes d'enveloppe passant :
1 ° Sur l'arcade sourcillière, ]
2° Au-dessus des sinus frontaux, f d'un trou auditif à
3° Sur les bosses frontales, l l'autre.
i° Sur la fontanelle, ]
Les pariétaux développés à la pai'tie supérieure seraient, d'après M. Chavée, la manifestation d'instincts sociaux, comme dans la race iranienne ; développés à la partie inférieure, ils annonceraient au contraire vie de défense, individualité. On admet également en Amérique, que le cerveau de l'Américain diffère de celui de l'Européen par une proportion plus grande du lobe moyen (animal ?). Voy. l'analyse des travaux de Morton, par Georges Combes, dans V American Journal of Science and Arts.
(1) Voy., pour l'exposition et la discussion de ces différents systèmes, CruU, Dissertatio de cranio, in-8, Gron., 1810.
Tous ces systèmes valent celui de Camper. Tous, celui de Camper compris, sont faux et vains par le fait qu'ils prétendent mesurer un solide par l'inclinaison de deux de ses plans-ljmites l'un sur l'autre.
Au-dessus de ces modes de mensuration apparaît la Norma verticalis de Blumenbach, puis les mesures de Cuvier, de R. Owen, etc. La méthode fait ici un grand pas ; on essaie de mesurer un solide par son contour ou par l'aire d'une coupe systématique.
Déjà Camper, mieux inspiré que pour son angle, avait essayé de comparer les différents diamètres de la silhouette vue de face (1 ).
Quant à la coupe de Cuvier, c'est une modification très-heureuse d'une mesure antérieurement proposée, la ligne incisivo occipitale de Doornick. On l'obtient en abaissant une ligne verticale au niveau du trou audilif externe, et en menant une autre ligne des incisives à la proéminence extrême de l'occipital. Le rapport des deux divisions déterminées sur cette ligne par son intersection avec la première, donnait le degré d'intelligence (2).
Le progrès avait été immense, et cependant toutes ces méthodes restèrent insuffisantes : le crâne sembla échapper à toutes ces tentatives de mensuration, et le vieux mot de Bernard Palissy,
(1) Cf. CruU, Dissertatio de cranio, in-8, Gron., 1810, p. 28.
(2) Cf. Idem., ibid., p. S2.
CHAP. IX. — MÉTHODE. VALEUR DES CARACT. 18ft
luesurantun crâne fantastique, restait vrai en dépit de tous les efforts : « le n'y sceu iamais trouver « une mesure asseurée (1). »
Une autre méthode est celle à laquelle G. Morton a attaché son nom, par la multiplicité des faits qu'il en a su tirer, par la justesse des vues qu'il a émises après l'avoir employée des milliers de fois ; nous voulons parler de la mensuration directe de la capacité intérieure du crâne. Il est à tout jamais regrettable que Morton ait fini sa laborieuse carrière avant d'avoir pu exposer les résultats ultimes de ses longues recherches, mais cette méthode qu'il a
(1) On aime toujours à rechercher au delà des origines de la science positive quelques indications, quelques pressentiments antérieurs, même confus et enveloppés d'obscurité : il est curieux de retrouver dans les œuvres du potier physicien une sorte de germe qui, développé, aurait pu donner naissance à la cranioscopie, une sorte d'idée préconçue de l'importance qu'acquerrait un jour la mensuration du crâne. — C'est dans la Bccepte véritable : un des deux interlocuteurs raconte un rêve dans lequel il a cru voir les différents instruments dont on se sert en géométrie disputer la préséance : il leur répond que l'hommeest au-dessus d'eux j ils se récrient, disant que l'homme ne peut pas même se servir d'eux-mêmes pour figurer une de ses parties, « Quoy voyant, il me print envie de mesu- « rer la teste d'un homme, pour scauoir directement ses « mesures, et me sembla que la sauterelle, la reigle et le com- « pas me seroient fort propres pour ceste affaire, mais quoy (( qu'il en soit, ie n'y sceu iamais trouver une mesure asseurée, « parce que les folies qui estoient en la dite teste luy faisoient « changer ses mesures. Adonc ie fus confus, -parce que ie « trouvois la dite teste tantost d'une sorte et tantost d'une « autre, et combien qu'aucunes fois il y eust quelque appa" « rence de lignes directes, ainsi que i'appreslais mes outils
popularisée, qu'il a appliquée sur une grande échelle, n'en restera pas moins la plus rationnelle des méthodes cranioscopiques — appelant ainsi celles qui ne s'attachent à aucun détail, mais essaient d'embrasser d'ensemble le volume du cerveau ou sa forme (1).
