DE L INTUITION ET DE LA SCIENCE EN POESIE
Si nous nous en tenons à l'acception vulgaire et d'ailleurs originelle du mot : « inspiration », pour caractériser le suprême, le plein et comme impersonnel instant du chaleureux travail poétique, nous le trouvons l'expression d'une sorte de désordre vaticinateur que Ton entend encore du génie, d'un enthousiasme surnaturel, et comme d'une horreur sacrée de Visitation divine. Mais, que, le délivrant du sens erroné que nous a transmis à l'égard du poète et de l'art poétique la tradition imaginative, nous entrions en sa simple réalité, nous verrons le mot : « inspiration » n'être que l'équivalent improprement imagé du mot : « intuition », au même sens philosophique-scientifique où nous l'avons voulu.
Et tous deux, donc, exprimeront le moment palpitant où la cérébralité du poète s'unit tout à coup, en commotion
de certitude, à l'essence môme des choses qui sont sous sa méditation...
Mais encore est-il prudent de préciser ce que nous avons entendu, poétiquement, par « Intuition », et dire que, nécessaire et motrice, elle ne nous peut cependant contenter en ses aperceptions soudaines et espacées, ou qu'il est possible de l'atteindre par successives approches.
Or, nous ne savons, en dehors de l'habitude spéculative des esprits philosophiques, (mais encore quelle superstition ne se veut séparer de ce mot môme), quelle idée il évoque de surnaturel et de divin encore, et de prescience et de révélation illuminante dont le Moi humain, comme avec passivité ne serait point lui-môme la cause .. Ainsi, c'est très souvent que l'on peut relever la méprise entre la cause et l'effet, entre le moyen et la fin (i).
Or, si loin que nous exaltions notre aventure aux nostalgies éternelles de la Métaphysique, sans souci des divisions scolastiques et de leurs délimitation? entravantes et sans valeur, nous en voulons retrouver le sens en la réalité de la Substance, de ce : « que le spiritualisme, c'est-à-dire pour moi, le plus de conscience prise du Tout, émane perpétuellement de la matière en évolution » (2).
Kt qu'est donc l'Intuition, tout d'abord, sinon le point d'une synthèse si rapide que l'esprit n'a pu en saisir les immédiats termes analytiques? Car, du secours d'une
(1) Dans En Méthode nous avons montre, par exemple, comment le principe de « lutte pour l'existence » ne doit point être pris pour Fin de l'énergie, tandis qu'il n'en est qu'un iMoyen : d'où la non acceptation des conclusions de Spencer et de Nietsche.
(2) En Méthode a l'Œuvre.
méditation profonde dont l'intensité vibratoire éveille d'onde en onde d'autres vibrations associées, tout [à coup accrues en diverses localisations du cerveau, — soudain, par la seule énergie coordinatrice, les résultantes se sont précipitées, produisant comme ce coup d'éclairs dont toute notre cérébralité retentit!
Mais, plus avant encore, nous dirons maintenant que l'énergie, de plus en plus tendue et motrice, de notre pensée consciente, a pénétré en cette énorme partie d'ombre prolongeant notre Moi réalisé, qu'est le Sub-conscient. Et soudain il aura mis en co-vibration les potentielles accumulations d'obscures perceptions qui, de proche en proche, selon le heurt déterminant, s'ordonneront en une aperception à large et surprenante commotion...
De quoi dirons-nous le produit, cette Sub-conscience?
D'abord (et en voici la partie la plus voisine de notre moi aggloméré), parmi toutes les sensations qui continuement nous assaillent, toutes celles qui depuis notre venue à la vie individuelle nous ont pénétrés et nous relient harmonieusement à l'univers qui nous couve, — n'est-elle point précaire, toute criblée de lacunes, la part que nous percevons, qui est devenue consciente en nous?
