‹ De la poésie dans les fables de La FontaineChapitre 2 sur 2 · LE CHÊNE ET LE ROSEAU · texte numérisé non relu

LE CHÊNE ET LE ROSEAU

Le chêne un jour dit au roseau :

Vous avez bien sujet d'accuser la nature ; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;

Le moindre vent qui d'aventure

Fait rider la face de l'eau

Vous oblige à baisser la tête; Cependant que mon front , au Caucase pareil , Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête.

Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n'auriez pas tant à souffrir;

Je vous défendrois de Torage;

Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste. — Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci :

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; Je plie et ne romps'pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos ; Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L'arbre tient bon; le roseau plie.

Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tète au ciel étoit voisine. Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts.

Le livre deuxième commence par une très-belle fable : Contre ceux qui ont le (joiU difficile. C'est le titre de cette fable, qui présente différents genres de poésie, dont les tons variés contrastent beureusement. Des hauteurs du poëme épique elle descend dans les riants vallons de l'églogue et s'abrite sous de frais ombrages, Du cheval de Troie nous passons aux moutons de la jalouse Amarylle.

Tout le monde connaît les deux vers qui terminent cette fable :

Les délicats sont malheureux:

Rien ne sauroit les satisfaire.

Oui, sans doute, les délicats sont malheureux, surtout au moment où nous sommes, et franchement, s'ils ne sont pas satisfaits, ils ont bien raison. Mais il ne faut pas mal dire des délicats. Il serait juste, au contraire, de se montrer reconnaissant envers eux et plein de respect. Ils sont les fidèles gardiens de nos trésors littéraires, et plus d'une fois ont empêché qu'ils ne fussent profanés et livrés a d'insolents mépris. S'ils ne peuvent défendre notre littérature des atteintes du faux goût, ils savent au moins signaler le mal et nous rappeler aux saines traditions.

Si j'établissais des classes parmi les personnes qui cultivent les lettres, je dirais que les délicats me représentent l'aristocratie du monde littéraire, avec de grandes qualités et quelques légers défauts. On peut leur reprocher trop de sévérité, comme le fait La Fontaine, une disposition trop prompte au dédain. Mais la pureté du goût, le sentiment du beau, l'enthousiasme prenant flamme au contact des chefs-d'œuvre, le respect de l'honnête et de l'utile dans les productions de Tesprit, telles sont les précieuses qualités des délicats, et l'on peut dire, a leur insigne honneur, que c'est avec eux que se fondent les grandes époques littéraires. Ils en sont le plus ferme appui.

La fable IV, les Deux Taureaux et une Grenouille, renferme plusieurs vers d'un beau sentiment poétique. Nous connaissons tous la moralité de cette fable :

Hélas! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands.

Il y a de charraanls détails dans la fable V, la Chauve-Souris et les Deux Belettes, qui, de plus, est de l'esprit le plus fin.

Mais nous nous^[ arrêtons ici a l'une des plus belles fables du livre deuxième-, c'est la neuvième, le Lion et le Moucheron. Le tableau du lion harcelé par le moucheron est plein de couleur et d'énergie :

Le quadrupède (?cume, et son œil étincelle,

Il rugit

Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle; Tantôt pique l'échiné, et tantôt le museau,

Tantôt entre au fond du naseau.

La ra2;e alors se trouve à son faîte montée.

L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux lion se déchire lui-même , Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, Bat l'air, qui n'en peut mais; et sa fureur extrême Le fatigue, l'abat : le voilà sur les dents. L'insecte du combat se retire avec gloire : Gomme il sonna la charge, il sonne la victoire;

N'est-ce pas la une peinture de maître, où en même temps le sentiment poétique occupe une large place.? C'est la surtout ce que je désire exprimer comme je le pense. De tout temps, beaucoup d'auteurs ont publié des milliers de vers que le public a plus ou moins bien accueillis , et cela sans avoir été poètes, même un seul instant. D'autres, en grand nombre, parviennent a en obtenir le titre à force d'étude, de travail, en s'appliquant avec un soin extrême a la beauté de la forme. Leurs vers sont harmonieux, le choix des expressions est élevé ^ mais ce n'est qu'une poésie de reflet, et ce qu'on serait tenté de prendre pour de For pur n'est que de l'imitation. Rien n'y est imprévu, saisissant. A mon avis, le véritable poëte, le seul qui mérite ce titre glorieux, est celui qui l'est sans avoir jamais eu besoin de chercher a l'être. Celui-là est toujours poëte, a tous les moments, pour peu que

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le moindre motif se présente à son esprit. Chez lui, le sentiment précède la volonté. L'expression poétique naît soudainement sous sa plume. 11 en est parfois surpris lui-même, et serait tenté de se dire, comme Sosie dans son charmant monologue du premier acte d'Amphitryon :

Peste! où prend mon esprit toutes ces gentillesses?

La Fontaine est essentiellement ce poëte-là. Il eut plus que tout autre le génie de la poésie.

Je passe a la fable XIII, l'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits,

Molière porta les derniers coups à l'astrologie dans sa comédie des Amants magnifiques, où Sostrate, l'un des principaux personnages de la pièce, s'exprime ainsi : « Il n'est pas en ma puissance de « concevoir comment on trouve écrit dans le ciel (( les plus petites particularités de la fortune du « moindre homme. Quel rapport, quel commerce, « quelle correspondance peut-il y avoir entre nous

« et des globes éloignés de notre terre d'une dis- « tance si effroyable? Et d'où cette belle science, (( enfin, est-elle venue aux hommes? quel dieu (( l'a révélée?... »

Et certes Molière montrait du courage en faisant entendre de telles paroles a Louis XIV, qui avait a sa cour un astrologue recevant une pension de quatre mille livres. La Fontaine ne pouvait penser sur cette fausse science autrement que Molière, et il le dit ici avec non moins de hardiesse :

Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien quavec dessein, Qui les sait, que lui seul? Comment lire en son sein? Auroit-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?...

Charlatans , faiseurs d'horoscope , Quittez les cours des princes de l'Europe : Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps; Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

Souffleur est un vieux mot qui est synonyme d'alchimiste. Mais remarquez la beauté de ces deux vers :

Auroit-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?

Ne viennent-ils pas merveilleusement a l'appui de la cause que je soutiens?

La fable XIV, le Lièvre et les Grenouilles, est de tout point charmante :

Un lièvre en son gîte songeoit (Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?).

Elle touche peu au but que je me suis proposé. Et cependant, comme le caractère craintif du lièvre est dépeint avec vérité et non sans poésie dans ce vers :

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnoit la fièvre.

Nous passons au livre troisième, qui commence par une fable que tout le monde sait : le Meunier, son Fils, et l'Ane. Elle est parfaite^ mais, a vrai dire, la poésie n'y abonde pas. On ne trouve l'accent poétique que dans le prologue qui précède cette fable.

La fable II, les Membres et tEstomac, n'appartient pas plus que la précédente au domaine de la poésie. Mais elle donne une sage leçon aux politiques de

tous les temps, et particulièrement du temps où nous sommes. C'est la lutte du Peuple et de la Royauté, dont depuis près d'un siècle notre pays donne, à son grand préjudice, le triste exemple. N'insistons pas, et que Dieu nous protège! Je ne veux pas troubler le calme d'esprit que me donne cette étude.