La méthode de Morton n'est cependant pas parfaite encore. S'il n'y avait entre les différentes races qu'une ditférence de quantité dans l'intelligence manifestée, elle suffirait à établir des divisions; mais il y a plus, les races diverses ont des aptitudes différentes, et c'est là que perce le défaut de la
« pour les figurer, soudain, et en un moment ie trouvois que « les lignes directes s'estoient rendues obliques, dont ie fus « fort estonné, voyant qu'il n'y avoit aucune ligne directe en M la teste de l'homme, à cause que sa folie les faisoit toutes << fleschir, et les rendoit obliques. Lors ie voulus scavoir « quelles espèces de folie estoient en l'homme, qui le rendoit « ainsi difforme, et mal-proportionné : mais ne le pouvant « scavoir ni cognoistre par l'art de géométrie, ie m'avisoy de « l'examiner par une philosophie alchimistale, etc. » Bernard Palissy, OEuvres, Paris, 1844, in-12, p. 93. — Blumenbach dit quelque part : « L'habitude et l'usage constant de ma col- « lection de crânes me font connaître chaque jour davantage « l'impossibilité d'assujettir les variétés des crânes à la règle « d'un angle quelconque, la tête étant susceptible de tant de « formes et les parties qui la composent étant de proportions et « de directions si différentes. » Cf. Morel, Traité des dégénérescences, dans l'espèce humaine, p. 68.
(I) Une classification du même genre a été proposée par D. Wilson. Cf. Brilish Revieio, 18S1. — Celle de Rctzius s'en rapproche également. Cf. British Association for the advancement of science, 1847.
méthode de Morton, qui n'embrasse que l'ensemble, qui n'établit aucune distinction entre des crânes très-différents, s'ils ont même volume, comme ceux desEskimaux, par exemple, et des Américains.
L'instrument diffère comme l'intelligence, et la cranioscopie ne sera une science vraie que le jour où elle pourra classer en groupes naturels toutes ces variétés.
La craniologie, en tant que science, est bien distincte de l'anthropologie; elle l'aide puissamment, mais les résultats qu'elle obtient ne sont pas toujours des vérités anthropologiques. Toute classification basée sur l'étude du crâne sera nécessairement une classification artificielle, un système, ne s'appuyant que sur des phénomènes d'un seul ordre. En outre, cette étude présente de grandes difficultés par les différences individuelles qu'offrent parfois les têtes observées, et où les qualités spéciales de l'individu peuvent tellement masquer les caractères généraux de la race, que ceux-ci deviennent méconnaissables. Aussi les divisions ont augmenté à mesure que les collections craniologiques devenaient plus riches. Morton en comptait onze et croyait être au-dessous de la vérité. Ce chiffre doit être trop élevé, et si l'on n'a pas encore trouvé dans l'humanité un ordre sériai simple ou multiple, linéaire ou rayonnant, nous pensons que les centres de création n'ont pas été aussi nombreux que
le croyait le grand philosophe de Philadelphie.
Morlon n'avait d'ailleurs, en dehors de la race américaine, qu'un petit nombre proportionnel de crânes à sa disposition. La. collection de Philadelphie, qui s'est encore beaucoup augmentée depuis lui, ne compte que 1035 crânes, sur lesquels 38 pathologiques, reste 997. Sur ce nombre, la race américaine figure pour 502, c'est-à-dire pour plus de la moitié. Reste 495, sur lesquels la vallée du Nil, à elle seule, a fourni 154 spécimens. En sorte que pour l'Europe, l'Asie, toutes les terres océaniennes et l'Afrique, à l'exception de l'Egypte, il reste 350 crânes. C'est peu pour classer une population pouvant s'élever à 700 millions d'individus (1).
