L ŒUVRE
Nous venons de résumer, comme en nudité d'axiomes, parfois, — les principes et leurs compléments qui commandent l'Œuvre pour laquelle s'est amassé mon effort unifié.
Ce n'est point ici, on l'a vu, une simple poétique : mais ma doctrine poétique et philosophique ordonnée et complexe, — est une. Basées scientifiquement et en même départ, l'Idée génératrice et l'Expression technique sont adéquates etinséparables. Mais aussi, la Méthode et l'Œuvre sont co-existantes : l'une n'a pas précédé l'autre, elles ont pris âme en même temps dans mon esprit. L'Œuvre est le développement de la Méthode, en l'émotion spéciale et inéprouvée encore qui devait résulter d'une pensée nouvelle qui associe continuement l'Humain à l'Universel : de manière que, ainsi que nous l'avons dit quelque part, « l'essence de la Poésie soit une Métaphysique émue de la Vie connue par la Sience, et le poète un poète-philosophe ».
Pour la première fois depuis les épopées cosmiques du Mexique et de l'Asie et le livre de Lucrèce, la Poésie revient à un plan de spéculations envisageant (maintenant avec la profonde émotion de certitudes scientifiques et leurs hypo-
thèses) la destinée de l'homme en union avec le destin universel. Si moi, si d'autres domain qui s'avancent dans la même voie, nous en avons la volonté et l'énergie pensante, nous écrirons aussi des livres nouvellement sacrés, parmi les éclairs de plus en plus larges de la Science !
Il n'est pas possible d'entrer au détail de cette Œuvre : ceuvre-une et composée harmoniquement dont toutes les parties, tous les livres et tous les poèmes se commandent. — Elle se compose de douze à quinze volumes venant en leur ordre préconçu, dont un tiers environ est maintenant paru : toute la première partie (dont une Édition nouvelle, revue et mise au plan exact d'expression vient d'être publiée) (i), et les deux premiers livres de la seconde partie.
Sous le titre générique de : ŒUVRE, en trois parties (Dire du Mieux, Dire des Sangs, Dire de la Loi), elle se situe en l'âme et le milieu modernes de l'Individu, des Sociétés et des Races, — pour, de là, reprenant tout comme aux racines du monde, remonter à la genèse cosmique et dérouler le chant de l'Evolution, préhistorique et historique, à travers les théogonies successives, d'une part : tandis que d'autre part, elle s'étend aux suggestions d'un devenir moralement et sociologiquement scientifique.
Depuis les origines, c'est donc l'émotion de la Vie évoluée, en ses intuitions au passé, en ses caractérisations présentes, en les déductions et les presciences pour l'avenir. — La poésie ainsi a repris bases, telle que l'avaient sentie et exprimée les antiques siècles intuitifs : elle est, avec l'aide maintenant de la science, la Synthèse et l'Hypothèse.
(i) A. Messein, éditeur, Pans.
Nous avons dispersé la sentimentalité et l'étroit concept égoïste qui se servaient des analogies ingénieusement relevées parmi la nature pour s'exprimer seuls : le poète demeurant dans la naïve et présomptueuse conception de l'univers créé pour l'homme.
Nous avons dispersé cela, vers le Savoir et vers la Beauté consciente par lui, qui tous deux révèlent ou suggèrent l'harmonie totale. Et nous voulons, à l'heure des Synthèses dernières, aux derniers livres, un chant pour les lèvres intellectuelles de l'Homme : qu'il se sente avec nous, devenir le lieu où va à se créer sa conscience émue, l'Un ité du monde !
