‹ De la Pologne sur les bords de la Vistule et dans l'émigrationChapitre 2 sur 4 · F.-V. RASPAIL · texte numérisé non relu

F.-V. RASPAIL

l« septembre 1839.

DE

IT

S'il est un point de géographie européenne qui, depuis bientôt dix ans, ait sérieusement occupé la diplomatie des cabinets et la sympathie des peuples, c'est, sans contredit, ce compartiment de la carte, sur lequel le mot de Pologne semble avoir été gravé par le temps, en caractères tellement ineffaçables qu'on les dirait autochthones; si bien que nulle combinaison , nul partage, nulle révolution, nulle invasion, n'a jamais pu superposer à ce mot une dénomination nouvelle, qu'il n'ait percée à jour au même instant.

Si morcelée, si démembrée qu'elle ait été par ses ennemis les plus acharnés à sa perte, la Pologne des temps historiques s'est toujours trouvée quelque part là-bas, par les régions que traversent le Bug et la Vistule.

Il est des noms, dans l'histoire , qui tiennent au sol, comme les peuples indigènes; il faudrait que la terre changeât de pôle, pour qu'on pût les transposer. La Pologne et la France sont , sur la mappe- monde, deux noms de ce caractère-là.

Cependant, si aux plus habiles de ceux qui prennent à cœur la question de la restitution de la Pologne à la Pologne, on venait à demander de nous tracer, sur la carte, les limites du noble pays dont ils réclament si hautement la réhabilitation aux rang ei privilège des peuples libres, il me paraît certain que, posant le doigt sur le Niémen, au dessous de Tilsitt , comme point de départ, on les verrait tracer une courbe saillante jusqu'à Grodno, de là une courbe rentrante jusqu'à Bialystock, puis descendre à Vladimir et à Zamosc; de là, à angle droit, se diriger vers Sandomir, de Sandomir à Cracovie, de Cracovie remonter, à angle droit, par Kalish jusqu'à Pysdry de Pysdry , à angle droit , jusqu'à Thorn; suivre la parallèle jusqu'à Wonzosz ; enfin la longitude jusqu'au point de départ, qui est Tilsitt. Comprenant ainsi dans une espèce de quadrilatère, les palatinats de Plock, Podlachie, Lublin, Sandomir, Cracovie, Kalish, Varsovie, et enfin le palatinat d'Augustow, comme une langue de terre qui s'avance dans la Lithuanie.

Or, ne demander que la restitution de ce carré

de terre, c'est sanctionner par le fait le morcellement delà Pologne; c'est reconnaître la légitimité du partage qui la quatre fois spoliée depuis 1772. Car cette circonscription comprend encore moins queTex-duché de Varsovie, tel que l'invasion des Moscovites le reprit, à la suite du quatrième partage de la Pologne, qui eut lieu en 181 5, époque depuis laquelle la Pologne n'exista plus, que dans les vœux des peuples et dans les destinées futures de la France.

La diplomatie des cabinets s'accommoderait fort bien, il n'y a pas de doute, de cette forme de langage, auquel quarante ans de souvenirs historiques

ont fjçonné nos esprits. iMais la logique, qui, en fait des droits de l'humanité, est la souveraine justice, nous fait un devoir, à nous Français, protecteurs-nés des droits imprescriptibles des peuples nos frères, de réformer ces locutions vicieuses dès à présent.

lomitei naturelles de la Pologne.

Posez l'une des pointes du compas à l'embouchure du Danube, et, par 100 lieues d'ouverture, appuyez l'autre sur le premier chaînon des monts Carpathes; suivez celte chaîne de montagnes jusqu'à Breslau, remontez l'Oder jusqu'à Stettin;

vous aurez tracé la limite occidentale. Tirez une autre ligne divergente, en partant des bouches du Dnieper, passez par Kiev, Smolensk, et arrivez droit à Riga, sur les confins de la Finlande; vous aurez la limite orientale de ce vaste bassin géographique qui forma la Pologne pendant cinq siècles consécutifs, de i3oo à près de 1800, c'est-à-dire depuis l'avènement de Jagellon, duc de Lilhuanie, jusqu'à l'abdication de Stanislas, auguste de nom, ce jeune et beau Poniatowski, que Catherine H fit roi de Pologne , dès qu'elle fut fatiguée de l'avoir pour maîtresse, et qui, après avoir tenu la plume dans les trois partages de la Pologne, finit par abdiquer en 1795, à Grodno,en déposant, entre les mains du czar moscovite, le simulacre de couronne que, jusque là, on lui avait laissé au front, et en se rangeant dès lors dans la foule des courtisans et boïars moscovites, qui firent peu attention à lui, même lorsqu'il mourut , en 1798 (1).

La Baltique au nord, la mer Noire au sud, les Carpathes et l'Oder au couchant, le Dnieper et la - * Dwina au levant, vaste zone de près de 20,000 lieues carrées et de 20 millions d'habitants , qui séparait les Moscovites ou Russes du nord, des Germains du couchant et du sud de l'Europe, par une li-

(i) La Pologne en avait agi de même pendant tout «on règne ; et elle ne t'aperçut pas qu'elle fût venve d'un roi , après la simagrée de Grodno.

sièrc de plus de too lieues de largeur; telle fut la Pologne avant les trois spoliations successives dont elle a été victime; avant que le duc de Brandebourg ne lui eût soustrait la Poméranie, afin de se faire roi de Prusse; avant que l'Autriche, qui survient dans tous les partages pour en retirer quelque profit , n'eût escamoté la Galicie , et que la Russie n'eût mis la main surtout le reste, comme la part du lion:

Voilà donc tout ce que la Pologne doit reprendre à ses spoliateurs, si Ton veut que la restitution soit complète; et elle ne consentira jamais à recevoir moins, une fois que l'on aura établi en principe qu'elle est passible d'une spoliation. Tout ! ou le peu de chose que vous lui accorderez équivaudra toujours à rien ; c'est Xultimatum que la Pologne écrira tous les quarts de siècle à ses usurpateurs , avec une plume taillée à coups de sabre, et sans qu'il soit jamais changé un iota à la sommation textuelle.

Caj, remarquez-le bien, ce n'est plus ici une question de protocole, oû le pri ncipe dynast ique intervienne comme partie contractante et fort accommodantè, cédant une partie pour ne pas tout perdre, s'arrangeant d'un petit coin où on la blottit, afin de ne pas cesser d'être quelque chose, échangeant des fractions de peuples comme on échange des gros sous, rognant aux ciseaux des

plateaux couverts de villes populeuses et de riches moissons , signant enfin un traité de paix comme un billet à ordre ou un bilan définitif.

On a bon marché des rois, quand les peuples ne ; sont rien dans la balance.

Mais il n'y a plus de rois depuis long-temps dans les terres oùia Pologne est tout entière encore sous différents noms; il n'y est resté que le .«peuple, ce produit autochthoneque les orages des Tévolutions ne parviennent jamais à déraciner du sol.

Car lorsqu'on n'étudie la géographie que du point de vue d'un trône (et malheureusement pour notre éducation nationale, l'histoire écrite n'en a pas pris un autre, depuis que l'histoire a eu pour scribes des historiographes et non des historiens), la géographie est un jeu de cartes que l'on bat entre les mains, et que l'on remplace tous les quarts d'heure par de nouvelles cartes : on dirait que les peuples d'un continent se plaisent à changer de rapports et de noms à chaque génération , comme les valets changent de livrée à chaque dyna>tie.

Mais il n'en est plus de même , quand on étudie la géographie sur les lieux, et qu'on examine les peuples dans leurs rapports avec le sol qui les nourrit , l'atmosphère qui les réchauffe , et les limites du bassin qui forment autour deux la cir-

conférence d'une indivisible unité; on a alors sous les yenxla géographie physique et naturelle, qu'un cataclysme seul a la puissance de modifier, et qui, en dépit des mille noms que le caprice de la nomenclature se plairait à lui appliquer , ne restera pas moins dans les mêmes termes, tant que le globe tournera dans son orbite, autour du même solei.

Tout ce qui y arrive du dehors se façonne et s'identifie avec ce qui y existe; tout ce qui y séjourne s'y propage, et rend aux générations qui suivent, la vie sous les mêmes formes qu'il l'avait reçue des générations qui ne sont plus. Les vainqueurs s'y fondent dans le sang des vaincus, tellement qu'à la troisième génération il n'en reste plus de traces. Le pays absorbe tout ce qui diffère de lui, et efface jusqu'aux nuances qui surviendraient d'autre part ; tout ce qu'il engendre porte son empreinte; tout ce qui s'incorpore à lui la revêt peu à peu : sa population a enfin un caractère indélébile comme sa végétation. Non pas que ce caractère ne se modifie par les croisements et les mélanges de races ; mais ces modifications ne font qu'ennoblir son type, sans l'altérer d'une manière fondamentale, et le confondre avec tout autre type voisin : ce type se conserve immuable , en dépit même d*s dégénérescences de la population : dégénérescences passagères , et qui ne tardent pas à rentrer dans la loi normale avec le temps. Faibles

mortels , qui vous vantez de gouverner les hommes et de les façonner à vos penchants, par cela seul que vous avez la permission de porter une couronne au Heu d'un feutre, et un sceptre un peu plus lourd que mon bâton blanc! que sont vos ukases, si flamboyants de colère que vous les rendiez, en présence de ces lois qui marchent comme des conséquences vers l'évidence, comme la foudre vers le but? Ce sont des colères de l'enfant , qui , de son souffle , veut arrêter la tempête et faire reculer les autans. Transportez tant que vous voudrez d'esclaves sur la terre conquise; mariez le plus que vous pourrez de vos courtisans avec les filles des vaincus; les premiers-nés qu'elles vous donneront seront déjà aussi libres que le furent leurs grands-pères maternels, et, dès leur premier sourire, ils convertiront leurs propres pères , à la haine que le pays professe envers le despotisme étranger.

Voyez ce que sont devenus les Vandales, les Bourguignons, les Goths, les Sarmates, qui se rabattirent, il y à i4°o ans , des champs tle la Poméranie actuelle sur la France; ils sont devenus Celtes chez les Celtes, Romains chez les Romains, Espagnols chez les Espagnols; et quand Napoléon a reconduit en masse les Celtes dans toutes ces régions hyperboréennes , culbutant, domptant, envahissant tout sur son passage , jamais il ne vint

dans l'esprit de ses invincibles soldats, de se croire parricides, et de s'imaginer qu'ils manquaient de respect envers leurs grands parents. Les Poméraniens ou Prussiens, et les Celtes d aujourd'hui, ont repris entre eux les mêmes caractères distinctifs qu'offraient, avant l'invasion , les Gothones , Bur~ gundiones, Vindelii y ces autochthones de l'Europe orientale, d'un côté, et, de l'autre, les Celtœ,Itali et Hispani 9 ces autochthones de l'Europe d'Occident.

Le climat marié à la terre, c'est la patrie; il ne peut y naître que des frères, apportant au monde, jusque dans les traits qui caractérisent leur individualité, une ressemblance qui est leur type et les unit à tout jamais entre eux.

Ainsi, la géographie historique a beau se complaire à nous rappeler, par d'incalculables énumérations, que là où se trouve la Toméranie aujourd'hui, habitaient, au cojrmiejicejnen^de notre èjre , les peuples que les Romains désignèrent sous le nom de Vindiles et Gothones; que ce qui s'étend de Frahcfort-sur-l'Oder à Posen était occupé par les Burgundiones , ces aïeux des Français d'aujjourd'hui; que les Lemovii occupaient l'emplacement de Dantzig; les OEstiï, la Courlande, la Livonie et FEstionie; les Bugiï, Rugen et la Casubie ; les Teutonarii, le Mecklembourg jusqu'à Stettin; les AmbroneS) Gnesen, Thorn et Plock; les Na-

harvaliï, de Breslau à Kalish; les Peucini, la Mazovie ou le palatinat de Varsovie; les Sidones, le palatinat de Sandomir; les Gothini, Cracovie; les BastarncBy la Volhynie; les Daci et 1rs Getœ^ la Podolie, etc.; peuples qui, plus tard, se nommèrent successivement, sur nos cartes, Prussiens, Polonais, Lithuaniens, Russes rouges, Russes du Midi, Galiciens , Cosaques, etc.

La géographie naturelle répond que cette énumération de peuples et peuplades est trop longue ou quelle ne lest pas assez; car tout ce que vous venez ainsi de parcourir, en plaçant ça et là quelques têtes d'épingle sur la carte, tout cela n'avait reçu de la nature qu'un seul type, et se réunissait jadis sous un seul et même nom. Tout cela, en fait de nationalité, était identique, et s'appelait la^grjUjd e familiers la vonne , et formait les Slaves du Midi ^divisés en tr ibus T comme la France est divisée en départements, réunis par la confraternité qui émane de l'identité d'origine, et par l'identité des mœurs et habitudes qui émanent des influences atmosphériques et du climat

On dirait, en résumé, que les versants des montagnes, en se déchargeant dans la plaine des eaux qui creusent et sillonnent un bassin jusqu'à la mer, y répandent en même temps les flots de l'organisation et de la vie qui l'anime, avec des traits et des habitudes qui restent inhérents au sol. Du

versant méridional des Pyrénées s'étendent les Ibères; du versant septentrionnal, les Aquitains; du versant oriental des Alpes, la Gaule narbonnaise; du versant occidental, la Gaule cisalpine; du versant oriental de l'Oural , les Slaves du Nord ; des Apennins, les Tyrrhéniens; des chaînes de la Macédoine, les Hellènes; du versant septentrional des Alpes rhétiques, ainsi que du versant méridional des Car pat lies, les Germains; du versant .septentrional des Carpat lies, les Slaves du Midi ; toutes races aussi distinctes -aujourd'hui que dans les temps antiques, aussi ineffaçables que le relief de leurs chaînes de montagnes et le tracé du cours de leurs fleuves , que les accidents de leur sol , que la température moyenne, enfin, de leur climat; car ce qu'ils sont et ce qu'ils paraissent résulte de toutes ces choses à la fois: ils en sont le produit. On peut exterminer une génération d'hommes, on ne détruit pas pour cela le type d'une race à jamais; le type est inhérent au sol; il s'infuse peu à peu dans le sang des colons, et les imprègne de la haine que les habitants du pays professaient envers la métropole. Le colon se greffe , à la longue , sur l'indigène et continue ses générations. La défaite subjugue la victoire, et les vétérans à qui on a distribué les terres conquises procréent la même race d'ennemis, armés des mêmes pièces que leurs premiers aïeux. La puissance subversive des pro-

tocoles dure deux siècles; est-ce bien la peine de tant en griffonner?

Le Rhin, la Manche, l'Océan, la Méditerranée, les Alpes et les Pyrénées : voilà la France, voilà les Celtes.

Les Carpathes et l'Oder au couchant, le Dnieper et la Dwina au levant, la mer Noire au sud, la mer Baltique au nord : voilà le bassin des Slaves, la Pologne passée, et, par conséquent, la Pologne future ; cette conséquence est écrite dans les lois de l'univers.

Le commerce de la Baltique et de l'Océan, remontant par Dantzig et Riga jusqu'aux portes de Varsovie, pour se répandre de là jusqu'aux bouches du Dnieper et du Danube ; les moissons de la Podolie s'échangeant, en boisseaux de blé d'Odessa, contre tous les trésors que le Danube, le Bosphore, le Tibre, le Rhône, l'Ebre, le Guadalquivir et le Nil viennent verser à flots d'or dans la Méditerranée ; c'est exactement la position géographique et commerciale de la France, à trois degrés de lati- ' tude seulement un peu plus haut vers le nord; c'est notre esprit national, formé par l'alliance de Pactivilé du nord et de la poésie du midi de l'Europe; c'est notre commerce alimenté par l'agriculture la plus variée et la plus féconde, par l'industrie la plus, illimitée ; c'est une fusion continuelle de tous les besoins et de toutes les ressources pos-

sibles; c'est une surface qui n'a besoin que de deux ou trojs canaux d'une trentaine de lieues- de long, pour former, du Niémen, du Dnieper, de la Vis" tule, du Bug et de l'Oder , un vaste etinextricable réseau de communications par eau, incessante circulation qui charrierait la vitalité nationale, depuis les steppes jadis arides des Zaporogues du Don , jusque dans les glaces de la Finlande et de la Neva

Aujourd'hui les douanes russes, prussiennes, autrichiennes et moldaves coupent , de distance en distance , le cours de cette admirable vascularité , et morcellent , en lambeaux frappés de mort , ce colosse qui tint tous ses maîtres en respect, tant qu'il sut conserver intacts les insignes de sa nationalité, mais qui tomba, la face contre terre, dès qu'il lui vint dans la pensée de se dire roi avec leur permission et d'après leurs pitoyables formules. Mais cette mort n'est qu'apparente; il est, dans l'arsenal des destinées de la Providence, une trompette, qui réveille les peuples du fond de leurs tombeaux, et leur apprend, par inspiration, à rassembler leurs membres épars, pour récupérer les bienfaits de la vie.