Il faut encore observer que la provenance d'un bon nombre de ces crânes peut être douteuse, étant presque toujours rapportés par des voyageurs qui n'ont pas fait de l'anthropologie une étude spéciale. Les erreurs de ce genre ne se glissent que trop souvent dans les collections, et on peut s'étonner à juste titre de Yoir étiqueté , dans le Musée anthropologique de Paris : Momie Gauloise, un cadavre dont l'histoire ne justifie en rien cette dénomination, puisqu'on crut tout simplement, quand il fut exhumé, qu'il pouvait bien remonter au treizième siècle et pas plus loin (2) .
(1) Voy. Indigenous races of the Earth, p. 320.
(2) y O'j Ae Recueil périodique de médecine, ^ponr 1736.
CHAP. IX. — MÉTllODli. VALElIIl DKS CAKACT. 189
La craniologie n'a élé l'anthropologie tout entière que tant que celte science ne fut cultivée que par des hommes de cabinet. Si un crâne ne porte pas toujours en lui le cachet de la race à laquelle il appartient, il faut avouer pourtant que c'est le meilleur représentant de l'individu absent ou passé. C'est dans l'étude des races antiques, des populations éteintes, que la craniologie reprend tout son poids. Là elle doit intervenir avec une importance sans égale, à défaut de meilleurs points de repère. Par elle, l'anthropologie va fouiller le passé, éclairant même des questions que l'histoire est incapable à résoudre.
Nous écrivions dernièrement à ce propos à M, Ch. Robin :
«...Morton put donc prouver d'une manière assez définitive que l'Egypte avait été autrefois habitée par des populations très-mélangées et composées d'éléments les plus divers. Mais cela môme nous met sur la voie d'un problème plus intéressant encore, l'étude de l'état social des anciens Egyptiens. On a réfuté depuis longtemps qu'il y eut parmi eux des castes semblables à celles de l'Inde, mais peutêtre y avait- il, au temps des Pharaons comme aujourd'hui, des sortes de castes artificielles, plus ou moins délimitées par leur origine, par la couleur même de leur peau? C'est ainsi que les Albanais sont tous soldats, les Copies scribes et administra-
teurs, les Fellahs laboureurs el artisans, les Berberins serviteurs, etc.
« Il serait, je crois, sinon facile, au moins possible d'arriver à la solution de ce nouveau, problème, en recueillant les crânes et les momies avec plus de soin qu'on ne l'a fait jusqu'ici, et surtout en s'aidant des recherches des Égyptiologues, qui peuvent lire aujourd'hui sur le coffre même que tel ou tel cadavre est celui d'un artisan, d'un prêtre, d'un roi! On pourra arriver à savoir aussi si les rois de telle ou telle dynastie étaient noirs ou blancs, si les prêtres de la haute et de la basse Égypte ont été les ancêtres des Berberins ou des Fellahs actuels; c'est là tout un champ d'étude qu'a dû laisser l'école américaine , parce que Morton s'est trouvé sans renseignements sur la provenance et l'âge vrai des immenses matériaux qu'il avait à sa disposition »
Classer des crânes par la forme, des cheveux par la couleur ou des peaux par leur nuance, ce n'est pas classer des races d'hommes. On n'envisage ainsi qu'un seul ordre de phénomènes. Une classification établie sur des bases semblables est nécessairement artilicielle, ce qu'on a nommé avec raison un système, ayant son point de départ, non dans la nature des faits, mais dans l'esprit de celui qui l'a conçu.