C'est encore la politique qui fait le fond de la fable IV, les Grenouilles qui demandent un roi. Le récit est excellent et détaillé avec beaucoup d'art. La poésie ne lui fait pas non plus défaut. Quelle animation dans le tableau, que de pittoresque dans le style et de fermeté dans le coloris, quand La Fontaine nous décrit les grenouilles effrayées d'abord du roi que Jupiter leur a donné, puis se rassurant peu a peu jusqu'à une familiarité oublieuse des plus simples convenances, jusqu'à sauter sur l'épaule de leur débonnaire monarque! Quanta la réponse de Jupiter a leurs plaintes, je la trouve toute moderne et pleine d'actualité, en donnant tort aux peuples qu'il est impossible de contenter, et qui changent tous les six mois de gouvernement :

Eh quoi ! votre désir

A ses lois croit- il nous astreindre?

Vous avez dû premièrement Garder votre gouvernemenl ;

Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devoit sufiBre Que votre premier roi fût débonnaire et doux : De celui-ci contentez-vous, De peur d'en rencontrer un pire.

La fable dernière du livre troisième, te Chat et le Vieux Rat, est un délicieux tableau de chevalet, une peinture de genre achevée, et qui, pour cela même, appartient a la poésie familière et descriptive. Rien de plus finement mis en scène que ces souris qui, croyant maître Mitis pendu,

Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête.

Puis rentrent dans leurs nids à rats ;

Puis, ressortant, font quatre pas;

Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien une autre fête :

Le pendu ressuscite, et, sur ses pieds tombant.

Attrape les plus paresseuses.

Cette fable finit, comme tout le monde sait, par une maxime qui a passé en proverbe : « La méfiance est mère de la sûreté. » C'est très-vrai. Mais cette maxime, il est bon, je crois, de ne pas l'observer trop rigoureusement. La méfiance est un des sentiments les moins élevés de l'âme, et le caractère s'abaisserait en la prenant pour guide dans toutes les circonstances de la vie. Si l'on se méfiait sans cesse les uns des autres, où en seraient les relations

sociales, et n'esl-il pas nécessaire que la confiance, parfois même peu prudente, leur serve de lien?

Nous sommes au livre quatrième, et la plupart des fables qu'il contient fournissent peu a la thèse que je présente ici. Elles sont charmantes d'esprit, de finesse, d'adorables naïvetés, de pensées qui sont dans la mémoire de tous, comme celle-ci, par laquelle commence la fable de l'Ane et le Petit Chien :

Ne forçons point notre talent;

Nous ne ferions rien avec grâce :

mais j'y trouve peu de ces élans poétiques qui placent La Fontaine au prem/ier rang des poètes français.

Pourtant les vingt premiers vers de la fable de la Mouche et la Fourmi ont bien l'accent de la bonne poésie :

La mouche et la fourmi contestoient de leur prix.

0 Jupiter ! dit la première; Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits

D'une si terrible manière,

Qu'un vil et rampant animal A la fille de l'air ose se dire égal ! Je hante les palais , je m'assieds à ta table : Si l'on t'immole un bœuf, j'en goûte devant toi; Pendant que celle-ci, chétive et misérable, Yit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi.

Mais, ma mignonne, dites-moi.

Vous campez -vous jamais sur la tête d'un roi,

D'un empereur ou d'une belle?

Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux

Je me joue entre des cheveux, Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ; Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête, C'est un ajustement des mouches emprunté.

Puis allez-moi rompre la tète

De vos greniers! — Avez-vous dit?

Lui réphqua la ménagère.

Dans la fable du Tribut envoyé par les animaux à Alexandre, on peut citer les vers suivants :

Ils arrivèrent dans un pré Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré, Où maint mouton cherchoit sa vie , Séjour du frais, véritable patrie Des zéphyrs

N'est-ce pas Fa un joli tableau, un paysage qui mériterait bien une première médaille dans l'une de nos Expositions.?

Mais une perle, un chef-d'œuvre, une petite merveille, c'est la dernière fable de ce quatrième livre, l'Alouette et ses Petits^ avec le Maître d'un champ. Je n'en sais guère de plus admirable dans le recueil entier, et tous les genres de poésie s'y rencontrent dès les premiers vers pour y étaler d'inestimables richesses. Voyez si c'est trop dire :

Les alouettes font leur nid

Dans les blés quand ils sont en herbe ,

C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde,

Monstres marins au fond de l'onde , Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.

Une pourtant de ces dernières Avoit laissé passer la moitié d'un printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières

Et plus loin :

Notre alouette de retour

Trouve en alarme sa couvée.

L'un commence : Il a dit que, l'aurore levée, L'on fît venir demain ses amis pour l'aider.

— S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite: Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant soyez gais : voilà de quoi manger. Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère

Ce dernier vers me fait penser a celui à'Ipliigénie en Aulide :

Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.

La Harpe, dans son commentaire sur Racine, dit que ce seul vers vaut mieux que tout ce que l'auteur français a imité d'Euripide. Dans un autre ordre d'idées, je ne trouve pas moins beau celui de La Fontaine.

Et comme la fin fait bien tableau!

C'est à ce coup qu'il faut décamper, mes enfants! Et les petits, en même temps.

Voletants, se culebutants, Délogèrent tous sans trompette.

Nous voyons la une preuve de plus que le sentiment est tout en poésie, et que parfois il se sert, à dessein, des expressions les plus familières pour atteindre plus sûrement son but.

Je parlais tout a l'heure de Racine, un grand et vrai poëte dans toute l'acception du mot. Je n'en voudrais pour preuve, entre mille, que les chœurs

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à'Esther et à'Athalie. On admire avec raison dans Athalie ces deux vers :

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputoient entre eux.

Le mot chien n'est pas poétique, et c'est ce mot précisément qui donne une énergie sublime au terrible spectacle que Racine a voulu représenter.

Eh bieni qui penserait à remplacer dans ces derniers vers de la fable de l'Alouette et ses Petits le mot culebutant, qui certes n'appartient pas au style noble? Remarquez aussi que La Fontaine a dit se culebutants, et non pas se culbutant, afin de mieux imager et de produire un excellent effet imitatif.

Le livre cinquième commence par la fable le Bûcheron et Mercure, qui est très-belle. Avant d'entrer dans le sujet de cette fable, La Fontaine dépeint son œuvre moralisante en termes excellents. Tout ce début est une des pages remarquables du recueil

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entier. Nous trouvons au sixième vers un trait de bonne critique littéraire :

Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.

Et plus loin, la lâche du philosophe moraliste est parfaitement définie dans les vers qui suivent :

Tantôt je peins en un récit La sotte vanité jointe avecque l'envie , Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.

Tel est ce chétif animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J'oppose quelquefois, par une double image, Le vice à la vertu , la sottise au bon sens,

Les agneaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers,

Et dont la scène est l'univers.

Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle...

