LA VIE FUTURE , SANCTION DES LOIS HUMAINES
» VU la corruption placée dans le droit public , et
> donnée en spectacle à la jeunesseétonnée, comme » la leçon de l’âge mûr.
Il n’y a point de droit contre le droit : le droit » sans lequel il n’y a rien sur la terre , qu’une vie
> sans dignité et une mort sans espérance. »
OONCUSSION.
Quelle est , dans l’œuvre de Platon , la part du faux et du vrai? Ce système doit-il survivre aux erreurs qui le défigurent? La République est-elle un édifice durable, fondé sur la base éternelle de la morale , ou le rêve insensé d’un génie téméraire?
Poursuivant la perfection de l’humanité , Platon fonde la politique sur la vertu, la vertu sur une éducation mâle et forte , l’éducation sur la concorde et la fraternité des âmes, nourries de l’espérance d’une vie immortelle et de l’amour de Dieu.
Mais il oublie les misères de notre nature , méconnaît les conditions de la vie présente et s’abuse sur le pouvoir de la vérité, lorsqu’il se flatte de supprimer dans l’État, par la science du bien et du juste, tous les déréglements, toutes les défaillances de la liberté individuelle.
Là commence le rêve d’une imagination généreuse : Platon suppose ses désirs réalisés, la vérité triomphante, le vice chassé de la terre avec Ter-
CONCLUSION
reur , la source des mauvaises passions tarie ; il propose alors la communauté des biens, celle des familles , pensant resserrer l’union des âmes et des croyances par l’étroite union de tous les intérêts (1). Partout ailleurs , cette communauté absolue serait impossible : dans un État ordinaire , les passions mauvaises la souilleraient d’odieuses iniquités , de honteux* désordres. Épurée, s’il faut l’en croire, par les vertus de chacun dans sa République idéale, elle doit fortifier le dévouement fraternel des ci toyens, les détacher des biens trompeurs de ce monde , et préparer pour tous l’immortelle félicité de la vie future.
C’est ainsi que Platon , en combattant ceux qui considèrent l’ordre social comme une création des hommes, le droit comme une convention arbitraire , est tombé lui-même dans l’excès opposé : pour restituer à l’État ce caractère de légitimité et de justice que lui refusent les matérialistes, il en exagère l’autorité, et lui assigne un rôle incompatible avec la destinée des membres qui le composent.
L’État ne saurait avoir par lui-même une existence, une destinée indépendante de l’existence et de la destinée des citoyens; l’État n’est qu’un être abstrait : l’homme seul est une force vivante, l^a société ne possède rien qu’elle n’emprunte des individus qui la constituent : elle est riche de leur richesse , ou pauvre de leur dénuement, forte de leur courage , ou faible de leur impuissance ; elle souffre de leurs douleurs, elle est heureuse de leur pros-
(1) Voir plus haut, cbap. VI, 2* partie, et rhap. VII.
CONCLUSION
périté ; en un mot , c’est le concours des citoyens qui forme l’État : l’individu est l’élément organique de la société, elle vit de son existence, elle lient tout de lui, sa matière et sa forme, sa nature et sa destinée.
D’où dérive , alors , la souveraineté de l’État sur les citoyens? Du pouvoir naturel de chaque citoyen sur lui-méme. C’est dire assez que le pouvoir de l’État ne saurait être illimité , car l’individu dispose de sa personnalité sans pouvoir jamais l’abdiquer.
Tout homme porte au dedans de soi le sentiment de la toute-puissance divine, et la conscience de sa liberté : c’est là le fond de la nature et de la destinée humaine. La société ne peut donc méconnaître , sans cesser d’èire légitime, ni la souveraineté de Dieu , ni la liberté individuelle ; elle est impuissante à réaliser la justice , elle manque aux conditions de son origine . au but suprême de ses institutions , si elle n’assure à toutes les forces intelligentes qui la composent leur libre mouvement vers la perfection qui réside en Dieu.
Violer cette loi , c’est fonder sur une métaphysique incomplète une politique erronée : telle est la double erreur de Platon.
Dans sa philosophie, l’intelligence humaine contemple Dieu dans toute sa majesté ; mais tout le reste s’efface comme une ombre devant cette lumière éclatante, et l’indépendance de l’homme est sacrifiée à la grandeur divine.
Dans sa politique , l’État guide les citoyens vers Dieu , leur but suprême , aux dépens de leur liberté ; il détruit donc son propre ouvrage , car la
CONCLUSION
véritable perfection de l’homme est inséparable de sa responsabilité.
Platon considère sa République comme l’idéal des sociétés : en effet , elle est dominée tout entière par l’idée sublime de la vertu. Mais si l’on réalisait le plan qu’il propose , vainement il aurait donné à l’État la souveraineté de Dieu pour principe, et la vie future pour but ; ces vérités seraient stériles dans une communauté tyrannique qui détruit le libre arbitre et ruine la personnalité humaine.
On s’étonne que Platon se soit égaré en de telles illusions. Aristote les lui reproche avec sévérité ; il prouve aisément que les vertus difficiles , que Platon considère comme le tout de l’homme , trouvent leur plus puissant auxiliaire dans le^ deux instincts qu’il retranche du cœur de l’homme : l’amour de la propriété et l’amour de la famille (1). Mais ces utopies sont-elles, comme on l’a dit , toute la République de Plaion ? Faut-il rappeler qu’avant d’en venir à ce communisme choquant, il a jeté les fondements de la vraie communauté sociale ? Cet admirable enchaînement de principes que nous avons tenté de reproduire , cet ordre harmonieux, ce plan d’une parfaite rigueur et d’une simplicité merveilleuse , voilà ce qu’il faut vraiment appeler la République.
Aux yeux de Platon, l’ordre social a pour but de guider les hommes vers l’accomplissement de leur destinée; c’est pourquoi la politique tout entière dépend de la morale qui trace les règles de la con-
(I) Arislote, Polit., U.