On ne peut avoir une classification générale
qu'en comparant les caractères généraux (1). C'est là qu'il faudra en venir, comparer non plus un seul point de l'individu , mais en examiner l'ensemble, à la fois la taille, la peau et toutes ses dépendances, enfin, et avant tout, l'expression des traits, la physionomie, le faciès, Yhabkus des différentes races ; cequeC. Caldwel (2) appelait : «Thevariety discove- « rable in the complexion and feature, the figure « and stature of the human race ; » ce quelque chose presque impossible à décrire, mais auquel nous ne nous méprenons jamais, et qui nous fait dire : Voilà un homme du Midi, voilà un homme du Nord; voilà un Mongol , voilà un Indien ; c'est qu'en effet, si l'identité d'un individu est gravée sur son visage, sur son visage aussi, et sur toute sa personne, est gravé profondément le cachet de sa race et de son sang (3). — Par ce moyen on arrivera à former des groupes naturels ; les difficultés seront sans doute immenses dans les commencements, mais la lumière se fera peu à peu, et l'on apprendra avec le temps où prendre les caractères distinctifs dont l'expression sera simple. Ce sera l'œuvre de l'avenir.
(1) Cf. Vivien, dansles Mém.de la Soc. ethnologique, t. II, p. 59.
(2) Portfolio. Philadelphie, 1814.
(3) W, Edwards {Des caractères physiologiques des races humaines, p. 45) a fort bien senti cette grande importance des caractères extérieurs ; il a seulement eu le tort d'exclure les cheveux et de s'attacher à la forme du crâne, qui jamais ne nous préoccupe quand nous cherchons à graver ou à rappeler dans notre esprit les traits d'une personne.
L'anthropologie, envisageant l'homme (oui entier, ne devra pas négliger sa valeur psychique. Quoique la cranioscopie ne fût, en fin de compte, qu'une appréciation détournée de celle-ci, on n'avait jamais pensé, jusqu'à ces dernières années, à mettre en avant le caractère purement intellectuel des races, comme devant aider à leur classification. C'est là pourtant un point de départ plus rationnel que de classer les hommes d'après le siège de ces différences, et l'école américaine, adoptant aujourd'hui complètement ces vues, rétablit les variétés intellectuelles à leur véritable place, dominant la craniologie, et toutes ces différences matérielles qu'on a observées, et qui n'en sont que l'impression (1).
Les données manquent encore pour établir une classification intellectuelle complète des races, mais il n'est pas permis d'en désespérer après les heureuses tentatives de M. de Gobineau et surtout de M. Renan. On trouve dans cette direction des caractères d'autant plus authentiques, d'autant plus précieux qu'on peut agir sur une période de temps immense et sur la totalité de la race, en recherchant ces manifestations intellectuelles jusque dans les littératures passées, qui nous apprennent sûrement l'esprit, les croyances, les pensées du temps où elles furent écrites, bien plus que l'iconographie
(1) Voy. Indigenous racesof the Earth, p. 221.
monumentale soumise un peu à la volonté, à la tournure d'esprit du seul artiste.
Les monuments restent, fussent-ils une rébellion complète contre leur temps, contre leur époque, contre les hommes qui les ont commandés et la foule qui les regarde sans les comprendre (1). Un livre au contraire n'a de succès qu'autant qu'il est tout entier dans l'esprit d'un peuple, qu'autant que les idées qui y sont exprimées sont celles de tout le monde. Tout livre répandu (comime les livres mosaïques chez les Juifs, le Koran chez les Musulmans) sera donc l'expression véritable de l'esprit d'un peuple à toutes les périodes de son existence, fût-il même dans une langue que l'on ne parle plus. Les chefsd'œuvre grecs et romains, écrits pour des hommes comme nous, sont restés classiques. Nous devons encore aujourd'hui les connaître, et nous les comprenons parce que les pensées qui ont animé leurs auteurs sont nôtres, sont de notre sang. Voulonsnous au contraire pénétrer une littérature étrangère, cela devient un travail, une fatigue; nous n'y parvenons qu'en faisant abstraction de nos idées, qu'en essayant, par un effort violent, d'entrer tout entiers dans la vie, dans les sentiments de ces peuples étrangers.
