‹ De la politique dans ses rapports avec la morale, essai sur la République de PlatonChapitre 4 sur 36 · I,A FORCE ÉRIGÉE ER LOI SOCIALE · texte numérisé non relu

I,A FORCE ÉRIGÉE ER LOI SOCIALE

Sommaire : Exposition de la thdorie sociale des matérialistes que Platon s’apprête à combattre.

Le matérialisme ne s’était pas montré dans toute sa force : il reparaît transformé en une doctrine complète qui s’appuie sur des principes qu’elle démontre, semble défier toutes les objections, explique l’origine, la nature et le but de la société. Au-dessus de ce matérialisme absolu et intolérant, qui reposait sur des négations téméraires, et se ruinait par sa propre exagération, se place un système vraiment sérieux et redoutable, digne d’une réfutation sérieuse. La discussion s’élève : le droit du plus fort ne se présente plus arrogamluent comme la dernière et la meilleure raison ; il s’insinue avec adresse, se donne pour un moyen que la fin justifie; et la fin, c’est ici l’ordre social. La justice n’est donc plus blasphémée, prise en pitié et en dérision ; mais on observe que , dans la vie , les hommes la pratiquent péniblement , à contre-cœur, et comme une nécessité qu’il leur faut subir; on en conclut que la justice est contraire à la nature de l’homme , ennemi de toute contrainte , et toujours prêt à secouer le joug d’une règle importune. Les méchants prospèrent , parce qu’ils ne se font pas les esclaves d’une vertu

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artificielle : il est sage d’imiter leur indépendance; chacun doit rechercher le succès à tout prix; faire le mal, dès que le mal est utile, faire môme le bien, quand le bien est indispensable, toujours maître de soi , libre de la crainte imaginaire des remords (1).

Il faut que Platon se sente bien sûr de la victoire , car jamais le système social des matérialistes n’a été plus fortement exposé : rien de plus spécieux , de plus naturel en apparence , et de plus pratique. N’est-il pas vrai qu’il en coûte aux hommes de se vaincre et de respecter la justice? Le désir d’avoir toujours davantage n’est-il pas essentiel à notre nature? Ne sentons-nous pas qu’un instinct impérieux nous pousse à le satisfaire? Ce désir, qui est la loi même du progrès, sollicite fatalement tous les hommes , les bons ainsi que les méchants, et ne peut avoir de frein chez celui en qui l’on suppose une puissance sans bornes : quel mortel aurait l’ame assez forte pour résister à l’enivrement d’un pouvoir illimité? Mais si chacun suivait aveuglément ce penchant , le monde ne serait plus qu’un champ de bataille, et la société se verrait déchirée par une guerre sans fin. Fille de la nécessité, la loi intervient pour réprimer ce désir insatiable, pour réduire l’ambitieux au respect de l’égalité.

« Ncc commune bomuii poterant spectare, nec ullis » Moribus inler sc scibant , nec Icgibus uti; n Quod cuique obtuleral prxdæ furluiia , fercbat » Spoute SU.I, sibi quisque valere et vivere doctus.

(1) Plat., p. 360, a, b, c, d et sqq.

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» AmiciUam cceperunt jungere, habcntes

B FiDitliua inter se, nec lædere, ncc vioiare. n

Ainsi parle Lucrèce (1), le poétique interprète de la doctrine d’Épicure.

Telle fut l’origine des sociétés ; « Quand les » hommes eurent commis et soulfert tour à tour » l’injustice, et qu’ils eurent essayé de l’un et de » l’autre , ceux qui n’avaient pas la force d’éviter le

• dommage, de recueillir le profit de l’iniquité, » jugèrent avantageux de s’entendre pour ne plus » faire ni subir désormais aucune injustice. Dès ce » moment ils créèrent des lois et des conventions; ï et ils appelèrent légitime et juste ce qui fut » prescrit par la loi. Telle est l’origine et l’essence » de la justice : elle s’interpose entre le fort qui » refuse d’expier son injustice, et le faible impuis-

• sant à venger son injure; elle est aimée, non » parce qu’elle est bonne en soi , mais parce qu’elle » contient les méchants, qu’elle réduit à l’ira- » puissance de faire le mal (2). »

Et pourtant, dira-t-on, l’estime, le respect, l’admiration des hommes ne s’attachent-ils pas à la justice? Pure duperie, calcul hypocrite; estime de convention , qui a sa racine dans l’égoïsme. Si quelqu’un est assez fou pour ne point user de ses avantages , on en rit en secret ; mais tous feront en public son éloge , et chercheront à se tromper mutuellement , de peur de souffrir eux-mêmes quelque injustice.

(1) Lucrèce, chant V, t, 056.

(2) Plat, p. 350, O, 6, e, d.

lü LA KOUCE KISIGÉH K\ LOI SOCIALE.

De la théorie, Glaucon vient à la pratique; et les exemples de la vie lui offrent partout la confirmation éclatante des principes qu’il a trouvés dans la nature humaine. 11 pousse donc , comme il en a le droit, jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, et met en regard l’idéal de sa doctrine avec l’idéal de la doctrine qu’il repousse comme chimérique (1).

D’un côté, c’est un homme injuste, mais d’une habileté consommée ; calculateur profond , capable de tout oser, couvert d’un masque impénétrable, il travaille en artiste supérieur, voit d’un seul regard jusqu’où il peut s’avancer , commet rarement une faute, la répare aussitôt, se relève à chaque faux pas; fort, éloquent, adroit, riche, hypocrite, il se fait, avec l’iniquité la plus odieuse , un renom de vertu, mène à son gré les hommes, apaise et flatte la divinité par des offrandes splendides ; tous ses désirs sont assouvis , tout lui cède, tous les obstacles tombent devant lui. De l’autre côté, c’est un homme juste, qui s’est consumé follement dans la poursuite d’une vertu pénible ; honnête, c’est-à-dire simple et naïf; dupe de ceux qui l’entourent, diffamé, dépouillé de tout, même de ce renom de vertu , fantôme auquel il a sacrifié les véritables biens de la vie ; condamné comme scélérat , victime de calomnies habiles et intéressées, on l’attache au poteau, on le frappe de verges; il est bafoué, couvert d’infamie, et meurt dans les plus cruelles tortures. Voilà le fruit de ces deux systèmes (2).

(1) Plat., p. 361, a, b, r, d.

(2) Ibid., p. 362, a, 6, c, d.

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