CONCLUSION
duile humaine, et la morale des dogmes religieux ou philosophiques qui expliquent la nature de l’homme et la nature de Dieu.
Nous trouvons en nous deux puissants mobiles : l’instinct du devoir et l’instinct du bien-être; lequel de ces principes faut-il subordonner à l’autre?
Les matérialistes sacrifient tout au bien-être, n’ont d’autre Dieu que le plaisir (1) : Platon expose leur doctrine , la fortifie de tous les arguments qu’ils invoquent, et développe éloquemment la politique qui en est la suite naturelle (2) ; puis il travaille à démêler les contradictions qu’elle renferme en son sein. Ses adversaires, qui prétendent faire de l’égoïsme et de l’intérêt personnel la loi sociale, ont assigné pour mobile unique à l’État les besoins des membres qui le composent r Platon accepte ce principe, et montre que les matérialistes qui le proclament n’en soupçonnent pas la portée (3).
Puisque l’association politique a pour but de suppléer à l’impuissance individuelle par un échange bien entendu de devoirs et de services; puisque l’économie sociale a pour objet de servir les intérêts , de satisfaire les besoins des particuliers, est-il indifierent que les fonctions publiques soient bien ou mal remplies? Peut-on livrer au hasard le salut, le bonheur de tous (4)? L’éducation qui forme les citoyens, qui trace à chacun sa
(1) Voir plus haut, rhap. I.
(2) Chap. II.
(5) Cbap. 111.
Ci) Ibid.
CONCLISIO.N.
mission sociale et lui donne la force de l’accomplir, l’éducation , nourrice bienfaisante qui détruit dans chaque enfant les intincts du mal, et féconde par la culture les germes salutaires, voilà le principe et le fondement de l’État (1\
Mais que pourrait l’éducation sans un but assuré, sans une règle invariable? Pour façonner au bien la nature humaine, il faut connaître l’essence du bien et du juste. Pour rendre à chacun ce qui lui est dû, il faut déterminer le rôle et la valeur de chacun des éléments dont se compose l’État; et comme l’État est formé lui-même par le concours des citoyens, l’on doit étudier les éléments de la nature individuelle et assigner à chacun d’eux son véritable rang (2). Ainsi se fonde la justice', qui enfante l’harmonie sociale , la fraternité, la concorde des citoyens, l’unité de l’État (3).
11 faut encore aller plus loin. Pour que l’unité soit durable , pour que la justice sociale repose sur une base ferme et assurée, pour que l’éducation publique soit infaillible, il faut prêter aux faits l’appui des principes : on doit régler ce qui est conformément à ce qui doit être , chercher une certitude vraiment rigoureuse, une foi définitive et inébranlable, en un mot remonter jusqu’à la raison dernière des choses.
En Dieu , source éternelle de toute existence et de toute perfection, résident la vérité, la beauté, la justice absolue ; sans lui, tout est misérable et
(1) Chap. IV.
(î) Chap, V.
(3) Chap. VJ, première partie.
CONCLUSIO!*.
précaire , loiile vérité mêlée d’erreur et de doute, toute vertu pleine de périls et de défaillances (1). L’État qui ne rapporte pas à ce principe éternel ses institutions civiles ou politiques est le jouet des plus cruelles révolutions, et la société qui cherche sa fin en elle-même se consume et s’épuise en efforts infructueux (2). La destinée de l’homme étant incomplète en ce monde, l’État doit guider tous ses enfants vers un but supérieur, dernier terme et couronnement de l’ordre social (3).
Ces vérités , consacrées depuis par le christianisme , mais reléguées par des gouvernements sceptiques dans la conscience individuelle, Platon les érige en dogme national , et montre qu’elles doivent servir de base à toute société politique, dominer tous les actes de la vie collective, présider à l’éducation publique , sanctionner l’œuvre du législateur.
Le Phédon qui con sola les derniers momen ts de Caton ne saurait être séparé de la République, et le citoyen de Platon apprend à remplir ses devoirs envers son pays, les yeux fixés sur une autre patrie (4).
Telle est cette république idéale dont Rousseau a dit avec vérité:
€ Voulez-vous prendre une idée de l’éducation » publique, lisez la République de Platon. Ce » n’est point un ouvrage de politique comme le » pensent ceux qui ne jugent des livres que par
(1) Chap. VIII.
(j) Chap. IX.
(3) Chap. X.
(4) Ibid.
C0^CLÜSI01V.
» leur titre : c’est le plus beau traité d’éducation » qu’on ait jamais fait (1). »
On parle beaucoup des chimères qui accompagnent ce grand système : qu’est-ce autre chose que l’exagération de cette austère vertu que Platon veut faire passer dans la politique? Sur ce point, il a pour ainsi dire prévenu la critique :
« Sera-t-on moins bon peintre, demande Socrate » à son adversaire, si après avoir dessiné le plus » beau type d’homme , et tracé sur la toile un mo- » dèle parfait, on ne prouve pas qu’un homme sem- » blable puisse exister? >
• Ce que nous avons dit sera-t-il moins vrai, » quand nous ne pourrions démontrer qu’il soit » possible de former un État sur le modèle qui a » été tracé (2) ? «
11 l’avoue lui-même, il n’ose espérer qu’on puisse jamais former un État composé de citoyens assez purs pour appliquer tout ce système :
* On niera que la chose soit possible, et fût-il bien » démontré qu’elle est possible , on niera qu’elle » soit bonne (3). »
Mais, ajoute-t-il, «souffre que je me donne » carrière, comme ces esprits oisifs qui ont cou- . tume de se repaître de leurs rêves, lorsqu’ils sont » livrés à eux-mêmes (4). »
Ces traces d’hésitation sont fréquentes dans les chapitres où Platon a poussé sa docrine jusqu’aux
( 1 ) J. -J. lloiifseau, /imi/e, I.
(2) Plat, p. 6"2, «, é, r, rf.
(3) Ibid., p. 450, c, rf,
( 4 ) Ibid-, p. 45S, a, b.