J'aime à voir un grand écrivain se rendre justice, et, laissant de côté une fausse modestie, dire au public, avec cette conviction qui sied bien au génie, que son œuvre est belle, qu'elle est grande, qu'elle mérite d'être admirée... Qui sait? Le public comprendrait-il toujours bien, et ferait-il toujours la juste part, si l'auteur n'avait soin de le dire? N'avons-nous pas encore aujourd'hui un bon nombre de gens qui s'imaginent que La Fontaine a fait

ses fables pour les enfants? J'ai entendu, il y a peu de temps, exprimer cette opinion naïvement dédaigneuse par un grave magistrat, et j'avoue que je n'ai pu m'empêcher de lui répondre avec une certaine vivacité. C'était bien peine perdue! « Si c'est « ainsi qu'il juge a son tribunal, me disais-je, je « plains ceux qui sont jugés par lui. » Montaigne a dit : « le ne veulx pas qu'un homme se meco- « gnoisse, ni qu'il pense estre moins que ce qu'il « est.... C'est raison qu'il veoye en ce subiect « comme ailleurs ce que la vérité luy présente; « si c'est César, qu'il se treuve bardiement le plus (( grand capitaine du monde. »

Molière , dans la Critique de l'École des femmes^ n'hésite pas à placer la comédie au-dessus de la tragédie, et cependant Corneille et Racine étaient ses contemporains. Je ne puis m'empêcher de citer ce que dit si admirablement Dorante dans cette comédie, qui est, a remarqué avec raison Loëve-Weymar, le feuilleton le plus spirituel, le plus sensé, le mieux écrit qui sera jamais lu dans un Journal : « Quand, « pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du « côté de la comédie, peut-être que vous ne vous « abuseriez pas; car enfin je trouve qu'il est bien (( plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, (( de braver en vers la fortune, accuser les destins,

« et dire des injures aux dieux , que d'entrer « comme il faut dans le ridicule des hommes, et « de rendre agréablement sur le théâtre les dé- « fauts de tout le monde. Lorsque vous peignez a des héros, vous faites ce que vous voulez^ ce « sont des portraits a plaisir, où l'on ne cherche (( point de vraisemblance, et vous n'avez qu'à « suivre les traits d'une imagination qui se donne « l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour atlra- « per le merveilleux. Mais lorsque vous peignez « les hommes, il faut peindre d'après nature : on « veut que ces portraits ressemblent, et vous n'avez « rien fait si vous n'y faites reconnaître les gens « de votre siècle. En un mot, dans les pièces sert rieuses, il suffît, pour n'être point blâmé, de dire « des choses qui soient de bon sens et bien écrites; « mais ce n'est pas assez dans les autres : il y faut (( plaisanter; et c'est une étrange entreprise que « celle de faire rire les honnêtes gens. )>

Il en est de La Fontaine comme de Molière. Nous le voyons faire a ses fables une large part en disant qu'elles représentent

Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l'univers.

Mais il va plus loin en terminant ses fables, et ne

craint pas de dire qu'il les présente aux siècles a venir. Oh! non, ce n'est plus ici le bonhomme La Fontaine. C'est l'homme supérieur qui, justement fier de son génie, le livre avec une noble confiance à la postérité.

Certes, La Fontaine ne se trompait pas en croyant pour son œuvre a la consécration des siècles a venir. Est-ce comme moraliste, comme inimitable conteur, ou bien comme poëte, qu'il devait l'acquérir? Eh, mon Dieu! dans ses fables, ces différents mérites se confondent bien un peu. Mais la est précisément la cause que je soutiens, et je suis convaincu que dans cette haute question le poëte occupe la première place. Le but de cette étude est de chercher a prouver que La Fontaine est le premier des poètes français. L'admiration des siècles, qui ne s'est pas un instant affaiblie, me paraît le démontrer suffisamment. Et, en effet, si La Fontaine n'était qu'un fabuliste ingénieux, spirituel, observant bien le ridicule des hommes, sans doute il au-

rait une place glorieuse dans notre littérature, mais non pas celle qui lui est universellement accordée. Par-dessus tout, La Fontaine est un grand poëte. C'est la sa supériorité-, c'est pour cela qu'il est incomparable, et que tous ceux qui ont fait des fables avec plus ou moins de talent sont restés infiniment au-dessous de lui. Oui, je le répète, il est le premier des poètes français, et pour m'affermir dans l'opinion que j'exprime ici, j'ai pour appui Joubert, réminent penseur, qui a dit : (( Il y a dans La Fon- « taine une plénitude de poésie qu'on ne trouve « nulle part dans les autres auteurs français. »

XIÏ

Je désire citer la morale de la seizième fable du livre cinquième, non pas seulement pour son accent poétique, mais surtout parce qu'elle présente une vérité consolante pour les hommes de talent qui ont a subir les attaques d'une critique envieuse et malveillante :

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,

Qui , n'élanl bons à rien , cherchez sur tout à mordre ;

Vous VOUS tourmentez vainement.

Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages

Sur tant de beaux ouvrages?

Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.

XliF

La troisième fable du livre sixième, Phebus et Borée, est un modèle de récit plein d'animation et très-poétiquement détaillé. Je connais peu d'apologues plus ingénieux-, mais il n'appartient pas a La Fontaine. Il est attribué a Locman, auteur arabe passablement légendaire, qui vécut, selon les uns, du temps d'Abraham, et selon d'autres, du temps de David, ce qui serait déjà d'une antiquité fort respectable. Tout le monde sait que La Fontaine a emprunté les sujets de presque toutes ses fables. On n'en peut guère excepter que douze ^ et n'est-ce pas singulier qu'un auteur qui a tant imité n'en soit pas moins parfaitement inimitable.?

Dans cette fable de Phébus et Borée, il y a un beau contraste entre les efforts répétés mais impuissants de la tempête, et ce rayon de soleil dont la douce

chaleur pénètre le voyageur et lui fait ôter son manteau :

Notre souffleur à gage

Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon ,

Fait un vacarme de démon , Siffle , souffle , tempête , et brise en son passage Maint toit qui n'en peut mais, fait périr maint bateau:

Le tout au sujet d'un manteau.

Sitôt qu'il fut au bout du terme

Qu'à la gageure on avoit mis,

Le soleil dissipe la nue , Récrée et puis pénètre enfin le cavalier,

Sous son balandras fait qu'il sue,

Le contraint de s'en dépouiller :

Encor n'usa-t-il pas de toute sa puissance :

Plus fait douceur que violence.

Ce tableau n'est-il pas d'un aspect saisissant? Pourtant je n'aime pas ce vers :

Sous son balandras fait qu'il sue...;

non pas a cause de ce vieux mot balandras, qui signifie manteau ou casaque de voyage^ mais je trouve les trois derniers mots d'un réalisme déplaisant. Ils me choquent, et n'appartiennent pas au siècle poli dont La Fontaine, a dit Lamennais, reçut l'influence directe.

