‹ De la politique dans ses rapports avec la morale, essai sur la République de PlatonChapitre 15 sur 36 · LA JUSTICE , FONDBHKIST DE 1,'^DUCATION · texte numérisé non relu

LA JUSTICE , FONDBHKIST DE 1,'^DUCATION

le ur bonheur qu’on achète leur dév ouement (1). Difficulté sérieuse en apparence , en réalité facile à résoudre : quand on prouverait que les fonctions sont mal réparties dans notre République, en estil moins vrai que tous les citoyens doivent accepter les conditions et les charges de la profession qu’ils exercent; qu’une fois reconnue la constitution du pays , chacun d’eux doit se contenter des joui ssanc es que comporte sa condition spéciale? S’ils y per-l dent quelque chose quant à leur bonheur person-\ nel , ne le regagnent-ils pas dans la félicité générale ' de l’État qui rejaillit sur tous (2) ? Au contraire, <Iu’on leur accorde des jouissances incompatibles avec leurs devoirs , ils ne seront plus ce qu’ils devraient être; et lorsque le mal aura gagné tout l’État , quand chacun dans la République aura répudié sa condition , ceux qui se plaignent aujourd’hui seront plus malheureux encore (3). « Tu me » demandes, dit Socrate , ce que j’ai à répondre à » cette accusation. Ne quittons point la route que > nous avons suivie jusqu’à ce moment; notre plan

• nous fournira de quoi nous justifier. Nous ré- » pondrons qu’il n’est pas impossible que la condi- » tion de nos guerriers soit heureuse, en dépit des » inconvénients qui s’y attachent ; qu’au reste, en

* formant notre Républi que, nous ne nous sommes » p as proposé pour but la félicité d’un certain or - » dre de citoyens, mais celle de la République » entière, parce que nous espérions trouver la

(1) PlaU, p. /I20, a, b. c, d.

(2) Ibid., p. &31, a, b, r, d.

(3) Ibid.

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» j ustice daus un état gouverné de la sor te (11. » Tout est perdu dans un pays , dès que cette harmonie universelle s’altère ; chaque place est marquée dans l’ordre social ; chaque citoyen doit être élevé en vue de la sienne ; et celui qui en sort cesse d’être citoyen, puisqu’il n’est plus propre à rien dans l’État. Supposez en effet qu'un ou plusieurs hommes se dégoûtent de la condition qui leur a été assignée selon leur mérite ; l’interruption de leur travail prive la patrie du tribut qu’elle attend. Leur ignorance du rôle nouveau qu’ils usurpent aggrave ce premier désordre ; l’État s’appauvrit et souffre dans toutes ses parties ; et ceux qui sont la cause du mal souffrent autant que lui, car ils sont froissés de leur impuissance , honteux de leur insuccès, troublés par la jalousie, par le remords, et tourmentés de regrets qu’ils n’osent s’avouer(i2). Tout à l’beure , nous avions un État prospère ; l’unité régnait dans la République par l’unité de chaque citoyen ; chacun se consacrait tout entier à une fonction unique appropriée à ses aptitudes. Dés que cette loi sera violée , comme il y aura plusie urs citoyens dans un citoyen , il y aura plusieu rs États dans l’Éta t; e t la République, trou vanrdes ennemis dans son propre se in , se verra désarmé e devant l’invasion étrangère . Supposez maintenant qu’il y ait guerre entre une cité bien gouvernée, telle que la nôtre, et l’un de ces États que trouble la désunion : l’issue du combat ne saurait être un

(1) Pial., p. 621, a, b. r, d.

(3) Iï>id., p. a, b. t\

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moment douteuse ; à vrai dire il n’y aura point , lutte entre deux cités : la nôtre seule est une ; quant aux autres, chacune d’elles contient plusieurs États dans un seul , puisqu’on y trouve des factions ennemies , des partis irréconciliables , des grands et des petits, des pauvres et des riches que l’on peut armer les uns contre les autres (1). Elles périront d onc pour avoir livré au hasard l’éducation de la j eunesse , tandis que notre cité . séjour de la paix e t de la justice, sage et forte . heureuse et floriss ante. verra grandir iucessainent sa puissa nce (2).