Vous les croyez divisées, ces indomptables races slaves, parce que d'un trait de plume vous les avez catégorisées dans vos protocoles ;> cette division durera à la vérité sur la carte, tant qu'il ne s'agira

pour ces peuples que de savoir à quels maîtres doivent appartenir le sol qu'ils labourent et les générations qu'ils propagent. Que leurjmp^r^e^unjoi qui prenne le titre de roi de la Pologne, ou un roi qui les réunisse sous un sceptre d'empereur? ils les regarderont passer l'un ou l'autre, avec un certain sentiment de curiosité, comme on regarde un phénomène qui brille de mille couleurs et va s'éteindre presque aussitôt dans une seule ; et ils reprendront leur bêche, après avoir assez vu. Essayezdans le but de flatter ou de museler l'orgueil naticy nal, de placer un roi de Pologne dans le seul palatinat de Varsovie; vous n'aurez pas à craindre, soyez-en parfaitement tranquilles, de voir Lublin, Sainjomir , Ralish , Plock , Posen , l'Ukraine, la Galicie, la Lithuanie et la Podolie, ces divers démembrements de la race slavonne, s'insurger pour se ranger sous le sceptre de cette nouvelle dynastie de rois polonais. Vivre sous un roi ou sous un autre, que leur fait cette question, à^y^jcbez qui la royauté n'a jamais pu prendre pied d'une manière sérieuse? Un joug ou un autre, on n'en a jamais qu'un à la fois ; et l'on ne s'avise pas, pour changer, de quitter celui que l'on porte; on gagne, à le garder, le temps qu'on aurait perdu à s'en défaire.

Mais qu'u ji cri solennel pa rte des cataractes du Dnieper, et arrive d'un côté à Riga presque aux

portes de Saint-Pétersbourg, et de l'autre à Stettin, presque aux portes de Berlin, comme une de ces nobles et télégraphiques tempêtes qui parcourent un méridien avec une vitesse de cent lieues à l'heure ; que la liberté un jour se mette à proclamer, de sa voix sympathique, que les Slaves ont recouvré leurs antiques droits de famille, qu'ils s'appartiennent réciproquement^ litre de frères, comme ils appartiennent au sol à tilre d'enfants de la même terre; oh ! dès cet instant, douanes^prussiennes, repliez-vous en courant sur la rive gauche de l'Oder, ce fleuve des Suèves; douanes russ es , reculez jusqu'en Finlande et sur la rive droite du Borysthène. Que l'Autriche concède b eatieoup a la Hongrie ; caria Galicie ne tardera pas d'intimer à l'aigle à deux tètes l'ordre de repasser au plus vite la chaîne des Carpathes, ces alpes bastarniques ; et désormais l'antique indépendance de ces peuples, sortie comme de dessous terre, dira au Tatar d'en-deçà de l'Oural : Tu ne descendras pas plus bas en Eu~ rope, et nos principes remonteront plus haut chez toi; laisse-les passer librement , pour qu'ils aillent rejoindre, auKamtschatka, ceux qui par r autre côté sont partis de France , pour aller /aire le tour du monde.

Du reste , ce dénouement de l'un des côtés de la question européenne couve dans le cceur de tous ces peuples; il ne faut qu'un coup de fusil

tiré de travers en Europe , pour rompre la coquille de son œuf ; et ce coup de fusil est prêt à partir.

Dormez, dormez votre sommeil, gçacieux souverains j.o^ni trafiquez en dormant delà liberté des peuples, et en jouez la nationalité sur les tapis verts de vos congrès; donnez quelques jours, quelques mois, quelques années encore, si cela vous plaît davantage; toute cette durée ne fait pas une minute dans la route du progrès.

Nous ne dormons pas , nous qui bivouaquons sur la route, nous, enfants du peuple, qui est enfant de Dieu; nous allons en avant après de fort courtes luttes; nous serons probablement loin de vos regards , quand vous sortirez de votre léthargie et que vous vousfrotterez encore les paupières, pour trouver autour de vous sur qui régner. Comment vous appellerez-vous, quand vous n'aurez plus de peuples dociles ou faisant semblant de l'être? Où serez-vous,quand l'état, qui aujourd'huia l'air dette vous,sera redevenu tout le monde? Oh! que je vous plains , illustres souverains , je vous le dis sincèrement: car je plains de tout mon cœur les gens qui ne savent plus que faire.

Et vous, Polonais, assis sur les bords des fleuves de nos Babylones inhospitalières, hâtez- vous d'achever, sur vos lyres nationales, vos chants de deuil et de regret; rejetez ensuite vos harpes sur

les épaules et reprenez vos lances; Bardes! vous ne tarderez pas à redevenir soldais.

en général ^

Si nous voulons suivre d'un œil observateur le développement des formes gouvernementales, en prenant pour point de départ Téquateur , il nous sera facile de comprendre que le système absolu, soit despotique, soit théocratique, est partout à son apogée sous la ligne ; qu'il commence à perdre de sa force vers les tropiques, et passe progressivement aux formes de la libérté , en s'avançant vers les pôles.

Partout où le climat brûlant rend l'homme paresseux et la terre féconde, là le luxe et le pouvoir peuvent facilement se concentrer entre les mains de quelques uns; là où l'esclavage peut devenir une ressource unique, la royauté éprouve moins d'obstacles à s'établir; elle est secondée par les habitudes morales des peuples dans ses tendances d'envahissement.

Il n'en est plus de même , là où la terre produit moins et où les hommes pullulent davantage. Dès qu'il n'y a plus de place à la paresse, la liberté commence à s'installer; elle seule est en état de régler

les rapports qui font vivre les hommes ; le besoin , ce père du commerce et de l'industrie, traîne à sa suite Fégalité.

Ainsi, un coup d'œil général jeté sur la carte ancienne, nous montre la royauté absolue et environnée d'une crainte qui a les formes du respect, en Afrique, dans l'Asie des conquêtes d'Alexandre, au Mexique, au Pérou , et dans toutes ces îlei innombrables qui reçoivent sous le même angle les feux du soleil.

En Europe, au contraire, quelques conducteurs d'hommes, plutôt que des rois; et cela sur les langues de terre les plus proches de l'Asie et qui s'avancent le plus près vers l'Afrique, en Grèce presque exclusivement. Partout ailleurs des peuples libres, partagés en tribus, et donnant tous leur nom à la terre qu'ils habitent. A part les grandes délimitations de territoire, qu'il fallait bien désigner par un nom collectif, nous ne trouvons presque pas, sur les cartes anciennes, un seul nom qui porte la terminaison féminine des monarchies. La surface de ce populeux continent est point illée de noms masculins pluriels, qui servent de correctif à la terminaison féminine du bassin géographique. La terminaison ta y désigne une unité nationale , et jamais le moindre simulacre de royauté :

Dans la Hispania , les Lusitani, les Braccati,

les Cantabriy les Astuni, les Odetani, les Carpetani, etc.;

Dans la Gallia?\eè A '/verni, Segusii ^Allobro- *ges, AEdui 9 Be lgœ , /Vc/i, Par/su, Celtœ, etc.;

Dans la Germania, les #o/ï, Burgundiones , Hermonduri, Cherusii, Hermiones, etc.;

Dans la Italia, les Tyrrheni, Romani, Saùini, etc.

Derrière les monts Carpathes ou Alpes Bastarniques, les Slaves divisés et subdivisés, en mille tribus indépendantes et distinctes de nom et de fait, quoique associées ejTtrejelles .parjine communauté d'origine et une sympathie de confraternité.

Des peuples partout, des trônes nulle part, pas même des quasi- trônes , pas même des trônes populaires ! Des républiques fédératives autant que m de bassins géographiques! Des républiques partielles, presque autant que nous comptons aujourd'hui de circonscriptions cantonnâtes; telle fut l'Europe dans sa forme gouvernementale, jusqu'à la naissance de la féodalité; telle n'a jamais cessé d'être sa tendance et son esprit, sous le joug de la féodalité même. Pour façonner quelques uns de ces enfants de la terre au servilisme , il a fallu abattre la tête du plus grand nombre; et l'hydre en repoussait d'autres presque au même instant.

Des généraux, dictateurs pendant la guerre , simples citoyens après le combat; des magistrats temporaires, chefs de la cité pendant la paix; des

prêtres dépositaires de l'autorité morale et de la direction des esprits; des chantres de la gloire nationale, inspirateurs du courage et des bonnes actions, rémunérateurs du talent et de la bravoure après la victoire et le succès; un peuple industrieux et agriculteur partout où la terre était arable, commerçant partout où elle était, navigable, nomade et pasteur partout où, aride et sablonneuse, elle ne comportait que la végétation herbacée du printemps; la liberté limitée par le seul dévouement à la patrie, qui est la nation organisée; le dévouement à la patrie exerçant dans l'occasion le plus inexorable et le plus respecté des despotismes : telles se montrèrent à l'histoire , lorsqu'elle les visita pour la première fois, ces peuplades européennes, ces grandes confédérations, dont la nature avait tracé les limites avec le lit des fleuves et les chaînes des montagnes. C'est là ce que Scipion trouva en Espagne, ce que César a décrit dans les Gaules, ce que Tacite retrouva en Germanie, et ce qu'on aurait vérifié chez les peuples Slaves du Midi et du Nord , si le génie des empereurs avait su franchir les Alpes bastarniques, comme le génie de César sut franchir les Alpes italiques, le Rhin et le détroit Armoricain.

Le climat de l'Europe est imprégné de liberté! le despotisme n'y survient que comme un nuage gros de tempêtes, qui se dissipe en crevant, ou se

résout dans 1 atmosphère , aux rayons du progrès , qui est le soleil de la raison humaine.

Et ce n'est pas par l'ascendant du principe monarchique que le despotisme s'insinua plus tard parmi ces institutions naturelles; c'est leur mouvement seul qui en rompit l'équilibre; c'est leur propre jeu qui en usa les ressorts et en suspendit la marche régulière; c'est l'exubérance de la fécondité humaine qui rendit l'égalité presque impossible; car, où il n'y en a plus assez pour tout le monde, quelques uns finissent toujours par en prendre trop. La terre manqua un jour dans un coin de l'Europe à sa population ; le trop-plein se jeta sur des régions moins avares; la conquête régla les parts; l'égalité des droits fut un des apanages de la conquête; la liberté passa tout entière dans le camp de la victoire ; car la liberté, fille des arts et de la gloire, n'attache, au Iront des mortels, son bonnet rouge de flamme, qu'avec des rameaux de chêne ou de laurier. Le bonnet de la liberté sous une couronne d'or, c'est la monarchie absolue ; sous un casque de guerrier, ce n'est que le monopole de la démocratie, c'est la féodalité; c'est un abus qui tend à revenir de jour en jour à la règle, et qui y arrive avec le temps. En Europe, cette terre essentiellement fière et libre , lajeodalité a^seule pu prendre un instant la place de l'antique et impérissable é galité : mais. bien loin d'en

effacer le principe, la féodalité ne fit que se l'approprier et s'en constituer la dépositaire. La loi d#»s générations est soumise , ainsi que la météorologie atmosphérique, à un mouvement perpétuel qui déplace, rapproche, sépare, éloigne, confond et assimile les populations diverses, comme pour les faire participer successivement toutes des avantages de chacune d'elles, et comme pour arriver à cet état d'harmonie, qui est le but final de l'humanité, où la race humaine, qui couvre le globe, ne formera plus qu'une grande famille de frères, nuancée à l'infini par le langage et les habitudes, identique par les vertus, la raison et la sympathie. Nous touchons de bien près à la réalisai ion de cette utopie; la féodalité est descendue dans la classe moyenne; un pas de plus elle arrive droit au peuple: à tous; et là elle se dissipe, comme une contradiction , comme une idée impossible.

La féodalité blason née est morte ^t bien morte partout en Europe; l'oligarchie, qui la singe dans certaines contrées, tombe en enfance, à force d'imitations ; elle ne saurait plus avoir d'autre historiographe que Cervantes. Essentiellement conservatrice, elle ne saurait conserver aujourd'hui que de vieux oripeaux; ils ont deux cents ans d'usure; quelle chose ne tomberait pas en lambeaux, avec tant de siècles sur le pourpoint? Je ne parle pas par allégorie; voyez plutôt, en Tan de grâce mil huit

cent trente-neuf, vers la mi-août, et au sein de industrieuse et libre Angleterre, cette noble aristocratie anglaise, qui par eîlc-mème n'a jamais pu , , depuis quarante ans, trionipber sur un champ de bataille qu'à l'aide de son or, et qui n'a pas tracé un seul plan de campagne hors du comptoir de l'Echiquier ; voyez-la réduite, pour se faire remarquer, de se donner en speclacle, ainsi que Franconi, avec des cuirasses de carton-pâte, des panaches de chiens savants, des blasons et devises collés avec de la gomme , et une lance que nos rouges et nos bleus du port de Paris manient cent fois mieux sur l'eau , que pas un de ces illustres champions pour rire, sur leurs plus illustres palefrois. Ces pauvres vieux fils de vieux marquis anglais, alors que tout pense sérieusement à des choses fort sérieuses , ne savent vraiment plus comment s'y prendre pour faire rire le peuple!

Oligarques conservateurs, oh! conservez , conservez bien la tradition de semblables parades. La reine de beauté, en détournant la tète du côté de la roture, ou, si le mot est plus conservateur, de la canaille, qui a, par devers elle, plus d'un genre de beauté, prenez -y garde, votre reine de beauté doit sourire de vos nobles farces, ainsi qu'en rit votre fou , un de ces fous que vous avez cons< rvésausM, comme pour vous résumer, par ses lazzis, à chaque moment du spectacle, ies impressions du peuple,

qui forme le parterre de votre représentation. Amusez-vous et amusez-nous; ce sont là des jeux bien innocents, et nous n'en avons plus à redouter d'autres de votre part; le ciel en rit comme nous, en vous jetant ses seaux d'eau par le visage ; prenez garde à vos casques de papier mâché; votre fou arrive à propos pour vous offrir un parapluie (1).

in.

Des peuples slaves en particulier.

Le peuple qui a du conserver plus long-temps , dans toute leur pureté primitive, la liberté de ses institutions nationales , je veux dire continentales, c'est certainement celui que sa position géographique préserva plus long-temps du contact de l'empire, et de I invasion des peuples qui cherchaient une patrie sous un ciel différent du leur. Ce peuple est celui qui s'étend des Alpes bastarniques jusqu'aux régions hyperboréennes; c'est la race slavonne , race indigène, dont l'origine, ainsi que

(0 Noire impartialité noua fait un devoir d'avouer que notre aristocratie française, essentiellement conservatrice , ne s'attacherait pas à conserver de ces bévues-là , et que l'aristocratie anglaise elle-même n'a pas été toute complice de cette mascarade du b'ou vieux temps ; elle comprend , comme nous, que la question qui l'occupe a un côté un peu plus sérieux.

celle de la Grèce, se perd dans les temps où les hommes commerçaient avec les dieux.