Et puisque je viens de nommer Lamennais, ce grand écrivain, ce poëte qui n'a pas fait un seul vers, je ne puis résister au désir de citer quelques fragments de ce qu'il a écrit sur La Fontaine dans le troisième volume de VEsquisse d'une Philosophie. C'est pour moi un appui de plus. Moins directement que Joubert, Lamennais sert encore, en style admirable, la cause que je défends :

« La France, à cette époque, produisit

« un poëte auquel les autres nations, soit anciennes, « soit modernes, n'en ont aucun à comparer : nous (( parlons de La Fontaine, cette fleur des Gaules, « qui, dans l'arrière-saison, semble avoir recueilli « tous les parfums du sol natal. Ailleurs, il eût « langui sans se développer jamais. Il lui fallait pour « s'épanouir l'air et le soleil de la terre féconde oii (t naquirent Joinville, Marot et Rabelais. .. Ses fables « sont autant de petits drames où se révèle une « merveilleuse connaissance de l'homme. Le poëte

« VOUS le monlre sous toutes ses faces, avec ses « vices et ses vertus, ses touchantes sympathies, ses u ridicules et ses instincts de bonté douce et com- « pâtissante. Du gracieux enjouement, du comique « malin, dont une apparente bonhomie aiguise en- (( core le trait, il s'élève jusqu'au pathétique, vous « remuant a son gré, et, en quelques vers, vous « associant a ses impressions diverses. Le sourire (c éclôt sur les lèvres, et l'instant d'après les yeux « se mouillent de larmes. Qui a peint comme lui « l'amitié, la tendresse naïve, la pitié secourable, « le mouvement naturel d'un cœur qui se penche sur « un autre cœur? C'est proprement un charme.... « La nature également l'attire. Qui l'a mieux obser- « vée, mieux sentie? Qui l'a revêtue de couleurs « plus vraies, plus brillantes, plus suaves? C'est en « lui qu'il faut admirer les ressources infinies, la « variété inépuisable, le rhythme flexible, la richesse « harmonique d'une langue qui se transforme pour « tout exprimer, pour tout peindre avec une égale (( perfection. 11 n'est pas un seul genre, ni presque « une seule nuance de style dont il n'offre un mo- (c dèle achevé-, tout s'y trouve, majesté, grandeur, (( énergie, élégance, délicatesse, ingénuité, beauté tt noble et décente.

Et la grâce, plus belle encor que la beauté,

« et ce je ne sais quoi d'ondiileux dans son mou- « vement volage, de contours indécis, d'aérienne (( transparence, qui prête un corps a ce qui n'en c( a point. »

Nous passons a la vingt et unième fable du livre sixième, la Jeune Veuve. Elle est parfaite, et je la citerai presque tout entière. C'est une petite comédie bien menée, très-fme^ en même temps que les vers excellents y abondent. Vous n'en avez pas oublié le charmant début :

La perte d'un époux ne va point sans soupirs. On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. Sur les ailes du Temps la Tristesse s'envole; Le Temps ramène les Plaisirs.

L'époux d'une jeune beauté Partoit pour l'autre monde. A ses côtés sa femme Lui crioit : Attends-moi, je le suis; et mon âme, Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler.

Le mari fait seul le voyage.

La belle avoit un père, homme prudent et sage :

Il laissa le torrent couler.

A la fin, pour la consoler :

Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes; Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ? Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.

Je ne dis pas que tout à l'heure

Une condition meilleure

Change en des noces ces transports ; Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose Un époux, beau, bien fait, jeune, et tout autre chose Que le défunt. — Ahl dit-elle aussitôt,

Un cloître est l'époux qu'il me faut ! Le père lui laissa digérer sa disgrâce.

Un mois de la sorte se passe, L'autre mois, on l'emploie à changer tous les jours Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure:

Le deuil enfin sert de parure ,

En attendant d'autres atours.

Toute la bande des Amours Revient au colombier; les jeux, les ris, la danse,

Ont aussi leur tour à la fin :

On se plonge soir et matin

Dans la fontaine de Jouvence.

Le père ne craint plus ce défunt tant chéri. Mais comme il ne parloit de rien à notre belle :

Où donc est le jeune mari

Que vous m'avez promis? dit-elle.

Le livre septième commence la deuxième partie des Fables de La Fontaine , et nous y trouvons d'abord un chef-d'œuvre, les Animaux malades de la peste. Le début est plein de magnificence :

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisoit aux animaux la guerre.

Ils ne mouroient pas tous , mais tous étoient frappés.

On n'en voyoit point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie;

Nul mets n'excitoit leur envie ;

Ni loups ni renards n'épioient

La douce et l'innocente proie ;

Les tourterelles se fuyoient;

Plus d'amour, partant plus de joie

Tout cela est empreint du sentiment poétique le plus élevé. Il règne moins dans la suite de cette fable. Par compensation, on y est charmé par des traits d'observation fine et spirituelle que nous

connaissons tous, mais que je n'en présente pas moins a mes lecteurs comme de vieux amis qu'on revoit toujours avec un vif plaisir :

— Sire , dit le renard , vous êtes trop bon roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur. En les croquant, beaucoup d'honneur....

Et la fin :

L'âne vint à son tour, et dit: J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense.

Quelque diable aussi me poussant , Je tondis de ce pré la largeur de ma langue; Je n'en avois nul droit, puisqu'il faut parler net. A ces mots on cria haro sur le baudet. Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue Qu'il falloit dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venoit tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autruil quel crime abominable!

Rien que la mort n'étoit capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Le Mal Marié, la deuxième fable du livre septième, est cerlainement des meilleures de tout le recueil^ mais elle n'entre que faiblement dans mon sujet. Il en est de même des trois fables qui suivent, te Rat qui s'est retiré du monde, — le Héron, où VOUS vous rappelez ces vers :

Il côtoyoit une rivière, L'onde étoit transparente ainsi qu'aux plus beaux jours; Ma commère la carpe y faisoit mille tours

Avec le brochet son compère.

et, sur le même thème psychologique, la Fille :

Certaine fille , un peu trop fière,

Prétendoit trouver un mari Jeune, bienfait et beau, d'agréable manière , Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci.

Cette fille vouloit aussi

Qu'il eût du bien , de la naissance, De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir?....

Et /e Coche et la Mouche, et la Laitière et le Pot au lait, quels charmants récits 1 Puissance de relief,

richesse de coloris, fermeté de dessin, vérité de mouvements, habileté de main , mérite de composition, effets savamment gradués, pas une des plus exquises qualités du peintre n'est absente dans ces délicieux tableaux.

Mais il est temps de rentrer dans le sujet exclusif que j'ai entrepris, et, pour cela, de parler d'une fable où la poésie déborde. C'est l'Homme qui court après la Fortune et l'Homme qui l'attend dans son lit. Voyez le début :

Qui ne court après la Fortune ?

Je voudrois être en lieu d'où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement Cette fille du Sort de royaume en royaume, Fidèles courtisans d'un volage fantôme

Toute la fable continue a être belle, et se termine par ces vers véritablement inspirés :

Il renonce aux courses ingrates, Revient en son pays, voit de loin ses pénates, Pleure de joie, et dit: Heureux qui vit chez soi, De régler ses désirs faisant tout son emploi !

Il ne sait que par ouï-dire Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire, Fortune, qui nous fais passer devant les yeux Des dignités , des biens, que jusqu'au bout du monde On suit , sans que l'effet aux promesses réponde. Désormais je ne bouge , et ferai cent fois mieux.

En raisonnant de cette sorte, Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,

Il la trouve assise à la porte De son ami plongé dans un profond sommeil.

La seizième fable du livre septième me fournit un de mes plus heureux motifs pour faire voir combien La Fontaine est un grand poète. Cette fable, c'est le Chat, la Belette et le Petit Lapin, et voici, VOUS le savez, comment elle commence :

Du palais d'un jeune lapin

Dame belette, un beau matin,

S'empara : c'est une rusée.

