De la poésie populaire en Provence
En inscrivant au frontispice de notre recueil le nom du ministre qui avait conçu le projet de réunir et de publier les poésies populaires de la France , nous ne remplissons pas seulement un pieux devoir , mais nous assignons à notre travail, dès sa première page, son véritable caractère. Ce qu'Hippolyte Fortoul avait projeté pour la France entière, nous avons essayé de le réaliser pour notre Provence, nous avons tenté de montrer une partie du grand monument qu'il voulait élever au génie anonyme et poétique du, peuple (1). Puissions-nous n'être pas resté trop au-dessous de la tâche que son amitié nous avait indiquée et dans l'accomplissement de laquelle sa bienveillance nous eût soutenus , si l'avare mort ne l'avait prématurément enlevé aux lettres qu'il honorait, à l'archéologie dont il fut un curieux plein de goût et de sagacité.
Et de fait notre œuvre est moins une œuvre littéraire qu'un travail archéologique. La diversité des langues et des idiomes ne saurait résister à ce mouvement incessant qui entraîne la France vers l'unité et que secondent avec tant de force et la diffusion de l'enseignement , et la rapidité des communications et l'exagération de notre centralisation administrative. La muse -provençale , retrouvant un
(1) Paroles de M. Fortoul ministre de l'instruction publique dans la séance du s novembre 1852 du Comité de la lang-ue, de l'histoire et des arts de la France.
instant sa virtualité native, a bien pu produire une œuvre pleine de cette «race à la fois naïve et puissante qui semble le privilège de la jeunesse, mais la traduction littérale dont elle a dû accompagner ses accents, prouve bien quelle sentait elle-même que, sans cette précaution, elle ne serait pi us comprise que de quelques adeptes; si Juliette est sortie delà tombe ce n'est que pour poser une fois encore ses lèvres sur les lèvres de Roméo, puis mourir.
Ainsi le jugeait un barde, amoureux lui aussi de la nature et des traditions de son pays qui pa}^a son amour en en suaves inspirations, quand il s'écriait :
les fils qui nous vont suivre
De ces fleurs n'ornent plus leurs fronts ; Aucun ne redira le son oui nous enivre. Quand nous, fidèles, nous mourrons (l).
C'est qu'en effet dans ce besoin de nouveautés qui semble brûler toutes les âmes, on oublie la langue des aïeux, comme on se rit de leurs mœurs et de leurs croyances, et Ton estropie au village le parler de Paris , comme on y singe gauchement les modes de la grande ville. Les idées nouvelles ont fait naître de nouvelles aspirations. Les chants de nos pères , ces chants que vingt générations avaient répétés, la génération actuelle les dédaigne , et ce n'est pas un mince labeur que d"eu recueillir les débris épars ; c'est presque une évocation , et , comme la mort , l'oubli lâche difficilement sa proie. Que de fois nous nous sommes assis au coin du foyer l'hiver, à côté du rouet de bonnes femmes dent il fallait d'abord vaincre la méfiance soupçonneuse avant de les décider à redire les couplets de leur jeune âge, que de fois nous avons suivi un vieux pâtre pour recueillir au vol le refrain dont il trompait son ennui ! Mais ces fleurs de l'inspiration populaire que nous cherchions, ce n'e-t pas dans les jardins des muscs érudites qu'on peut espérer de les rencontrer, force nous était donc de les cueillir là où la nature les faitéclore. Et puis ces fragments ramassés sans suite il fallait les dépouiller de l'a rouille qui les couvrait , les relier l'un à l'autre, assigner à chacun sa place. Si l'on songe que ces poésies nées il y a plusieurs siècles, composées dans une langue que le peuple ne comprendrait presque plus aujourd'hui , ont dû pour arriver jusqu'à nous, suivre toutes les variations que le temps à
(!) À. DnfzEUX : Aux pocics Provençaux
