‹ De la politique dans ses rapports avec la morale, essai sur la République de PlatonChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ORI6I9IE DE LA SOCIÉTÉ

SoHMiiRE : Origine de l’association politique , et fonctions qu'elle impose à tous dans l’État. Elles manquent leur but, si elles ne sont bien remplies.

C’était tout à l’heure le règne de la déraison orgueilleuse et de l’immoralité ; mais le triomphe de l’erreur est de courte durée. Bientôt on verra la chute et la confusion de ces hommes , qui ne croient « qu’à ce qu’ils peuvent saisir à pleines » mains (1), » qui nient, parce qu’elle échappe aux sens corporels , la réalité du monde invisible et supérieur qu’habitent la sagesse et l’intelligence. Impuissants à affermir leur fragile édifice, ils en ont habilement déguisé le vice et dissimulé la faiblesse : il est temps que Platon dissipe cette illusion. Les actions humaines prennent des routes si différentes, selon l’idée que se fait du bien la rcdson publique ou la raison individuelle, qu’il n’est pas permis de rester dans l’incertitude sur un point qui importe à toute la vie.

Si la justice est autre chose qu’une fantaisie passagère, un caprice, une création des hommes ; s’il est vrai que ses lois , obligatoires pour tous , dominent, protègent à leur insu ceux même qui la nient ou la défigurent , il sera facile de découvrir

(1) Plat., p. 3à6, a, b.

ORIGINE DE Lk. SOCIÉTÉ.

dans l’hunianité, cette maîtresse absolue des choses humaines; soit qu’on la cherche dans l’État ou dans l’individu, car tous deux ont même nature , même destinée : ils ne diffèrent que par les proportions (1).

Toutefois Platon ne prend pas indistinctement l’un pour l’autre : comme l’État est formé par le concours des individus, il est plus général , et contient plus de réalité , plus de perfection. C’est pourquoi l’individu dépend de la société , dont il emprunte l’appui : et l’État doit lui servir de modèle, jusqu’au moment où nous reconnaîtrons , audessus de l’un et de l’autre, un modèle encore plus achevé, leur type commun (2).

f Un État est plus grand qu’un homme, la jus- » tice doit s’y montrer en caractères plus grands » et plus lisibles (3). »

Transportons-nous par la pensée au moment de la formation d’un État ; nous y verrons infailliblement naître la justice (4). Si l’homme est né pour vivre en société, l’on doit trouver dans la loi même de sa nature le principe et le fondement de l’ordre social.

L’homme entre dans la vie avec une infinie variété de besoins. Isolé , réduit à lui-même , il sent son impuissance ; tout lui manque, son âme souffre et son corps dépérit ; c’est là le nœud de notre condition, qui ne peut se résoudre que dans l’État.

( 1 ) Plat., p. SUA, d, »! p. A35, a, b, c, d, e; p. 368, d, e. (3) Ibid., p. 5A3, c, d; p. A3S, e.

(3) Ibid., p. 3011, a.

(AJ Ibid., b.

ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ

« Ce qui donne naissance à l’État , c'est que cha- > cun de nous, incapable de se suffire, a raille be- * soins (1). »

Dieu a donné aux horaraes des goûts variés , des facultés différentes, des forces inégales. C’est pourquoi le fort a besoin du faible , le grand du petit ; le tisserand , du laboureur qui lui donne sa nourriture ; et le laboureur, du tisserand qui lui fournit son vêtement (2). « Malheur à celui qui est » seul , dit l’Ecclésiaste : s'il tombe , il n'a per- » sonne pour le relever (3). » L’union est cimentée par une dépendance réciproque; et l’assistance mutuelle, qui rapproche tout , multiplie les forces.