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates, un jour Qu'il étoit allé faire à l'Aurore sa cour

Parmi le thym et la rosée

Ne ressent-on pas la vivifiante fraîcheur d'une belle matinée de printemps en lisant ces trois derniers vers, qui peignent avec un sentiment si poétique et si profond une des scènes les plus ravis-

sanles de la nature : le lever du soleil, vers la fin de mai? « Il y a la , dit Jean- Jacques Rousseau, une (( demi-heure d'enchantement auquel nul homme « ne résiste-, un spectacle si grand, si beau, si « délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid. »

Malgré les nombreux exemples que j'ai donnés usqu'ici, — et je n'en suis qu'au livre huitième, sur douze dont se composent les Fables, — je crois encore qu'il y a quelque témérité a prétendre que La Fontaine est le premier de nos poètes. A cette importante proposition, qui tout d'abord doit surprendre, je crains de rencontrer chez le lecteur une vive résistance. « C'est trop, dira-t-il*, c'est une « appréciation exagérée. » On veut bien admirer La Fontaine même comme poète j mais lui donner la première place, jamais! Et qui donc alors, ami lecteur, placez-vous au-dessus de lui? Cherchons ensemble, de bonne foi, avec soin, mais ne comparons pas. J'ai peu de goût pour les comparaisons. Dieu

merci, la mode en est passée, et nous sommes loin du temps où l'on comparait César a Pompée, Racine a Corneille, Fénelon a Bossuet, et Voltaire a Jean- Jacques Rousseau. Ce sont la de ces jeux littéraires où la recherche de l'antithèse nuit souvent à la justesse de la pensée.

Et d'abord, je demande que la poésie latine, qui est incontestablement supérieure a la nôtre, soit mise hors concours. Tenons-nous-en aux poètes français. Au sommet de notre Parnasse, comme on aurait dit autrefois, nous avons, outre La Fontaine, Racine, Corneille, Molière, Boileau, Voltaire, et trois grands poètes de notre temps, Alfred de Musset, Lamartine et Victor Hugo. Un mot sur chacun d'eux : Corneille, le premier de nos poètes tragiques, comme Molière est le premier de nos poètes comiques ; Boileau, poète plein d'esprit, mais rarement inspiré : peu de souffle, plus d'étude que de sentiment-. Voltaire, un grand poète a de très-rares intervalles, le plus souvent poète médiocre, imitateur, d'une faiblesse déplorable dans la comédie, et retouchant sans cesse ses tragédies pour remplacer des vers insignifiants par d'autres vers qui ne valent pas mieux-, Alfred de Musset, le poète des sens : on l'admire, en regrettant l'absence de l'âme-, Lamartine, le poète du beau continu, des langueurs

harmonieuses, du spiritualisme nébuleux, un grand peintre, ne l'oublions pas, lorsque dans Jocetyn il décrit l'hiver a la montagne^ Victor Hugo, le poëte de la mise en scène, des splendeurs fulgurantes, des contrastes violents, un maître en peinture décorative, un habile joaillier en pierreries fausses pour la plupart, et montées avec plus de richesse que de goût. Mais je n'ai rien dit de Racine. Ah î j'avoue que je suis embarrassé.... Quel admirable poëte ! Il possède au plus haut degré l'inspiration , le sentiment, et, de plus, la beauté naturelle de la forme. Quand je pense aux merveilles de poésie descriptive qui resplendissent dans Phèdre, dans Andromaque et dans Iphigénie; quand je pense aux chœurs à^Estlier et à'Athalie, j'hésite a mettre un autre nom au-dessus du sien. Je laisserais volontiers la question en litige, et, en attendant un jugement devant lequel je ne refuserai peut-être pas de m'incliner, je persiste a soutenir que La Fontaine est le plus français de tous les poètes, et le premier des poètes français.

Commençons le livre huitième en continuant a faire le relevé de la flore poétique de La Fontaine. La première fable, la Mort et le Mourant, est a citer, au moins pour les dix-neuf premiers vers :

La Mort ne surprend point le sage :

Il est toujours prêt à partir,

S'étant su lui-même avertir Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps: Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,

Il n'en est point qu'il ne comprenne Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine; Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière,

Est celui qui vient quelquefois

Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur , Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,

La Mort ravit tout sans pudeur :

Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré.

Et, puisqu'il faut que je le die,

Rien où l'on soit moins préparé

La onzième fable, les Deux Amis, se termine par quelques vers où respire un sentiment tendre et d'une délicatesse exquise. C'est bien encore là de la poésie, la poésie du cœur :

Qu'un ami véritable est une douce chose!

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;

II vous épargne la pudeur

De les lui découvrir vous-même :

Un songe, un rien, tout lui fait peur

Quand il s'agit de ce qu'il aime.

La fable treizième, Tircis et Amarante, est une jolie idylle :

Comment l'appelez-vous, ce mal? quel est son nom?

— L'amour. — Ce mot est beau 1 Dites-moi quelques mar- A quoi je le pourrai connoître : que sent-on ? [ques

— Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade : on s'oublie , on se plaît

Toute seule en une forêt.

Se mire-t-on près d'un rivage , Ce n'est pas soi qu'on voit ; on ne voit qu'une image Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux;

Pour tout le reste on est sans yeux.

Il est un berger du village Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir;

On soupire à son souvenir ; On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire; On a peur de le voir, encor qu'on le désire

Et quelle énergique peinture de la cour dans

la fable suivante, les Obsèques de la Lionne :

Je définis la cour: un pays où les gens,

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être.

Tâchent au moins de le paraître.

Peuple caméléon , peuple singe du maître ; On diroit qu'un esprit anime mille corps : C'est bien là que les gens sont de simples ressorts

La fable vingl-lroisième, le Torrent et la Uivière, est tellement dans mon sujet, que je vais la citer tout entière.

Le reproche de manquer de respect envers le lecteur me serait très- sensible. Aussi je crois devoir placer ici quelques mots d'explication. Si, pour un petit nombre de fables, je ne me borne pas a citer des fragments, si je les cite tout entières, au risque de paraître offrir un recueil de fables choisies, ce n'est nullement pour arriver à faire un volume sans m'être donné la moindre peine. Voici ma raison, et j'insiste sur cette raison, parce que je la crois très-

sérieuse. J'essaye de traiter une haute question littéraire. Elle vient mal clans le temps où nous sommes, je suis bien forcé d'en convenir^ mais elle n'en est pas moins une des questions les plus importantes qu'on puisse traiter, puisqu'elle a pour but de faire donner à un homme de génie le rang qui lui appartient.

Eh bien, je ne dois rien négliger pour arriver a ce but, et quand une fable se présente comme un chef-d'œuvre saisissant, achevé, sans qu'il y ait un seul vers qui ne soit pas utile a ma cause, je me contenterais de la citer par fragments! Cela serait une faute. Je me désarmerais a plaisir, et j'espère encore que le lecteur ne me blâmera pas de remettre une fois de plus sous ses yeux ces petites merveilles qui s'appellent ie Chêne et le Roseau, le Torrent et le Ruisseau, les Deux Pigeons, d'autres encore qu'il sait par cœur, je le veux bien, mais a qui pourtant il ne manquera pas, avant de tourner la page, d'accorder un regard ami, un souvenir reconnaissant. Sur ce point, nous sommes tous d'accord. De combien d'agréables moments, — et on les compte dans la vie de chacun de nous, — ne sommes-nous pas redevables aux fables de La Fontaine !

Voyez donc! elles entrent dans les joies de la famille par les premiers appels a la mémoire de

l'enfant j elles plaisent a l'âge mûr-, elles sont le charme de la vieillesse. Aussi ce n'est pas assez de les admirer^ ce n'est pas assez d'admirer Montaigne, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, et quelques noms encore qui sont la gloire immortelle des lettres françaises; il faut joindre la reconnaissance a l'admiration, comme un tributqu'il est juste de leur payer.