fait S'.bir à cette langue ; si Ton se souvient qu'elles n'ont jamais été écrites et ne se sont conservées que dans le souvenir successif des générations, on comprendra combien de variantes plus ou moins heureuses il a fallu comparer, sur combien d'interpolations parasites il a fallu souffler , avant d'arriver au texte primitif, à celui qui, dans un jour de foi ou d'amour, dans un moment de gaîté ou de malice, jaillit tout à coup du cerveau d'un homme devenu l'interprète de tous, parce que l'inspiration de son cœur répondait h ce que sentait le cœur de chacun. « Improvisée par le « premier venu et perfectionnée au hasard par cent impro- « visateurs secondaires , personne n'y appose le cachet de « son talent et tout le monde y met son mot ; le véritable « auteur est le peuple qui la chante en y introduisant les « les changements successifs qui la font répondre plus « fidèlement à son esprit (1). » Aussi le nom du premier auteur de ces poésies est-il complètement ignoré. Savait-il lui-même qu'il était poète? Avait-il conscience qu'il créait une œuvre durable , alors oue cette œuvre semblait naître spontanément des idées qui circulaient autour de lui, des passions qui agitaient les masses qui l'entouraient? Un jour Gaston d'Orléans pressait B'.ot de lui dire qui avait fait certains vaudevilles satiriques dirigés contre lui :« Ma foi, Monseigneur, répondit le chansonnier, à vous parler franchement je crois qu'ils se sont faits tout seuls. » Voilà bien l'histoire des chants populaires, ajoute avec raison M. Rathéry quia trèsheureusement exhumé cette anecdote.
C'est précisément cette origine impersonnelle qui caractérise la poéste populaire et la distingue de la poésie nationale. Celle-ci est l'expression des idées , des intérêts, des besoins publics , l'autre au contraire est surtout l'écho de l'âme humaine. Que dans un moment donné des hommes vivant dans le morne milieu , avant les mêmes croyances, placés en face du même événement , manifestent d'une manière analogue des sensations qui doivent leur être communes , rien de plus naturel et de plus ordinaire ; mais ce n'est pas là encore cette combinaison d'intérêts généraux , fruit de toutes les influences qui se concentrent dans le sein d'un peuple pour en faire une nation, et qui dans un moment de danger ou de triomphe se traduisent par les élans d'une sainte
(1) Edelestand du Méml : Poésies populaires latines du moyenâge, page 1.
exaltation. C'est l'œuvre du vales antique, poète et prophète à la fois , jugeant d'inspiration les conséquences futures d'un événement dont le poète populaire se borne à voir les résultats matériels et immédiats. Le chant populaire, c'est celui que la joie des femmes d'Israël faisait entendre au son des sistres et des tambours : Saiïl en a frappé mille et David en a frappé dix mille (1) ; le chant national, c'est ce magnifique cantique du jeune vainqueur de Goliath : Je rends grâce à Jehova avec les plus vifs transports, je publie toutes tes merveilles, ô mon Dieu! (2)
Si la muse populaire s'assied de préférence auprès du berceau des nations c'est qu'à ce moment de la vie sociale l'individu ne se laisse pas encore absorber par l'unité; aussi étudier cette poésie , c'est , suivant l'expression de Goerres , boire la poésie à sa source , tâter le pouls de la nationalité dès son enfance. Plus tard Quand la nation aura grandi , on rencontrera des chants que des circonstances éphémères , des motifs futiles , inexplicables , ont fait adopter par le peuple , mais ce n'est plus sa vraie poésie , celle qui sort de ses entrailles et porte le cachet de sa race, ce n'est plus qu'un caprice de la mode ou une popularité bâtarde que les oscillations de la politique, plus capricieuses encore, ont fait naître et auront emporté avant qu'il soit demain. On chante Béranger, on ebante le chœur de Robin des Bois, comme on a porté dans le temps, — nous ne voulons blesser personne , — comme on a porté des catogans , des vertugadins et des souliers à la poulaine.