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CONCLUSIO.N.
conséquences les plus extrêmes. Si chères que lui fussent ses illusions, il ajournait plus d’une partie de ce vaste plan :
« Nous n’avons point youlu établir que ce modèle » pût être réalisé (1). »
Ce qu’il n’ajourne pas, c’est l’enseignement de ces grands principes qui portaient en eux le germe d’un ordre nouveau. Les sophistes faisaient appel aux passions égoïstes et servaien t la corruption d’ une société toute sensuelle ; le pouvoir politique était dans leurs mains ; ils avaient étouffé la voix de .Socrate : Platon démasque ces faux politiques et leur arrache l’aveu de leur impuissance : citoyen d’une nation dégradée par l’idoMtrie , il parle du Dieu parfait , de l’âme immortelle, de la vanité des sociétés matérialistes, et la Grèce entend avec étonnement des vérités inconnues. Il était hardi de proclamer au sein de l’antiquité païenne qu’il ne peut exister de saine organisation sociale chez des hommes qui envisagent la mort comme le néant, de prétendre qu’il est insensé, « pour une créature immortelle, » d’avoir plus de souci de cette courte existence » que de l’éternilé (2). »
Platon fait dire à Socrate dans le Gorgias:
« 11 pourra se faire que je succombe : Veux-tu » savoir pourquoi je le pressens? Je crois in’ap- » pliquer, avec peu d’Athéniens, pour ne pas dire » seul, à la véritable science politique, et seul » aujourd’hui faire acte de citoyen. Aussi, moi
(1) Pial., p. 472. d. r.
(1î) Ibid., p. 608, d, e.
CONCLUSION
> qui ne parle point pour plaire, moi qui, dans un
• discours, cherche toujours le bien et jamais l’a-
* grément,... je n’aurai rien à dire devant les » juges; quelle que soit la sentence, je dois m’at- » tendre à la subir.
• Et penses-tu, Socrate, qu’il soit beau pour un » citoyen d’être ainsi hors d’état de se sauvegarder » lui-même?
» Oui , Calliclès.. . , pourvu qu’il puisse se donner » à lui-même celle sauvegarde, que dans ses dis- » cours, que dans ses actions, il n’y a rien d’injuste » ni envers la divinité, ni envers les hommes (1). »
Au milieu des troubles et des discordes qui agitaient les États de la Grèce , parmi tous ces flatteurs populaires qui enivraient la multitude du sentiment de sa toute-puissance, la notion du devoir s’était eflacée : les citoyens semblaient avoir perdu le discernement du bien et du mal : Platon montre au-dessus des lois violées, des institutions chancelantes, la morale éternelle, toujours vivante cl souveraine, plus puissante et plus forte que tous les destructeurs.
Nous aussi , dans ce temps de crise et d’orage, nous avons vu s’abaisser les vertus publiques , et se corrompre la conscience nationale. La démocratie n’a pu conquérir sa place sans troubler profondément l’ordre social ; et parmi tant de ruines , la morale seule est restée debout. C’est là qu’il faut nous rattacher, comme Platon le prescrit dans sa République; c’est par là qu’il faut raffermir les
(1) Georgias, Plai., p. 522, a, ft, c, d.
CONCLUSION
consciences, rassurer les esprits et relever les caractères. Si les institutions sont ébranlées, si les chefs sont irrésolus, les gouvernements énervés, fortifions les vertus individuelles.
Dans la longue lutte que les peuples modernes ont soutenue pour conquérir leursrfmto, l’intelligence et le sentiment des devoirs se sont peut-être affaiblis : si la résistance de nos pères contre l’intolérance et le fanatisme nous a valu la liberté des consciences , elle a favorisé la séparation dangereuse de la politique et de la morale , elle a conduit les gouvernements et les peuples à exagérer la distinction de la loi qui dirige les consciences et de la loi qui régit les États. On ne s’est pas assez souvenu que les institutions reposent avant tout sur la valeur morale des citoyens, que le talent des hommes d’État est stérile sans le respect de la justice et du droit , enfin que les vertus privées sont le fondement des vertus publiques.
N’y-a-il point quelque enseignement pour nousmêmes dans les leçons que le législateur de la République donne à ses frivoles concitoyens?
Combattre le matérialisme sous toutes ses formes , subordonner les intérêts aux principes , parler moins au citoyen de ses droits que de ses devoirs, réaliser, enfin , l’étroite et légitime union de la politique et de la morale, n’est-ce pas le but même de la République : véritable traité d’éducation politique et de philosophie sociale, qui fonde l’État sur les lois de la vertu la plus pure et de la plus stricte équité , assigne pour fin à la société , comme à l’individu , l’immortalité de l’âme et la
CONCLUSION
vie future, proclame la justice indépendante des accidents passagers, et le droit supérieur à la volonté de l’homme.
Les erreurs mêmes de Platon portent ce caractère de grandeur morale, et c’est là ce qui distingue profondément les utopies de la République de toutes celles qu’on serait tenté d’y assimiler.
Sans doute, on ne propose jamais de telles chimères sans péril pour la société. Celui qui rêve des perfections idéales hors de la condition de l’homme dégoûte les âmes faibles et enthousiastes des devoirs sérieux de la vie réelle , et leur prépare d’amères déceptions. Mais quelle différence entre le réformateur pacifique qui attend tout du progrès des intelligences, et les novateurs téméraires qui veulent devancer l’heure et faire violence au temps, au risque d’ébranler, par d’imprudentes tentatives, toutes les bases de l’ordre social.
Platon dédaignant la force qu’il croit impuissante , fait appel à la philosophie, aux convictions, aux lumières ; il garde , môme en s’égarant, toute la sérénité de la science. Tourmenté du besoin de la perfection , il s’attriste à la vue des souffrances humaines , il ressent une amère indignation contre l’inj ustice, un enthousiasme ardent pour la vérité; mais malgré sa foi dans le bien et dans la raison , malgré son mépris pour les États corrompus de la Grèce, « où les simples matelots se » disputent le gouvernail et prétendent être pi- » lûtes (1) , » trop sensé pour croire qu’on puisse
(1) l‘Ul , p. 488, b, c.