Dire donc que les Polonais formaient un peuple radicalement libre, dans le principe de l'histoire, c'est avancer qu'ils ne faisaient pas exception à la règle générale des institutions européennes ; et, alors même que les chroniqueurs garderaient le silence à cet égard , nous n'en retrouverions pas moins les traces de l'histoire primitive des Slaves, dans l'histoire contemporaine des autres peuples d'Occident. Mais les témoignages écrits ne manquent pas à cette thèse déjà si évidente par ellemême. A Procope , Jornandès, Théophyîacte, Constantin Porpbyrogénète , les auteurs polonais (1) se plaisent à joindre l'opinion de Boguphale, chroniqueur du commencement du xm e siècle , qui assure que les Lechites (Polonais) ne reconnaissaient entre eiix ni rois ni princes , se considérant comme un peuple de freins issus d'un seul père (a).

Chez eux, pas plus que chez les Celtes, rien qui portât le caractère de la volonté d'un seul , rien qui ne se décidât parle vote des assemblées locales ou générales , selon que les intérêts généraux ou locaux étaient mis en question ; et quand les Francs et les Bourguignons se répandirent dans la

(i) Voy. Histoire des législations polonaises , deJM. Macicjowski. (a) Lechilœ nullum regem seu prineipem inter se , tenquam fratres ab uno patr sorti, habebant.

Gaule , réglant leur part de butin et leurs plans de campagne en commun , les arjnes jL la main et rangés en rond sur la terre, en présence du ciel, qui est garant des stipulations nationales, ils ne durent pas se croire dépaysés : les Celtes ne délibéraient pas autrement; et cette forme d'assemblée que les Slaves désignaient par le mot de tVieça, les Romains eux-mêmes la désignaient par celui de Corona r qui en est la traduction littérale, à cause du cercle que formaient les citoyens ayant droit de voter, autour du chef ou président chargé de recueillir les votes, ou des orateurs qui éclairaient la question et débattaient les points en litige.

Comment la féodalité •'introduisît-elle chez lei peuplades européennes et^ônex les^Slaves en particulier ?

Chez les Celtes, les Bretons, les Germains, les Italiens, ce fut certainement par J^vasion des peuples du aPrd,dê l'Europe. Des peuples libres envahissant d'autres peuples libres, durent escamoter la liberté à leur profit. Partout où vivent ensemble un peuple libre et un peuple conquis, là se développe le système féodal : le peuple libre devient un peuple de nobles et de privilégiés ; le peuple conquis un peuple de serfs. Le sol est tributaire de la conquête , le sol et tout ce qui fait

partie du sol : les instruments de travail qui servent à le fertiliser , l'homme qui est le levier de la charrue; la conquête ne distingue pas entre l'at* telage et le conducteur, la charrue ne peut pas plus se passer des uns que des autres. Les conquérants prennent goût à l'ascendant moral que leur prêtent la force du poignet et la trempe du sabre ; ils sont fiers de reposer, sur l'épaule des hommes de la glèbe, leurs talons éperonnés, fatigués de piquer des deux leurs chevaux de bataille; ce passe-temps finit par prendre les caractères du privilège; la possession devient titre; et» les titres sont au prorata des parts du butin , ou des titres qu'on tenait de l'élection , avant la victoire. Ces titres électifs devinrent des fiefs après le partage , car ils furent représentés par une propriété transmissible en vertu des lois d'hérédité. On vit alors , ce qu'on voit dans tout partage, le chef électif de l'expédition devenir le propriétaire le plus riche ; ses lieutenants se partagèrent les terres qui entou» raient sa part : ils étaient les compagnons d'armes immédiats du chef (comités), titre modeste qui s'enfla, en modifiant son orthographe, de tout l'orgueil d'un comte; les sous-lieutenants préposés à la garde des frontières et des chemins ou marches qui y conduisaient , par la position respective des terres qui leur étaient échues en partage, prirent le titre de maîtres des frontières (marchions),

terme qui alors avait plutôt la physionomie de celui de douaniers que de celui de marquis; les simples soldats, par rapport aux pékins de vaincus, furent des cavaliers ayant seuls droit de porter les armes (équités), hommes nobles, puisqu'ils étaient de la race conquérante; chevaliers, puisqu'ils étaient le premier échelon par où la noblesse passait pour arriver aux régions supérieures : République de nobles enfin, pour qui l'indigène était une simple chose, d'un rang inférieur à leurs coursiers. Nos aventuriers du xix e siècle, qui volèrent à la conquête du Nouveau-Monde, ne, se comportèrent pas autrement envers les pauvres Indiens; la conquête des hommes par les hommes est partout la féodalité. Les nobles Romains avaient dès G êtes et des Dates à leur service; les nobles conquérants du Nord eurent des Celtes et des Romains au même titre; les Gètes et les Daces furent vengés par les Sarmates; chacun a son tour dans le trafic des hommes.

A une certaine époque de l'histoire polonaise, nous retrouvons la féodalité impatronisée chez la race slavonne ; la difficulté est de préciser comment ce système a commencé à s'y établir.

Ce n'est probablement pas par l'invasion : les peuples du midi de l'Europe n'ont jamais eu la fantaisie d'envahir les peuples du Nord; et puis l'histoire ne parle pas de l'établissement d'un peu-

pie conquérant parmi les Slaves. Nous savons que toutes les peuplades qui s'étendaient des Carpathes au Borysthène étaient renommées par leur valeur, ainsi que le sont en général des peuples libres avoisinés à droite et à gauche par des peuples redoutables; que les Slaves du Nord au contraire, séparés du monde , par des frères qui leur servaient de rempart au midi , et par des glaces qui les isolaient vers le nord, sans crainte et sans ambition , ignoraient Fart de vaincre et le besoin de se battre, et n'appliquaient leur intelligence qu'à la culture des arts amis de la paix.

Les Slaves du Nord n'ont donc pas introduit la féodalité dans le système gouvernemental des Slaves du Midi.

Peut être pourrait-on en trouver les premiers germes, dans les guerres de peuplades à peuplades, guerres d'extermination et de conquête, comme le sont toutes les guerres des peuples ^où la religion du Christ n'a pas encore passé. Mais l'histoire , qui a commencé fort tard pour la Pologne, est muette à cet égard; et quoiqu'elle y soit survenue à une époque où la féodalité n'existait pas, -elle n'en a pas moins laissé à nos conjectures le soin de décider du jour où celle-ci s'introduisit dans ces régions vierges si long-temps de toute forme d'esclavage.

Jl est, dans l'histoire de la Pologne, un événement social qui sert, pour ainsi dire, deTigne de démar-

cation entre les (deux formes gouvernementales! qui se sont succédé dans cette vaàte contrée : entre l'état de liberté radicalement démocratique, qui est l'état primitif des Slaves et des premiers Léchites , et l'état de liberté nobiliaire et féodale qui a fini par diviser ce peuple en deux castes, Tune propriétaire de l'autre.

On ne rencontre pas la moindre trace de féodalité dans la Slavonie , tant qu'elle fut païenne) et, grâces à sa position géograpbique, elleresta païenne, jusqu'à ce que le christianisme «ût pris partout en Europe les formes du catholicisme. La Pologne ne fut convertie au christianisme que par le catholicisme; elle ne connut l'Evangile que par les abus que le sacerdoce en faisait, aux dépens du pauvre et du travailleur, à qui seuls le Christ avait apporté sa bonne nouvelle. Les premiers apôtres de la Pologne furent donc des seigneurs, barons, comtes, marquis et nobles, ou au moins du bois dont on les faisait. L'apôtre prêche ses moeurs avec sa doctrine , car il prêche d'exemple en même temps que de bouche; or il était de l'essence du catholicisme du moyen âge d'inviter, au nom de Dieu, les peuples à l'obéissance passive, et de flatter, pour s'en faire des prosélytes et des champions, la vanité et l'ambition des riches*, l'apôtre y gagnait autant que le prosélyte; car celui qui dispose ainsi à son gré de la soumission et de l'obéissance des croyants

envers ses maîtres, s'en adjuge presque toujours une bonne part en propre , et ne tarde pas à obtenir, d'une main, les titres, fiefs, domaines et hommes liges qu'il distribue de l'autre. Les prêtres avaient tout cela dans l'Europe occidentale : leurs couvents étaient des fiefs, leurs croyants étaient leurs serfs, leurs abbés étaient seigneurs, et leurs moines les égaux en pouvoir des hommes d'armes. Ils auraient perdu à prêcher l'Évangile en Pologne, où rien n'existait de cet ordre des choses ; que seraient devenus leurs titres et prébendes dans un pays d'égalité, où les plus riches étaient peuple comme tout le monde? Leur tâche devint double, et ils eurent, dans ce pays doublement incrédule, deux évangilesjy^rêcher, l'évangile de' Rome et celui de la féodalité à la fois; ils écrivirent le premier en lettres noires et l'autre en lettres d'or : l'évangile des larmes, de l'abstinence, des mortifications, de l'abnégation, de la pauvreté, de l'humilité et de l'obéissance, ils le lurent comme une consolation au pauvre peuple ; aux riches ils offrirent l'autre comme correctif du premier; les riches, en s'humiliant devant les prêlres, obtinrent l'autorisation et le privilège d'humilier la tête du peuple (devant eux; le peuple, obéissant par l'ordre de >Dieu, baissa le front sous la bénédiction du pon- /tife; il se trouva, par ce fait, dans la posture re- ! quise pour recevoir le joug ou le coup de fouet des

grands, qui n'étaient autres d'abord que les riches. Quand il fut établi en principe que le pauvre devait sa voir souffrir, et que le riche, moyennant une redevance, avait le droit de jouir, le pauvre devint passif dans l'organisation sociale; la vie politique devint peu à peu l'apanage de la fortune; le pauvre fut gouverné et le riche gouvernant, votant, jugeant, possédant le sol par son droit de régler la propriété, les hommes par son droit de vouloir, qui était devenu pour lui un privilège. Ce n'était pas là tout-à-fait la féodalité de l'Occident de l'Europe, avec la hiérarchie émanant de la conquête; c'était quelque chose de moins dans l'ensemble et de plus dans les détails ; c'était l'égalité devenue le monopole de quelques uns, au détriment du plus grand nombre. Ce n'était point une organisation systématique et convenue , dont les titres fussent écrits dans des chartes et conservés dans des archives ; ce fut d'abord un empiétement qu'on n'avoua pas, qui se glissa, dans l'histoire nationale , par intercalation , et comme à l'insu des historiens euxmêmes, dans le pacte social par des clauses subreptices, qu'on prenait soin de cacher aux intéressés. En un mot, l'Occident rendit, à la longue, et par contagion, aux hommes du Nord, la féodalité que les hommes du Nord avaient créée en Occident, à la suite de leurs conquêtes. Les métropoles ont tort de s'amuser à porter une peste dans leurs co-

lonies; car toute peste revient à son foyer tôt ou tard.

Des contrats, rédigés de cette façon, lèguent à la postérité des procès qui durent plusieurs siècles, et se terminent toujours soit par un bouleversement, si les enfants des demandeurs sont aussi injustes et exigeants que leurs pères, soit par une radicale révolution, si les défendeurs sont les plus forts ou les demandeurs plus raisonnables; on déchire alors le titre, et Ton en revient au passé, comme point de départ de l'avenir. C'est une de ces révolutions qui se prépare depuis cinquante ans en Pologne. La nôtre Fa précédée de ces cinquante années, parce que les termes de la question étaient chez nous bien plus nets et plus hautement a voués.On ne pouvait les discuter, il fallut les broyer comme du verre, et ils furent broyés; et depuis cette époque notre société est en travail de sa réorganisation radicale, sous les inspirations de la fraternité, que chacun de nous, riche ou pauvre, et à quelque inégalité sociale qu'il appartienne, commence à comprendre et à sentir.

Nous avons déjà eu l'occasion défaire remarquer que, dans le principe, les Polonais ne connurent rien moins que les formes du gouvernement royal.

Or, quand ils adoptèrent plus tard la dénomination de roi, pour désigner le chef du pouvoir exécutif de l'Etat, ils p rkentle mot sans la chose, la royauté sans hérédité réelle , la couronne sans le sceptre : simulacre de roi qui exécutait et ne commandait pas , qui régnait et ne gouvernait rien.

l^ e pr e mier de ces chefs à qui il prit fantaisie de trôner,, te fun toleslas -le-Grand , dans le x* siècle ; mais en voulant se faire roTTTa^speHtë d'être compris par son peuple , qu'il en demanda la permission au pape , ainsi que le font les nouveaux convertis. Lg pape , qui avait sans doute ses motifs, la lui refusa, et Boleslas dut se contenter du titre de Grand que lui conférèrent ses peuples. Wladislasle-Bref , vers. i3lo5, ne parvint à se faire reconnaître roi de Pologne, par Jean XII, qu'en s'engageant, en son nom et en celui de ses successeurs, à payer le denier de saint Pierre, ce denier qui vaut des diamants de la couronne. Jusque là le roi des Léchites n'avait été qu'un chef militaire, qu'un généralissime nommé à vie par la fVieça des nobles hommes, et qu'un mot des nobles aurait pu destituer, s'il en avait trop froissé les intérêts. Dès, qu'on ne se battait plus, ce dictateur sur le champ de bataille . venait soumettre sa conduite à l'assemblée nationale, et prendre les ordres de la noblesse et lui promettre obéissance et fidélité. La Pologne a eu depuis, quelques accessions de rois , mais jamais de

dynastie proprement dite r la nation gouvernante accepta souvent pour rois les fils des rois, sans procéder à une élection en forme; elle permit à un de ses rois de partager de ses mains le royaume entre ses enfants , à un autre de désigner son successeur de son vivant même; ce n'est pas qu'elle abandonnât son privilège : elle agissait, en ces circonstances exceptionnelles, par une espèce de délégation; le fils du roi défunt, ne se considérait roi que par l'élection des nobles (i). Point de loi salique, point de charte octroyée , point de constitution fondamentale; il n'y eut jamais d'immuable, danslegouverneinent de la Pologne, que le principe de la volonté du grand nombre. Cette prétention ne fut pas formulée, sous tous les règnes, aussi nettement que sous ceux de Louis roi de Hongrie , et surtout de Wladislas Jagellon dans le xiv* siècle; mais elle était en toutes choses sous-entendue, bien avant que l'accession de la Lithuanien par l'avènement électif de Jagellon , duc de ce dernier pays, n'eût

i) Dans toas nos gouvernements féodaux, la royauté a commencé par être élective; nos rois de la première race, sOds ce raport, étirant des rois polonais t Nos nobles hommes avaient Seuls le droit d'élire un roi et de lo destituer, s'il violait *o« serments. Childéric fut détrôné de cette manière; et le discours que Méieray prête à l'un des seigneurs assembles, pour prononcer la déchéance de ce Franc dégénéré de la race de Mérovée, diffère ped, quant au fond, de celui que tient oi-après Raphaël Leszctyuski à SigiBmond, roi de Pologne.

porté les nobles polonais à prendre explicitement leurs réserves contre les empiétements des droits que leur nouveau roi tenait de son ancien apanage.

Sous Casimir IV, dans le xv e siècle , l'assemblée délibérante statua, eu principe fondamental, que le roi ne ferait désormais aucune loi sans le consentement des états. Les nobles allèrent plus loin dans leurs réserves ; ils finirent par ne donner la couronne qu'à certaines conditions convenues entre le

candidat et Vassemblée ': ces conditions étaient

rédhibitoires, et prenaient le nom de pactaconventa; un- roi qui les aurait méconnues ensuite était censé se détrôner lui-même.

En 1575, on vit Etienne Batory, l'un des plus illustres rois de la Pologne, obligé d'interrompre le cours de ses victoires, contre lvan-le-Terrible ( cet atroce bourreau de la Moscovie , qui n'a pas eu que celui-là), pour venir justifier sa conduite auprès de la diète, et se faire renouveler son mandat.

Les rois de cette trempe songeaient peu à la lignée ; et la constitution polonaise n'a jamais eu la vertu prolifique de notre loi salique. C'est une chose digne de remarque, combien , sur cette terre si féconde en hommes et en choses , il a passé de rois inféconds en héritiers présomptifs tandis qu'en France il est si rare que le trône soit vacant par la. faute de nos reines : l'homme, de sa

nature , est peu porté à créer des œuvres inutiles.