Je devais ainsi, opérant la scission d'avec la poésie égotiste pour renouer des traditions lointaines et nouvellement humaines, selon mes possibilités vouloir toute l'humanité et tout le rêve d'une œuvre, et cette triple orientation. Œuvre où continuement, avec la pensée évolutionniste partout présente et vivante en elle, s'établissent, non plus des analogies, mais des rapports essentiels entre tous les actes de l'univers de ses origines à ses fins, et de ceux-ci aux actes humains. Le détail se réfère continuellement à l'ensemble, et tout phénomène naturel ou humain, de rapports en rapports, se rattache, d'élargissement en le sens universel, aux diverses séries évolutives. Ainsi que tout fragment soit semblable aux éclats du miroir brisé, qui reflètent encore l'unique étendue du ciel. « Il est un sens universel en tout caractère », a dit Goethe.
C'est làle sens universel de la « Poésie scientifique», telle qu'elle se présente, comme de principe impersonnel, en point de départ des orientations les plus personnelles et le plus lointainement évoluantes pour les poètes persuadés
que la Poésie doive devenir l'émotion suprême de la connaissance et de la conscience humaines.
L'historique même de la « Poésie scientifique» m'a amené à relever évidemment l'action que telles ou telles parties de sa Méthode ou tels ou tels de mes livres ont exercée primordialement sur les Ecoles adverses en général, ou sur certaines individualités plus particulièrement.
Cette action s'est continuée, que d'aucuns, plaçant en ma pensée leur point de départ, ont trouvée persuasive et puissante de devenirs poétiques.
Cette action, d'autres maladroitement ont voulu la celer, — qui l'ont subie, ou en elle ont recherché quelques éléments à être originaux sans s'apercevoir qu'ils en devenaient incohérents. N'est-ce point cependant un plaisir, qu'avoir d'énergie latente pénétré et réduit à parler mes propres paroles, même des négateurs (i)... Je retiendrai seulement, sans insistance qui serait déplacée, cetteconstatation générale apportée en tête d'une Etude pénétrante et avertie, remarquée, de M, John Charpentier (2), que nous avons aimé citer, — un « Jeune», poète et de claire valeur critique, toutes qualités qui la rendent précieuse : « Depuis assez longtemps déjà, parmi la majorité des poètes une ten-
(i)« Tandis qu'avec une volonté obstinée, sans entendre les rires parfois stupides de ses critiques officiels, sans se préoccuper non plus des objections amicales, il poursuivait son labeur, quelques-unes de ses idées faisaient fortune, et d'aucuns, plus adroits, les transmuaient et déformaient à l'usage de la Bourgeoisie française». Pierre Quillard. — cMercure de France, mars i uo 7.
(2) John L. Charpentier. — Revue Hebdomadaire, oct. 100
dance scientifique s'accuse, qui tous les ans s'accentue davantage »... Il entendait ici non seulement la technique, mais plus encore, ma volonté philosophique.
Bien qu'en ironisa un des protecteurs particulièrement malheureux des poètes emprunteurs ou négateurs de l'instant, M. Ernest Charles, (M. René Ghil proclame qu'il a déterminé tous les mouvements contemporains de la poésie, sinon de la littérature entière), nous pensons avoir déterminé des choses, — et que quelque chose de nouveau est né de moi .
(Dans le domaine scientifique même, alors que cette partie était étudiée à titre exceptionnel, n'est-ce point de l'apport de « l'Instrumentation verbale » que date une étude multipliée, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, du phénomène de « l'audition colorée », qui désormais apparaît normal? Et surtout, n'est-ce point de là que vient en reprise des travaux de Helmholtz et d'autres, l'étude de plus en plus suivie de la graphophonie où se distinguent actuellement, en France, MM. Marage et Marichelle.)
Oui, d'énergie lente et comme en dessous des pensées qui s'en pénètrent comme en sub-conscience, quelque chose est venu, — pour qu'après tous ses avatars, Brunetière ait dit ceci, si résumant : « S'il y a une tendance qui s'affirme de notre temps, c'est celle de comprendre que l'homme n'est pas la mesure de toutes choses, mais qu'au contraire il n'est rien qu'un point sur la planète, qui n'est elle-même qu'un point dans l'espace (i)... »
(i) La Littérature Contemporaine (Enquête de MM. G. Le Cardonnel et Charles Vellay (io,o5).