CONCLUSION
détruire en un jour les misères du genre humain , il attend tout de l’avenir , du progrès des siècles. Craignant que le plan nouveau qu’il propose ne trouve « dans la génération, l’éducation et » les habitudes actuelles (1) * d’invincibles obstables, il le réserve pour les âges futurs.
Ce n’est pas ainsi que procèdent nos modernes réformateurs. Tous sont venus avec la pensée de détruire brusquement les institutions consacrées par le temps et l’expérience, avec la prétention d’appliquer leurs systèmes de toutes pièces.
Cette erreur uniformément reproduitedans toutes les utopies contemporaines, ne tient pas seulement à des causes accidentelles : que l’on observe de près ce désir avide d’applications et de jouissances immédiates, ce besoin de réformations soudaines, cette précipitation d’agir, enfin cet amour du présent, qui semble renoncer à l’espérance et se défier de la Providence divine, on y reconnaîtra l’un des caractères qui accompagnent les doctrines matérialistes, de même que la résignation et la foi dans l’avenir sont des traits distinctifs du spiritualisme.
Tout réformateur qui prétend opérer soudain de vastes changements dans l’État , se réduit à des réformes matérielles, car, si l’on peut changer, déplacer brusquement les choses, on ne saurait transformer d’un seul coup les esprits et les cœurs des hommes. Pour renouveler des idées et des sentiments enracinés par l’éducation , les mœurs.
(1) Plat., p. ^99 et sqq.
CONCLUSION
l’habitude , il faut de nouvelles générations.
Les novateurs de notre temps, ceux qui se nomment socialistes, n’ont pas impunément violé ce principe. Trop impatients d’atteindre le but, ils ont insensiblement dévié de la route; et malgré les convictions , le talent des principaux chefs d’école et de leurs adeptes, nous les avons vus, sous l’empire d’influences peut-être irrésistibles, aboutir au matérialisme.
C’était le moment où l’industrie, longtemps comprimée , prenait son essor ; la première impulsion, trop rapide peut-être, avait entraîné le siècle, qui, faisant au culte des intérêts une trop large place , tendait à élever sur les ruines de la noblesse l’aristocratie des fortunes. Tout favorisait ce mouvement énergique vers les préoccupations égoïstes : le récent et douloureux souvenir des sacriflces de l’empire , car après de telles secousses on avait besoin de repos, et on était avide de bienêtre ; l’épuisement de la fortune publique , car pour combler les vides du trésor, il fallait relever les fortunes privées; le progrès inouï des sciences physiques, car on était impatient de mettre en œuvre et d’exploiter les découvertes récentes ; les traditions d’une philosophie sensualiste, qui, exagérant le principe de sa méthode, s’était bornée à l’observation extérieure de l’homme, et méconnaissait ce qu’il y a de plus grand dans notre nature ; enfin l’indifiFérence en matière de religion , car le siècle de Voltaire , en s’affranchissant de la longue contrainte d’une religion trop austère, avait ébranlé les croyances.
CONCLUSION
Le socialisme saivit la pente du siècle. Il avait parlé de sainteté, de vertu , de régénération des âmes : il annonçait pompeusement, sous le nom de doctrines humanitaires , des réformes intellectuelles et morales. Matérialiste par ses origines , par son but et par son principe, il n’aboutit qu'à des plans de réforme industrielle, d’organisation commerciale, d’éducation professionnelle; et l’économie politique, la science des intérêts, ne larda pas à prévaloir sur les sciences qui ont pour objet le problème de la destinée humaine , les devoirs, les droits de l’homme, les lois inflexibles de la morale, enfin l’éducation des âmes sans laquelle l’éducation professionnelle n’est rien.
Le matérialisme est au fond de toutes ces formules spécieuses :
€ A chacun suivant sa capacité.
» Obéir à l’attraction passionnelle.
• Travailler selon ses forces, consommer selon » ses besoins. •
Prendre pour règle des actions les aptitudes, les besoins, les penchants, qui varient selon les personnes, les âges, les circonstances, c’est abandonner tout au caprice de l’individu , seul maître alors de constater ses besoins, de juger ses aptitudes , de peser ses forces ; c’est proclamer la légitimité absolue des instincts, des désirs, qui, si vous leur permettez d’être insatiables , échappent à la responsabilité de la conscience ; c’est porter atteinte à la dignité de l’homme, en lui créant une vie mécanique où sa liberté est sacrifiée à l’appât du salaire, et la loi du devoir asservie à l’appétit
CONCLUSION'
du bien-être. 11 semble, en un mol, que la distinction du corps et de l’âme, marquée en traits ineffaçables dans la République de Platon, ait été supprimée par les réformateurs de ce siècle comme un obstacle à l’organisation sociale, car ils mesurent la destinée de l’être moral à la somme de ses jouissances; ils affirment que le bonheur sera fixé sur la terre , et la destinée du genre humain accomplie, * quand tous jouiront également de tout. »
Derrière cette apparente philanthropie se cache un véritable mépris de l’humanité, une profonde ignorance des lois éternelles qui la régissent. Ce n’est point en changeant le prix des denrées , en modifiant le salaire et la durée du travail , qu’on réforme la société. Les institutions matérielles sont peu de chose si les institutions morales n’en déterminent l’esprit et la valeur. La fraternité ne se règle pas par des décrets , car les réformes dans les choses demeurent stériles si elles ne correspondent à des révolutions dans les idées et dans les mœurs : celles-ci sont le fruit de l’éducation et non de la violence et de la dictature.
Platon n’a pas assez de dédain pour ceux qui bornent la science politique à des réformes matérielles : < Ce sont les gens les plus divertissants du monde avec leurs règlements qu’ils modifient sans cesse (1). » Il les compare au malade, qui, t ne voulant point par intempérance renoncer à un train de vie qui altère sa santé (2), • multiplie
(1) Plat., p. 426, a. b, e, d, e.
