VOLONTAIRE POLONAIS
La loi française , qui t'a dépouillé de tous tes titres , n'était pas compétente pour t'arracher celui-là. Tu fus riche en naissant , capitaine des hussards à vingt ans, décoré sur le champ de bataille à vingt-cinq, soldat de Tinsurreclion populaire en i83o, pacificateur de la Bretagne après la victoire de Paris; aujourd'hui tu n'as plus droit de cité en France; tu ne vis que fictivement devant la loi; tu es mort civilement; tu es mort pour tout , si ce n'est pour la haute surveillance de la police.
J'ai l'autorisation de parler de toi, de ton vivant même, comme en parlera la postérité; c'est du moins un avantage que les hommes de ta trempe
gagnent à être frappés ainsi par la loi; ils assistent à leur éloge funèbre.
Citoyen polonais , par ton enrôlement sous lf s drapeaux de l'insurrection polonaise, il te reste un synonyme du titre de citoyen français; je t'écris: A Kersausie , dans la Pologne future. Qu'on ne pense pas que la Pologne présente en soit séparée par Une éternité! Celte éternité est un point dans notre histoire actuelle ; ma lettre ne f arrivera pas dans la tombe. Je m'acquitte, en publiant cet écrit, d'une dette que j'avais contractée au Réformateur^ envers l'opinion démocratique de l'émigration polonaise; je viens prouver à nos collaborateurs des bords de la Vistule, que je n'ai pas perdu de vue ma promesse, en m'exilant, à mon tour, de la patrie que ma plume m'avait faite, et où l'ennemi pénétra un jour aussi par trahison. Il y avait alors entre nous sympathie de vœux et d'opinion; il y a aujourd'hui communauté d'infortune et analogie d'exil. Assis, comme eux, sur les bords du fleuve de Babylone, mais seulement sur une rive un peu plus déserte, rien ne distrait ni mes souvenirs, ni mes espérances, et ne me fait
perdre de vue le flot lointain qui roule vers nous un nouvel ordre de choses et un meilleur avenir : puissent ces quelques paroles , confiées au souffle de la publicité, arriver à nos frères malheureux sur la rive opposée, comme une prophétie et une consolation !
Dans ce nouveau délit que je vais commettre aux yeux des puissances absolutistes , mon unique complice , c'est encore toi ; les pièces , jusqu'à présent inédites en France, telles que le Manifeste de la société démocratique polonaise, sont la traduction des pièces originales et authentiques que tu m'as transmises d'Angleterre ; car l'Angleterre , moins docile que la France aux injonctions du czar, permet aux Polonais de publier des principes et des faits qu'il leur est interdit de révéler en France , en vertu de nos lois sur l'hospitalité. Moi, je les révèle, en vertu de mon droit de cilé; nous n'avons encore aucune loi comminatoire qui défende à un Français de s'occuper de la question politique des autres nations; il est permis à un Français de faire des vœux pour la liberté des autres peuples, et de proclamer la légitimité de 1W
Biirrection nationale chez les peuples envahis et opprimés. Toutes les histoires modernes sont du domaine légal de notre polémique , hormis l'histoire de notre pays; on a sans doute pensé que, dans un pays dont la constitution est fondée sur le principe de la souveraineté nationale, l'histoire devait être écrite, ainsi que les lois doivent être votées, par tout le monde, et non pas par un seul. 11 n'en est plus de même à nos yeux pour les pays où un seul domine; là un seul , le faible comme le fort, le simple berger ainsi que le maître, a droit de ramasser la pierre qui doit atteindre l'œil unique de Goliath ; un seul contre un seul , c'est combattre, sous le rapport du nombre, à forces égales. Ce droit me dicte un devoir ; car le devoir n'est que le droit de bien faire.
Je profite , pour m'en acquitter , d'un instant de loisir. Mes loisirs, tu le sais, ne sont que des tracasseries nouvelles; notre repos à nous ne saurait être qu'une expiation de nos fatigues : j'expie en ce moment, à petits coups d'épingle, les deux premiers volumes de mes Lettres sur les prisons de Paris,
Je remplis l'intervalle qui séparera les deux premiers des deux derniers volumes, en m'occupant de l'oppression des peuples nos frères ; je n'ai point changé de sujet, je n'ai fait que prendre une transition nouvelle : ce sont des chaînes de fer que je mesure et soulève encore; c'est toujours la prison que je décris: noble prison dont le geôlier est un autocrate !
La question que j'ai entrepris de traiter dans cet opuscule, n'a jusqu'ici jamais été bien com-
prise en France ; la presse parisienne n'a pu l'envisager que sous i*ne face ; je l'envisage librement sous les deux. Impartial, mais sévèrement exact, je dis tout ce que je crois devoir être utile, rien de ce qui serait personnellement blessant. Je respecte les hommes dans le parti que je blâme. Ces hommes m'ont toujours paru, en particulier , valoir mieux que leur parti : je dois leur rendre cette justice, que je leur ai toujours reconnu encore plus de noblesse dans les sentiments que dans le nom, plus de générosité dans les sentiments que dans les principes politiques; leur cœur est sans cesse en lutte avec leurs prétentions : on les estime ; en
les condamnant; on les salue, avant de leur livrer bataille: que leur manque-t-il donc pour combattre dans les mêmes rangs que nous? le sacrifice de quelques formules qu'on leur a apprises en naissant. C'est une guerre de mots qui les sépare du peuple: puissé-je, dans ce moment de trêve et de pourparler, leur fournir une nouvelle définition des termes; et que la Pologne régénérée n'ait plus qu'un seul parti, le parti de la nation tout entière, sans aucune exception !
Ton nom, ainsi qu'un bon exemple, me portera bonheur dans cette oeuvre. Noble, autant que les plus nobles; riche, autant que les plus riches; brave, autant que les plus braves, par le sang de Latour-d'Auvergne, premier grenadier français, qui coule dans tes veines; tu as reconnu, dans le fond de ton âme, que nul désormais ne saurait plus se rendre utile à la patrie, qu'en se constituant l'égal de tout le monde.
Les nobles Polonais, déjà républicains par la nature de leur noblesse même, n'ont qu'un pas de plus à faire, pour sentir comme toi, et pour se proclamer démocrates.
Si je parviens à leur prouver que là seulement est le gage de la délivrance de la patrie , j'aurai achevé leur conversion; car, chez les nations Slaves, la patrie absorbe toute ressentiment et toute dissidence.
Pour obtenir un tel triomphe, Dieu delà liberté, rendez-moi la lumière, et combattez à mes côtés!
Et toi, victime privilégiée de nos luttes politiques et judiciaires , lis avec indulgence ces lignes, que, d'une main faliguée, trace, dans le découragement qu'inspirent la solitude et les sourdes persécutions,
Ton coaccusé en 1 833 ,
Ton collaborateur en 1 834 >
Ton compagnon d'armes depuis 1829,