Cependant, ces lacunes innombrables n'existent pas : tout heurt de l'extérieur a marqué en nous son empreinte, si légère soit-elle. Et en notre cerveau, de l'Inconscient au Conscient, par association tout se tient et se continue... Donc, à l'instant de pensée intense où toute la sensibilité et tout l'intellectualisé de l'être concourent, toute idée (produite de sensations perçues et réfléchies) peut, par simple mécanisme d'associations, éveiller les éléments de même
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ordre que nous ignorons exister et évoluer aux prolongements obscurs de notre Moi, et nous révéler davantage de ce Moi. Et, comme il est, tout entier, et conscient etinconsscient, en communion avec le Tout, davantage du Tout sera donc en même temps porté à notre connaissance.
Mais, — d'une part plus ténébreuse, quoique plus vertigineusement vitale et universelle, — notre Sub-conscient est encore la survie d'hérédités et d'atavismes, la somme d'innombrables « moi » dont le peuple obscur, résistant, descend animalement à l'origine « instinctive ». — Et, nous l'avons dit, tout se tient et se continue et s'associe et s'appelle : notre Moi est une-unité-qui-devient. Or, notre énergie « intuitive », de vibrations en vibrations en la texture de nos présents et des passés qui nous habitent obscurément, peut énormément rapporter de la certitude de l'Instinct — certitude devenue hautement cérébrale, d'avoir touché tout à coup à quelque point de l'être essentiel des choses...
Mais, disions-nous, l'Intuition ne nous peut cependant contenter, ainsi, en ses aperceptions soudaines et espacées. Car, si elle éclate à un cri éperdu de possession, elle ne peut ainsi posséder la vérité essentielle de l'univers que par Fragments, seulement. Or, la mission que nous avons voulu assigner à la Poésie, est de re-créer consciemment une harmonie émue de cet univers. Et c'est ici que nous avons demandé l'intervention, l'aide nécessaire et épanouissante de la Science.
Tout à l'heure, l'intuition soudainement a établi une communion rapide entre notre Moi et la prime émotivité de la Substance. Tout en perdant peut-être de sa pantelante
horreur, elle s'élargira immensément d'Emotion et de Beauté à mesure que, retrouvant, par la méthode scientifique, le plus possible des rapports qui unissent TEtre-total du monde, elle devient la déterminante d'une plus ou moins nombreuse Synthèse, — et, encore, d'une Hypothèse plus ou moins suggestive, — où se connaisse un peu de l'harmonie universelle...
Oui, selon les données scientifiques, — nous allons considérer l'Instinct comme l'émotion rudimentaire (et pourtant, de quelle énormité, d'être la prime sensation perçue de l'énergie à travers son éternité!), comme l'émotion vers où se sont orientées âprement les chimiques affinités de la matière. Et, allant à abstraire la Matière de ses phénomènes pour ne la concevoir que sa Fatalité-énergique, — il nous sera permis de voir que ses affinités elles-mêmes ne sont que la multiplicité demeurant une, d'une Unité qui dénombre éternellement le devenir de sa prise de conscience!... '
Donc, c'est à une induction Métaphysique que nous mène la méditation sur données de science, si, suivant le processus de l'Etre, nous sentons progressivement, avec l'émotion de nous référer continuement à l'Universel, la matière à travers les pensées animales et la pensée humaine aller son effort illimité à se savoir et se contempler harmonieusement... Le plus de savoir étant le plus d'être.
Or, le vrai don poétique, le don qui a été, quand les poètes des Livres sacrés sous les créations théogoniques enclosaient ce qui était conscient en eux de la nature des Choses, le don qu'une conception rénovée de la Poésie
rendra, nous l'espérons, unique demain, — c'est, il me semble, celui de pénétrer intuitivement de douleur et de volupté immense, le plus du mystère de notre Moi et du Tout, à la fois. Et, acquise, en quelque point de contact que ce soit, cette certitude qui naît de leur identification, — le Poète, alors, de chacun de ces points comme centres vibratoires, s'évertuera de pensée à susciter et harmoniser en la série'évolutive,des rapports nouveaux de l'Univers. Et constamment, il pourra et devra suggérer sa présence innombrable et ses lois, et signifier émotivement toute chose particulière en rapport, donc, avec la Signification totale.