Une foi vive quoique simple jusqu'à la naïveté, une crédulité qui paraît puérile, tant il est quelquefois difficile de dégager l'idée qu'elle couvre , sont un des caractères dominants des poésies de la première époque , de celles qui constituent la vraie poésie populaire , comme elles sont une des qualités de l'enfance. Comme l'enfant, cette poésie croit aux sorciers, aux fées, aux esprits follets, à tontes les puissances intermédiaires ; comme à l'enfant, on lui permet de toucher même aux choses les plus sacrées , sans les profaner. Sa dévotion s'inspire de ces légendes extraordinaires que recueillit Jacques de Voragine et que
(1) Egressse sunt mulieres ce universis urbibus Israël, cantantes, chorosque ducentes in tympanis Jsetitife et in sistris. — et prsecinebant mulieres ludentes, atque dicentes : percussit Saul mille, et David deeem millia. I. Rea\ XVIII. 6,7.
(2) Ps. IX. Les commentateurs pensent que ce psaume fut compose après la victoire sur Goliath.
le moyen âge ne pût se lasser d'entendre ; son imagination amoureuse du merveilleux préfère à la noble simplicité des évangiles, les prodiges amoncelés dans les livres apocryphes (1). Un autre sentiment qui caractérise fortement la poésie populaire c'est sa sympathie pour les faibles et les opprimés, sa croyance profonde à une Providence vengeresse ou rémunératrice. Dans une société encore barbare , où trop souvent la force se substituait au droit, cette protestation du sens moral des masses en faveur des victimes est un fait des plus remarquables et des plus consolants. Mais ce n'est pas au moyen d'une dialectique plus ou moins spécieuse, ce n'est pas en se transformant en homélie, qu'elle répandra son enseignement. Sa croyance au merveilleux lui vient en aide, un fait est sa démonstration. Toujours la victime ressuscite pour accuser son meurtrier, traduction matérielle des paroles de Dieu à Caïn : Le sang' de ton frère crie vers toi ; c'est la Dolente recouvrant la parole pour faire connaître ses assassins (2) ; c'est V enfant de Françoise , brutalement arraché du sein de sa mère, puis haché dans un pâté, qui demande le baptême et condamne lui-même ceux qui lui ont ravi le jour. Veut-elle nous apitoyer sur de pauvres orphelins qu'une marâtre martyrise, elle fera descendre à leur aide lou bouen Diou Jésus-Christ. Pour enseigner l'amour des pauvres elle ne refera pas le chapitre de Saint-Paul sur la charité , c'est Jésus-Christ qu'elle habillera en pauvre, elle illuminera d'une clarté miraculeuse la maison qui lui donnera l'hospitalité; et dans ces transformations de l'Homme -Dieu, c'est plutôt son humanité qu'elle voudra faire chérir, que faire respecter sa divinité. Ainsi dans cette légende du Crucifix, pleine d'une poésie si sombre , les trois arrogants ne sont pas punis pour le scandale d'une orgie faite le jour de Notre-Dame, mais pour avoir inhumainement battu le pauvre pèlerin demandant l'aumône au seuil du cabaret que son sang va rougir. Que si nous recherchons dans un ordre de sentiments plus intimes, comment la poésie populaire a abordé
(1) Dans les notes qui accompagnent chaque chant nous avons soigneusement recherché tous les fils qui les rattachent aux croyances primitives du christianisme, et dussions-nous être taxé d'érudition pédantesque, nous avons voulu faire remonter le lecteur jusqu'à la source afin de bien établir l'antiquité de ces pièces, l'accoutrement moderne dont elles sont affublées pouvant faire illusion sur leur âge.