Un homme d'esprit et du meilleur monde, qui va quelquefois, et non sans raison, chercher la vraie comédie au Palais-Royal, me chargeait dernièrement d'une agréable commission pour mon vieil ami Labiche : « Je vous en prie, me disait-il, n'ou- « bliez pas de le remercier de ma part, la première « fois que vous le verrez, de toutes les bonnes heures « qu'il m'a fait passer. » Voila, selon moi, une excellente façon d'agir, et la république des lettres, la seule qui me plaise, se trouve bien de ces sentiments-là.

J'arrive enfln a la fable le Tonent et la Rivière :

Avec grand bruit et grand fracas

Un torrent tomboit des montagnes :

Tout fuyoit devant lui; l'horreur suivoit ses pas;

Il faisoit trembler les campagnes.

Nul voyageur n'osoit passer

Une barrière si puissante; Un seul vit des voleurs , et, se sentant presser, il mit entre eux et lui cette onde menaçante.

Ce n'étoit que menace et bruit sans profondeur :

Notre homme enfin n'eut que la peur.

Ce succès lui donnant courage, Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,

Il rencontra sur son passage

Une rivière dont le cours.

Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille, Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile : Point de bords escarpés, un sable pur et net.

Il entre, et son cheval le met A couvert des voleurs, mais non de l'onde noire

Tous deux au Styx allèrent boire ;

Tous deux, à nager malheureux.

Allèrent traverser, au séjour ténébreux,

Bien d'autres fleuves que les nôtres.

Les gens sans bruit sont dangereux :

Il n'en est pas ainsi des autres.

Voici douze vers de la dernière fable du livre huitième, le Loup et le Chasseur :

Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux, Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage? Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons? L'homme, sourd à ma voix comme à celle du sage ,

Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons?

Hâte-toi, mon ami : tu n'as pas tant à vivre.

Je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre.

Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc? — Dès demain.

— Ehl mon ami, la mort peut te prendre en chemin :

Jouis dès aujourd'hui ; redoute un sort semblable

A celui du chasseur et du loup de ma Fable

XXIU

Lamartine ne pouvait aimer La Fontaine-, le poète mystique des Harmonies et des Méditations ne pouvait aimer la poésie naturelle et tout humaine de notre grand fabuliste. Pourtant on s'étonne en lisant les

lignes suivantes dans ses Mémoires : « On me

« faisait bien apprendre aussi par cœur quelques « fables de La Fontaine-, mais ces vers boiteux, « disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille (( ni sur la page, me rebutaient. D'ailleurs ces his- « toires d'animaux qui parlent, qui se font des le- (( çons, qui se moquent les uns des autres, qui sont « égoïstes, railleurs, avares, sans amitié, plus (( méchants que nous, me soulevaient le cœur.... »

Et cela coniiijue ainsi pendant toute une page! Quelle meilleure réponse est-il possible de faire à de seniblables critiques que de citer tout entière la seconde fable du neuvième livre , les Deux Pigeons? Je ne puis relire cette fable sans me souvenir de Rachel et de l'accent pénétrant et merveilleux avec lequel elle la disait dans Adrienne Lecouvreur. Comment oublier cette parole harmonieuse et sonore, quand bien même on ne l'aurait entendue qu'une fois? Quelle douce émotion! quel charme irrésistible! Et voyez encore une fois tout ce que nous devons à ces chefs-d'œuvre^ qui de temps en temps rencontrent d'admirables interprètes et leur prodiguent les occasions de se faire applaudir par toute une salle enthousiasmée ! Sans Racine et Corneille, nous n'aurions pas eu Rachel. Quels rôles auraient porté si haut le développement de ses grandes qualités comme Phèdre, Hermione, Monime, Roxane, Emilie, Cliimène, Pauline et Camille? Cette alliance des arts, qui, dans les livres, dans nos musées, au théâtre, s'accomplit sous les formes les plus variées, avec de saisissantes aftinités et de magnifiques épanouissements, est l'honneur inestimable et pur de l'intelligence humaine. Rien ne prouve mieux, si le doute était possible, qu'elle est immatérielle.

Mais revenons a la fable des Deux Pigeons :

Deux pigeons s'aimoient d'amour tendre.

L'un d'eux, s'ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez- vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère?

L'absence est le plus grand des maux.

Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor, si la saison s'avançoit davantage 1 Attendez les zéphyrs : qui vous presse? un corbeau Tout à l'heure annoncoit malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas 1 dirai-je, il pleut :

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut.

Bon soupe, bon gîte, et le reste?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur ; Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point; Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'étois là; telle chose m'avint :

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots, en pleurant ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage

Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie;

Dans un champ à l'écart voit du blé répandu ,

Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie;

Il y vole, il est pris : ce blé couvroit d'un las

Les menteurs et traîtres appas.

Le las étoit usé; si bien que, de son aile, De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin : Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle. Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du las qui l'avoit attrapé,

Sembloit un forçat échappé.

Le vautour s'en alloit le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs, S'envola, s'abattit auprès d'une masure ,

Crut pour ce coup que ses malheurs"

Finiroient par cette aventure; Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde, et d'un coup tua plus d'à moitié

La volatile malheureuse.

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l'aile, et tirant le pied ,

Demi-morte, et demi-boiteuse.

Droit au logis s'en retourna :

Que bien, que mal, elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé : je n'aurois pas alors

Contre le Louvre et ses trésors, Contre le firmament et sa voûte céleste ,

Changé les bois, changé les lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l'aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère, Je servis, engagé par mes premiers serments. Hélas! quand reviendront de semblables moments? Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète! Ah! si mon cœur osoit encor se renflammer! Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?

Ai-je passé le temps d'aimer?

• Cette fable respire la poésie du premier vers au dernier, même quand, a certains endroits, l'expression est d'une simplicité familière^ car alors le sentiment ne cesse de l'élever et de la soutenir. Il est bien inutile de la commenter. D'abord elle l'a été mille fois. Ensuite, parlant si bien d'elle-même, elle n'a jamais eu besoin de l'être.

Il y a quelques jolis vers dans la cinquième fable du livre neuvième : V Écolier y le Pédant et le Maître d'un jardin.

Certain enfant qui sentoit son collège, Doublement sot et doublement fripon Par le jeune âge, et par le privilège Qu'ont les pédants de gâter la raison, Chez un voisin déroboit, ce dit-on.

Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne, Des plus beaux dons que nous offre Pomone Avoit la fleur; les autres, le rebut.

Chaque saison apportoit son tribut ; Car au printemps il jouissoit encore Des plus beaux dons que nous présente Flore. Un jour dans son jardin il vit notre écolier, Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier, Gâtoi,t jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance. Avant-coureurs des biens que promet l'abondance ; Même il ébranchoit l'arbre

Flore et Pomone ne sont plus de mode. Je ne dis pas qu'elles ont vieilli, car ces gracieuses figures restent toujours jeunes. J'en appelle a Virgile et

aux Géorgiques, ce poëme délicieux dont la fraîcheur est encore aujourd'hui celle d'un beau fruit que l'on vient de cueillir. Ce n'est sans doute pas l'avis des poètes d'à présent. Ils ne font plus d'emprunts a la mythologie, et je comprends que l'école réaliste ne s'accommode pas de ces aimables fictions. Que nous donne-t-elle en échange? Je n'ai pas a m'en occuper ici. Je dirai seulement que la vraie poésie vit par le sentiment bien plus que par le choix des images et des expressions. A toute époque il faut faire la part du convenu qui détermine une date et fait reconnaître, a distance, un temps qui n'est plus. Mais cela est d'une importance tout a fait secondaire, et ne touche pas au fond d'un examen sérieux. Une œuvre littéraire est bonne ou mauvaise en dehors de ces conditions-là. Le style de Montaigne est admirable, personne ne le conteste , et cependant il ne ressemble en rien a celui des meilleurs écrivains de notre temps, ni même de tous les temps. Il a vieilli sans rien perdre de sa force , de sa saveur et de son originabté.