Le langage, lui aussi, a été considéré comme
(1) Voy. dans Michelet, l'Histoire des peintui-es de la cliapelle Sixtine, Histoire de France, Renaissance.
pouvant servir de base à une classification des variétés humaines. Son importance a été longuement discutée et compte encore de nombreux et chauds partisans (1). A leur tète on peut citer Latham qui veut surtout qu'on étudie par les langues l'histoire antique de l'homme (2); embrassant les idées de Prichard sur la production des races intermédiaires, et ne croyant pas à la persistance des types, le savant anglais ne trouve plus que ce moyen de lire dans le passé ! Retranchant au monde physique son caractère de stabilité, il est tout naturellement ramené au langage qui lui semble offrir de meilleures conditions de résistance (3).
D'autres anthropolôgistes ont donné dans l'excès contraire; ils ont fait trop peu de cas des
{{) «La linguistique est à la fois la branche la plus élevée et « la plus positive de l'histoire naturelle des races humaines. » Chavée, MoVse et les langues (Ext. de la Revue). — M. Flourens semble accorder aux caractères linguistiques, quil regarde comme d'un ordre très-élevé, une place supérieure à ceux physiques.
(2) Il croit qu'on pourra par elles remonter jusqu'à la période récente des géologues. Voy. Apophthegmes [Edimburg New Philosophical Journal, t. LI).
(3) Latham s'exprime ainsi : « This is because, "whilst A and «B inthe way of stock blood or pedigree will give C (a truc « te'rtium quid or a near approach to it), A and B in the way of « language, will only give themselves, — i. e. thcy will give « no true terlium quid nor any very close approach to it. » Celtic Nations, p. 33. J'ai essayé de prouver plus haut que ce Irue tertium quid, ce véritable terme moyen, ne se produit jamais en tant qu'espèce.
CHAP. IX. MKTHODE. — VALKUU DES CASiACT. 195
langues : ainsi Omaliiisd'Halloy, W. Edwards (1).
La vérité est sans doute entre ces deux extrêmes. Sans donner aux langues une importance exagérée, il faut reconnaître qu'elles peuvent souvent fournir d'excellents renseignements, mais sans oublier qu'elles ont une mutabilité qui n'existe ni dans l'esprit ni dans la forme des populations. Niebuhr nous semble avoir raison quand il insiste sur les précautions à prendre quand on veut appliquer la linguistique à la détermination des races, et il conclut qu'on doit donner une plus grande attention aux traits extérieurs {physical configuration) (2). Cette opinion est encore celle de Humboldt (3) et de Vivien (4)
Une langue, comme toute coutume, tout acte de
{i) Je ne mentionne pas ici les opinions du Suédois Dane (Cf. Lathanij Celtic Nations, 2) qui prétend que des changements importants peuvent être introdiaits dans une langue par certaines coutumes d'un peuple qui altèrent, par exemple, les lèvres et les narines et font substituer ainsi des consonnes nasales à des consonnes labiales. Ce sont là des faits qui peuvent être vrais dans le détail, mais qui ne sauraient avoir une importance sérieuse, n'altérant pas le fond de la langue, son caractère spécifique et propre qui est loin de résider dans le nombre relatif de telle ou telle sorte de lettres de l'alphabet.
(2) Niebuhr's Life and LeUers, par Bunsen, t. I, p. 39.
(3) « Les langues, dit-il, ne donnent en anthropologie que de « faibles probabilités. » Voyage aux régions équinoxiales , t. III, p. 352.
(4) Voir dans les Mémoires de la société ethnologique (juillet 1843) une lettre où M. Vivien conteste au langage le premier rang comme caractère distinctif, et l'accorde au type physique.
relation individuelle, peut se transmettre aune race toute différente. L'unité d'une famille de langues ne suffit nullement à établir que les peuples qui parlent ces idiomes sont d'une seule et môme origine; on en peut seulement conclure qu'ils ont clé en rapport les uns avec les autres. Les temps historiques euxmêmes nous ont fourni des exemples de ces changements.