(2) Toutes les pièces que nous citons font partie de notre recueil, à moins d'indications contraires.
ce sujet toujours traité et toujours nouveau de l'amour, nous retrouvons encore la même manière; au lieu de plaintes et de soupirs le fait, le fait plus éloquent que les phrases. Pierrot rencontrant le convoi de sa mie meurt en lui donnant un baiser ; Fanfameio demande pour toute grâce d'être sacrifiée avant son ami Pierre et enterrée à ses côtés; toujours la tombe des amants malheureux se couvre de fleurs dans lesquelles leur âme semble se perpétuer (4), toujours leur sang en fait naître du sol qu'il a humecté. Dans une ballade servienne deux amants sont ensevelis cote à côte , leurs mains se joignent sous la terre, et de leur sein sortent un sapin et un rosier qui viennent amoureusement marier leurs rameaux. « Ce fut merveille de voir, « dit un chant breton , la nuit qui suivit le jour où on « enterra la dame dans la même tombe que son mari, — « de voir deux chênes s'élever de leur tombe nouvelle dans « les airs; — et sur leurs branches, deux colombes blan- « ches sautillantes et gaies , — qui chantèrent au lever de « l'aurore et prirent ensuite leur volée vers les cieux (2) . »
Ils sont loin de nous les temps où l'histoire n'était qu'une g-alerie de portraits ingénieusement numérotés, un théâtre sur lequel des personnages en habit de cour ou de guerre venaient étaler leurs passions , et trop souvent leurs vices ; les idées démocratiques nouvelles nous ont fait souvenir qu'autour d'eux, au-dessous d'eux si l'on préfère, il y avait une nation qui avait ses intérêts, ses mœurs, ses besoins, ses croyances, et Jacques Bonhomme a repris dans l'histoire la place qu'il n'aurait jamais dû perdre. Or les chants populaires ce sont les joies, les douleurs, les délassements, les soupirs de Jacques Bonhomme, et sous ce rapport leur étude est au moins aussi utile à la connaissance des temps passés que celle des monuments de pierre ou de marbre. Une poésie qui sort du sein du peuple, qui est la moelle de ses os, a dû conserver l'empreinte de l'organisation sociale d'où elle émane , des grandes crises historiques qui agitèrent le monde au moment de sa naissance. Et de fait cette Farfarncto dont nous parlions, pendue par ses parents parce qu'elle persiste à vouloir épouser son Pierre ; l'innocente Miansoun
(1) Le couplet de la'chanson de Malborough ■
On vit voler son âme — à travers des lauriers ne paraît pas avoir eu une autre origine
(2) H. de la villemarqué : Barzaz-Breiz , tome 1. 45
accusée, comme Geneviève de Brabant, par un serviteur déloyal, et attachée par son mari à la queue d'un cheval fougueux, ne témoignent-elles pas de l'exagération de la puissance paternelle ou maritale dans le monde du moyenâge ? La chanson du Père Blanc n'est-elle pas un souvenir des mœurs relâchés d'une partie du clergé que les conciles avaient peine à retenir dans le devoir? Et cette ronde enfantine :
Aveni un beou casteou ,
et cet autre :
Leissetz me 'iTpau passar La tourre virginelo, Leissetz me 'n pau passar Lou pourtau es sarat.
ne remontent -elles pas au temps où la nuit les villes étaient fermées et où l'on attaquait des châteaux forts ? L'enlèvement de Lisette ou de Louison, les propos par trop cavaliers tenus à cette jeune femme qui va puiser de l'eau, sont un souvenir de ces bandes de routiers, d'aventuriers, de gens de guerre, qui désolèrent si souvent le pays, tan' dis que les invasions sarrasines et les expéditions d'outremer revivent dans les romances de Fluranço et de G ail hem de Beauvoir e. Les croisades avaient transporté en Europe l'élément oriental; le chaud soleil d'Asie avait doré les imaginations, comme il dore les marbres du Parthénon. Cette action fut plus puissante en Provence qu'ailleurs, soit à cause de l'analogie de climat, soit que l'occupation sarrasine eût déjà commencé l'œuvre. Ecoutez ce récit connu dans tout le midi, et décidez si, dans leur fuite, les Maures nous ont laissé ce conte de Pilpay, ou s'il nous est arrivé d'Orient dans l'aumônière d un pieux pèlerin.