(■i) ll)i<l.
CONCLUSION
cependant les potions , les remèdes , se flatte de recouvrer la santé, et ne comprend pas que tous les remèdes sont impuissants, «s’il ne cesse de » boire et de manger avec excès, de vivre dans le » libertinage et la fainéantise (1). »
L’État qui en est réduit à ces misérables expédiais est digne de pitié ; quant à ceux « qui se » chargent avec empressement de gouverner de » pareils États (2) , » on ne peut qu’admirer leur courage et « leur complaisance. » 11 faut même les excuser, dit Platon , « si , trompés par la multitude , » ils s’imaginent être de grands politiques à cause » des applaudissements qu’on leur donne. Un » homme qui ne sait pas mesurer peut-il s’em- » pêcher de croire qu’il est haut de quatre coudées » lorsqu’il l’entend dire à beaucoup de gens (3)? » Ce n’est pas que Platon méconnaisse la grandeur des gouvernements qu’il censure , l’éclat passager dont ils ont brillé dans la guerre ou dans les arts de la paix , l’habileté , le dévouement des hommes d’État qui ont prolongé l’existence et ■ennobli les destinées de leur patrie. On a déjà vu l’austère législateur de la République, en proscri- ■vant les .dangereuses fictions de la poésie, rendre hommage au divin poète qu’il renvoie chargé de fleurs et de couronnes (à). Platon honore la vertu, respecte le génie , admire la gloire ; mais le prestige des plus beaux noms, le génie , la gloire ,
(1) Plat , p. &25, d, e.
(2) Ibid., p. 427, a, b.
(3) Ibid., p. 427, a, b.
(4) Ibid,, p. 398, a, b, e.
CONCLUSION
la vertu même ne sauraient dissimuler à ses yeux le vice commun qui a ruiné les nations les plus florissautes.
Déguisé dans l’histoire sous mille aspects divers, ce vice s’est dérobé à la sagacité des politiques , et a trompé l’habileté de ceux qui s’arrêtent aux accidents, sans remonter jusqu’aux principes des choses. Platon s’efforce dans la République de dissiper cet aveuglement, de troubler cette imprudente sécurité. Il fait connaître A des signes certains, il marque d’un trait lumineux l’écueil qui a mis en défaut les plus clairvoyants ; et sur les ruines de tant de grands empires, qui n’ont pu se sauver à force d’expédients et d’artifices , il fonde la vraie philosophie de la politique , la science des gouvernements et des sociétés.
L’ordre social n’est point l’œuvre du hasard : il emprunte sa légitimité d’un principe supérieur, et c’est ce principe qui a échappé aux plus grands esprits ; comment leur pensée n’eût-elie pas été obscurcie ? En vedn ils se flattaient de conduire les destinées des États par conseil et par prévoyance. Là où il n’y a pas de régie certaine, que devient le discernement du bien et du mal ? qu’appelle t-on sagesse et prudence, ordre et désordre ? Chaque nation peut adorer ses caprices , ses passions , ses erreurs sous le nom de lois , et les citoyens qui voient déplacer sans cesse la borne du droit , perdent le sentiment du devoir et le respect de l’autorité. Platon montre comment ont péri, parce qu’ils ont méconnu celte unique loi, tous ces peuples qui étonnaient l'univers.
CONCLOSION. 179
«t dont le nom seul a survécu dans l’ histoire.
Pourquoi chercher dans des causes extérieures le secret de la décadence des empires ? Les accidents imprévus qui semblent déterminer la chute d’un peuple ne font que hâter ou consommer la ruine commencée; tout gouvernement qui tombe, tombe de lui-même pour avoir violé la règle suprême de l’ordre social :
Soit qu’ü ait manqué de principes et pris pour règle ses caprices ; car tout pouvoir est précaire s’il ne reconnaît une justice souveraine dont il autorise ses prescriptions.
Soit qu’l/ ail violé son principe; car que sert de proclamer dans l’État une vérité qui reste stérile si elle n’est pratiquée dans toutes ses conséquences ?
Soit qu’iY ait été fondé sur un principe défectueux; car c’est en vain qu’un dogme est réalisé dans les institutions, s’il ne rend l’ordre social nécessaire, obligatoire , indissoluble pour tous.
L’introduction de la République nous montre les conséquences fatales d’une doctrine qui proclame la souveraineté de la force et la tyrannie arbitraire du plus puissant, c’est-à-dire la négation de tout principe. C’est le tableau d’une société qui ne relève que du caprice, du hasard, de la force aveugle et brutale, nie la vérité, la justice, ne respecte que le succès. Point de principe qui autorise les institutions sociales : au lieu d’éUre appuyé sur la base inébranlable du droit, le gouvernement repose sur des faits, sur des accidents, Tusurpation, la conquête, l’adresse ou la force:
CONCLÜSIon.
raison d’être incertaine ou fragile. Dans cette société sceptique qui prend pour devise l’athéisme des lois, l’action de l’État sur le citoyen tend à s’énerver ou à devenir tyrannique. Si la loi ne se fait oppressive, elle est impuissante, car ses décrets manquent d’autorité : nul ne les juge obligatoires dans sa conscience. Les actes du gouvernement sont donc arbitraires , et son existence est tôt ou tard compromise , car l’éducation de la jeunesse lui échappe. L’enfant suit les exemples dont il se voit entouré : tout l’invite à satisfaire ses fantaisies. Qu’il travaille à devenir le plus fort , c’est là toute sa destinée. Comment donner le nom de gouvernement à cet état permanent de désordre? Les citoyens se considèrent tous comme ennemis , faute d’un principe qui leur révèle une origine commune et un but commun ; nul ne respecte la personne de son semblable, et le faible se venge sur le plus faible de la tyrannie du plus fort(l).