Le roi de Pologne finit par n'être plus que le premier magistrat d'une haute magistrature, que - , le président temporaire d'un tribunal souverain. Il recueillait les voix dans l'assemblée, et s'attachait, dans les jugements qu'il prononçait, à rendre, aussi fidèlement qu'il lui était possible,, la pensée de ses conseillers, qui surveillaient de près son mode de rédaction. A la guerre, il exécutait les plans de campagne de la diète; pendant la paix, il était son vice-roi. Sa cour était pour lui une prison ; il y régnait jusqu'à ce que l'ennui le prît : on le voyait alors quitter sa couronne, comme un galérien qui peut se débarrasser de son boulet. Au milieu de ses courtisans, il avait plutôt l'air d'un pupille en tutelle que d'un roi couronné. Il n'avait pas même le droit d'aimer, sans la permission écrite de ses nobles; il ne se mariait qu'après leur avoir fait , ainsi que nos fils de famille, ses trois sommations. Il n'exerçait pas enfin, sur son royaume, le moindre desdroits de suzeraineté, que le plus mince hobereau du fond de la province pouvait s'arroger sur son fief d'une centaine de pas carrés. Le roi n'avait pas droit de veto; et il suffisait, dans l'assemblée, de la boule noire d'un simple noble pour annuler toute une délibération. Par \espacta conventciy il fut défendu au roi de s'intituler dominus et hœres , deux titres que le dernier des nobles avait

droit de prendre dans ses terres. Le roi en Pologne n'était donc pas nême le premier des nobles; il descendait au rang des serfs, en montant sur le trône.

Il arriva un jour, dans un mauvais moment de dépit amoureux, à Sigismond II, de s'écrier, au milieu d'une séance orageuse : C'en est assez; j'exige la soumission et (obéissance ! Il n'avait pas achevé la phrase, que Ra^h^lheszczynski se leva pour l'apostropher en face, en ces termes : Avezvous oublié à quels hommes vous commandez ?

Nous sojzunes. Polonais , et nous nous estimons aussi glorieux d'abaisser la hauteur des rois qui méprisent les lois , que d'honorer ceux qui les respectent. Prenez garde qu'en traliissant vos serments vous ne nous rendiez les nôtres; car le roi nest en Pologne que le premier citoyen de ÏEtaL Et le roi se le tint pour dit; on n'est pas toujours roi comme on le désire.

Aussi on a vu de ces rois s'enfuir à toutes jambes devant une telle royauté, comme on fuit, quand on s'échappe de l'esclavage. Henri de Valois t pour s'y soustraire, et crainte d'avoir à ses trousses l'ombre même de sa royauté, s'y prit de nuit, sans domestiques, recommandant son âme à Dieu et à la "Vierge de Délivrance; et il ne commença à recou~ vrer ses sens qu'à Paris, et après avoir bien regardé autour de lui. Concevez-vous une royauté , aux trousses de laquelle on a droit de lancer les gen-

d armes , pour la ramener au palais et la prier de trôner?

En Pologne, donc, l'État, ce n'était rien moins que le roi ; TËtat , c 'était la noblesse dans les derniers temps, c'était toTûTemonde dans le principe.

Dès les premières phases de la féodalité, on voit le haut clergé et les chefs militaires de la Pologne, sous les noms de prœlati, barones, milites, nobiles % former le conseil obligé du prince {consistorium principis), comme à Rome les cardinaux formaient le consistoire du pape ; ce consistoire était une chambre des subsides et de l'impôt. Quant aux ffieça, ou assemblées générales, elles prirent le , nom, en. mauvais latin du Vatican, de colloquia generalia , termini générales. C'étaient des assemblées chargées de voter les lois générales et de les appliquer; elles étaient chambres législatives en même temps que corps judiciaires , sénat en même temps que tribunal.

Dans un pays où la puissance royale émane, non d'en haut, mais d'en bas, où la royauté enfin est élective, Ja puissance électorale doit finir par devenir la plus grande puissance de l'Etat; et si cette puissance est le privilège exclusif de quelques

uns et qu'elle soit héréditaire, elle doit absorber toutes les autres et les rendre tributaires de son esprit de corps. Si la patente, qui est électorale en France, avait droit de survivance et d'hérédité, je ne doute pas que chaque boutique de France ne devînt un fief, dont nous, qui vivons dans la mansarde ou dans l'atelier , nous ne manquerions pas d'être les hommes liges. Qui vote les lois ou les législateurs, ne fait des lois que pour lui-même et contre tout ce qui n'est pas lui. Quand les lois sont faites par tout le monde-, elles ne sont évidemment hostiles pour personne.

Les hommes armés de la nation, les soldats de la milice nafionale (milites^ et les soldats de la milice céleste {prœlati) ne tardèrent donc pas, en Pologne, de former une classe à part, un pouvoir collectif et le seul pouvoir gouvernemental dans l'État. La religion, qui avait sa part du gâteau , en fit un gâteau bénit ; elle sanctionna ces privilèges qui étaient en partie les siens; et le gouvernement polonais s y affermit de plus en plus sur ses bases o^arc^igues. Chaque noble, l'égal dans la diète ou aux assemblées générales, de tout autre noble, était maître , seigneur , plus que roi dans ses domaines ; il avait un fief en fait, ainsi que dans tous les pays d'Occident, mais aucun de ces titres que nos nobles d'Occident chamarraient de *igures héraldiques. Le principe d'égalité qui était la base de leur fédé-

ration était exclusif de toute distinction nobiliaire; un noble polonais se voyait voué à l'infamie, il dérogeait et il était déchu de ses privilèges, s'il avait la sottise d'accepter un insigne, un titre de comte, de marquis, de duc, de prince, et même de chevalier d'une cour étrangère (1).

La noblesse polonaise actuelle a dérogé amplement sous ce rapport, depuis cinquante ans; elle s'est dépouillée de sa nationalité, en acceptant des distinctions étrangères. Le peuple a conservé la sienne, en n'acceptant rien que les coups de ses nouveaux maîtres, les coups qu'il se prépare à rendre au centuple, quand l'heure dç l'insurrec- » tionaura sonné. Or, une institution qui modifie sa constitution fondamentale, n'existe plus que de nom; c'est-à-dire qu'elle n'existe plus du tout, dans un siècle où nul n'est rien que par les choses.

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à l'idée qu'on peut se former du caractère dislinctif de la noblesse polonaise, quand le corps des nobles chercha, datis l'histoire des peuples, une organisation analogue à l'organisation constitutionnelle de ta Pologne, elle ne put tourner ses regards que vers Rome , qui en était devenue la maîtresse d'école f

(1) Les titres de pâlalin et de casUllan , u?i(és chez eux, n'étaient que les équivalents de ceux de gouverneurs d'un palaliuat ou d'une citadelle ; ils étaient personnel».

et lui inculquait ses traditions, par l'introduction des études classiques. Les nobles polonais ne tardèrent pas à traiter en lanjue latine des intérêts de l'État ; ils traduisirent leurs titres Vn fatiii , en latin de la république : car, simples séculiers et simple puissance temporelle, ils ne pouvaient s'arroger la langue du conclave et du clergé. Une noblesse républicaine, ce sont deux mots qui jurent , chez nous, dé se trouver ensemble; cependant la noblesse romaine n'était pas autre chose ; et la noblesse, polonaise, avant d'adopter la nomenclature romaine, n'était pas organisée autrement que ne le fut Rome républicaine:' c'était une république au profit de quelques uns et au détriment de tous les autres, république aussi menteuse envers son programme, que peuvent l'être les monarchies les moins rigides sous ce rapport.

Les nobles polonais ne se dirent ni seigneurs, ni barons, ni marquis, ni ducs; ils s'intitulèrent chevaliers (équités) (i); la noblesse entière forma Kordre équestre. La diète se composait du sénat (senatus), analogue de notre chambre des pairs, et des comices (comilia), ou chambre des députés. Les nobles électeurs, et qui ne faisaient pas partie de fa diète, étaient le peuple (popufits), qui avait

(i) Déjà dan* la divle tenue ïi Vislica , en îSya , | ar kasiniii-lc- Graud , membres de la diète prennent la de no m in.it ion de fi ère* d'aunes- el caïuaradr» (commililouci el fruit ts).

droit de réviser les lois et qui nommait les député*. La loi émanait, coimne à Rojne, dusénatiQt cju peuple (setwtus populusque). Tout ce qui n'éf tait pas peuple était esclave et serf (w/vw)> p^r pulace (plebs et pjebecula). Le nonce, qui plus |ard fut considéré comme l'égal du roi et prenant la qualification de majesté comme lui, sjnlitur laU, dans la diète, tribun du peuple, dp^t jl .ver présentait les intérêts auprès du sénat; il rfr vétu de la puissance tribuiiitienne- {.Uibunitiat* potes tate/u cxercens) \ l'État gouvernemental se nom m ai t sérénissime république de Pologne (/ tj r publica); et les souverains ne traitaient pas eu d'autres termes avec elle;

«// s'agit, écrivait, en i763, la fallacieuse Catherine II, de rendra la république,. son çinciemne liberté eisajorme de gouvernement, garantie par un traité avec elle. »

« Sa Majesté le roi de Prusse, disait le ministi/e du cabinet de Berlin , dans, une déclaration publiée à Varsovie, le 22 janvier 1761 , Sa Majesté ne travaille et ne travaillera constamment qu'y maiuter^' les États de la république en leur e^tiçr. y >

Et lorsque, en 1764 , notre an^assadeoiiv franr çais, moins adroit, dans la inorgue de sou, langage, que ne Tétaient les Grecs du Bas-Empire, qui do r minaient dans le Nord , dit au princo-p^mal que le roi son maître 11e reconnaissait pas l'assemblée?

des états comme république, le primat n'hésita pas à lui répondre : Puisque M. l'ambassadeur ne reconnaît pas la république de Pologne, celle-ci ne le reconnaît pas comme ambassadeur.

La noblesse était affranchi de l'impôt comme d'une insulte à ses prérogatives ; elle ne payait à l'État que la valeur de un franc de notre monnaie par arpent, pour les menus frais du luminaire des assemblées sans doute. De quels impôts aurait eu besoin, du reste, un État, où chaque noble était roi, inaire , bailli , préfet, grand-juge, percepteur des domaines, enfin absolu dans ses terres, et où chaque soldat s'équipait à ses frais, quand la patrie était en danger? La bureaucratie, qui dévore l'impôt, ne trouve point de place dans une telle république; et il ne saurait y avoir la moins petite maison pour contenter la manie d'être ministre. Jean Zamoyski résuma toutes ces choses en ces termes, à l'élection de Henri de Valois : Le sénat est une magistrature , F ordre équestre est la nation; nous sommes tous nobles égaux , nous ne formons tous qu'un seul corps; toutes nos volontés individuelles composent la volonté générale, dont le roi est le gardien; aussi tout homme noble a droit de participer de son vote à la nomination du roi. Quel langage séditieux en présence d'un frère du roi de France! Ce pauvre Henri de Valois, forcé d'écouter, l'oreille basse, ces principes attentatoires aux droits qu'il

tenait en France de la grâce de Dieu et du nom de ses ancêtres, devait s'occuper, tout le temps, d'égrener son chapelet, sous le froc qui lui servait de cuirasse, afin de conjurer par quelque exorcisme l'apostrophe de Satan ; aussi à la première occasion qu'il eut de fuir la tentation , il n'en demanda pas la permission à la diète. Mais on oublia, à son retour au pays, de lui faire faire quarantaine; la peste qu'il nous rapporta de Pologne gagna la royauté française en 1789 : et en 1793 il n'en restait déjà plus rien , pas même le simulacre.

De la noblesse polonaise, par rapport aux travailleurs et aux

paysans.

Le paysan , dans un pays ainsi gouverné, finit par devenir esclave, serf (servus), le Dace et le Gète des Romains, attaché à la glèbe par le manche de la charrue, à la charrue comme une partie de l'attelage; instrument de travail et non homme libre, être de rebut, puisqu'il n'avait point de volonté à exprimer, de droits à faire valoir, de veto à émettre, de patrie à défendre; devant la loi il ne trouvait qiïe des maîtres, et il n'avait d'égaux que dans la souffrance et l'humiliation. Le tenancier du sol que les paysans fécondaient de leur sueur, était l'arbitre de leur sort, le maître de leurs

personiies^ il s'arrdgea plus tard même le droit dé vië et de mort {patestatem vitœ riecisquè). On démandait au noble: Combien avez- vous de serïs? de même qu'on lui disait : Combien avez- vous de paire* de bœufs ? Chaque paire de bœufs correspondait à la possession d'un moîTg (arpent); chaqué tête de serf marié correspondait à la possession d'une tolqkà (30 arpents); la première construction de phrase était l'ellipse de la seconde. C'est assez dire qu'il n'existait point de code poifr régiër les droits des serfs; tout l'art de les conduire se trouvait dans la tradition et dans la routine, précisément comme l'art d'élever les bœufs; on ne les fustigeait pas- par caprice; on ne les tuait pas non plus pour son brm plaisir : on ne tue pas son âne ou son bœuf, quand on ne sait que faire. Mais que le serf fut un peu plus rétif et plus ombrageux que de coutume , là •commençait le chapitre des peines* et des peines sans jugement , puisque le juge était le maître et la partie, et que la partie était l'exécuteur, lequel, lorsqu'il se sentait de sang-froid; confiait l'exécution à son homme d'affaires,

l& noblesse, qui avait réglé ses droits respectifs, «en se modelant sur la république romaine, régla ses rapports avec l'homme de la terre en singeant .les prétentions de la féodalité d'Occident; car, à Romeile paysan était peuple et même noble, et tout n'y étai J pas esclave dans la catégorie des travailleurs.

Cependant ces prétentions de la noblesse hè furent jamais si bien établies, qu'elles n'aient pas reçu de temps à autrè de graves âl teintes, et qu'elles lié lui aient été disputées par les rois les plus célèbres de l'histoire de Pologne. Le publiciste Cromer à contesté le droit de vie et de mort que lès nobles s'arrogeaient sur leurs serfs. JfOUs voyons dans le chroniqueur Martin Gallus , (|ué feoleslasle-Grànd , dans le x e siècle , se ptaisàit à s'entourer de douze conseillers pour rendre la justice au peuple (qui alors n'était pas exclusivement composé dè nobles ) ; il prenait soin dë demander à chaque paysan, s'il n'avait pas quelque plainte à lui adresser contré son seigneur ; et il n'épargnait pas le sei-

gneu*, dès que le paysan venait à lui signaler une grave injustice.

Dans le xiv e siècle , Kasiinir-le-Grand reçut des iiobles le surnom de roi des paysans, eii dérision du soin que ce roi populaire prenait de protéger le pauvre serf contre les vexations des maîtres dè là terre ; et les nobles d'alors ne savaient repousser la médiation de l'homme juste, que pâr un misérable quolibet , dont l'histoire à fait le second titre de gloire de Kasimir! Le roi des paysans permit aux serfs de quitter leur seigneur ipso facto , dans les I trois cas suivants : 1° dès que le seigneur attentait j à l'honneur d'une paysanne ; '2° lorsqu'il cherchait |. à s'approprier la fortuné particulière, te pécule du

! paysan ; 3° enfin lorsqu'il était excommunié par l'église. Oh ! que l'église aurait pu être bienfaisante envers le peuple , au moyen de l'excommunication des grands ! il ne lui coûtait qu'un cierge renversé et une croix de bois brisée dans une sainte colère, pour rendre à toute la Pologne ses antiques libertés.

QuandJaj*oyauté .devinXej&pl.icjtement élective , les nobles , par les pacta conventa , surent fort bien mettre un frein à cette manie de rendre la justice ; et les pauvres serfs se virent définitivement asservis.

Avant le Roi des paysans, le serf pouvait s'affranchir en Pologne, soit au bout de trente ans de servitude, moyennant une redevance qu'il payait au seigneur, soit en suivant son seigneur à la guerre comme domestique ; car les seigneurs polonais ont toujours eu un faible pour la bravoure; il leur est difficile de s'imaginer qu'un homme brave et bon soldat puisse être autre chose qu'un homme libre ; à la première insurrection de la Pologne, vous verrez que les nobles , sur le champ de bataille , seront les premiers à demander l'affranchissement , des paysans , et le droit de cité pour tous ces nouveaux braves ; la liberté civile de la Pologne a peutêtre besoin de ce baptême de sang. "Vive Dieu ! que ce. baptême arrive vite, et que la France serve de parrain!

