‹ De la poésie dans les fables de La FontaineChapitre 1 sur 2 · DANS · texte numérisé non relu

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La Fontaine doit-il être placé au premier rang comme moraliste? C'est peut-être contestable. Il en est digne comme observateur du caractère humain. Mais ce que j'admire surtout dans ses fables, c'est le sentiment poétique, et je serais tenté de considérer La Fontaine comme le premier des poètes français. Sous ce rapport, il a été peu compris par

ses contemporains, et dans notre temps même, cette poésie exquise, élevée, souvent sublime, se présentant à notre esprit sous les formes les plus charmantes et avec un rare bonheur d'expression, n'est pas appréciée, à beaucoup près, au degré qu'elle mérite.

La plupart des poètes ne le sont que sous certains aspects, et souvent même dans des limites plus ou moins étroites. Cette observation s'adresse aux noms les plus marquants. Ainsi, chez Boileau et chez Voltaire, le sentiment poétique a peu d'étendue. La Fontaine, au contraire, a répandu dans ses fables tous les genres de poésie. Et en effet, n'y trouvons-nous pas a profusion la poésie du style, la poésie du cœur, la poésie qui s'inspire du spectacle de la nature, mais par-dessus tout ce sentiment poétique qui nous ravit, qui ne nous laisse jamais froids, et qu'on ne saurait définir, tant il se compose d'idéales perfections et d'indicibles délicatesses?

Le but de cette étude est de faire voir exclusivement le poète dans La Fontaine, en laissant a part le penseur, le moraliste, le conteur habile et spirituel. Les citations qu'un tel sujet comporte suffiraient pour faire un livre entier. J'y mettrai peu du mien, et le lecteur n'en sera que mieux traité.

Peut-êlre qu'en lui présentant, par extraits, ce qu'il y a d'essentiellement poétique dans les fables de La Fontaine, je lui ferai dire qu'il ne croyait pas notre grand fabuliste un si grand poète. C'est là ce que je voudrais, et je m'estimerais heureux d'avoir provoqué cet acte de haute et bonne justice littéraire.

La fable VllI du livre premier, l'Hirondelle et les Petits Oiseaux y porte l'empreinte de la poésie des champs :

Une hirondelle en ses voyages

Avoit beaucoup appris

Celle-ci prévoyoit jusqu'aux moindres orages, Et , devant qu'ils fussent éclos , Les annonçoit aux matelots

On voit dans ces vers l'hirondelle rasant les flots avant l'orage, et les battant de son aile rapide en poussant de petits cris aigus. C'est ainsi que quel-

s DE LA POÉSIE

ques mots très-simples suffisent pour présenter à l'imagination un poétique tableau. Le poêle communique le sentiment qui le pénètre au lecteur, qu'il rend poète lui-même. Ces exemples-la se représentent en foule dans les fables de La Fontaine. Je reviens a la fable VIIL L'hirondelle donne de bons conseils aux petits oiseaux, qui ne l'écoutent pas, et le poète exprime ainsi leur dédaigneuse et imprudente inattention :

Les oisillons , las de l'entendre , Se mirent à jaser aussi confusément Que faisoient les Troyens quand la pauvre Cassandre

Ouvroit la bouche seulement.

La comparaison est poétique, et élève le sujet. Mais ce que j'aime ici, ce sont ces petits oiseaux qui a jasent confusément ». Ne les entendons-nous pas, et n'est-ce pas charmant?

Je ne puis insister sur la fable XXII, le Chêne et le Roseau, Cela me semble inutile. Elle est trop

universellement admise comme un chef-d'œuvre de poésie. Mais, sans en faire un commentaire qui ne serait qu'une redite de ce qui a été mille fois dit, je veux la citer en entier, parce qu'elle est au nombre de celles qui prouvent qu'il n'y a aucune témérité a prétendre, comme je le fais a la première page de cette étude, que La Fontaine est le premier des poètes français.

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