Un coou l'y avie uno cigalo eme uno pauro fourmigueto que s'enanavoun faire un vouyage à Jérusalem ; rescontroun un rivoulet, lou rivoulet ero gelât; la cigalo vouret, la pauro fourmigueto vouguet passar; lou geou se rouinpet et coupet la cambo à ta pauro fourmigueto (1).
~ 0 geou que tu siest fouert De coupar la cambeto A la pauro fourmigueto Que s'enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Lou geou diguet : es ben plus fouert Lou souleou que me founde;
~*1) Une variante ajoute un troisième voyageur, c'est un oeuf qui se casse à la première étape. On sait que La Fontaine a mis cette fable en vers . La souris métamorphosée en fille. IX, 7.
— 0 souleou que tu siest fouert De foundre geou,
Geou de coupar la cambeto A la pauro fourmigueto Que s'enanavo faire un vouyage à Jérusalem,
Lou souleou diguet : es ben plus fouert Lou nivou que me tapo ;
— 0 nivou que tu siest fouert De tapar souleou,
Souleou de foundre geou, Geou de coupar la cambeto A la pauro fourmigueto Que s'enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Lou nivou diguet : es ben plus fouert Lou vent que me coucho ;
— 0 vent que tu siest fouert De couchar nivou.
Nivou de tapar souleou, Souleou de foundre geou, Geou de coupar la cambeto A la pauro fourmigueto Que s'enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Lou vent diguet : es ben plus fouert' La paret que m'arresto ;
— 0 paret que tu siest fouert' D'arrestar vent,
Vent de couchar nivou, Nivou de tapar souleou, Souleou de foundre geou, Geou de coupar la cambeto A la pauro fourmigueto Que s'enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
La paret diguet : es ben plus fouert Lou rat que me trauco ;
— 0 rat que tu siest fouert De traucar paret,
Paret d'arrestar vent, Vent de couchar nivou, Nivou de tapar souleou, Souleou de foundre geou, Geou de coupar la cambeto A la pauro fourmigueto Que s'enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Lou rat diguet : es ben plus fouert Lou cat que me mangeo ;
— 0 cat que tu siest fouert De mangear rat,
Rat de traucar paret
Mai l'amitié sieguet la plus fouerto ; doou temps de la rioto la cigalo carguet la pauro fourmigueto et la menet faire un vouyage a Jérusalem.
Touchant contraste avec la fourmi égoïste de Lafontaine ! et qui devait plaire d'autant plus au peuple que c'est le pauvre, le chanteur, l'artiste qui donne l'exemple de la charité.
Mais s'il est vrai, et nous ne croyons pas qu'on puisse le contester, que l'étude de la poésie soit indispensable à la connaissance de l'histoire morale d'une nation, en Provence plus qu'ailleurs, c'est à la poésie populaire qu'il faut demander cet enseignement. On ne peut, en effet, accepter comme l'expression de la poésie provençale, les chants des troubadours, poésie aristocratique, conventionnelle, écrite dans une langue savante qui n'a jamais été parlée et qui n'était intelligible qu'à la société qui hantait les châteaux, poésie qui, si on excepte ses sirventes, ne toucha jamais à la réalité des choses et qui, commeles peintres bysantins, représentait un monde de convention avec des couleurs et sous des formes consacrées. « Le fléau de cette poésie, dit Ozanam, « c'est le lieu commun, ce sont les fleurs, le printemps, les « dames célébrées sur la foi d'autrui, et l'amour chanté par « ceux qui n'aimèrent pas. » (1) « La poésie des trouce badours, dit à son tour M. Diez, doit plutôt être appelée « poésie d'esprit que poésie de sentiment, et comme telle se « pose en opposition directe avec le chant populaire. « Celui-ci, c'est l'expression de la nature et de la simpli- « cité, son action n'en est que plus puissante, il traduit « littéralement les impressions et s'adresse directement à « notre âme , tandis que la poésie artistique prend des « voies détournées, jalouse avant tout de concentrer l'at- « tention sur elle-même. »
A travers les transformations que les variations de la langue et le perfectionnement des mœurs ont dû faire subir aux poésies populaires il est impossible de préciser leur âge d'une manière rigoureuse. Cependant quand on réfléchit qu'elles se sont conservées surtout chez le peuple des campagnes qui s'attache avec une espèce d'obstination à ses idées et à ses coutumes ; que leur popularité même a dû les préserver de remaniements inintelligents, on ne désespère pas de retrouver, sous leur forme actuelle, des indices qui permettent de remonter jusqu'à l'époque de leur composition.