Mais l’athéisme ne corrompt pas seulement les sociétés où il règne sans partage ; il altère insensiblement ces États, en apparence ennemis du matérialisme, qui prononcent le nom de Dieu sans reconnaître que Dieu est le soutien de l’ordre social, ou du moins sans faire passer ce dogme dans les lois qui régissent la société. C’est peu de proclamer dans l’État une idée abstraite qui ne parle qu’à la raison : il faut que cette idée devienne une croyance, une règle d’action. Si Dieu
(1) Platon , dans le Gorgias ( Dite, de Callielet) , expose admirablement cette doctrine; Thucydide la met en action (au livre de ton hittoire) dans l’éloquent dialogue des Méliens avec les Athéniens.
CONCLUSION
est le principe que nous cherchons, il faut que tous les décrets du g;ouvernenient, toutes les institutions de l’État , tous les actes de la nation réalisent l’idée de Dieu. Or on ne peut atteindre ce but si l’on ne parvient à démontrer que la croyance en Dieu est le seul fondement légitime de la société humaine: règle infaillible qu’il faut imprimer dans toutes les consciences, vérité féconde dont le développement est pour ainsi dire toute la République de Platon.
Le législateur de la République s’avance par degrés vers le but qu’il poursuit ; mais cette habile gradation, qu’est-ce autre chose qu’une savante et profonde analyse de l’idée de Dieu considéré comme principe social ? Partir des éléments les plus simples de la société humaine, et faire voir qu’ils sont impuissants par leur vertu propre à remplir la mission qui leur est assignée, qu’ils ont besoin de recourir à quelque élément supérieur ; prouver que cet élément nouveau dépend à son tour d’un terme encore plus élevé ; et qu’il faut ainsi remonter toujours, jusqu’à ce que la pensée atteigne l’Être Suprême , n’est-ce pas forcer la raison humaine de reconnaître que toute perfection de la société doit être rapportée par l’homme à son Créateur? N’est-ce pas montrer Dieu lui-même descendant en quelque sorte jusqu’au plus bas degré de l’échelle sociale , pour communiquer à tous les éléments de l’État, aux plus élevés comme aux plus inQmes, la perfection relative qui leur est nécessaire, et qu’ils ne sauraient trouver hors de lui.
C0>CLÜSI0N.
La méthode que suit Platon dans l'exposition de sa doctrine , représente ce mouvement de la pensée humaine, qui, portée par un progrès constant, s’élève vers Dieu. Platon ne commence point par énoncer le dogme essentiel de la science sociale : il montre peu à peu comment tout, dans l’État, appelle cette idée des idées au-dessus de laquelle rien ne se peut concevoir. 11 suppose d’abord un État naissant où l’on trouve à peine de quoi pourvoir au bien-être des citoyens. La seule nécessité de satisfaire les besoins matériels exige une répartition régulière des professions sociales ; les rapports d’échange , les transactions s'établissent. Chaque citoyen étant tenu de bien remplir les fonctions qui lui sont échues, il devient indispensable de préparer les enfants à la profession qu’ils devront exercer un jour : dès lors l’ordre social suppose l’éducation , d’où dépend toute sa perfection. L’éducation suppose une règle qui détermine la distinction du bien et du mal, et doit être conforme à la justice et au droit; l’État ne peut donc se maintenir que par la justice. Enfin la justice elle-même est fondée sur l’existence de Dieu.
En effet, la justice est une vertu générale et complexe , qui se décompose en vertus particulières, vertus civiles et politiques, vertus domestiques, vertus individuelles considérez toutes ces vertus qui expriment l’idée du juste : il n’en est pas une qui soit possible , sans la conviction que Dieu est le principe et la fin de l’homme.
La chasteté est la résistance de l’homme à l’empire des sens : le désintéressement est le sacrifice
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CONCLUSION. 188
de son intérêt à celui des autres. Si vous isolez sa raison de l’idée d'une cause parfaite qui l'appelle à des destinées plus hautes et doit lui servir de modèle , pourquoi vaincrait-il ses désirs? pourquoi s’abstiendrait -il de jouir des biens de ce monde ?
La bonne foi est la fidélité de l’homme à la parole donnée. D’où vient que l’on fuit le parjure aux dépens de l’intérêt même? Sur quel fondement repose l’amour de la vérité ? Sur la conformité de la raison humaine avec la raison divine, sur l’idée de Dieu , c’est-à-dire de l’Être qui ne trompe jamais et que l’on ne saurait tromper.
La probité est le respect du droit d’autrui : la charité est le soulagement volontaire des souffrances des autres hommes : la fraternité est l’amour de nos semblables. Comment la personnalité d’autrui sera-t-elle sacrée pour nous, comment verrons-nous des frères dans les autres hommes , si l’idée de Dieu ne nous révèle une origine commune, un père commun pour tous les humains?
Le patriotisme est le dévouement du citoyen au bien public , soit qu’il défende , au péril de ses jours, le pays menacé par d’injustes attaques, soit qu’il se consacre à la défense de l’ordre et de la liberté. Porter atteinte à la liberté politique , c’est oflenser Dieu, qui n’a pas en vain créé l’homme libre et responsable de ses actes. Troubler l’ordre intérieur d’un pays, c’est violer, pour satisfaire notre égoïsme , le droit que nos concitoyens tiennent de Dieu , car il ne nous est pas permis
coNci.tsion.
de mettre obstacle au développement légitime de nos semblables. Menacer la sécurité d’une nation , c’est mettre en péril l’ordre et la liberté ; c’est briser violemment une association volontaire d’hommes libres, unis pour accomplir en commun leur destinée. L’amour de la patrie, la vertu civique naît de cette conviction commune à tous les hommes que la société est pour eux l’unique moyen de remplir les devoirs que leur prescrit la volonté divine, et de réaliser leur croyance en Dieu ; tous veulent concourir au bien de l’Etat qui répand ses bienfaits sur chacun de ses enfants.