« La diversité des aptitudes et la multiplicité des » besoins ont porté les hommes à se réunir pour » s’entr’aider, et l’on a donné à cette association le » nom d’État (û). »

Comme l’indigence, essentielle à la créature, l’imperfection de la nature humaine est le lien général de la société , les besoins particuliers qu’engendre cette imperfection déterminent l’organisation spéciale de l’État. « Créons un État par la » pensée : nos besoins en déterminent la forma- » tion. Voyons comment l’État pourvoit à ces be- » soins. L’un se fait laboureur, l’autre architecte ;

» celui-ci tisserand, celui-là cordonnier etcha-

» cun remplit la fonction à laquelle il est propre , » sans s’occuper du reste ... Il est donc indispen-

(1) Plat., p. Î69, c.

(î) Ibid., d.

(3) Eccléa. IV. 10.

(t) Plat., p. a«e, d.

ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ

» sable que l’État soit, au moins, composé de » quatre ou cinq personnes (1). »

On ne peut se défendre ici de quelque surprise. Si nos besoins donnent naissance à l’État, l’intérêt en est le seul fondement ; si les hommes s’unissent parce qu’il est plus avantageux pour chacun de faire seulement ce à quoi il est le plus propre , ils agissent tous par calcul : « Lorsqu’on partage avec » un autre ce qu’on possède, lorsqu’on fait un » échange, c’est dans l’espoir d’y trouver son avan- » tage (2). » Glaucon disait-il autre chose?

Bien plus, il ne s’agit ici que des besoins matériels : manger , se vêtir , se loger.

Aristote, dont le génie est naturellement contraire à celui de Platon , toujours prévenu contre une doctrine que son propre système l’empêche de voir dans son véritable jour, attaque amèrement le passage qu’on vient de lire.

« Cet endroit de la République de Platon est in- » génieux , dit-il , mais erroné : Socrate dit que » l’État se compose de quatre éléments indispen- » sables: tisserand, laboureur, cordonnier, ma- . çon; ensuite il y ajoute, car ceux-ci ne suffisent » pas , le forgeron , le nourrisseur de troupeaux ,

» puis encore le négociant et le marchand , et il 1 s’imagine avoir comblé toutes les lacunes de soa » premier plan. La société n’aurait ainsi d’autre > origine que les besoins de la vie ; et la science du » bien n’y serait pas autant ou plus nécessaire que-

(1) Plal.,p. 369, b, c, rf.

(2) Ibid., r.

Digilized by Giuï^le

ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ

» l’arl de cordonnier et du laboureur. . . . Quant à • l’élément guerrier, Platon ne l’introduit pas » avant que l’État, par l’accroissement de son ter- » ritoire , se trouve en contact et en hostilité avec » les peuples voisins.. . . Si dans les êtres qui ont » une âme, l’âme est un élément supérieur au » corps , ne faut-il pas mettre , au-dessus des pro- » fessions nécessaires à la vie matérielle, les fonc- » tions militaires, les fonctions judiciaires, enfln » les fonctions politiques, qui sont, dans la vie » sociale, l’occupation la plus élevée de l’intelli- » gence (1) ? *

Abaissant ainsi le principe social à la satisfaction du corps, Platon serait-il revenu, sans le vouloir, auï théories de Thrasymaque qu’il repoussait avec mépris? Ne voit-on pas d’ailleurs que ces propositions sont avouées de ses adversaires , et l’assentiment des matérialistes ne les rend-il pas suspectes?

Socrate. — Est-il une autre cause de l’origine de l’Étal?

Glaücon. — Point d’autre (2).

Certes, si Platon n’allait pas plus loin que ceux qu’il attaque , s’il opposait sans y prendre garde à ses adversaires leur propre erreur qu’il pense réfuter, il serait tombé dans une méprise à peine excusable. Mais, loin de là, Platon procède eu maître.

S’il commençait par énoncer les principes d’un spiritualisme sévère, s’il prenait son point de dé-

(1) Aristote, éd. Bekker, p. 1291, 1. 10.

(3) Plat., p. 309, e.