Socrate peut s’écrier maintenant : « Fils d'Àriston, notre République est formée (3). »

En dépit des objections qu’on nous opposait, de l’aveu même de nos adversaires, nous voici bien loin du point de départ où les besoins matériels de l’État semblaient l’unique souci du législateur; et l’intérêt, que nous avions d’abord pris pour but, s’est en quelque sorte effacé de lui-même pour faire place à la justice. C’est que l’égoïsme même a besoin d’esprit de conduite, et il se sent forcé de recourir à quelque règle , d’invoquer quelque principe supérieur qui le guide dans la poursuite du bien-être. Ainsi se confirme ce que nous avions entrevu dès le début de l’entretien : l’égoïste imprudent, maladroit, aveugle, n’atteint pas même cette grossière volupté dont l’appât séduit et stimule ses appétits : l e plaisir échapp e à celui qui ne vit que pour le plaisir , glisse entre ses mains in-

(1) Pial , |>. D23 . a, 6, r, d.

(2) Ibid., p. 426, p. 427, n, h.

(.3) Ibid., p. fi27, <r. d.

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habiles, et fuit d’imprévoyantes étreintes. Veut-on que le succès sanctifie tout ? Encore faudralTil , pour arriver au succès, faire succéder à la doctrine de l’intérêt celle de l’intérêt bien entendu, reconnaître que pour celui-là même qui veut servir son égoïsme, deux chemins s’offrent dans la vie, et qu’il peut bien ou mal agir en vue de son propre intérêt. Maintenant, plus de retour. Dès qu’on a reconnu cette distinction nécessaire du bien et du mal , comment serait-il permis de prétendre que toutes choses sont également légitimes? Ne faut-il pas à l’homme une r ègle au nom de laquelle il décide ce qu’il doit s uivre et ce qu’il doit éviter ? S’il néglige d’y recônrir, ne risque-t-il pas sans cesse de s’égarer? De toute façon, qu’il viole ou respecte cette règle, n’en a-t-il pas forcément reconnu l’existence et l’autorité? Pour nous, quand nous aurions commis quelque erreur de détail , nous n’en avons pas moins suivi le chemin qui conduit à la justice. Que les moyens proposés soient défectueux, le but n’en reste pas moins légitime ; et nous avons droit de le supposer atteint par nos règlements, puisque nous avons simplement voulu démontrer qu’une bonne éducation ferait passer la justice dans toutes les parties de l’État (1).

L’Étatest un être moral dontrintelligence conçoit des résolutions qu’elle adopte, ou qu’elle repousse, après avoir délibéré ; dont la volonté se détermine , agit librement , et s’élance au but fixé par la pensée. Au-dessous de l’intelligence qui délibère , et

(1) Plat., p. a. f), Cf d.

FONDEMENT DE l’ÉDUCATION.

de la force qui exécute , murmurent les passions qui menacent de troubler l’harmonie (1). Les détruire serait impossible : il y a dans l’État d’ardentes rivalités , nées de 1a distinction nécessaire des grands et des petits , des riches et des pauvres. Les régler, les soumettre à l’empire des lois, voilà ce que doit faire une sage constitution. Ces troi s élé ments de l’État sont représentés par trois ordre s de citoyen s : les magistrats qui gouvernent s ont l a pensés , le symbole de la raison publique ; les g uerriers sont la force ; et l es cla sse s inférieures de l’État, dépourvues de lumi ères, vouées aux tra và uT grossiers" et matér iels ,~ï alouses des classeg supérieures, avides de troubles et de révolution s , sonTTeléinenrpâssionné de l ’Ëlat que doit conte nir la rai son s ous la figure de la loi (2). Grâce aux lois que nous avons établies, clTacun de ces principes doit être à son rang dans la République : toutes les vertus sociales doivent donc présider à ses destinées ; et il sera facile de découvrir la justice dans le séjour qu’elle habite , au milieu des autres vertus qu’elle domine (3).