Ainsi, toutes les vertus nécessaires au citoyen dérivent de l’idée de Dieu ; l’homme s’efforce de devenir meilleur, de perfectionner sa nature, parce qu’il a le sentiment de la perfection : non d’une perfection abstraite et imaginaire, mais d’une perfection réelle et vivante dont Dieu est le type : au-dessus de lui , la nature ne peut fournir, ni l’imagination concevoir une justice plus infaillible, une sagesse plus parfaite, une félicité plus pure, une puissance plus redoutable. Dans cette doctrine où la raison connaît Dieu parce qu’elle émane de lui , le parfait n’est plus une idée stérile pour l’homme, mais une véritable règle d’action : il apparaît à la fois comme Créateur et comme Cause finale, comme principe et comme fln. L’Être Suprême ne possède pas seulement les perfections qu’il a communiquées à la créature, mais encore celles qui lui manquent : il est donc le but idéal que nous devons poursuivre sans cesse, le modèle que nous devons imiter, autant que le
CONCLUSION
permettra la faiblesse humaine. En ce seul point (opotcdOL; 0ew, ressemblance à Dieu), Platon fait consister toute la morale et toute la politique, la justice sociale et la justice privée; c’est en ce sens qu’il demande que la société soit tout à la fois l’image de la nature divine et de la nature individuelle; c’est-à-dire, que l’idée de Dieu joue le même rôle, occupe le même rang dans l’État que dans les individus dont il est formé, que la politique dépende des mœurs qui ont pour principe régulateur l’idée de Dieu. Alors les citoyens auront de la vertu; la foi de l’homme en sa liberté ne dégénérera pas en licence, car elle sera réglée par sa foi en Dieu ; les institutions humaines seront revêtues de ce caractère de justice, de pureté, de grandeur qui les rend inviolables ; la Constitution sera respectée, non -seulement dans la lettre, mais dans l’esprit de la loi. Les citoyens n’éluderont pas les décrets du souverain , car ils y verront l’image de la sagesse divine; et le gouvernement, placé sous la main de Dieu, ne fera point de sa puissance l’instrument des passions politiques, mais le symbole de la justice absolue.
Non-seulement ce dogme national oppose une barrière invincible aux dérèglements de la liberté humaine; il fonde l’unité sociale sur une base inébranlable : unité naturelle et volontaire , puisqu’en vertu de celte croyance, tous les citoyens poursuivent le môme but, comme ils sont issus d’une origine commune. Quand le principe divin aura imprimé sa stabilité dans les lois et le carac-
CONCLUSION
1ère d'une nation , l’prdre social ne sera plus une convention douteuse dont les hommes puissent se délier, mais un pacte solennel avec l’Être Suprême, vengeur de toute contravention à la loi.
Qu’on ne dise pas que ces théories sont impraticables : elles ont été réalisées dans l’histoire et justifiées par un éclatant succès. Moïse a donné l’exemple unique d’une législation fondée tout entière sur l’idée de Dieu ; et par la seule vertu de ce principe qui dominait en Israël les lois civiles, politiques ou criminelles , les relations de cité , de famille, l’éducation, le culte, les croyances, le peuple juif a donné au monde le spectacle inouï d’une petite et faible nation , plus vivace que tous les grands empires qui s’étaient flattés de l’abattre ; suivant avec persévérance, en dépit de tous les orages, sa merveilleuse destinée; voyant tomber autour d’elle Babylone, Ninive, l’Égypte, la Perse , la Grèce, la Macédoine; invincible dans sa faiblesse, parce qu’elle était inflexible dans sa foi.
Quelques lignes écrites sur le mont Sinaï, voilà le secret de cette durée sans bornes et de cette grandeur mystérieuse; mais que ces lignes étaient fécondes! Un Dieu vivant qui crée l’homme à sa ressemblance; un peuple élu parmi ceux qui se sont souvenus de cette origine; ce peuple tiré par Dieu de sa servitude, conduit par Dieu dans la terre promise , consacré au culte de Dieu qui lui dicte sa loi : c’est là toute l’histoire d’Israël dont Moïse a fait le préambule de sa constitution ; c’est là toute la législation de Moïse.
Tous les peuples descendent de l’Éternel comme
CONCLUSION
fils d’Adam ; mais seul le peuple juif a gardé la tradition du vrai Dieu qui l’a lié à lui par un contrat solennel , par une indissoluble alliance. Toute loi émane donc de Dieu : toute action conforme à sa volonté est bonne, toute action qui s’en écarte est mauvaise.
En politique, les citoyens ne relèvent que de Dieu, trouvant ainsi dans la religion même la règle et la garantie de leur liberté. Jéhovah est le roi des Juifs : le chef politique n’est que le ministre de la loi. Ce n’est donc plus un homme qui commande , c’est la vérité, c’est la loi , c’est Dieu même.
Toute loi civile exprime l’égalité des citoyens devant Dieu et le droit suprême de Dieu sur les citoyens :
Lois sur les personnes : Dieu est le seul maître des Juifs; il les a tirés de la terre d’Égypte.
Lois sur les choses : Dieu dispose de toutes les richesses; il a donné aux Hébreux la terre promise , la terre lui appartient.
Lois de purification et d'hygiène : « Soyez saints , })arce que moi , votre Seigneur, je suis le Dieu de sait télé. »
Le même dogme qui établit et maintient l’ordre social, dicte des règles infaillibles pour la conduite de la vie privée : un seul Dieu , un seul culte , un seul gouvernement, une seule loi. Cette loi, fondement de l’unité politique : le sacerdoce , sa seule sauvegarde : l’arche sainte, symbole de l’alliance avec Dieu , signe visible de la loi , gage de l’unité nationale.
CONCLUSION
Voilà la société que rêve Platon : cette chimère de la République, la voilà réalisée sur la terre, mise en action, pratiquée par tout un peuple qui en emprunte une force miraculeuse et une stabilité inouïe.