A une certaine époque , nous trouvons, entre les

sçrfs (serri) et la noblesse (nobilitas) , entre les •hommes de la glèbe (glebce addicti) et les hommes d'armes (mUitia)> une classe moyenne et pour ainsi dire bourge oise , composée d'hommes libres , et qui avaient le droit de servir la patrie , à la suite des nobles. Les chroniqueurs la désignent sous les noms de scultetiet cmethones , dénominations du moyen âge, de rustici (campagnards non serfs), iïignobiles (citoyens sans noblesse), vilani (vilains ou habitants des environs des châteaux, du village). C'étaient des fermiers plutôt que des propriétaires; à l'armée, ils se plaçaient au troisième rang, sous les noms de paupet-es milites (soldats sans fortune et sans apanage), milites ex cmethone et sculteto creati (soldats fils de fermiers et de métayers). Jusque vers le xiv* siècle, les intérêts de cette classe étaient placés sous la protection de la loi ; mais Jagellon le Lithuanien, ayant promulgué une loi qui permettait au noble d'asservir tout scultetum et cmethonem , inutilem et rebellem , cette classe ne tarda pas à passer parmi les serfs ; son état de liberté n'était-il pas une rébellion permanente?

Enfin, on remarquait , dans les villes de commerce , une qua trième classe, celle des étrangfics - (hospites), marchands fpr.ains et commerçants, juifs allemands, ou de toute autre nation, qui ne tenaient à la Pologne que par un comptoir, qui n'y étaient protégés que par les lois de l'hospitalité , et avaient

throit de quitter le pays ou d'y relier, en s& cohfbritiant à sés usages. C'étaient des hommes dé finance ët dfe ftégbce, qui ont, dans lè fond de leur escarcelle, de quoi se faire bien venir en* tout pays.

Ainsi )â coutume faisait la loi du marchand, le ' fcaprice du maître celle du paysàn. Il n'y avait en Pblbgriedë juges par leurs pairs que les nobles, qui réglaient leurs différends devant des juges de leur choix, d'après les traditions orales, lés décret* dés diètes, ét motivaient leurs plaidoiries sur quelque considérant puisé ddris le droit romain. Le droit canon réglait les droits du clergé* et il finit par ernpiéter sur tbus les privilèges. De tout ternps^avefc sa crosse d'or, le clergé a sii très bien tenir en arrêt la puissdncë dii sabre; lè clergé s'insinue, là où Thommè d'armes se contenté, pottr entrer plus • vite\ de briser les portes. Voûs croiriez qué le clergé eh va pour cela plus lentement; c'est tout le contraire; il arrivé plus vite, parce qu'il marche sâbs bruit; le clergé a de tout temps réalisé le paradoxe -de Zenon : C'est la tortue qui va plus vite qu'Achille. Lé clergé, dans toutes les régions féodales, vengeait les serfs de l'injttstice des nobles; mais cette vengeance ne profila jamais qu'à lui.

Si nous cherchions, parmi nos institutions nouvelles, quelque chose d'analogue à la constitution civile de la Pologne des dérniers temps, nous en trouverions le simulacre dans nos colonies, où rïbâ

colons ont droit de vîe et de mort étir leurs malheureux esclave*, et où ils règlent leurs droits entre eux, après en avoir conféré avec Un gouverneur investi de la puissance rbyale. La féodalité n'est * pas tout-à-fait éteinte parmi noùs ; elle a pàasfcé du sol dans le commerce d'épiceries.

' Héeadeneé de la Volofhe.

La Pologne^ du ternes d'Etienne Bâtbry^ et même de Jagelloh , pouvait mëtire sur pied eii c;tjih£e jours plus de cent mille cavaliers* sâtts Mbir* ilh sou dans le trésor public * et sans ftire battre la générale dans le royaume. Armée de nobles et de riches* dont le simple soldat s'équipait à ses frais aussi bien qtts le général , et avait stiit domestique au quatrième rang, pour le servir dans la boucherie des ennemis delà patrie. On improvisait eri Pologne une armée au son du clairon; tout noble Polonais était de fait soldat ; dvs qute la patrie se proclamait en danger, il enfourchait un cheval, sans avoir pris la peine d'aller tirer au sort , dans le chapeaii de M. le maire du village : gouvernants et gouvernés â la fois, les nobles combattaient pro ans et focîS, toutes les fois qu'ils se battaient pour la défense nationale; la noblesse était une garde nationale mobile > toujours sur le qui vive, potlr protéger le

GO

pays contre l'ennemi du dehors, et les propriétés contre les pauvres paysans qui n'étaient plus rien dans l'État. Dans ce pays organisé sur le pied de guerre, le roi se passait de ministère : quel ministre de la guerre ou des finances de la Pologne aurait-il pu économiser trois millions, en une année, sur ses appointements de cent mille francs? Pas de fournitures à faire, pas d'argent à percevoir: pas plus de ministres ou hommes d'État que de Suisses ! On ne cite dans l'histoire de Pologne ni grand capitaine , ils étaient cous trop bons soldats ; ni grand ministre, faute de ministère; ni grands orateurs parlementaires, faute de fonds pour payer les paroles ; ni grands journalistes de l'opposition dynastique, faute de subvention. Dès que le cri aux armes! se faisait entendre, ils jetaient, en l'air, un juron martial, un vote dans l'urne, sonnaient le bouteselle, allaient distribuer d'estoc et de taille des coups de sabre aux ennemis de la patrie; et, quand ils étaient fatigués de frapper et de poursuivre, ils revenaient , en délibérant à la diète , prendre un peu de repos.

C'était sans doute une belle et forte armée que cette réunion d'hommes animés d'un tel esprit de corps, et de cette spontanéité martiale ; et tant qu'il ne fallut, pour vaincre, que l'accord de la force physique, de ia bravoure et du dévouement au pays, l'armée des nobles polonais dut êlre et fut réelle-

ment invincible. Aussi pendant dix siècîes elle n'a cessé de marcher sur le corps de tout ce qui la touchait d'un peu trop près, à droite, à gauche, par-devant et par-derrière. On voit, dans l'histoire, cette nuée de cavalieis bardés de fer, sauter d'un bond le Borysthène, ou franchir d'un saut les Carpathes, sans prendre leur escousse, et se demander, en arrivant à Dantzig ou à Riga, si par hasard l'Océan ne serait pas guéable.

Mais cette forte et vaillante constitution natio-

nale portait en elle un germe de dépérissement et de mort: el le avait banni de s qn sein la Jpjjdtj progrès humain, qui se développait librement, et sans entraves , dans toutes les régions circonvoisines. La Pologne res t ai t s Rationna ire dans Ses prétentions de caste et de privilèges, pendant que tout, chez ses ennemis, se perfectionnait et s'améliorait en économie politique et en stratégie. La diplomatie, ce procureur des camps, s'ingérait partout f dans la stratégie, et dressait les plans de campagne, que la diète polonaise se contentait d'improviser.

Et c'est, quand tout marchait, contre la Pologne, avec cette unité qui centuple les forces, que, dans le but de conserver leur indépendance et leurs privilèges, les nobles s'appliquaient à morceler l'unité polonaise, en bâillonnant de plus en plus leur royauté dictatoriale, en bridant de plus en

plus Jeurs malheureux serfs,eten repoussant du pied jes \)Qm et loyaux servjces d'hommes aussi braves gueux, en leur qualité d enfants de la îpème terre* mais d'une bravoure impuissante et stérile, ayant un jiras .attaché au tnanche de la charrue , et l'autre derrière le dos. Les ennemis de la Pologne ne faisaient pas fi de cette catégorie de combattants , et iU i>e manquèrent jamais de troupes fraîches et aguerries.

Les, nobles républicain s de la Pologne ignoraient les premiers principes d'une répuMique féo'érative, qui est d être une ejt indivisible. Lorsque la république française mit la main à l'œuvre, contre tous les rois de l'Europe coalisés, elle commença, avant tout, par inscrire sur son drapeau une devise, qui donnât à ses trois ^couleurs l'unité (}u spectre solaire ; elle se garda bien, eu niar r cljaflt au combat, de laisser dans ses foyers un peunje cpju' ne fût pas elle-mèpe; il fut établi que quiconque avait une cabane, une hutte sur sa fiMt> % face* avait une patrie et était enfant du pays j les juifs eux-mêmes, qiû depuis dix-sept cents ans n'avaient plus d'autre patrie que le ciel, devinrent avec acclamation citoyens de la France, et la France, rejtira de ce contrat autaut dp profit <juç la Synagogue. N'attendez rien de sinistre des contrats que l'on signe sur l'autel de la patrie; ï%u est là pour en surveiller la réaction, ayant, # i'exér

cutiou après. Ce fut alors que l'on, vfl tpusups no^ bles réunis au? Prussiens, ces héritiers des leçons (lu grand préfljérik, se laisser bat Ire, (les, le premier, jour, par une armée de boutiquiers de Paris et dfl paysaps a> la campagne, attachés jusque là à la glèbe des nobles inaîtres qu'ils venaient de, rosser*. Qu'auraient fait les mêmes nobles, par puxmêmes, contre les Prussiens, si la république frajir raisene s'était constituée que sur le pied de la république 4e Tordre équestre polonais? La Vendée ne dut ses plus beaux faits d'armes qu'à la bravoure d'une nuée de paysans émancipés , commandés par une centaine de nobles armés et babilles en paysans de la Bretagne. f

Et il ne faut pas croire que, contre nos soldats citoyens émancipés par la déclaration des droits de, l'homme, Charles XII, Pierre le Grand et Frcdérik, eussent mieux tenu pied que ne le firent Cobourg, Brunswik,et ce Soivwarow, jusque là invincible et inexorable, et qu'un seul lieutenant de Masséna fit battre en retraite au pas de course, de telle sorte qu'il n'en fut plus parlé depuis.

La Pologne au contraire, aussi vaste que la France et aussi brave qu'elle , finit par n'être pas plus forte, tout entière, que n'aurait été le seul palatinat de Varsovie; Ja noblesse épuisait ses forces et n'avait point à attendre de recrues; elle se divisait contre des unités. Des enneinfs innombrables

sur routes les frontières , et d'autres ennemis dans ses cent mille manoirs ; un roi forcé d'obéir à chacun de ses nobles soldats, à cent mille volontés nationales ; un peuple immense tenu dans une passiveté onéreuse et hostile! mais en vérité Alexandre, César et Napoléon ne se seraient pas hasardés à accepter le grade de simples caporaux , dans le cadre d'une armée organisée sur un tel pied de paix et de guerre.

Cet état de choses en général était donc plutôt uiiejmarchic gouvernementale qu'un gouvernement suigeneris; or il n'y a pas de pire anarchie que celle de l'aristocratie ; elle est incurable, comme tout ramollissement du cerveau.

La décadence de la Pologne commence à se prononcer au règne de Louis, roi de Hongrie, se formule à l'interrègne de Henri de Valois, notre com- . patriote, éprouve Un temps d'arrêt sous Sobieski, 'illustre guerrier, mais qui ne sut régler ni ses affaires de famille ni celles de la Pologne. Il était réservé à- la politique des Czartoryski et des Poniatowski de hâter la chute de ce système, et de signer la confiscation de la Pologne , au profit des trois puissances, qui la convoitaient depuis si longtemps, avec un œil de pirate et d'épervier.

Quelle destinée que celle de Stanislas, auguste de nom et comme,, par antichrèse! amant préféré de Catherine 11 ; devenant, avec le titre de roi, son pré-

fet de police à Varsovie, lorsque Catherine eut besoin de changer d'amant ! il prêta les mains aux trois partages presque consécutifs, qui, de 1772 à 1796, démembrèrent «a noble et antique patrie; et quand il ne lui resta plus entre les mains que sa couronne veuve de tous ses joyaux, il alla la déposer aux pieds du czar , qui la relégua dans son gardemeuble. I-.a royauté, de quelque calibre qu'elle soit, est désormais impossible en Pologne; elle a donné son bilan, Dieu merci! L'invasion croit en avoir pris la place ; c'est une erreur : elle est venue à l'école mutuelle de l'insurrection ; quand tout sera prêt pour la distribution des prix, elle ira répéter sa leçon à ses augustes maîtres ; et les peupies achèveront ensuite leur éducation par le monde, et sans crainte d'offenser leurs grands parents. La Pologne asservie ou faisant semblant de l'être, élève des Pestel à la Russie; et cette antique querelle qui divise depuis trop long-temps les Moscovites et les Polonais, finira par une transaction fraternelle , sur l'autel de la liberté et de l'égalité.

les qui ont éclaté

La noblesse a eu touioUra deux torts en Pologne ijfcelui de croire qu'à elle s eules et livrée à ses propires forces, elle suffirait à protéger ou à reconquérir l'indépendance nationale gjèt celui de croire que les » serfs , si bien bâillonnés qu'ils fussent, ne songeraient jamais à recouvrer leur individualité et à réclamer leur part de nationalité.

Il prit un jour fantaisie à un noble polonais de faire, à un paysan de son fief, un de ces outrages que le grand homme, de quelque rang qu'il soit, ne lave que dansle sang de l'offenseur. Il se trouva que l'offensé était un grand homme. Ce serf spolié de ses propriétés , prend sur ses épaules les cadavres sanglants de sa femme et de son enfant ; il les dépose aux pieds des Cosaques, et leur demande vengeance au nom de ses droits d'époux et de père. Aux cris de Bo^o^nj^lmnelnicki , ces peuples libres se lèvent, pour voler au secours d'un peuple esclave, et ils le choisissent pour Attaman. Cent mille combattants sont déjà sous les armes, terrible noyau d'une armée qui grossit à chaque instant de la foule des paysans polonais ! La noblesse polo-

nabe n'était pas en état de mettre sur pied le quart d'une armée aussi nombreuse. 36o,ooo soldats implacables s'avançaient de victoires en victoires ,

de massacres en massacres, sous la conduite d'un paysan, pour venir livrer bataille aux généraux de Jean Kasimir , qui furent battus en 1 648. Mais Chmielnicki, pas plus que son armée, n'avait aucune idée de réforme sociale; la haine était son guide, la vengeance son ambition; il fit la guerre en brave, sans savoir où il voulait aboutir; s'il l'avait su, la Pologne avait son 1789 dès i65o. Révoltés, soyez désormais réformateurs; parlez moins à la baine des opprimés qu'à la sympathie' des hommes; la haine passe vite au cœur de l'homme ; elle ne fonde jamais rien qui dure, car rien ne dure que ce qu'on ose avouer. A la mort de l'implacable Chmielnicki, le paysan" polonais retomba dans le servage.

La noblesse polonaise y tomba plus tard à spn v tour: elle fut serf des tzars; dès ce moment, elle songea à la révolte ; et elle tenta, à son tour, les chances de l'insurrection. Mais elle échoua, dans toutes ses tentatives de confédération, de 1768 à IJ72 ; et cela devait arriver : on ne s insurge bien que de compte à demi avec le peuple : la noblesse polonaise ne l'entendait pas ainsi.

En 1789, la noblesse eut l'air de faire un appel à la révolution française; la France républicaine ,

en enrôlant ses légions , dès 1795, sous ses drapeaux, rendit hommage à sa bravoure chevaleresque et à sa loyauté nationale ; mais elle sembla se méfier de ses principes politiques ; elle y voyait quelque chose d'anti-républicain , malgré leur titre, et elle fit peu mine de s'immiscer dans les affaires d'un pays dont les valeureux guerriers n'étaient pas, sous tous les autres rapports, à sa hauteur politique.

Napoléon lui-même, dont aucun noble Polonais, aujourd'hui encore, ne prononce le nom sans porter la main au shako , Napoléon fit fort peu pour la Pologne; il ne s'expliqua pas mieux sur ce qu'il avait intention d'en faire plus tard; il y avait, à ses yeux, au fond de la question, une difficulté qu'il ne se sentait pas la force de résoudre : il était trop juste appréciateur des beaux faits d'armes , et des services militaires , pour chercher à blesser les susceptibilités nationales ou de caste de ses nobles bataillons polonais; mais, d'un autre côté, il était trop bon Français, pour perdre de vue la cause des paysans en Pologne. Il compta peu de paysans Polonais, il est vrai, dans son armée; et ce fut une calamité pour la Pologne et pour nous, dans le désastre de Moscow; toutes les glaces du Nord et tous les incendies des villes n'auraient pu arrêter sa marche envahissante, s'il avait pris soin de laisser sur ses traces, et de la mer Noire à la

mer Baltique, un peuple immense retrempé dans les nouvelles doctrines de l'indépendance et de la liberté.