Brièvement parmi les principaux poètes de non-commune valeur et de caractère, notoires où trop nouveaux-venus encore, depuis une dizaine d'années, nous avons noté, de leurs œuvres et leurs dires, en notre Avant-propos, ceux qui s'orientent pleinement ou partiellement ou de tendance seulement, selon les principes de la Poésie scientifique (i).
Nous n'en dirons davantage, désireux que pas môme une parole ne soit comme une charge sur leur épaule.
Hors de France et de la langue Française, où si nombreusement lors de la parution de ma Méthode et continuement depuis, ma pensée a été exposée, reproduite et commentée et a mérité d'occuper l'attention et la méditation d'hommes à l'œuvre plus que notoire : pour saluer l'ardente réplique de leurs auteurs nous daterons deux décisions poétiques et en exalterons la signification.
En Russie où deux grands noms commandent la poésie contemporaine, ceux de Constantin Balmont et de Valère Brussov, — M. Valère Brussov a peu à peu départagé l'inspiration poétique, et aux orageuses, éclairantes! et imposantes envolées intuitives et imagées de son aine, opposé maintenant la nécessité de la pensée philosophique en Poésie, dans une expression méthodique de musique verbale et d'adéquate Rythmique.
M. Valère Brussov, qui a derrière lui une douzaine de
(i) « Les poèmes de M. René Ghil ont convaincu la jeune Ecole de la nécessité d'enrichir de science l'inspiration littéraire ». (Marius- Ary Leblond : L'idéal du xixf siècle, — 1908).
volumes, poèmes, critiques, romans, traductions est des plus avertis sur le mouvement d'hier. Il a aimé et traduit et étudié les poètes Symbolistes, en même temps qu'il s'est trouvé devant la doctrine poétique-Scientifique, elle qui s'accorda à son esprit dont l'évolution gravement méditative le devait naturellement mener à proclamer que la poésie doit savoir et penser pour en dire nouvellement son émotion et son lyrisme, et à œuvrer ainsi selon son énergique personnalité.
Il m'honorait trop de m'écrire, avec sa grande sincérité d'âme, en 1907 : « Plus j'étudie votre œuvre, plus j'admire sa grandeur et sa portée universelle. Ayant donné déjà cinq volumes de vers et plusieurs de prose, je me vois approcher des confins de votre Poésie scientifique. Ses principes me semblent de plus en plus inébranlables.... »
Et voici un apport à la « Poésie scientifique » dont la valeur se double, ici encore, de la grande notoriété du poète.
C'est, ému aussi de ce sens universel qui requiert le poète russe, qu'en Angleterre, en 1905, c'est-à-dire vingt années après mes premiers dires, un poète qui œuvra avec un remarquable talent en le mode ordinaire, M. John Davidson, à son tour proclama de propres principes de Poésie scientifique « désormais seule admissible ». Or, ses conclusions se présentent comme identiques aux miennes : « la poésie doit être le poème complexe et essentiel de l'Univers conscient de soi (1) ».
(1) John Davidson. — The Theatrocrat. — Introduction. (E. Grant Richard, éditeur, Londres, 1905).
(A lire, une Etude remarquable sur ce volume, de M. Laurence Jerrold, Ecrits pour l'Art, de janvier 1906)...
DE LA POÉSIE SCIENTiriyi E 63
Pareilles réponses venues de la pensée Etrangère se rapprocher des constatations d'une tendance progressive et de réalisations plus ou moins caractérisées en France, suscitent peut-être un avertissement de sanction... Et, c'est hier qu'en son discours de réception à l'Académie, M. Poincaré parla de la poésie scientifique, en savant et en poète.