Aux trois éléments dont nous venons de parler, doivent correspondre autant de vertus. D’abord l a prudence règne dans notre République , vertu s upérieure qui a pour but la conservation d e l’État , et qui réside dans les chefs du gouvern ement , dans les magistra ts. Notre cité est vraiment sage , bien que la science et la sagesse ne soient

(1) Plal., |). A28, 420, &30.

(2) Il)id., p. 428, 429. 430.

(3) Ibid., p. 432, a, b, r..

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le partage que d’un petit nombre , car nous supposons les plus sages investis de l’autorité , et les conseillers de la nation , les gardiens des lois éclairés par une haute raison. L’État est fort et courageux, non de ce courage brutal et servile qui ne sait point se maîtriser et se conduire, faute de savoir ce qu’il faut craindre ou braver légitimement , mais de ce courage intelligent que règle la discipline, et qui est le fruit de l’éducation, Tous ne seront pas courageux , et pour- ^ tant l’État tout entier le sera, pourvu que le vrai j courage réside dans les guerriers chargés de la j défense du pays (1). Enün l’État est tempérant, car si notre éducation a porté ses fruits , chacun y connaît ses devoirs, nul ne se croit au-dessus de sa condition ; les désirs et les passions de la multitude sont modérés par la prudence des I sages (:2) ; c omme le mérite est la seule rè gle et le seul privilè ge, les haines, l es jalousies se tai sent devant le succès fondé su r la vertu ; tous respecte nt le pouvoir dans le s mains qui sont dignes d e le porter ; et la Képublique est vraiment maîtres se d ’elle-même , par cette tempérance politique q ui ass ure la paix intérieure et la concorde.^ Rien ne dispose plus à la modération que l’intelligence et le discernement. Dès que la saine raison dispose de la souveraineté, le peuple , en apprenant d’elle à juger sainement les choses, s’accoutume à ne vouloir que ce qui est possible , à ne point dé-

(1) Plat., p. 42S et sqq.

(2) Ibid., p. 431, c, i/, r.

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passer ses droits , à ne point rester au-dessous de ses devoirs. La sagesse réside surtout dans les magistrats, et la force dans les guerriers; mais la tempérance convient à tous : elle naît de l’har-' monie du commandement et de l’obéissance (1).

« Nous avons trouvé, ce me semble, ce qui rend » notre République prudente, courageuse, ternpé- » rante. 11 reste à découvrir ce qui complète sa » vertu, la justice (’i). »

Elle doit maintenant se montrer d’elle-rnême. Puisque nous avons parcouru toutes les vertus spéciales de notre État sans la rencontrer , il c^t clair que la justice est une v ertu générale qui domine le s vertus particulière s , d’autant plus qu’elle n e peut être resserr é e dans telle ou telle partie de la cité- Elle étend partout sa bienfaisante influence : elle n’est donc autre chose que le principe commun de ces trois vertus, sagesse, courage, tempéran ce , et depuis longtemps nous parlio iTsUe la justi ce sans le sav oir (3). « Ce que nous avons » prescrit tout d’abord, en jetant les fondements » de la République, comme un devoir nécessaire et » universel , c’est la justice même ou du moins son » image (4). » Chacun, disions -nous, devra s’attacher exclusivement à l’emploi qui est son partage ; n'est-ce pas là ce qui a produit toutes les vertus dans la société : la prudence , parce que les magistrats seuls s’appliquent au gouvernement de

(1) Plau, p. Ii3i, c d, e.

(2) Ibid , p. 432, a, b.

(3) Ibid,, p, 4 )3, a, b.

(4) Ibid.

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l’État; la valeur, parce que les guerriers, soldats citoyens, se consacrent sans réserve à sa défense, parce qu’on trouve en eux , avec des corps robustes et de solides courages , une parfaite discipline ; la tempérance , parce qu’il n’y a ni in stinct de tyrannie chez les grands , ni esprit de révolte dans les classes inférieures? En proscrivant ainsi 1a confusion et le mélange des fonctions sociales , nous avons fermé la porte au désordre et à l’injustice. Rendre à chacun ce qui lui est dû , faire l ’égale répartition des droits et des devoirs, don ner à tous la place qu’ils méritent , voilà ce qui constitue la justice, la plus haute vertu so ciale, puisq u’elle produit et conserve toutes les autreT , les unissant par un accord fécond , et formant a insi le cen tre commun où viennent aboutir les vertus narticulière s. Toute vertu pratiquée dans les relations sociales devient donc justice, car il n’en est pas qu’on ne puisse faire servir au bien public.