Mais cette cause a dû agir avec une influence décisive quand l'homme commençait à bégayer, à cette époque où il possédait une flexibilité psychique, une sensibilité intellectuelle dont nous pouvons aujourd'hui difficilement nous faire uncidéejustectqui l'aida à créer naturellement le langage. — A cette époque, deux tribus se rencontrant sans même s'être jamais vues et physiquement étrangères l'une à l'autre, ont pu s'emprunter mutuellement certains modes, et confondre si bien leurs deux manières de traduire la pensée qu'il en est résulté un seul langage, où nous ne pouvons plus distinguer par l'analyse les deux procédés différents qui ont contribué à sa formation (1).
(1)M. d'Escayrac deLauture croit que l'Afrique, qui est un peu pour ranthropologiste et le linguiste, lepays de Tinconnu etdu mystère, nous réserve le spectacle d'un phénomène à peu près semblable. « Je suis entraîné à croire, dit-il, que les langues « familiales (si ce barbarisme philologique m'est permis) « ne se ressemblent pas parce qu'elles viennent d'un même « père, mais parce qu'elles ont été élevées ensemble ; l'Afrique « particulièrement me semble en fournir la preuve, car il faut
CHAP. IX. MÉTHODE.. VALEUH DF.Sr.AIlACT. 197
M. Renan nous semble moins heurenx quand il admet qu'à l'origine deux tribus ont pu, parties d'une seule et môme souche, créer de chaque côlé du versant d'une montagne, deux idiomes divers qui ont produit à leur tour deux familles de langues absolument irrcducliblcs l'une dans l'autre. C'est ce qui se serait passé, selon M. Renan, lorsque les fils des mêmes parents, se divisant sur les flancs de l'Immaus, devinrent la double souche d'où sont sortis les Sémites d'une part, lès Ariens de l'autre. L'auteur que nous citons a été conduit à penser ainsi, dans l'hypothèse d'une absence totale de caractères physiques propres à distinguer les deux familles. — Or il n'est nullement prouvé selon nous qu'il en soit ainsi, et loin que la différence de langue entre les Sémites et les Ariens soit un phénomène particulier, inattendu, et pour lequel il a fallu trouver une explication, en somme assez peu satisfaisante, cette variété dans le langage peut, à notre avis, être considérée comme absolument
« dtudier l'histoire des familles de langues, là surtout où il « commence à s'en former, et je crois qu'il s'en forme en « Afrique. Mon hypothèse n'est pas applicable à tous les cas, <( mais à plusieurs: ainsile français, l'italien, l'espagnol, etc.. <( viennent bien du latin et sont nés sur sa tombe, mais beau- « coup d'autres langues me paraissent prendre des traits l'une « de l'autre, par simple fréquentation; et avec le temps, ces « emprunts mutuels font de deux ou plusieurs langues comme « des rameaux d'un même arbre ; seulement, à mes yeux « l'arbre n'existe pas. » {Correspondance.)
corrélative de celle qui existe positivement dans l'intelligence, et aussi, quoique d'une manière peut-être un peu moins tranchée, dans l'organisme des deux races ; et là comme partout, les idées polygéniques trouvent un nouvel appui.
Sans remonter aussi loin dans le passé, ne voyonsnous pas chaque jour deux peuples voisins, en relation continuelle l'un avec l'autre, finir par s'emprunter mutuellement des formes de langage, des lettres, des articulations, surtout quand, de part et d'autre, il n'y a pas une Httérature pour retenir la langue dans ses bornes et la préserve de tout écart?
Il résulte de là que c'est dans l'étude des langues isolées que l'anthropologie pourra trouver les plus précieuses connaissances, dans le langage des îles par exemple (1), et dans les idiomes parlés à l'extrémité des continents. Ainsi bordés par la mer et en contact par peu de points avec les idiomes voisins, ils se seront naturellement conservés plus intacts. On trouvera là la plus réelle expression du plus ancien état de choses que nous puissions connaître par la linguistique. C'est à la pointe de l'Afrique que nous retrouvons ce langage gloussé si particulier à une race. C'est au sud de l'Asie, àCeylan, qu'on parle encore l'antique pali. C'est en Bre-
(1) On dit qu'en Irlande on parle encore à peu près le vieux norse pendant que les populations du continent ont altéré peu à peu le langage de leurs pères.
tagne et dans le pays de Galles que survit le plus ancien langage parlé en Europe à notre connaissance, le celtique.