Kosciuszjo seul, dès 1 794, avait conçu largement et sous un point de vue nouveau, c est-à-dire sous le point de vue antique , la question de l'indépendance polonaise : nourri à l'école française, il prit l'habit du paysan , proclama en sans-culotte la liberté de sa patrie; ét les paysans accoururent sous ses drapeaux : ils n'avaient pas d'armes, ils saisirent leurs faux, et se mirent à moissonner les armées russes, comme des engrais verts, pour féconder leur sol. On vit des simples artisans, un banquier (qui le croirait, au sein de l'agiotage de nos bourses de commerce?), conduire les Polonais à la victoire, et chasser les ^Russes ; de Varsovie à coups de trique , comme on chasse des loups du bercail.

Mais l'âme de Kosciuszko ne fut pas comprise par les nobles; on l'entrava au lieu de le seconder; la noblesse amortit l'élan , crainte que la direction ne lui échappât dans le triomphe. Quand Kosciuszko endossa l'habit de paysan , le paysan devina l'allégorie; la noblesse n'y vil qu'un goût de canaille, et elle recula d'épouvante, quand elle y découvrit une idée , au lieu d'un simple vilain goût. Ce grand homme tomba blessé entre les mains de l'ennemi, et nul ne reprit sa place; il avait paru

trop tôt sur la scène de la révolution polonaise; il n'y laissa qu'un exemple et une leçon.

Kosciuszko a manqué à la Pologne, dans sa dernière tentative de révolution du 29 novembre i83o> la Pologne a dû succomber, malgré ses prodiges de bravoure, par les mêmes causes qu'en 1795, par suite d'un contre-sens national qui, depuis cinq siècles et plus, ronge au cœur, comme un cbancre politique, la noble race des Slavons.

Que signifie, en effet, cet appel que la noblesse de Pologne fait âû peuple, dès qu'elle a l'espoir de recouvrer son indépendance nationale, à ce peuple qu'elle ne reconnaît pas comme partie intégrante de la nation ? Que l'esclave serve son maître avec ponctualité , c'est le droit du plus fort qui l'y oblige ; mais qu'il affronte la mort pour défendre les droits uniques du maître^ ce serait là un dévouement de chien fidèle: l'homme n'est pas né avec cette qualité-là. L'esclave, né malin , se rit de son maître en danger; le danger du maître est une chance de liberté pour lui. Les paysans russes et polonais ont droit de se réjouir, quand il y a guerre entre les boïards moscovites et les castellans; que feraientils de mieux, en prenant parti pour leurs maîtres? ils retarderaient d'autant la solution de la question qui les intéresse personnellement.

Mais qu'un jour la noblesse polonaise inscrive sur son drapeau deux mots de plus seulement, et

les voici : Indépendance de la. nation et liberté du peuple ; vous jugerez de la différence de l'insurrection avec les insurrections précédentes; je vous réponds des paysans comme de moi, qui ai l'honneur de descendre, en ligne directe, de l'un de ces serfs de notre vieille France, qui, eii 1 789, brisant l'anneau par lequel ils tenaient à la chaîne féodale, contribuèrent, pour leur 25 millionième de part, à l'émancipation désormais éternelle de ma patrie.

Mais jamais leçon , si forte qu'on Tait reçue , n'a profilé à l'esprit de caste. Un noble chevalier, cuirassé de ses armoiries, se laisse assommer comme une tortue, plutôt que de se rendre et de se laisser relevër. S'il exista dans l'histoire une occasion

magnifique , pour modifier ces prétentions qui ne sont plus de notre époque, ce fut certainement lorsque l'écho annonça à Varsovie qu'en trois jours de la semaine, Paris venait de culbuter, d'une seule A s / ' poussée , l'ouvrage de trente années de replâtrage gouvernemental. La Pologne entièredressa l'oreille au bruit de cette merveille historique; la phrase n'était pas achevée, qu'on l'y savait par cœur \ la ville marcha droit, et comme un seul homme, au palais du grand-duc Constantin , et sans avoir attendu le mot d'ordre des sociétés secrètes qu'elle réchauffait depuis si long-temps dans son sein. Les sociétés secrètes sont bonnes pour préparer le peuple à l'émancipation j mais le peuple va toujours

plus vite qu'elles , dès que l'instant propice est arrivé.

Nous avions mis trois jours à l'œuvre, Varsovie n eut besoin que d'une nuit, delà nuit du 29 novembre^jgJft^Le 3o, au matin, Constantin était déjà fort loin , occupé à secouer la rosée qui l'avait trempé chemin faisant, et à saluer des yeux ce palais, dont il était sorti par une porte secrète, de la manière qu'y rentrent ordinairement les conspirateurs.

« C'est fort drôle, ma foi 1 devait-il se dire en lui-même. Que se passe-t-if donc en histoire universelle? C'est par la grande porte que les Carbo* «an viennent d'entrer dans mon palais, et leur nom au chapeau ! Décidément ce sont les conspirateurs qui régnent et gouvernent; les rois ne sont plus bons à rien, pas même les vice-rois. »

Tout avait été bien jusque là; le peuple n'était pas venu bavarder dans une diète, pour marcher dé là à la conquête de sa nationalité.

Mais , quand tout fut fini ,les magnats accoururent des quatre coins de la Pologne, en qualité de sauveurs de lajjatrie. Les sauveurs sont la plaie des révolutions populaires. Les nobles eurent soin de venir seuls et confiants dans leurs propres forces , comme du temps de Boleslas-le-Grand , seuls et sans leurs paysans. Nos Larochejacquelin de 1 793 furent plus habiles, en se montrant meilleurs chré-

tiens; et c'est en marchant à la tête de leurs pauvres et braves paysans, qu'ils firent un instant trembler même les assemblées du peuple ; et ce n'est qu'avec des soldats et des généraux paysans que la république parvint à écraser la Vendée insurgée!

Les nobles polonais, essentiellement diplomates, surtout ceux qui avaient hanté la cour du Tzar et celle de son frère, se mirent à tracer des plans de campagne sur les tapis verts des ambassadeurs, pendant que les plus braves enfants de la Pologne, se ruant sur te champ de bataille , compliquaient les difficultés des négociations. Ces victoires nombreuses, par lesquelles une poignée de braves insurgés a étonné le monde, épouvantaient presque autant la diplomatie polonaise, qu'elles exaspéraient le Tzar ; chaque beau fait d'armes dérangeait un de ses calculs ; si elle l'avait osé, elle aurait fait un décret, pour limiter le nombre des actes de bravoure, et indiquer les bornes milliaires, au-delà desquelles il ne devait plus être permis de pourchasser les pauvres Russes, qui fuyaient/embarrassés comme des ours, devant des lions indomptables. A chaque triomphe de la cause polonaise , la diplomate s'arrachait une poignée de cheveux, et se frappait le front contre la muraille, en s'écriant : Que va dire l auguste autocrate de toutes les Bussies, de ce que nous n'avons pas pu empêcher qùon ne rosse ainsi ses plus braves soldats?

On la voyait alors, singeant nos hommes du lendemain , parler des victoires populaires sur le ton d'un enterrement, ralentir l'élan de la jeunesse, en inspirant de la défiance aux vieillards, et porter partout une main de glace sur ces cœurs palpitants d'enthousiasme pour la patrie. Cauchemar d'une grande nation , ladiplpmalifi ne permet à de nobles poitrines que les soupirs et le râle de l'oppression ; aussi, la Pologne, ainsi paralysée et désorganisée par des occultes mauvais vouloirs, marcha de victoire en victoire à sa ruine, guidée par la faiblesse et la trahison de ses bureaux. Les diplomates po- Tonais furent joués par la diplomatie étrangère, et la Pologne plus asservie que jamais. Triste et nouvelle leçon sans doute que la fortune a voulu donner aux prétentions de la noblesse! Il nous semble que c'est assez comme cela, et que la leçon aura profité à tout lemonde!

Quand un peuple s'insurge, il doit mettre sa diplomatie au bout d'une baïonnette, et aller en avant prendre d'assaut les tapis verts; on a toujours assez de temps , pour bavarder et tailler des plumes, quand on est parvenu à se rendre maître du local de la discussion. En attendant, on se sert d'un tambour pour table à écrire, d'une feuille de route pour papier, d'un peu de sang ennemi pour encre; et après le salut d'usage, on présente 1Wtimalum à la pointe de l'épée ; la diplomatie ex-

traord in aire ment polie , surtout dans les grandes occasions, ne fait pas attendre la réponse. C'est ainsi que s'y prenait la république française; et elle ne s'est jamais amusée à échanger des billets doux avec la coquetterie de la diplomatie des cabinets; elle lui faisait caresser la taille à coups de • plat de sabre, par nos enfants de la patrie, beaux de leurs cadenettes et de leurs moustaches de qualre ans; et la noble dame comprenait ce langage bien mieux que les marivaudages officiels.

Lorsque la Pologne se sentira les reins assez forts pour se constituer en république, elle n'aura plus d'autre diplomatie que celle-là; et le cabinet russe lui répondra dès-lors d'\rchangel ou de Tobolsk. Attendons encore quelque temps : la Pologne, éparpillée sur toute la surface de la terre, s'occupe, dans ce moment, de méditer la leçon de septembre i83i. Elle connaît les causes de sa dernière chute. La noblesse, désappointée par sa mystification, a eu soin de la formuler assez explicitement , dans la note transmise, par le prince Czartoryski à Lafayette, et que le général a lue à la Chambre des députés, le 20 septembre 1 83 1 . Il est bon de transcrire cette note en grosses lettres, en lettres saillantes et tumulaires; c'est l'épitaphe de la Pologne gravée par un de ses médecins :

NOUS NOUS SOMMES REPOSÉS SUR LA. NOBLESSE ET LA SAGESSE DES CABINETS ; EN NOUS T FIANT , NOUS

k'avons pas tiré* parti de toutes les ressources qui s'offraient intérieurement et extérieurement; nous voulions en cela gagner l'approbation des cabinets, mériter leur confiance , et obtenir leur appui; nous ne nous sommes jamais écartés de la plus stricte modération, ce qui a paralyfré bien des efi orts; sans les promesses des cabinets, nous aurions pu frapper un coup qui, peut-etre, eut été décisif; nous crumes qu'll fallait temporiser.

Malheur à l'homme qui cherche à enrayer le char d'une révolution, quand elle a pris sa course ; avec les meilleures intentions personnelles , il n'aura travaillé qu'à la ruine de son pays. Dès que l'étendard de l'insurrection nationale se déploie chez un peuple long-temps esclave, il n'y a que deux rôles possibles, celui de Charette et de Larochejaquelin en France, ou celui de Washington en Amérique; ce n'est que dans cette ligne qu'on peut s'attendre à un triomphe durable ou à une défaite glorieuse; le rôle de temporisateur que jouent depuis 1763 lesCzartoryski en Pologne, et que Lafayette a tenté de jouer depuis 1791 en France, n'aboutit qu'à une mystification. Or, qui ne pleurerait, avec des larmes de sang, une mystification qui a coûté des flots de sang à un peuple libre?

Ah! que les cabinets, qui avaient tant pâli devant l'invincible bravoure de l'insurrection , ont dû rire de la mystification avalée jusqu'à la lie par

la noble diplomatie polonaise ! L'affront est sanglant, et il tache; il me semble qu'à la place des nobles polonais , si entiché que je fusse des privilèges de ma caste, je n'y tiendrais pas, jusqu'à ce que j'en eusse obtenu vengeance; je rendrais hardiment la liberté à tous mes serfs , et j'en fierais des compagnons d'armes , afin de réhabiliter au plus vite l'honneur de la diplomatie polonaise, qui sera invincible et infaillible,quand elle n'aura pour guide qu'un drapeau, et pour devise que ces deux mots: Liberté du peuple entier. Indépendance de la nation entière.

La'noblesse du temps des Jagellon et des Batory aurait peut-être senti de cette manière. 11 faut que la noblesse polonaise^ ait dégénéré! quarante ans d'insultes de la part de la Sainte-Alliance ne l'ont pas encore amenée à comprendre la question sous ce rapport; et la question est pourtant inintelligible autrement.

£n dépit de tout l'avantage qu'offrait, aux manœuvres stratégiques de l'ennemi, ce préjugé des châteaux , qui est le chancre de la constitution civile de la Pologne , la bravoure des Français du

Nord ne put succomber que sous )& trahison et le mensonge. La puissance de la diplomatie fit seule Je succès de la Russie. Honte à la France gouvernementale! elle a contribué pour sa part de mystification à ce genre de succès. Les Français, entre tous les .peuples libres de l'Occident , ont eu hâte de prouver, aux braves débris de la caHise vaincue, qu'ils avaient les mains nettes des calculs de leur gouvernement ; et la confraternité française a dû noblement venger les restes des légions polonaises, de la boue que le cabinet prussien leur jetait en passant ; la boue en est restée aux doigts du duc de Brandebourg, avec quelques gouttes de sang versé dans le guet-apens de Fischau ( i ).

(1) Après avoir réani, sur la front) «c, les Polonais qui s'étaient jeté» désarmés sur ce lerritoirc neutre , les Prussiens essayèrent de les refouler par les armes sur le territoire de l'cx-royautne tle Pologne , qui appartenait déjà à la domination moscovite; et quand ces malheureux exilés refusaient de prêter les mains à ce calcmbourg atroce , on lirait sur eux comme sur des rebelles. C'est ainsi que, le 37 janvier i83a, cinquante Polonais désarmés tombèrent # blessés ou tués à Fischau. L'histoire des gouvernements absolus ne fait pas mention d'une lâcheté semblable. Quand nous retournerons en Prusse , nous réglerons ce compte là , ainsi que d'autres. Nous invitons le sieur de Hurnboldt, qui vient, en toute liberté, se pavaner dans un des fauteuils de notre Institut, alors que nos savauts sont saisis et garrottés, dès qu'ils mettent le pied sur la frontière de Prusse, nous l'invitons à transmettre à son gracit ux souferain, cette note secrète et diplomatique , présentée au nom collectif de la jeunesse française , italienne , allemande et prussienne , qui ne forme plu* aujourd'hui qu'un» seule et même génération.

Quoi qu'il en soit, et que Sa Majesté prussienne en pense, et pour en revenir à notre triste et intéressant sujet, la défaite avait passé le niveau sur les prétentions de caste et de préséance; l'égalité que la morgue heureuse repousse, l'infortune l'établit comme un bienfait commun. Nobles, bourgeois et paysans polonais, les vaincus s'éloignaient, égaux par leur malheur, des lieux témoins de leur bravoure et accusateurs de l'inégalité de leurs conditions; ils portaient tous la même besace, frappaient aux mêmes portes, pour demander l'hospitalité; et quand elles s'ouvraient devant eux, ils y entraient dans l'ordre que les accidents de la marche et de la fatigue avaient établi sur la route, et non plus par rang de grade et de condition. Le malheur est le plus rapide réformateur du mqade ! puisse la réforme improvisée ainsi dans le pèlerinage vers les pays lointains, revenir dans la patrie, tambour battant et mèche allumée ! La patrie préparée à l'innovation, par bien des souffrances domestiques , la recevra cette fois-ci à bras ouverts et pour toujours.

Cependant , il faut le dire, avec autant d'empressement que l'on signale une exception à une règle générale, ce mouvement progressif de l'émigration polonaise n'a pas tout entraîné vers les doctrines de réforme sociale, qui préparent, dans Je lointain, les • destinées 4e la Pologne future. Les partis natio-

naux se sont dessinés de nouveau dans l'exil ; les prétentions de caste ont repris la force de leur influence; et le baptême de l'expatriation n'a pas effacé tons les vices de la constitution de l'antique Pologne. Les deux, catégories de nobles et de serfs existent encore dans la terre d'exil , non pas en fait (tout homme qui met le pied sur le sol français est libre), mais en principe; et malheureusement un tel principe est une semence qui n'attend qu'un terrain propice, que le sol natal , pour y reproduire de toutes pièces le passé, si le sol y est préparé de la même manière. Que ne puis-je étouffer dans son germe ce principe empoisonné!