(1) Ozanam : Les poètes franciscains en Italie au XIII siècle, pas'e 266. l
(2) Diez : La poésie des troubadours, trad.par Roisin, page 12&.
Déjà nous avons montré que les mœurs dont nos romances gardent l'empreinte, sont les mœurs du moyen âge, que les faits historiques auxquels elles se rattachent, sont les invasions sarrasmes et les expéditions d'outre-mer. Or il est évident qu'un peuple ne s'enthousiasme que pour des faits qui se passent sous ses yeux , ou dont il ressent le contre-coup ; seuls ils ont le pouvoir de frapper son imagination, de rester dans sa mémoire. Une mode éphémère peut bien faire remonter le cours des âges à une littérature savante , et nous pourrions citer bien des exemples contemporains ; mais il ne saurait en être ainsi de la littérature populaire, car dans ces conditions le peuple ne la comprendrait plus. Cette considération nous permet déjà de reculer jusqu'au moyen âge la composition de ces poésies. D'un autre côté les modifications qu'elles ont subies, précisément parce qu'elles se sont opérées peu à peu, d'une manière insensible , ont dû être toutes extérieures , toutes superficielles; c'est une traduction mot à mot plutôt qu'une imitation, et sous l'idiome moderne, on sent encore la langue qu'elles ont bégayé à leur berceau. Recherchons donc sous le badigeon qui les recouvre les couleurs primitives dont elles étaient ornées. Les archéologues décident bien de l'âge d'un monument sur un simple débris, pourquoi un mot, un détail caractéristique , ne nous permettraientils pas de conjecturer l'âge d'une chanson?
La langue romane combinait très souvent, dans la prose surtout , le pronom possessif avec l'article ; ainsi au lieu de mon , ton ? elle disait volontiers , le mien , le tien. Les actes écrits en provençal commencent ordinairement par cette invocation : En nom de noslre Senhor amen. L'an de
la sieua encamation La poésie populaire avait adopté
cette forme et on en trouve encore de nombreux vestiges , bien que la transformation fut aisée :
Iou dise per la miou bouco — qu'aco n'es lou miou marit .. 0 Jean, o Jean lou miou nebou
Or, cette forme a disparu de bonne heure de la langme du peuple; on ne la rencontre déjà plus au milieu du xvie siècle, et si postérieurement on en voit par hasard quelque exemple, ce n'est que si l'auteur, faisant parler un campagnard cherche, en imitant l'ancien lang-ag-e, à donner à son œuvre une espèce de couleur locale.
Chaque fois que nos chants parlent d'un homme noble, puissant, ils l'appellent un baron, c'est-à-dire, un homme
par excellence, comme le bar germanique dont il dérive. Et ne croyez pas qu'ils prennent ce mot dans son acception féodale ; non, car ils le donnent aux saints :
Lou baroun sant Alexi — se voou pas maridar...
ils le donnent aux plus hauts personnages :
Aperaqui passavo — lou fiou d'un rei baroun....
Mais quand la hiérarchie féodale constituée eût rejeté presque au dernier rang ce titre de baron, il*perclit naturellement sa valeur superlative et bien que Froissart l'emploie encore quelquefois dans ce sens — Ils étoient venus en pèlerinage en la ville de Compostelle au Baron Monseigneur saint Jacques (1) — il tend cependant déjà chez notre vieux chroniqueur à descendre à la place que lui avait assigné la constitution sociale.