De ce qui précède, on peut donc et on doit conclure que , pour établir une classification rationnelle des races humaines, les caractères à considérer en premier lieu seront, et presque sur le même niveau, Y aspect extérieur et le caractère moral; le reste viendra en second lieu : d'abord le langage, puis les variétés anatomiques profondes et qui ne frappent pas du premier coup d'œil , les variétés physiologiques, pathologiques, etc.
Telle est, nous le pensons, la seule base certaine sur laquelle l'anthropologie puisse asseoir- des distinctions vraies entre les races d'hommes. Le temps n'est pas encore venu d'en déterminer exactement le nombre, et le désaccord des auteurs sur ce sujet en est la meilleure preuve : le travail est à refaire, en suivant une voie nouvelle.
Sans s'inquiéter d'examiner l'ensemble , on devra d'abord rechercher les centres des races, des populations bien caractérisées , bien entières d'aspect et de physionomie. On marquera ces centres avec soin, s' attachant à toutes les variétés physiques, morales, linguistiques , etc., qu'on pourra saisir. Ce que le savant historien des idées de Buffon a dit de l'étude des espèces animales, il faut l'appliquer à l'étude des espèces humaines; et de ce rapproche-
ment, que nul ne peut contredire, dans les moyens d'investigation , naît encore une preuve de plus du rang à assigner à l'homme dans la série animale : « Il faut observer l'animal vivant , a dit « M. Flourcns, il faut l'observer longtemps, il faut « en observer les sexes et les âges ; il faut le voir se « développer et se reproduire. Il faut en étudier le «naturel, les instincts, l'intelligence. Chacune « de ces choses a dans chaque animal un ca- « ractère propre, et c'est par l'ensemble de ces « caractères que se définit l'espèce. » Il est impossible de mieux tracer la tâche de l'anlhropologistc.
Quand on aura bien étudié un centre de populations homogènes sous tous les rapports , qu'on se sera bien rendu compte de ses caractères physiques, physiologiques, psychologiques, linguistiques, etc., on s'arrêtera, et, sans rien préjuger défaire de cette race, on passera à l'étude d'un autre centre que l'on marquera de même, sans s'inquiéter des variétés intermédiaires, qui seront toujours en plus ou moins grand nombre partout où ne s'est pas rencontrée, pour séparer les souches originelles, une barrière physique, un fleuve, une mer, une chaîne de montagnes. Là où ne se dressent pas de tels obstacles, là on aura, il est vrai, des nuances, des transitions; mais ce sont des phénomènes secondaires qui ne doivent influer en aucune manière sur la classifi-
cation anthropologique, et qui ne devront être approfondis que postérieurement .
C'est encore ainsi qu'au début il faudra se garder d'étudier certains pays, lieux de passage, centres de rencontre, où toutes les races environnantes sont venues apporter leur sang. Telle fut toujours la vallée du Nil et du Nil-Bleu; tel est le cas de la plupart des pays européens. Ce n'est pas à Paris , à Londres, à Marseille, à Trieste, à Constantinople, qu'il faudra chercher des types originaux ; on ne trouvera dans ces capitales, dans ces Capharnaûm, que des faits isolés , de beaux spécimens peut-être de races diverses, mais perdus au milieu des hybrides. On n'y peut étudier que les individus, non les espèces.
Là où il faut placer ces centres d'observation dont nous parlons, , c'est là où, regardant autour de soi, on ne voit que le même homme indéfiniment multiplié; c'est chez les peuples primitifs, encore purs d'alliances ou avec peu de mélange. Alors il faudra s'attacher à en saisir les caractères généraux, à en faire le portrait physique et moral (1),
Le seul moyen d'arriver à des connaissances concluantes sera donc les voyages. Ce que G. Leroy di-
(I) On peut citer comme modèles du genre le portrait que Crawfurd a fait des Malais dans sa Grammaire, celui des Kalmouks par Pallas (Mémoires du Muséum d'Histoire naturelle, t. XVII) ; encore Tesquisse des caractères moraux du Sémit par M. Renan, Cf. Histoire des Langues sémitiques.