Non pas que je m'arroge le droit dem'immiscer avec compétence dans les graves questions qui divisent malheureusement encore la Pologne, de prendre parti pour un parti, et de combattre dans ses rangs contre un parti contraire. Citoyen français, je dois rester neutre, comme contribuant, pour mon trente-trois millionième de quote-part, à l'hospitalité que la France s'honore d'accorder à tous nos frères malheureux ; ce qui, en fait d'une hospitalité aussi mesquine, n'est presque rien par ses résultats , mais n'en est pas moins une chose sacrée dans son essence. Dieu me préserve donc de jeter le blâme sur l'infortune aux prises avec l'infortune ! Français, respect aux dissensions de la Pologne! Mais démocrate, et quelque chose de mieux encore, avant

tout , sympathie et assentiment aux principes démocratiques du parti qui s apprête à importer en Pologne, une république moins marâtre, envers les races slaves, que ne Tétait la république des nobles et des palatins ! ma sympathie est de ce côté-là , si mes égards et mes déférences sont pour tout le monde. Après avoir pris les réserves de l'homme de parti , je vais me renfermer dans le rôle d'historien impartial et fidèle des actes de l'émigration polonaise.

A peine, avons-nous dit, tous ces débris glorieux d'une noble cause vaincue, traqués de ville en ville par les gouvernements absolus , eurent-ils mis le pied sur le sol d'une terre libre , qu'avec le souvenir de la patrie, se ravivèrent, entre eux, les divisions intestines qui avaient été l'unique cause de leurs revers. Les trois partis, qui divisent aujourd'hui la France et le monde entier, tout aussi bien que la Pologne, se sont reformés de nouveau parmi les ^ Polonais émigrés/: lejjar ti de l'ar istocratie et des privilèges; le p <y*ti de la démocratie, ou parti de l'égalité des droits; enfin un parti métis et indécis, qui goûte personnellement les principes du parti démocratique , et craint de froisser la susceptibilité du parti aristocratique. Démocrates par leurs sympathies, aristocrates par politesse et déférence, façonnés, par les errements de l'obéissance passive, à n'avoir que des sentiments généreux et non des

opinions arrêtées* ceux-ci pourtant n'offrent rien, ni dans l'âme ni dans l'esprit, d'analogue à notre justemilieu français ou anglais ; car l'aristocratie des gros sous ne forme point un parti en Pologne. Les deux premiers partis s'apprêtent à s emparer de la direction de l'insurrection nouvelle; le troisième ne fait des vœux d'abord que pour une chose, qui est de chasser les Moscovites loin de son beau pays, sauf plus tard a s'occuper plus activement du reste.

L'aristocratie , composée presque entièrement de nobles > tous riches propriétaires, braves et loyaux, mais encore imbus des vieux préjugés de la préséance des castes, tient au pouvoir sur lequel se basent ses droits de propriété. La démocratie, agrégation d'hommes braves autant qu'instruits , dévoués aux intérêts de la patrie et indifférents sur leurs intérêts personnels , jeunes gens pleins de foi dans les destinées du peuple, et qui ne voient que le peuple à travers tous leursprojets; conspirateurs, tant qu'il y aura des tyrans dans leur patrie, organisateurs radicaux, dès que les tyrans en auront été expulsés ; sans haine contre leurs adversaires , mais sans ménagement pour les prétentions hostiles à leurs principes. C'est une génération toute nouvelle, et qui fait table rase pour préparer la constitution du pays : elle ne s'amuse pas à placer çà et là quelques étais à un édifice national lézardé, crétacé, miné de fond en comble par un travail de

plusieurs siècles ; on ne bâtit rien de solide avec cette méthode : il vaut mieux démolir jusqu'aux fondements , tracer un plan nouveau, et construire un nouvel édifice ; cela demande moins de temps, quand tout le monde met la main à l'œuvre.

Avec ces différences dans les vœux et les projets, il est naturel que les deux partis offrent de grandes différences dans leurs allures.

L'aristocratie diplomatise, alors que la démocratie a le verbe haut La première dissimule , concède, caresse, sollicite, souscrit, et trempe le doigt dans l'eau bénite des Cours, pour asperger ses partisans de quelques signes d'espérance. La démocratie répond Oui ou Non y à haute et intelligible voix; et quand elle a fini de parler, elle tourne le dos à qui refuse; c'est à prendre ou à laisser; quiconque n'est pas pour elle est contre elle; et elle ajoute î J'ai dit , et pas un mot de plus. C'est le langage de la force matérielle et de la rais6n qui est la reine du monde.

L'arist ocratie attend son salut des cabinets; car elle voudrait bien pouvoir se passer du peuple de ses serfs. La d émocratie n'attend rien et ne veut rien accepter que du concours de tout le peuple , y compris les riches, s'ils le veulent, et en dépit d'eux) s'ils ne le veulent pas; à la place des riches je le voudrais , moi , et je trouverais mon intérêt dans cette adhésion de conscience.

Les gouvernements absolus choient, flattent, bercent et ménagent la fraction aristocratique; ils pensent trouver en elle une muselière contre le brutal qui fait l'endormi. Il n'y a pas jusqu'à notre gouvernement blafard, qui ne redoute et ne surveille de près le parti démocratique : dans ces démocrates , il entrevoit déjà des républicains; et la république n'est pas cousine de la démocratie qu'il affiche quelquefois, et par mode de passe-temps.

L'aristocratie polonaise prend ses quartiers d'hiver près des Tuileries j jet ses vacances d'été aux environs de FontainebLeau-QU-de Saint-Clou d. On a longtemps défendu à la démocratie de s'approcher de Paris, plus près que la Loire, les Cévennes et les Vosges; et le télégraphe donnait encore quatre fois par jour le bulletin de ses cantonnements.

Les aristocrates, riches et bien vus, mènent chez nous la vie des ambassadeurs et diplomates. Les démocrates , pauvres , ardents et studieux , prient et espèrent, comme l'on prie et qu'on espère dans la persécution : rien ne les distrait du souvenir des maux qu'endure la patrie; ils souffrent aussi loin d'elle, et apprécient ses maux par les leurs. ^

Toutes les faveurs du cabinet français sont pour l'aristocratie^; toute la sympathie française se prononce hautement pour la démocratie, et lui prc-

digue ses consolations. Le gouvernement a eu beau l'expulser, la bâillonner,la traquer de ville en ville: il n'est parvenu ni à l'écraser, ni à la fléchir. Reléguée au bout de la France, elle trouvait encore le moyen de servir la cause de son pays, avec bien plus d'activité que ne le fait l'aristocratie; et le peu de repos que la haute surveillance lui laissait , elle le consacrait à soutenir le courage de ses frères. Quand ces jeunes adeptes d'une sainte cause étaient las de cet état de gêne et de servitude, on les voyait reprendre la route de la Pologne par des chemins détournés , apôtres des doctrines nouvelles qu'ils prêchaient dans les cabanes des serfs et dans les cavernes des proscrits ; et ils finissaient , pieux martyrs, par aller recevoir la couronne de leur croyance, dans lès mêmes lieux où leur bravoure avait laissé de si glorieux souvenirs.

Fiers Sicambres, humiliez-vous devant la religion nouvelle, la religion qui proclame les hommes égaux devant Dieu , et les peuples enfants de Dieu et delà terre! Elle a déjà ses apôtres et ses martyrs: donc son labarum est invincible; qu'il se déploie une seule fois ! et cela suffit. La liberté de tous, voilà désormais la divinité de la Pologne ; c'est l'antique divinité des Slaves , ne la reniez pas. Riches , vous l'aimerez quand vous l'aurez regardée de plus près : elle apporte la paix à la grande famille , et la guerre implacable à ses ennemis ;

quelle meilleure nouvelle pourrait-elle vous apporter à tous?

Ne conspirez-vous pas, en France, en Anglesterre , dans un esprit commun , qui est de chasser l'ennemi du sein de votre patrie ? Le but étant le même , pourquoi vous séparez-vous de ceux qui l'avouent hautement et à la barbe des ambassadeurs? La diplomatie énerve la conspiration, car elle lui prête les traits de la trahison, < La société démocratique polonaise ne diplomattise que d'après la méthode de Franklin : elle trompe l'ennemi, en lui disant toujours l'exacte vérité. La tactique de vos négociations ne lui prouve que la faiblesse de vos ressources.

Tel es^ l'espri) qui anime les deux catégories d'émigrés polonais ; passons à leurs açfâs respectifs.

Déjà , en 1 83 1 , une trentaine de Polonais réunis à Paris jïrjjams^^ à la tête duquel ils

placèrent M. Bonaventure Niemoïowski, dernier président du gouvernement national de la Pologne. Le nombre des émigrants augmentant de jour en jour, ce comité fut remplacé par un nouveau , sous la présidence de M. Joachim Lelewel ; il était composé de MM, Valentin Zwiérkowski, Léonard Chodzko, Roman Soléyk, Thadé Krempowitcki , Antoine Przeciszewski, Charles Kraïtsir, Antoine Hlusniéwicz, Adam Gurowski , Valérien Pietkiéwicz, secrétaire, Charles-Edouard Wodzinski, tré-

sorier. La mission de ce comité était de veiller sur les intérêts de la cause nationale et sur le sort des Polonais expatriés ; d être l'interprète de leurs vœux et le défenseur de leurs droits , auprès des gouvernements ; d'entretenir des relations suivies avec les ex-membres des divers pouvoirs nationaux, et avec les comités établis en faveur de la cause de la Pologne, tant dans la mère-patrie qu'à l'étranger; de correspondre enfin avec leurs compatriotes. Ce comité entra aussitôt en fonctions : il adressa une foule de lettres de remerciement aux comités or* ganisés pour pourvoir aux premiers besoins de l'émigration ; il publia des proclamations , des adresses, des pétitions aux chambres législatives de France et d'Angleterre.

En même temps des dépôts d^iûigrfiS^se formaient à Avignon , Chàteauroux , Besançon et Bourges; chacun d'eux avait son conseil économique ; et l'émigration rentrait de nouveau dans le mouvement de la vie publique, comme si la patrie tout entière l'avait suivie dans l'exil. Le gouverne* ment national de la Pologne avait transporté son siège chez ses alliés naturels; il y organisait en sûreté les représailles prochaines de la grande famille polonaise.

Mais , bien qu'animé d'intentions droites et sincères, le comité satisfit peu l'attente de la portion ardente de l'émigration ; une marche lente et in*

certaine, des principes vagues et peu nettement formulés, des opinions tièdes et un tant soit peu entachées de tendance vers les idées du passé et d'aversion pour les réformes radicales, et rien, ni dans ses écrits ni dans ses actes, qui portât le cachet insurrectionnel, auquel on reconnaît la fièvre des grandes et promptes mesures.

La jeunesse émigrée , impatiente de ces lenteurs, se sépara de ce comité, et fonda la Société démocra* ti^ue^plonaise, le 17 mars i83q. Les dissidents publièrent aussitôt , en polonais et en français, avec l'acte de fondation et les statuts de la société, les motifs qui les avaient forcés de rompre avec le comité du 8 décembre, et ils proclamèrent en principe, que la Pologne devait s'attendre à trouver son salut, non pas seulement dans une insurrection , mais dans une révolution radicale et démocratique.

C'est dès ce moment que l'émigration commença à se partager eh deux nuances bien tranchées, en deux partis prononcés: le parti de l'aris- . tocratie et celui de la démocratie. Entre ces deux partis, la masse de l'émigration resta un instant flottante ; il n'y aurait jamais de parti possible, si les masses savaient promptement prendre un parti.

L'aristocratie comprit plus vite le coup que cette barcjie séparation portait à ses négociations

diplomatiques et à ses projets de réhabiliter le passé Elle s'occupa, dès le premier moment, d'éloigner, ducentrede ses manœuvres, cette jeunesse énergique et bouillante, qui, debout sur les ruinas de sa patrie, venait, de nouveau, de prendre corps à corps, et le colosse de la Russie et les mauvaises institutions du pays. Le comité aristocratique envoya dans toutes les directions des agents affidés, avec mission d'aider le gouvernement français, dans le projet que le ministère avait formé, de r transporter 1 émigration polonaise sur les côtes d'Afrique; d'un autre côté, elle conçut le plan d'une délégation centrale, qui aurait été composée exclusivement de généraux. Mais, ni menaces, ni prières , ne furent assez fortes pour amener l'émigration à prendre du service dans la légion étrangère; le gouvernement se vit dans la nécessité de refuser sa sanction officielle à ce malheureux projet.

La loi du 21 avril i83a, contre les réfugiés, ayant été promulguée, le parti aristocratique sollicita du gouvernement l'autorisation d'introduire une espèce de discipline militaire dans l'émigration polonaise; mais l'exécution de ce plan ayant offert des difficultés trop graves , le gouvernement se contenta d'instituer des commandants de dépôts, sans la permission desquels il n'était permis à aucun réfugié de s'éloigner de sa résidence, et .

devant qui,chacun d'eux était tenu de se présenter une fois par semaine.

Par cette mesure, l'aristocratie obtenait, sinon la soumission, du moins la direction de l'émigration^jûut^entière ; elle avait un moyen matériel d'influence; etelle s'en servit aussitôt, en obtenant, des conseils de dépôts, une adresse au prince Adam Czartoryski, dans laquelle les signataires conféraient au prince leurs pleins pouvoirs, pour entrer en négociation avec les puissances étrangères, au sujet des affaires de la Pologne ; en même temps, on y émettait le vœu de la formation d'un nouveau comité centra] , par te motif que le comité pré* sidé par M. Lelewel n'avait été nommé que par les émigrés résidant à Paris. Conformément à cette motion , chaque dépôt envoya à Paris deux députés, qui, s'étant réunis le 22 octobre i83a, in* stallèrent, sous la présidence du général Dwernicki, un comité composé des généraux Julien Siecawski, Jean-Népomucène Uminski, du nonce à la diète le comte Jean Leduchowski , de Fexministre des affaires étrangères Théodore Morawski, du député François Wolowski, du maître des requêtes Michel Hube, du conseiller d'État André Plichla, des nonces à la diète Alexandre Jelowicki et de M. Stanislas Worcel. MM. Lelewel et Zwiérkowski , appelés à faire partie de ce comité, refusèrent de venir y prendre place; et c'est

même dans le but de rompre tout-à-fait avec la miancedopiniond'oùémanaitcettecômmission polonaise, et, comme ils le disaient eux-mêmes, pour garder l'honneur sauf dans leur défaite, que ces deux honorables membres se décidèrent à publier une proclamation aux Russes, que l'émigration démocratique leur avait vainement demandée jusque là. Cette démarche plaça l'illustre professeur Lelewel dans la nécessité de sortir de France et d'aller expier, dans un second exil, ce premier acte d'une insurrection nouvelle.

Dès lors le parti aristocratique devint maître du terrain sur lequel la discussion de la question polonaise venait de se placer. Il fonda, le 29 avril i83a, sous le titre de Société littéraire, une agence générale de rédaction et de publicité, pour diriger l'opinion de la presse anglaise et française, relativement aux affaires diplomatiques du pays j la presse française et la presse anglaise fermèrent leurs colonnes à toute réclamation qui ne partait pas de cet office de publicité (1). Ainsi, les chambres anglaise et française, notre presse,

(1) Aucun journal des deux royaumes ne consentit à publier une réponse, à un article inséré, sous la rubrique de Question polonaise, dans le Messager du 4 juillet i83a-t cet article émanait du cabinet du prince Ctarloryski. Voyez , à cet égard , les Derniers moments Je la révolution de ta Pologne, par J. Népomucène Janowski, p. 85 , en note.

nos ministères! l'aristocratie entrait partout et trouvait faveur partout. Mais malheureusement ces trois sortes de puissance sont réduites à fort peu de chose, dans la lutte qui divise le monde d'aujourd'hui. La démocratie, toujours active, et qui est habituée à combattre , ainsi que les Parthes, jusque dans sa fuite et dans sa défaite, la démocratie gagnait en forces réelles tout autant que l'aristocratie semblait gagner en autorité. Malheur au parti qui, dans la discussion, a pour tactique d'étouffer la voix de Tautrel le premier mot que celui-ci peut parvenir à faire entendre, est un coup de foudre dont l'autre ne se relève plus.