Alors aussi c'était le beau temps des pèlerinages ; c'est alors que l'évêque de Toul, qui fut depuis Léon IX, partait chaque année pour Rome accompagné de plus de cinq cents de ses diocésains (2) ; alors que dt'S personnages de toutes les conditions, se réunissaient en troupes nombreuses et s'acheminaient lentement vers la Galice en chantant ce singulier cantique dont le refrain semble remonter au moins aux croisades (3) ; Alors que les jug*es imposaient aux coupables comme châtiment, un voyage à Rome ou à quelque pélérinag'e célèbre. Or, quand on trouve si souvent des roumious dans les chants populaires n'est-il pas naturel de remonter à l'époque où on les rencontrait à chaque pas sur les chemins ? N'est-on pas en droit de conclure que les uns et les autres sont contemporains ?
Cependant le libre examen faisait son œuvre, et l'Eglise elle-même, qui semblait pressentir l'orage, cherchait des sujets d'édification ailleurs que dans les légendes merveilleuses et parfois puériles dont elle avait jusque-là orné l'enseignement qu'elle donnait au peuple ; le cycle des apocryphes se fermait et Ion revenait à la pureté des
(1) Les Chroniques de sire Jean Froissart, liv. III. en. 33.
(2) Voir sur les pèlerinages un mémoire de M. Ludovic Lalanne , publié dans la Bibliothèque de l'école des Chartes, 2e série, tome II, page 1.
(3) V. Leclerc : Hist. litt. de la France, tome XXI. page 275, voici le refrain de ce cantique :
Fiat, amen, alléluia! dicamus solenniter Et Ultreia esus eia! decantemus jugiter.
livres saints. Evidemment ces cantiques où respire une foi si naïve, une croyance si aveugle, ont dû précéder les temps où le peuple plus raisonneur ne s'émouvait plus au récit des légendes qui avaient charmé ses pères, et ne comprenait plus les conceptions que cachait leur forme symbolique.
A quelque point de vue qu'on étudie donc les chants populaires qui restent en Provence , il nous semble qu'on ne peut assigner à leur composition une date postérieure au xvie siècle, et encore cette limite extrême n'implique pas qu'un grand nombre d'entre eux ne soit de beaucoup plus anciens. L'espèce de brutalité sauvage qu'on respire dans quelques-uns nous ferait même fixer très haut leur origine , si nous devions dire toute notre pensée.
Une considération d'un autre ordre nous conduit au même résultat. Nos chants ont évidemment été composés en provençal, et il suffit de les lire pour reconnaître le génie de notre vieil idiome national. Or de très bonne heure nos pères ont chanté en langue française. L'autonomie du midi s'était abîmée dans le désastre des Albigeois, et, sous ce rapport, l'avènement de la maison d'Anjou avait complété l'œuvre de la croisade. L'étranger nous dominait; la cour était italienne ou française, elle n'était plus provençale; et le peuple mû par ce secret désir qui nous pousse tous à imiter ceux qui sont au-dessus de nous , cherchait à copier ses maîtres en balbutiant leur langue. Dans les habitudes delà vie, on parlait le langage des aïeux; dansles occasions solennelles, on jargonnait la langue conquérante. L'homme qui chante, par cela même qu'on l'écoute, se croit un personnage, aussi veut-il parler comme les grands personnages, et dans ses chants, comme à la cour, les grands personnages parlent français ; ainsi l'Ange des noëls s'adresse en français aux bergers qui répondent en provençal; ainsi dans cette vieille pastourelle, si répandue dans tout le midi ^u'on n'en saurait nombrer les variantes , et dans laquelle une jeune bergère, repousse , en se moquant, les cajoleries d'un seigneur :
— Bonjour la bergère ;
— Adiousiatz , Moussu....
le Monsieur s'exprime en français, tandis que la jeune fille parle la langue de la siou maire : et cette facétie, qui
s'est éternisée dans les comédies provençales, d'un glorieux baragouinant du français :
Je suis un deserteux sordar Fraischement venu de la guerre...
MELIDOR.
Et d'où estes-vous?
MATOYS.
D'Ans ouïs