‹ De la poésie scientifiqueChapitre 7 sur 10 · L INSTRUMENTATION VERBALE. — LE RYTHME EVOLUANT · texte numérisé non relu

L INSTRUMENTATION VERBALE. — LE RYTHME EVOLUANT

Résumant l'essentielle pensée de la « Poésie scientifique », nous dirons que, pour être valable, il conviendrait que l'oeuvre de notre esprit éveillât, de logiques associations d'idées, la conscience émue des Lois et des Rythmes universels...

Donc, pour être adéquate à cette œuvre, l'expression poétique devait-elle être reprise aux origines mêmes du Verbe, là où elle commence à une émotion gutturale de l'instinct. Nous devions rendre au Verbe sa valeur phonétique concurremment à sa valeur idéographique, et lui restituer le mouvement en mesures de l'émotion, c'est-à-dire le vrai Rythme...

De théorie et de pratique, la prosodie classique, romantique et parnassienne, énonce le Rythme : le sentiment du retour régulier et équidistant d'une division numérique. Le vers est donc pour elle la résultante de quantités numériques, marquées et scindées du retour régulier et prévu de l'accent tonique, en dehors de toute attention aux valeurs quantitatives et qualitatives des Sons. Il est, rythmiquement, une succession comme mécanique de temps faibles et de temps forts, où s'astreint l'Idée : l'idée qui, patiemment, se mutilant ou non, doit entrer en ce cadre rigidement déterminé en dehors de ses lois !...

Nous avons, en conclusion dernière, exprimé le Rythme, comme « le mouvement de la Pensée consciente et représentative des naturelles et harmonieuses Forces » (i). Et, en Poésie, — si nous rappelons que dans notre théorie « instrumentale » le Rythme dépend indissolublement et de l'Idée et du Verbe, concommitants, si nous rapportons que le langage comporte trois éléments (d'émotivité instinctive, d'imitation des phénomènes, phonétique, graphique et colorée, et de sentiment et de pensée), et si nous insistons que l'origine du Son-articulé est émotive, en expression directement phonétique, — nous dirons (ce qui est contenu en notre définition générale), que de sa nature essentielle et comme physiologique, le Rythme est représentatif de l'émotion que dégage l'Idée, émotion qui est inséparable d'elle.

(i) Je pourrais me prévaloir comme précieusement introducteur à ma Rythmique, de cet énoncé général de Spencer, Premiers Principes, que le Rythme, qui est universel, « procède d'accentuations successives du mouvement ondulatoire engendré habituellement par le sentiment, lorsqu'il se décharge dans l'être ».

Or, l'Emotion se dénonce muettement par le geste : toute émotion se répète de mouvements sensiblement pareils et égaux. A l'origine, elle s'exprima à rompre le silence, en le son guttural ainsi qu'une sorte de geste sonore : l'expression phonétique est donc un phénomène du mouvement et de la durée, qui se mesure de vibrations.

L'émotion a produit l'expression phonétique, elle-même imitative, en graphisme et en coloration (consonnes et voyelles), des phénomènes extérieurs. Le souvenir a gardé, reproduit et traditionnalisé l'expression phonétique en la nuançant sans cesse. — Cette complexe vibration sensîtive, représentative du divers phénomène universel et de ses rapports avec l'Etre qui s'en émeut, quand elle se mua dans la conscience en sentiment et en pensée s'est simplifiée et abstraite aux images schématiques de l'Idée. Le langage devenait phonétique et idéographique, l'idéogramme étant concurremment une simpliiication de la complexité phonétique, — qui cependant demeure en puissance émotive en lui...

Donc, en retour, toute pensée émue, toute idée suscitée à retentir suggestivement dans l'être (et il n'en doit être d'autres en poésie), nécessairement dégagera autour d'elle toute l'atmosphère complexement vibrante dont elle demeure en puissance, éveillera en mouvements toute la succession émotive d'où elle est issue... Participant du geste d'émoi traditionnellement et par répétition devenu rythmique, et du cri primordial de même essence que le geste, — le Verbeidéogramme qui exprimera totalement cette pensée et son émotion doit aussi, nécessairement, reprendre sa valeur phonétique, c'est-à-dire ses diverses et émotives durées de vibration.

Et aussitôt, il va se compléter de son autre élément de valeur imitative, dessin graphique, et intensités colorées.

Ainsi, l'Idée (rien dans l'esprit qui ne soit d'abord dans la sensation), et le Verbe originellement geste et cri de l'émotivité, sont indissolublement unis en leur même origine instinctive. Expressions d'ondes vibratoires que l'un, le Verbe, extériorise sous l'empire de la conscience, ils sont une suite de mouvements mesurée de diverses durées émotives, — et, parla, ils se produisent à soi-même le Rythme...

Il serait trop long de même résumer ma complexe technique du Vers et du Rythme-évoluant, ni ce que comporte encore « l'Instrumentation verbale » : construction harmonique de la période, substituée à la strophe, du poème, du livre, de l'œuvre, succession et rappel des motifs, etc. L'on doit recourir nécessairement à TEn Méthode.

Il sied cependant d'en rapporter quelques points...

Originairement série de cris émotifs, le langage a pour valeurs expressives essentielles les Voyelles, — durées vibratoires de hauteur et d'intensité diverses et variables — dont les Consonnes sont des modifications.

Les travaux de Helmholtz et de Krazenstein sur les harmoniques ont démontré que les Voyelles doivent être considérées comme des timbres-vocaux.