11 nous reste à vérifier dans l’individu *ce que

nous avons observé dans l’État. « Les mœurs et le

» caractère d e la société se retrouvent dans chac un » des cit oyens qui la constituent , car c’est de » l ’individu qu’ils danv h Républi-

» que (1). »

Les vertus sociales doivent correspondre aux vertus individuelles; et si l’ordre public n’est l’expression de l’ordre moral qui règne dans les consciences, l’œuvre du législateur est factice. En

(1) Plaloii, p. 435, n, é.

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interrogeant la nature humaine, nous trouvons en effet dans l’individu , comme dans la société . trois éléments essentiels , nécessairement distincts, puisqu’ils agissent parfois simultanément, bien que leurs effets soient contraires (1). Non-seulemejit il xa dans l’âme autant de mobiles que dans l’État : il s oflÿèn t~Tg5~mé tncrüâractèr es. Le^remi e^r de tons est l’élément rationnel: le second, l’élément actif, énergi que; le~troisiêihe , iWéme nt ^sible et passionné. Le moins noble , en effet , c’est la passion qui ne cherche dans les objets que la satisfaction d’un désir fugitif, ne s’attache qu’à leurs qualités extérieures, relatives, accidentelles. Le plus élevé, c’est la raison qui considère l’essence des choses , dépouillées de toutes leurs propriétés passagères. Quant à l’élément actif, il tient le milieu entre le désir et la raison , faisant effort pour résister au désir et lutter contre la passion ; secondant presque toujours la raison , à moins qu’il n’ait été corrompu par une éducation vicieuse (2).

Il est évident que ces trois mobiles correspondent aux trois ordres de l’État. Ainsi que l’État. l’ homme es t sage quand l a raison gouverne son âme , nourrie par la science et la vérité ; éner;; iqûe, lorsquc'~Sdv donté dom ine ses pas s ions et ex éc ute les ordres delà raison ;Tempérant , lorsque s es pa ssions et s a volonté , d’accor d avec l’in telligence, ne songent poinTà~3îsputer à la raison le coinman-

(1) PUL. p. 43.'>, e, d.

(2) Ihlil., p. 'ifil. p. 437. .'l i», 4:i!>.

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dement; juste, quand chaque partie de lui-même occupe le rang que lui assigne sa nature (1) et remplit sa destination. La ju sti ce se montre d onc sous l es mêmes t raits dans l’Etat et dans l’individu ; des deux côtés l’injustice naît du désordre des éléments qui franchissent leurs limites, et renversent les degrés de la subordination. C’est une sédition des trois parties de l’àme ou des trois parties de l’État qui, sortant du domaine que leur assigne la nature , ruinent l’équilibre qui maintenait la justice (2). . Nous voyons clairement ici ce que » nous ne faisions d’abord qu’entrevoir ; à peine » commencions-nous à fonder notre République, » quelque divinité nous a révélé pour ainsi dire le

type de la justice Exiger que celui qui était

» né pour être cordonnier, charpentier, artisan , » s’occupât de son métier, sans faire autre chose,

» c’était tracer l’image de la justice (3\ » Seulement , comme Platon nous l’apprend ailleurs, « prendre la ressemblance d’une chose pour la » chose même, que l’on dorme ou que l’on veille, » c’est rêver (4). »

Une étude plus attentive nous a fait découvrir enfin « la justice elle-même. » Nous voyons que « la justice est quelque chose de semblable à ce • que nous prescrivions : seulement, au lieu de . s’arrêter aux actes matériels de l’homme , elle » règle sa conscience et ne permet jamais qu’une

(1) Plat., p. âa2 et atia.

(2) Plat., p. tia.t, a, b, c, d.

(3) Iltid.

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