Mais l’œuvre de Moïse est fondée sur un contrat purement accidentel et verbal, et par cela même réservée à un peuple élu, à une nation privilégiée qui se sépare du reste des nations. L’œuvre de Platon repose sur un rapport naturel entre Dieu et l’homme, sur la conformité de la raison humaine avec la raison divine. Ce n’est plus une doctrine étroite , exclusive , c’est un dogme universel qui convient à tous les États ; c’est une règle absolue qui doit être adoptée par toutes les nations; c’est le modèle de toute société humaine.
Non-seulement Platon a prouvé théoriquement la nécessité de fonder l’ordre social sur la notion d’un Dieu parfait. Il confirme par des exemples les règles qu’il a tirées de la nature de l’homme. Après avoir démontré que Dieu doit être le soutien de la société , il fait voir que tous les Ltats qui ont violé cette loi ont péri misérablement. 11 trace le tableau des révolutions des empires, et ramène à cette cause suprême toutes les causes particulières qui semblent avœr déterminé leur décadence. Il s’étonne de la vanité des moyens qu’ils ont employés pour se soutenir : la ruse, la force, les règlements, les décrets sont impuissants pour donner de la durée aux institutions humaines. Sans Dieu , l’éducation n’a plus de but dans l’État, car elle doit se proposer le perfectionnement de l’homme ;
CONCLUSION
la loi n’a plus de sens, car elle emprunte sa force de la loi divine qui est écrite dans les consciences ; la pénalité n’est plus efficace , car le repentir du coupable en est la condition nécessaire; le châtiment qu’inflige le juge est sans action sur l’homme s’il en conteste la justice, et ne ressent aucun remords d’aVoir violé l’ordre éternel. Sans Dieu , l’association politique n’a plus le triple caractère qui en assure la stabilité : elle n’est plus nécessaire au point de vue métaphysique , car les citoyens n’y reconnaissent plus un élément naturel de l’ordre universel des choses; elle n’est plus obligatoire au point de vue moral , car les citoyens qui ne croient pas à un même Dieu , à une origine commune, à une commune destinée, ne se considèrent plus comme liés par des devoirs envers leurs semblables ; elle n’est plus indissoluble en fait : si chacun suit isolément sa destinée, le hasard seul maintient la société; le jour où l’individu trouvera son intérêt à s’en affranchir, il rompra les relations sociales pour vivre à sa guise. En un mot, les hommes ne verront plus dans les atteintes portées à l’ordre social , une contradiction qui choque leur raison, une faute qui révolte leur conscience , une impossibilité contre laquelle doivent échouer leurs efforts. Ils poursuivront je ne sais quel fantôme de justice, au lieu de la justice éternelle qui réside dans une nature supérieure, étrangère aux vicissitudes, aux misères, aux hésitations de la nature humaine. Ils méconnaîtront la vraie sanction de la politique, la vie future, où doit se réaliser ce que l’homme
CONCLUSION
cherche sur la terre , l’identité du bonheur et de la vertu.
Ces grandes vérités frappèrent un moment nos législateurs de la Convention. Ils s’aperçurent, mais trop tard , que leur œuvre manquait de base, parce que la philosophie du siècle avait ébranlé toutes les croyances. Un rapport fut prononcé qui contenait les paroles suivantes :
« Toute institution, toute doctrine qui console » et qui élève les âmes , doit être accueillie; rejetez » toutes celles qui tendent à les dégrader et à les » corrompre... Qui donc t’a donné la mission » d’annoncer au peuple que la divinité n’existe » pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride
> doctrine , et qui ne te passionnas jamais pour la
• patrie ? Quel avantage trouves-tu à persuader à » l’homme qu’une force aveugle préside à ses des-
> tinées et frappe au hasard le crime et la vertu ,
• que son âme n’est qu’un souffle léger qui s’é- » teint aux portes du tombeau ?
« L’idée de son néant lui inspirera-t-elle des senti- » ments plus purs et plus élevés que celle de sou » immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect » pour ses semblables et pour lui-même , plus de » dévouement à la patrie , plus d’audace à braver
> la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou
» pour la volupté ? L’idée de l’Être suprême
» et de l’immortalité de l’âme est un rappel conti-
• miel à la justice , elle est donc sodaie et républi- » caine. »
Que servent les paroles quand elles sont démenties par les actes ? Le matérialisme était alors passé
CONCLUSION
dans les mœurs et dans les croyances. Ce discours, qui fut accueilli par des applaudissements unanimes, honore les intentions de l’orateur et de l’assemblée , mais il contient en même temps l’aveu de leur impuissance et de leur secret découragement; sans de cruels souvenirs, on serait tenté de sourire en lisant les bizarres conclusions du rapport , l’étrange et vaine motion qui le termine :
• Nous croyons , dit l’orateur, concourir à ce but en vous proposant le décret suivant :
« Article premier.
» Le peuple français reconnaît l'existence de l'Étre suprême et l'immortalité de l'âme. »
Quel siècle que celui où le législateur invoque, pour relever la morale, la dictature d’un comité de salut public ! Comment la foi relèverait-elle de la puissance? Les convictions vivent de liberté ; la force s’arrête au seuil des consciences , et la vérité même froisse les hommes , si elle leur est imposée. Faire pénétrer la sagesse dans les esprits par la violence, c’est la rendre suspecte. Au lieu de décréter les croyances , il faut les rendre populaires sous le patronage de la science ; il faut les faire accepter librement , par la voie de l’éducation ; il faut démontrer qu’elles sont vraies et légitimes , conformes aux besoins de tous , dignes de la raison publique , en harmonie avec les devoirs, les droits et la dignité de l’homme.
Telle fut l’œuvre de Platon dans la Grèce : tel est le but qu’il a poursuivi dans sa République : dé-
C0NCLD8I0N.
montrer par l’étude de la nature humaine que la croyance en Dieu sert de fondement au droit politique aussi bien qu’à la morale privée : combattre au nom de la raison, de la philosophie, de la science , le matérialisme des sociétés antiques.