ORIGINE DK IK SOaÉTÉ.

part dans sa propre doctrine, son ennemi, refusant de le suivre, échapperait à ses étreintes, et , lui opposant une simple dénégation , se déroberait à la lutte. Les deux rivaux n’ayant rien de commun ne pourraient se joindre ; plus de discussion : dès lors , la réfutation serait impossible. Mais Platon pose tout d’abord un principe universellement reconnu , assez vaste pour embrasser tous les systèmes , capable par sa généralité de se prêter aux interprétations les plus opposées, de servir à la fols de prétexte à l’erreur et de fondement à la vérité. La société , dit Socrate , naît des besoins de l’homme. Quelle est la signification de ce mot? Resserré dans d’étroites limites par celui qui ne reconnaît que les besoins du corps et les jouissanees sensuelles, il devient la formule de l’égoïsme, el le matérialiste admet sans hésiter un principe <ju’il interprète suivant sa propre doctrine et dont la portée lui échappe. L’œuvre de Platon sera donc de transformer ce principe , de lui restituer son véritable sens. Dans sa signification la plus haute , il peut s'étendre à toutes les choses humaines ; il doit embrasser les plus nobles instincts, les notions les plus relevées, les sentiments les plus sublimes: besoins du cœur, amitié , dévouement , liens sacrés du pays et de la famille ; besoins de la pensée, amour de la science et de la vérité , joies de l’intelligence ; besoins de ta conscience, amour du bien et de la perfection , instinct du devoir, désir de l’immortalité.

De cette conception grossière de l’origine matérielle de l’État, Platon va s’élever par degrés jusqu’au principe de la société : distinction profonde

ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ

qu’Âristote a méconnue dans la République. Bien qu’il ait entrevu le développement des idées , lorsqu’il reproche à Platon de poser d’abord quatre professions essentielles dans l’État , et d’en créer plus tard de nouvelles (1), cette gradation savante n’est pour lui qu’une inconséquence au lieu d’un progrès. Mais l’origine de l’État, dont il a été question jusqu’ici, n’a rien de commun avec le principe social : t origine de la société, c’est l’ensemble des faits qui en déterminent la formation, et qui lui donnent naissance dans le temps : on comprend sous ce titre toute occasion , tout auxiliaire du développement de l’État ; le principe de la société, c’est ce qui lui donne sa raison d’être et sa fln ; c’est ce qui la rend nécessaire au point de vue métaphysique , obligatoire dans l’ordre moral, universelle et indissoluble en fait ; c’est donc le but, et non le point de départ de toutes recherches sur la société.

Dans les livres suivants de la République, Platon, lorsqu’il est parvenu près du terme de ses travaux, s’arrête un moment comme pour mesurer le chemin qu’il a parcouru ; il reconnaît alors combien il y a de distance entre cette règle douteuse qu’il décorait prématurément du nom de justice et la justice véritable, celle-là s’arrêtant aux actes extérieurs de la vie et à la nature matérielle , celle-ci devant régler avant toute chose l’âme , l’intelligence, la vie intérieure de l’homme (2) ; il déclare

(1) ArltU, PoliL, p. IMl. 1. 14 et iqq.

(1) Plat, p. 44â, a, b, e, d.

3!2 ORIGINE DE I,A SOCIÉTÉ

que ce principe, admis en apparence au début, n’était que l’image de la vérité, qu’il prenait pour la vérité elle-même (1) : or, ajoute Platon, prendre la ressemblance d’une chose pour la chose elle-même, c’est rêver (2). Aristote lui-même serait-il plus sévère?