En littérature, je crois que pour juger les petites choses, il faut consulter le goût du moment, et tenir compte de ses exigences même peu justifiées; mais, au contraire, pour juger les choses qui sont de

force à braver l'action du temps, il faut laisser de côté la mode, qui passera; il faut prendre l'œuvre dans son ensemble , sans faire attention à des détails insignifiants, et la voir en quelque sorte dans les espaces immenses et dans la durée infinie qu'embrassent le vrai et le beau. Que m'importe qu'il y ait dans les fables de La Fontaine des expressions surannées, des rimes défectueuses, parfois des vulgarités? L'esprit n'y trouve-t-il pas des traits charmants, des finesses exquises? le cœur, des émotions douces et tendres? l'imagination, des images brillantes et hardies et un merveilleux talent de paysagiste? En vérité, je serais peu raisonnable si je ne me contentais pas de toutes ces richesses. Leur éclat me ravit, et je ne m'abaisserai pas à regarder quelques grains de poussière qui ne sauraient le ternir.

Le livre dixième commence par la fable : les Deux Rats, le Renard et CGEuf. Elle compte près de

deux cent cinquante vers et porte pour second litre : Discours à madame de la Sablière, chez qui , on le sait, La Fontaine demeura pendant vingt ans. C'est presque un petit poëme, et de plus une étude psychologique qui contient un bel éloge de Descartes :

Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu Chez les païens , et qui tient le milieu Entre l'homme et l'esprit

et une charmante définition de la causerie, cet emploi du temps si cher aux gens d'esprit :

La bagatelle, la science, Les chimères, le rien, tout est bon : je soutiens

Qu'il faut de tout aux entretiens ; C'est un parterre oii Flore épand ses biens; Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose.

Et fait du miel de toute chose

Mais je vois surtout dans cette longue dissertation philosophique le mérite de la difficulté vaincue, mérite que je n'estime pas outre mesure. Cela sent l'effort, et pourtant la poésie n'y fait pas défaut, malgré la nature ingrate du sujet. Définir en vers l'intelligence de l'homme , les ressorts secrets qui la font agir, et placer en regard l'instinct des animaux pour mesurer la distance qui les sépare, voila de ces choses qui s'écrivent plutôt en prose qu'en

vers. Mais, prose ou vers, comme il s'agit Ik du pays de l'inconnu , La Fontaine n'a pu échapper a la loi commune, et ne me paraît pas avoir réussi mieux que les autres à percer ces ténèbres et à dévoiler ces impénétrables mystères de la nature. Voyez pourtant avec quelle rare souplesse de style il explique sa pensée sur ces hautes questions de métaphysique :

La volonté nous détermine, Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine :

Je sens en moi certain agent ;

Tout obéit dans ma machine

A ce principe intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement ,

Se conçoit mieux que le corps même :

De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.

Mais comment le corps l'entend-il?

C'est là le point. Je vois l'outil Obéir à la main ; mais la main , qui la guide ? Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide? Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps. Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts; L'impression se fait : le moyen , je l'ignore ; On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité

C'est bien vrai, le moyen, nous l'ignorons et nous l'ignorerons toujours. Dieu seul peut nous le faire connaître, et j'accepte ce beau vers comme une noble espérance :

On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité.

Dans la fable septième, l'Araignée et l'Hirondelle^ j'aime beaucoup ce joli petit tableau représentant un nid d'hirondelles a qui la mère donne la becquée. C'est saisi sur le fait. On voit et l'on entend :

La sœur de Philomèle, attentive à sa proie, Malgré le bestion happoit mouches dans l'air, Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie, Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert, D'un ton demi-formé, bégayante couvée, Demandoient par des cris eocor mal entendus.

La fable X , le Berger et le Roi, est très-belle , et dans la fable XV, les Lapins, nous trouvons cette charmante description :

A l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l'humide séjour, Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière , Et que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour, Au bord de quelque bois, sur un arbre je grimpe. Et, nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe,

Je foudroiei à discrétion

Un lapin qui n'y pensoit guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins, qui, sur la bruyère ,

L'œil éveillé , l'oreille au guet, S'égayoient, et de thym parfumoient leur banquet*

Le bruit du coup fait que la bande

S'en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité :

Mais le danger s'oublie , et cette peur si grande

S'évanouit bientôt: je revois les lapins,

Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains.

Il faut ajouter a la liste des fables où l'accent poétique est remarquable, la troisième du livre onzième, leFermier, leChien et le Renard. On ne le trouve pas au début, qui n'en est pas moins excellent. Le naturel y remplace la poésie absente, et quelle exquise et rare qualité que le naturel!

Le loup et le renard sont d'étranges voisins. Je ne bâtirai point autour de leur demeure.

Plus loin, nous sommes en pleine poésie : Roulant en son cœur ces vengeances,

le Renard choisit

une nuit libérale en pavots:

Chacun étoit plongé dans un profond repos ; Le maître du logis, les valets, le chien même, Poules, poulets, chapons, tout dormait

Le voleur tourne tant qu'il enire au lieu guetté, Le dépeuple , remplit de meurtres la cité.

Les marques de sa cruauté Parurent avec l'aube ; on vit un étalage

De corps sanglants et de carnage.

Peu s'en fallut que le soleil Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide

Comme ce dernier vers est d'un tour heureux et des mieux venus, outre ce qu'il y a de finesse d'esprit dans cette image pleine de magnificence, a propos de poules étranglées par un renard ! Je continue a citer :

Tel , et d'un spectacle pareil , Apollon irrité contre le fier Atride , Joncha son camp de morts ; on vit presque détruit L'ost 1 des Grecs, et ce fut l'ouvrage d'une nuit.

En dehors de mon sujet, je ne puis m'empêcher de citer ici un rapprochement avec V Amphitryon de Molière. Le fermier gronde son chien qui ne l'a pas averti de la présence du renard, et le chien lui répond par de très-bonnes raisons :

Ce chien parloit très à propos :

Son raisonnement pouvoit être Fort bon dans la bouche d'un maître; Mais n'étant que d'un simple chien, On trouva qu'il ne valoit rien.

» L'armée.

Cela ne ressemble-t-il pas un peu a ce que dit Sosie dans la première scène du second acte d'Amphitryon? La pensée est la même, avec un mouvement de scène différent :

Tous ces discours sont des sottises, Partant d'un homme sans éclat.

Ce seroient paroles exquises, Si c'étoitun grand qui parlât.

Voyons les dates : Molière est le premier^ car Amphitryon est de 1668, et La Fontaine a publié les six derniers livres de ses fables en 1678, excepté le douzième, qui ne parut qu'en 1694.