sait de l'étude des animaux , nous le disons de l'étude de l'homme ; l'anlhropologiste doit abandonner son cabinet, s'enfoncer dans les continents pour étudier de visu. « On n'arrive à la distinction des c< espèces, a dit encore M. Flourens, que par Vobser- « vation directe et complète. »
Complète, nous avons essayé de le démontrer; mais la seule condition, pour qu'elle soit complète, c'est qu'elle soit directe. Eût-on le génie de Buffon (1), on voit mal par les autres; les faits nous arrivent travestis , transfigurés, parce qu'ils n'ont pas toujours été observés par des hommes compétents ; ils ne sont pas comparables, résultant d'impressions diverses et individuelles. C'est surtout dans l'étude des idées morales qu'il sera nécessaire de contrôler avec soin les récits des voyageurs, trop souvent influencés par leurs idées propres.
Disons-le avant de terminer: Parmi les preuves à priori que les polygénistes pourraient invoquer en leur faveur, il en est une qui ne manque pas d'importance; c'est que, pendant que les idées contraires ont été soutenues, puis défendues par des hommes
(i) M. Flourens disant que Buftbn , pour écrire son Histoire des races, rassemble tous les matériaux et les récits des voyageurs, ajoute : «Ce qu'ils n'ont vu qu'avec les yeux du corps, « il le voit avec les yeux de Tesprit, et par cela seul il le voit « mieux; chacun n'a vu d'ailleurs que quelques traits épars; « Buffon voit tout, il rapproche ce qu'ils ont séparé, il sépare « ce qu'ils ont confondu, etc. » Hist. desidées de Buffon, p. 167.
de cabinet , les leurs ont été le plus généralement partagées par les navigateurs , par les voyageurs, par ceux-là même qui ont pu mettre en pratique cette observation directe si concluante, si féconde en résultats. C'est eux que nous trouvons les plus hardis à séparer l'humanité en groupes distincts, à rapprocher les races inférieures des premiers singes.
Une autre source à laquelle l'anthropologiste ne devra pas non plus oublier de puiser, ce sont les récits de ceux qui les premiers abordèrent certaines îles , certains continents. S'ils ont pu concevoir quelque idée fausse , il faut bien reconnaître aussi qu'ils ont dû nous tracer un tableau généralement assez fidèle des nations qu'ils ont rencontrées, et beaucoup plus important à un point de vue , parce qu'à ce moment ces populations n'avaient pas encore été soumises aux influences diverses qui ont pu résulter du contact des Européens.
Dans le cabinet, dans la soHtude, aidé de documents convenables, on peut étudier la linguistique, la craniologie, non l'anthropologie, parce que l'anthropologie est une science encore au berceau , et que l'expérimentation et l'observation doivent avoir fourni leur contingent nécessaire avant qu'on essaie d'appliquer aucune idée générale, aucune vue d'ensemble.
Elle doit, avant tout, se débarrasser des entraves
de Vidée reçue, qui la gênent dans son essor. Elle doit môme s'aiïranchir de toute tendance humanitaire^ quoi qu'il en coûte. Le cœur gêne le savant, qui ne doit se proposer qu'un but, la recherche du Vrai. C'est de lui qu'Hallcr a dit : « Boni viri nul- « lam oporlet esse causam prseter veritalem. » Ce qui est vrai est bien , parce que c'est dans l'ordre éternel de la Nature.
Ainsi, libre d'entraves, obéissant à la raison pure, appuyée sur toutes les sciences qui lui viennent en aide, anatomie, physiologie, psychologie, linguistique, etc., la science de l'homme marchera, comme toute science, à la conquête de la Vérité, et tôt ou tard, par l'archéologie et la paléontologie, remontant dans le passé, au delà de l'histoire, au delà des limites assignées à la dernière époque géologique, la science de l'homme découvrira enfin le grand problème de son origine, si les cléments n'en sont à tout jamais enfouis au fond des Océans.