Suivons cette admirable transformation :

L’État naissant a été fondé sur un petit nombre de professions indispensables. Mais, nous l’avons vu , ces professions ne sont rien , sans l’échange qui en est le but; en sorte que pour suffire, dans l’État, aux besoins purement matériels, il faut satisfaire un besoin nouveau qui leur est supérieur ; il faut régler le mode de l’échange, puisque «c’est » là la cause première qui a porté les hommes à » vivre en société (3). » En un mot, il faut s’élever aux rapports mutuels qui naissent des différents besoins des citoyens : ces rapports sont déjà quelque chose d’immatériel ; peut-être y trouveronsnous la justice que nous cherchons. C’est en vain qu’on multiplierait les professions, qu’on ajouterait au nécessaire le superflu, qu’on agrandirait l’État, qu’on y créerait encore , pour prévenir des agressions injustes, la classe nouvelle des guerriers (à). Une seule question domine ici toutes les autres: celle qu’on indiquait tout à l’heure : solidarité des professions, quel qu’en soit le nombre, et nécessité de régler les rapports mutuels de ceux qui les

(1) Plat., p. 6A3. a, b. c, d.

(2) Ibid-, p. U16, c. d.

(3) Ibid., p. 309, a, b, e.

’h) Ibid., p. 373 et sqq.

ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ. ââ

exercent (1). Par là s’introduit insensiblement une idée supérieure, la notion du bien et du mal. Pourquoi , en effet , celte répartition des fonctions sociales? Afin que chacune soit bien remplie par celui qui s’y consacrera sans partage : « Pourquoi » n,’avons-nous pas voulu que le cordonnier fût en » même temps tisserand ou architecte? afin qu’il » en fît mieux son métier. Nous ne lui avons pas » permis de se mêler du métier d’autrui, ni d’avoir » pendant toute sa vie d’autre objet que lu per- » fection du sien (2}. »

11 existe donc au-dessus du besoin matériel de l’homme, et de l’œuvre matérielle de la profession qui y correspond, le rapport nécessaire qui unit entre eux ceux qui suivent des professions différentes ; et de là naît la nécessité d’exercer chaque profession de la manière la plus avantageuse pour tous , la nécessité de bien faire , et de savoir ce qui est bien. Les fonctions sociales ne peuvent remplir leur destination , si chaque artisan ne reconnaît que son art suppose des règles certaines, dont la connaissance lui est indispensable, une méthode préférable à toute autre , et sans laquelle tous ses travaux , tous ses efforts seraient stériles.

Prenons les guerriers pour exemple : ils doivent unir, chose difficile , la force avec la douceur ; le guerrier doit être fort contre les ennemis de l’État, doux et bienveillant envers tous ses conci loy ens (3) . Comment pourra-t-il concilier dans son âme deux

(Il Pial., P, Î74, n, ft. •

(2) Ibid.

(3) IbU., p. 375, O, b.

S8 l’ébucatioiv ,

tout ce qui touche l’âme , l’autre tout ce qui concerne le corps.

On vient de voir la première donnée qui justifie les vues de Platon sur la culture de l’âme et du corps: cette flexibilité des jeunes natures (1) qui les rend essentiellement perfectibles ; qui , par là , sert de fondement à l’éducation qu’elle rend possible, et de point de départ à toute recherche sur ce sujet. Pour que le tableau soit complet , il reste à déterminer le but de l’éducation, et à en faire connaître la loi. Platon, par l’enchaînement de ces trois idées, qui comprennent le point de départ, la fin , et les moyens, fait entrer dans son plan l’éducation tout entière.

^ Aux yeux de Platon , déterminer le but de l’éducation , c’est faire comprendre qu’elle se rapporte tout entière à l’âme , et que le corps , subordonné en toute chose à l’esprit , n’a pas d’autre destination que de concourir au développement de cet être supérieur (2). Platon montre que l’âme seule est capable d’éducation, puisque le corps n’est qu’un aveugle instrument; la vigueur physique ne prouve pas toujours l’énergie morale , et une âme robuste peut être enfermée dans un corps débile ; toutefois comme la maladie et l’impuissance corporelle sont un obstacle au développement de l’esprit , il sera bon d’exercer, de fortifier le corps en vue de l’âme. Les rudes labeurs , l’habitude des travaux , le mépris des fatigues et des dangers peuvent aguerrir

(1) Plat., p. 377, 6, r.

(2) Ibid., p. 376, d, « ; P 403, n, h, c, d, i.

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