Ainsi, les mots apparaissent les éléments multiplement souples et modifiables à composer une nombreuse Symphonie-verbale, sous la domination évoluante de l'Idée émue. Le poète devra donc admettre la langue poétique sous son double et pourtant unique aspect : phonétique et idéographique, le sens usuel et la valeur émotive du son des mots

étant requis en môme temps, en concordance avec les idées directrices du poème. (Les passions ont avec les sons un lien puissant et secret, a écrit Jean-Jacques Rousseau. — « La pensée, qui tient à la lumière, s'exprime par la parole, qui tient au son », a dit incidemment Balzac.)

Donc, en élection (qui sera spontanée) par le poète possédé de l'Emotion, en élection des mots au mieux d'expression idéographique et phonique concordante : les timbresvocaux (sons-Voyelles complétés ou modalisés par les Consonnes), ou sonnent leur pure et distincte valeur, ou agissent les uns sur les autres à donner toutes nuances de tonalités, — alors, cependant, qu'une tonalité générale du poème existera. Et ils pourront, si la pensée le leur demande, soutenir monotonement lente ou rapide, une phrase, en se répétant en même son à mêmes hauteur et intensité. Ou, de passages réitérés, intervertis, harmoniquement ou inharmoniquement distants, de tous leurs points sonnants, ils exprimeront un idéal ondulement de la pensée et de la parole qui participera des ondes de l'univers... Pensée et sa parole, même principe et même destination du Rythme, — unité consciente et émotive que réclame notre concept général que « toute œuvre poétique n'a de valeur qu'autant qu'elle se prolonge en suggestion des lois qui ordonnent et unissent TEtre-total du monde , i) ».

Poétiquement, toute idée doit être émue, c'est-à-dire qu'elle doit en ambiance émotive redonner expressivement les trois éléments de l'origine.

J'ai donc déterminé les rapports les plus généraux et cons-

(i) En Méthode a l'Œuvre.

tants, entre les diverses séries d'éléments émotionnels et critiques de l'esprit humain, et les divers groupes de timbres ou instruments vocaux (Voyelles et Consonnes) dont les mots, en tant que sonores, se caractérisent diversement.

Or, le son, le cri d'émoi, originairement, est l'équivalent d'un geste, avons-nous dit, une détente vibratoire de plus ou moins d'intensité et de durée. Sous les puissances expansées de l'Idée qui s'exprime émotivement par la suite dramatique des timbres-vocaux, le Rythme se marque donc et se mesure donc essentiellement en leurs valeurs vibratoires, en un dessin continu et variable d'ondes sonores de toutes longueurs et de toutes intensités. (Les expériences récentes du docteur Marage et de M. Marichelle, sur la photographie de la parole, m'apportent ici un nouvel et précieux appui.)

A chacune de ses phases ou de leurs nuances, l'Idée marque son accent tonique à diverses hauteurs et intensités de sons émotionnels concordants. L'Idée en son évolution s'exprime en créant elle-même son Rythme-évoluant : Rythme qui est essentiellement de l'émotion extériorisée et remettant en vibration les causes sensitives qui l'ont produite.

(L'on comprend maintenant pourquoi des Vers de même mesure métrique peuvent cependant être plus rapides les uns que les autres. C'est que, en dehors du nombre syllabique, — de la diverse et nuancée durée vibratoire des timbres-vocaux, et seulement d'eux, dépendent ces « accélérations et ces retards » dont parle Becq de Fouquières qui ne vit que le poète peut à son gré scinder les mesures numériques, mais en vain : trahi sera-t-il constamment par la lenteur ou la rapidité propre, tout d'abord, aux sons verbaux).

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Ce Rythme scientifique, évoluant de l'évolution même de la pensée, ne s'en mesure pas moins métriquement, cependant. C'est-à-dire qu'en le Vers, les diverses divisions rythmiques propulsées par l'idée, en même temps qu'elles se marquent et se soutiennent sur des sons de telle ou telle quantité vibratoire, viennent aussi se mesurer Syllabiquement. Mesures eurythmiques ou dissonantes, selon que les combinaisons métriques proviennent de la multiplication ou de l'addition des nombres deux et trois.

La mesure de l'alexandrin est gardée en tant que présence continue de l'unité de mesure... Car la mesure de douze pieds est tenue, par nous, pour nécessaire, organique : elle a son équivalent en toutes métriques premières, anciennes et modernes. L'explication s'en trouve évidemment en une raison physiologique : que ce mètre est la mesure du temps nécessaire à l'expiration du souille.

divisions aussi valent organiquement, parce qu'en le temps de la totale expiration, l'émotion, le sentiment, l'idée, inscrivent des intervalles accentués.

Mais l'on ne prit pas garde antérieurement que deux raisons s'opposent à d'égales divisions, à des intervalles équidistants tels que l'étaient les césures. D'une part, la pensée, avons-nous vu, crée en dehors de pré-conception son propre et divers Rythme. Et, d'autre part, les propriétés de hauteur, d'intensité et de longueur des sons ou timbresvocaux qui sont partie intégrante de ce Rythme, — par parcelles et inégales durées, déterminent avec l'idée et par elle la place des temps marqués au long de l'expiration totale...

Or, « l'Instrumentation verbale » donne à la parole poé-

tique son sens complet et nécessaire en lui rapportant son primordial élément de phonalité. Elle est graphique et plastique par la détermination morphologique du Rythme, et l'unité harmonieuse du poème dans le livre, des livres dans l'œuvre une et composée. Elle est picturale, puisqu'il est admis une coloration des timbres vocaux et qu'elle la détermine aussi. De par son Rythme se mesurant de vibrations suscitées par l'Idée, elle communique comme aux mouvements moléculaires du monde.

Elle synthétise donc toutes les manières d'art, pour exprimer d'une énergie dramatique, au sens d'action passionnée et émouvante, « le mouvement de la pensée consciente et représentative des naturelles et harmonieuses Forces » (i).

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