La fable IV, le Songe d'un habitant du Mogol, me fournit un de ces motifs qui m'aident le mieux à prouver que La Fontaine mérite la première place parmi nos poètes. C'est un des plus beaux passages de tout le recueil -, c'est une des perles les plus

transparentes de ce magnifique écrin. Je cite, et n'ai pas besoin de commenter :

Si j'osois ajouter au mot de l'interprète,

J'inspirerois ici l'amour de la retraite :

Elle offre à ses amants des biens sans embarras ,

Biens purs, présents du ciel , qui naissent sous les pas.

Solitude, où je trouve une douceur secrète,

Lieux que j'aimai toujours, nepourrai-je jamais.

Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais?

Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles !

Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,

M'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux

Les divers mouvements inconnus à nos yeux,

Les noms et les vertus de ces clartés errantes,

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes!

Que si je ne suis né pour de si grands projets.

Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets !

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie I

La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie ,

Je ne dormirai point sous de riches lambris :

Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?

En est-il moins profond et moins plein de délices?

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Quand le moment viendra d'aller trouver les morts,

J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.

N*est-ce pas tout a fait ravissant? Il me semble entendre dire : « Mais nous le savons bien-, ces « vers , nous les savons par cœur. » Eh , mon Dieu ! votre mémoire pourrait être en défaut, et ne vous

plaignez pas de cette occasion que je vous offre de la remettre en pleine possession de ces merveilles de sentiment poétique.

Dans la fable VII , le Paysan du Danube y La Fontaine s'élève tout simplement a la hauteur de Corneille. C'est un morceau achevé d'éloquence, où la cause de la vérité et du bon sens est traitée avec une puissance irrésistible et une sauvage énergie. Ainsi que Molière, dans les reproches que Don Louis adresse à son fils a la sixième scène du quatrième acte de Don Juan, La Fontaine atteint ici les hautes régions que Corneille se plaisait a habiter. Pourtant, il faut le dire, où Corneille respirait a l'aise, Molière et La Fontaine ne pouvaient longtemps séjourner. Leur tempérament ne les portait pas vers les sublimités du style cornélien. Ce n'élait pas la leur ton général et habituel. Seulement, doués tous les deux de tous les dons les plus rares de l'intelligence, ils semblent avoir voulu prouver

parfois, le molif se présentant, qu'il ne leur était pas impossible de marcher a peu de distance de l'auteur du Cid et des Horaces,

Et, en effet, voyez en quel magnifique langage s'exprime la poésie dramatique dans cette fable, le Paysan du Danube :

Romains, et vous, sénat, assis pour m'écouter, Je supplie avant tout les dieux de m'assister: Veuillent les Immortels , conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris! Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice :

Faute d'y recourir, on viole leurs lois. Témoin , nous que punit la romaine avarice. Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,

L'instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère, Et, mettant en nos mains , par un juste retour. Les armes dont se sert sa vengeance sévère ,

Il ne vous fasse, en sa colère.

Nos esclaves à votre tour.

Et pourquoi sommes-nous les vôtres? Qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers? Pourquoi venir troubler une innocente vie ? Nous cultivions en paix d'heureux champs , et nos mains Étoient propres aux arts ainsi qu'au labourage.

Qu'avez-vous appris aux Germains ?

Ils ont l'adresse et le courage :

S'ils avoient eu l'avidité ,

Comme vous, et la violence,

Peut-être en votre place ils auroient la puissance , Et sauroient en user sans inhumanité.

Celle que vos préteurs ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée ;

Car sachez que les Immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples, Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,

De mépris d'eux et de leurs temples, D'avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :

La terre et le travail de l'homme Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités , nous fuyons aux montagnes ;

Nous laissons nos chères compagnes ; Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux , Découragés de mettre au jour des malheureux , Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.

Quant à nos enfants déjà nés.

Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.

Retirez-les

Rien ne m'encourage plus à poursuivre le but de cette étude que cet éclatant exemple de haute poésie. La Fontaine fait bien voir ici la variété de son génie. Or dans les lettres et dans les arts la variété est le signe glorieux de la puissance. Voyez Shakspeare, Corneille, Molière et Racine, Ham/e^

et les Joyeuses Commères de Winckor, Cinna et le Menteur, Tartufe et Amphitryon, Athalie et lès Plaideurs ! Et Raphaël ! et Rubens 1 La Transfiguration et le Triomphe de Galatée, la Descente de croix, et de folles Kermesses ! Ne devons-nous pas a Mozart Don Juan et les Noces de Figaro, et de nos jours, a Rossini, Guillaume Tell et le Barbier de Séville? Je m'arrête. Ces grands noms mettent en pleine lumière tant de splendides souvenirs, tant d'inestimables trésors! Ils forment comme une gerbe éblouissante, et, encore un peu, on fermerait les yeux a demi à l'éclat des flammes qu'ils projettent.

La Fontaine , lui aussi , est un grand nom , et la fable : le Paysan du Danube, est une œuvre digne d'être admirée. Personne enfin ne peut voir ici le bonhomme racontant le repas du Rat de ville et du Rat des champs-, car c'est la, en quelque sorte, la pierre d'achoppement, et si pareille objection m'était faite, si l'on m'opposait certaines fables d'allure tout à fait familière pour contester a La Fontaine le titre de grand poëte, je ne pourrais me défendre de penser au marquis de la Critique de l'École des femmes, qui s'imagine réfuter victorieusement par ces seuls mots, tarte à la crème, les éloges «adressés à l'un des chefs-d'œuvre de Molière.

Oui , sans doute, La Fontaine a fait la Cigale et la Fourmi, le Corbeau et le Renard, l'Ane et le Petit Chien ^ et d'autres fables encore fort jolies assurément, mais qui ne le placeraient pas comme poëte au premier rang. Aussi n'ai-je pas cité ces fables. Elles appartiennent à un autre ordre d'idées que celui où je me suis placé, et, à des titres différents, de justes éloges ne leur manqueront pas. Mes appuis , mes preuves ressortent avec assez d'évidence des citations nombreuses que j'ai faites, si nombreuses même qu'il me semble que, regardant ma cause comme gagnée , je pourrais m'en tenir la et ne pas aller plus loin. Pourtant je veux citer encore une fable qui me fournil un magnifique témoignage de plus.

Cette fable, la huitième du livre onzième, c'est

le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes r

Un octogénaire plantoit.

Passe encor de bâtir; mais planter à ce âge ! Disoient trois jouvenceaux, enfants Ai voisinage

Que répond le vieillard?

La. main des Parques blêmes

De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Hé bien , défendez- vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui ; J'en puis jouir demain , et quelques jours encore ;

Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux

Je m'arrête ici el ne veux pas aller au delà du recueil des fables. Je pourrais sans doute, pour me servir d'une expression de Montaigne, multiplier les exemples de la précellence de la poésie dans Tœuvre de La Fontaine, et ce n'est pas sans quelque regret que je m'abstiens de faire des citations de

Philémon et Baucis, et surtout d'une véritable merveille, l'élégie aux Nymphes de Vaux ;

Les destins sont contents ; Oronte est malheureux.

Mais je crois avoir fourni des preuves suffisantes, et je m'y tiens. Cette étude, qui présente le génie de La Fontaine sous un seul de ses aspects, perdrait à être prolongée. Elle plaira a tous les amis des lettres qui sont sensibles aux charmes de la belle poésie. Je la leur dédie, en m'appliquant le dernier vers de la dernière fable du recueil :

Par où saurois-je mieux finir?

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6/6L/OTHECA

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