C'est que la « Poésie scientifique » a été apportée nécessairement, dans le sens de l'évolution des choses, — lorsque nous avons pris ainsi la responsabilité de sortir la poésie de ses voies d'égotisme sans renouveau, et de relier ce que nous tenons pour la Beauté consciente de demain à la Beauté intuitive recelée, oui, aux grands livres légendaires qui contenaient à la fois le dogme et l'éthique, et l'émotion et le savoir essentiel.
Que l'on me permette de laisser maintenant conclure deux poètes. L'un d'hier, l'on s'en souvient, M. Gaston Morcilhon, rentré dans le silence après des poèmes et une
Il n'est peut-être pas sans intérêt ici de donner à ce propos cet extrait de la presse anglaise qui, on le sait, est très ménagère de son estime : « ... M. René Ghil occupe une place à part parmi les poètes Français. Son but a été de produire dans une expression poétique adéquate les plus récents résultats obtenus par la science, et, en particulier, par la science biologique.
« Il est adversaire ardent de l'Ecole Symboliste, et il a pris une part prédominante dans les controverses littéraires de ces dernières années.
« Il sera sans doute intéressant pour les lecteurs anglais d'apprendre qu'il est un des très peu nombreux poètes Français dont les œuvres sont acquises, dès qu'elles paraissent, par la Librairie du Brstiish Muséum. » (Daily Chronicle, Londres, mars 1897.)
campagne critique dont toute la valeur demeure, en la Revue Indépendante (1889 à 1893), mais qui en sortait en même admirable poète et critique lors de la réapparition pour une année des Ecrits pour VArtii 905-1 906), et, nous le souhaitons ardemment pour l'art, en voudra sortir encore, avec^tout ce qu'il a médité et écrit. — L'autre, de la génération qui monte, M. John-Charpentier, de qui nous avons parlé au cours de ces pages... Et ce sera l'occasion de les remercier avec émotion, avec tous ceux qui m'honorèrent aussi de leur amitié et de leur aide.
« L'on peut dire de René Ghil comme du grand précurseur romantique :I1 a renouvelé l'imagination, la matière poétique Française...
« Il est le poète épique et lyrique du Cosmisme, de l'Ecoulement des Choses, des grands Etres indivis, stellaires et telluriques, des Espèces, de l'Humanité, des Races, des Peuples, des Morales, des Systèmes, des Sociologies améliorantes.
« Il est l'aède de la science, l'esthète de la connaissance, l'évocateur sybilin de la haute construction Moniste, ouverte à tous les souffles de l'infini. Son originalité profonde a reporté le sentiment poétique sur l'universalité des faits, groupés dans l'ensemble harmonieux des lois du savoir humain.
« M. Ghil est un créateur, il est original essentiellement... Glorieuse ou peu répandue, son œuvre est, et sera. Elle ne passera jamais inaperçue, et soyez sûrs que tôt ou tard elle sera la source d'une nouvelle et large forme de poésie. » — (Etude, aux Ecrits pour VArt, juin 1905).
« Je crois que M. René Ghil, qu'on ne peut rapprocher
de personne dans un dessein de comparaison, a oriente la poésie dans la voie où elle est appelée au plus merveilleux des rajeunissements. Je ne sais si son œuvre, qui allie la plus vigoureuse santé au plus raffiné des Byzantinismes, sera jamais célèbre, mais je gage qu'il faudra que nos petits enfants en tiennent compte plus tard, quand ils chercheront les sources de leur inspiration... Il a renouvelé l'inspiration lyrique. (Les Temps nouveaux, mai 1907 et 1908)...
Je relis ceci, avec le lecteur, non pourm'enorgueillir, car, hélas! je sais mesurer la distance du rêve à la réalisation, mais — si je ne crains d'assumer la charge qu'ainsi d'aucuns m'imposent, que je m'imposai passionnément à moimême, — pour retendre mon effort, à l'heure où, la première Partie de mon œuvre republiée avec corrections, je me remets à la continuation de la seconde, découverte et émoi des vérités naturelles sous les Mythes premiers de l'Humanité, et à la méditation de la dernière et ses Svnthèses.
Février, 1909.