C'est ainsi qu'à peine Cutlar Fergusson , cédant aux insinuations de la nuance aristocratique de l'émigration polonaise, venait de présenter au parlement anglais sa motion, pour demander le maintien des traités de Vienne de 181 5 en faveur de la Pologne; qu'interprète des inexorables prétentions du parti démocratique, O'Connel se levait contre cette concession blessante pour la nation polonaise, et demandait aux peuples d'Occident , au nom de la Pologne entière, non pas le maintien du quasiroyaume de Pologne, mais le rétablissement intégral de la Pologne dans ses antiques limites, telles que les trouva le premier partage de 1 77a. La botte portée par O'Connel partait de la société démocratique, qui avait dépêché tout exprès un émis-

saire , auprès du représentant des peuples op« primés.

Pendant que l'aristocratie négociait un arrangement, le j>arti démocratique, lançait à la face du Czar des éloquentes déclarations de guerre , que quelques braves se chargeaient avec enthousiasme d'aller lui placer sous le nez, presque au bout du fusil. Le comité démocratique avait beau s'opposer à ces actes sublimes d'un dévouement intempestif, et défendre à ses saints, comme autrefois l'Église persécutée, d'affronter la couronne du martyre, on voyait ces jeunes hommes, exagérant leur puissance matérielle à travers le prisme de leur foi et de leur amour, s'échapper vers les frontières de la Pologne, et comme vouloir recommencer à eux seuls le combat. L'expédition deZaliwski, et le départ de presque tout le dépôt de Besançon pour l'Allemagne , furtentdes symptômes éloquents d'une crise qui se prépare dans l'ombre; et l'insuccès de ces tentatives n'a rien moins que rassuré les cabinets oppresseurs. Le général Ram o ri no était là , à point nommé, pour faire échouer en Suisse l'expédition qui se dirigeait vers l'Allemagne. L'échafaud se dressa devant l'autre; et le. bourreau en colère raffina les circonstances de l'exécution. Le 26 novembre i833, le plus grand nombre de ces martyrs de la cause polonaise furent .fusillés: deux seuls furent exceptés : la vindicte russe tenait à les

flétrir aiitant qu'à s'en défaire : ces deux: nobles exceptions furent livrées à la potence; on ne sut trouverons l'arsenal des barbaries moscovites, rien de plus sévère, pour frapper en l'un d'eux le brave, le poète , le patriote dévoué,'et le frère d'une noble dame, laquelle, dans le fond des bois, avait pris soin de fournir les vivres à cette petite armée de conspirateurs, dont son frère était l'âme (i). I 1 faut que la postérité retienne ces deux noms entre tous les autres, pour les inscrire dans le martyrologe de la liberté ; Arthu r Zawisza et Michel Wolowicz ! Le premier voidut parler au peuple avant de mourir: un roulement de tambours couvrit sa voix. La Russie n'a pas oublié l'impression produite par les paroles que prononça, à Saint-Pétersbourg, dans un pareil moment , cet admirable Pestel , chef de la mal* heureuse insurrection militaire de i8aô : Ce que nous <u>ons semé ne sera pas perdu, et portera ses fruits! la dernière conspiration , découverte dans le corps d'armée de Geismar, démontre assez hautement qu'en effet les idées du démocrate Pestel n'ont pas cessé de germer en Russie. Mais le jour n'est pas loin où les poètes nationaux nous traduiront , en vers populaires , les nobles et dernières pensées qu'Arthur Zawisza jeta dans l'espace et dans l'éternité, au son des tambours moscovites.

(1) Cette dame, épouse d'un conseiller de police, fut enlevée par les coiaquei, et traînée en exil dans la Prnwe.

Les négociations du parti aristocratique se trou* vaient un peu déconcertées par ces symptômes tout palpitants encore d'insurrection.

Le gouvernement français vint au-devant de sa demande, en interdisant , aux é migrés démocrates, séjour des grandes villes, ainsi que deB localités voisines des frontières, notamment celles de l'Est > en les soumettant aux exigences les plus sévères de la surveillance des autorités locales, leur défendant de changer de département sans l'autorisation préalable du ministre , ni de résidence , sans celle du préfet du département. C'est ce qui fit dire à La* fayette que Louis-Philippe avait l'air de se constituer , par ces mesures , le préfet de police de la sainte-alliance.

En outre, on reprit le projet de transporter l'émigration loin delà France. L'expédition de don Pédro en Portugal sembla offrir une occasion plus favorable que notre colonisation d'Alger* Le prince Czartoryski, par l'intermédiaire du général Bem, conclut avec le prétendant portugais, à la date du 19 mai i833, une convention pour la formation d'une légion polonaise ; et le gouvernement français prêta les mains à l'exécution de ce projet. C'est avec son autorisation que le général Bem transporta son quartier générai à Bourges , et y établit un bureau d'enrôlement et de recrutement. Mais l'indignation toujours croissante des émigrés dé-

mocrates mit fin à ce commerce ; rémigration en masse déclara qu'elle ne devait verser son sang que pour la cause de sa patrie, ou pour la cause de la liberté, et que la cause de don Pedro ne rentrait nullement dans Tune de ces deux catégories.

Le comité, présidé parle général Dwernicki, sentit le besoin de recouvrer un ascendant que quelques uns de ses actes lui avaient fait perdre. On l'avait vu lancer l'anathème publiquement contre un membre de la société démocratique qui , le 29 novembre i832, avait avancé, da n s im^discoiirs d apparat, que l'esclavage en Pologne avait été une importation des idées occidentales et des idées lituaniennes; et que nulle révolution ne saurait s'effectuer dans sa patrie qu'en revenant aux idées démocratiques pures de tout préjugé, ainsi que Zaliwski lavait conçu, en partant pour la Pologne. Effrayé de l'effet de son improbation à ces principes, le comité aristocratique fit célébrer un service funèbre, en l'honneur des bravesqui avaient succombé dans l'expédition de Zaliwski; il se prononça même formellement contre les prétentions exagérées de la nuance aristocratique, et déclara, dans une adresse à Léopold , roi des Belges , que le général

Chr , qui, sur la recommandation de la

portion aristocratique de l'émigration, venait de prendre du service en Belgique, passait généralement eu Pologne pour un traître à la patrie, et

pour l'un de ceux, qui avaient le plus contribué à la reddition de Varsovie.

Mais ces deux actes significatifs ne servirent pas à rehausser de beaucoup le crédit du comité. L'émigration entière s'opposait à ce qu'on procédât à de nouvelles élections, avant d'avoir obtenu des statuts délibérés et votés en commun. Au surplus, une foule d'émigrés , dans l'impossibilité de faire cause commune avec un comité composé d'éléments si hétérogènes sous le rapport des opinions politiques , demandaient qu'on se contentât d'un simple comité administratif ; et c'est à cette occasion que le dépôt de Poitiers, composé presque exclusivement de membres de la société démocratique, se chargea de rédiger un projet de statuts, pour le soumettre à la révision et à la sanction de ses coreligionnaires.

Cependant une portion de l'émigration qui flottait entre ces deux nuances opposées , exprimait le désir que l'ouverture de la diète polonaise eût lieu à Paris. Car, aux termes de la loi rendue par la chambre des sénateurs et des nonces, les 19 et ai février i83i , il avait été statué , que partout où se trouveraient trente-trois de ses membres, ils seraient en droit de se constituer, pour continuer leurs travaux en qualité de diète polonaise. La réunion d'une diète nationale , composée de nonces et de sénateurs , était une mesure grave et qui ne

laissait pas que de faire ombrage au parti aristocratique, et de ranimer les espérances du parti avancé : car il se trouvait que presque tous les nonces et sénateurs professaient des opinions extrêmement libérales. Après bien des difficultés préalables, il y eut enfin une réunion à Paris. Mais les travaux de l'assemblée ne répondirent pas aux espérances qu'on en avait conçues; et quoique la diète se montrât fort docile envers le parti rétrograde , cependant dans une séance qui eut lieu vers les premiers jours de i833, les membres présents étant au nombre de trente-quatre , tant sénateurs que nonces et députés, tout-à-coup onze membres de la nuance ultraaristocratique, usant du droit de veto qui porta malheur à tant de délibérations des diètes polonaises (1), se levèrent, en déclarant qu'ils ne reconnaissaient pas la nécessité d'ouvrir une diète ; et le prince Adam Czartoryski lui-même , qui était à la tête de ces onze opposants, ajouta qu'au surplus la session de la diète ne manquerait pas d'entraver les négociations diplomatiques qu'il avait déjà entamées, sur l'autorisation qu'il en avait reçue des dépôts de l'émigration.

Les esprits s'échauffèrent indignés de cet acte

° - 4 ï* y (1) H suffisait du veto d'un seul noble, pour annuler toulc une dé-

\ v libération , et l'élection du roi lui-même. Ou cite le vote d'un no- Me, qui suspendit l'élection de Wladislas IV, seulement pour voir

il*

fti l'on respecterait en lui le droit achats à tout aobte Polonais.

d'opposition , qui rendait impossible l'ouverture de la diète ; il parut divers pamphlets, même en langue française, contre les mauvaises prétentions et les bons diners de l'aristocratie. L'aristocratie ré* pondit à ces attaques par la publication d'un journal rédigé en français, sous le titre de : Le Polonais , et bientôt après par un autre, écrit en langue natio* haie , sous celui de Kronika. Mais ces deux auxiliaires lui furent de peu d'utilité, pour détourner les coups que lui portaient chaque jour à tour de bras les journaux hostiles à ses prétentions \ la polétni* que prit corps à corps chaque opposant aristo» crate l'un après l'autre, elle s'attacha à faire re*» sortir le peu de prévoyance de la noblesse en ce qui concernait les intérêts du pays, et finît par l'accuser hautement d'avoir perdu , avec sa diplo* matie , la cause d'une révolution qui avait éclaté sans elle et en dépit délie.

On ne saurait parer de pareils coups, qu'en imposant silence, quand on le peut. L'aristocratie se mit de nouveau à. essayer si elle était en état de le pouvoir. Le comte et sénateur castelkn Louis Plater proposa, dans une séance de la Société littéraire., d'adresser au gouvernement français une demande formelle, à l'effet d'expulser l'émigration polonaise du sol français contineutal , et de refuser des subsides à tout émigré qui refuserait de se transporter à Alger. La majorité de l'assemblée

recula devant une proposition conçue d'une manière aussi draconienne ; ce qui n'empêcha pas le noble comte de publier son projet un peu modifié dans le Journal du Commerce. Aussitôt, deux membres de la Société littéraire, MM. Michel Podeczaszynski et Janus Czetwertynski dénoncent à l'assemblée cette infraction grave de leurs règlements, qui portait un coup mortel à la considération de l'aristocratie; et ces deux membres ne jugeaient pas trop sévèrement la valeur de cet acte d'imprudence :il avait mis à nu, aux yeux des plus incrédules , les tendances et l'esprit du parti qui cherchait à usurper la direction de l'émigration.

Le parti démocratique vit dès lors affluer dans ses rangs tout ce qui était jusque là resté neutre, faute de se trouver assez éclairé sur les deux faces de la question nationale.

La société démocratique profita de cette bonne disposition des esprits , pour publier une déclaration de principes radicale et énergiquement rédigée, en tête de l'une des liv raisons de son journal ; et c'est de cette époque que date la guerre incessante qu'elle a déclarée aux principes aristocratiques, à la face de la Pologne et du monde entier.

Dans deux brochures intitulées , l'une : Appel aux soldats citoyens , et l'autre : Examen du manifeste de la diète polonaise du 4 décembre i83o ,

elle s'appliqua à démontrer que la cause qui avait fait avorter la révolution du 29 novembre n était pas tout entière dans la trahison et dans l'insuffisance des forces nationales , ainsi que le pensaient un grand nombre d'émigrés, mais plutôt dans le soin qu'avaient pris les privilégiés, de paralyser le j mouvement populaire, et de le contenir dans le cadre mesquin d'une simple insurrection.

Dans une autre pièce publiée sur le même sujet, le 16 janvier i833, elle établit, avec plus de clarté, que la diète nommée sous la domination de Nicolas, avait hâté la perte de la révolution par ses opérations méticuleuses, son indolence et son indécision ; elle ajoutait que, s'il suffisait de trente-trois membres réunis sur un point, pour constituer une diète à Paris , rien n'empêchait Metternich ou toute autre espèce de personnage , de réunir une autre diète en Autriche ou ailleurs; qu'il fallait, au contraire, qu'une représentation nationale pût être soumise au contrôle de ses commettants ; en un mot que la diète qu'on avait tenté d'ouvrir à Paris était organisée de manière à former un obstacle insurmontable à tous les plans élaborés par l'émigration, dans l'intérêt de la cause nationale.

Le 5 septembre 1 834 > I e dépôt de Poitiers, presque exclusivement composé de membres de la société démocratique , rédigea deux projets de déclaration , qu'il fit circuler dans tous les dépôts

français. Le premier se couvrit de 3,4*4 signatures ; il était ainsi conçu t

« Les Polonais, après une lutte de dix mois contre le tyran de la Pologne et de la Russie, furent forcés de quitter leur patrie, et ils arrivèrent en France, non pour échapper à leurs bourreaux , mais pour conserver, dans l'indépendance, une étincelle de yie à la nation polonaise, et pour y préparer sa délivrance. Ils ont déjà repoussé l'amnistie offerte par le czar Nicolas, et sont prêts à en repousser toute autre que la perfidie de l'autocrate pourrait leur offrir. Pleins de foi dans l'émancipation de l'humanité,' ils regardent comme un devoir, de faire, dans la circonstance actuelle, la déclaration solennelle suivante :

» I. Ils jurent haine éternelle et vengeance à l'oppresseur de leur patrie, où ils ne rentreront que les armes à la main, et pour briser les chaînes de leurs frères.

» II. Le premier pas fait, à quelque époque que ce soit, sur la terre polonaise, sera le signal de l'insurrection contre l'usurpation des autocrates russes, et du rétablissement des droits imprescriptibles de la liberté et de l'égalité pour tout le peuple polonais.

» III. Dans un combat de ce genre , à quelque époque qu'il se livre, pour venger les crimes

loa

commis envers le peuple polonais et russe, pour venger le sang versé par les deux nations, et celui qui pourra être versé encore , ils déclarent tous et solennellement de se sacrifier individuellement et ensemble, afin que ce sang retombe sur la tête du tyran Nicolas. »

La deuxième déclaration obtint q,qo8 signatures; elle était ainsi conçue :

« Les Polonais réfugiés , jugeant que le prince A. Czartoryski suit une ligne contraire aux intérêts de rémigration et aux destinées, ainsi qu'à l'intégrité de la Pologne; regardant son influence comme funeste, et considérant que sa conduite, pendant la révolution et dans l'émigration, pourrait induire en erreur les amis les plus sincères de la cause du peuple polonais, croient de leur devoir de déclarer publiquement, que le Pr. Adam Czartoryski n'est pas digne de leur confiance, et qu'il doit être considéré comme ennemi de l'émigration polonaise. »

Ces deux actes, insérés dans la plupart des journaux français et anglais de l'époque, furent deux coups de foudre pour le parti diplomate. L'aristocratie voulut y répondre ; elle ne recueillit, en faveur du prince Czartoryski , que 4<>o signatures ; la révélation de ce chiffre seul fut une défaite irréparable. S'il est vrai que depuis le parti aristocrati-

que n'ait jamaiscessé de pouvoir disposer de grandes ressources pécuniaires , il n'est pas moins certain •que son crédit s'est restreint dans d'étroites limites, et que son influence ne s'étend plus hors du cercle de la diplomatie étrangère qui ne le redoute pas , et de quelques émigrés qui ont dû lui rester fidèles par des motifs spéciaux de reconnaissance et de bon vouloir. Il a fondé, outre la Société littéraire dont nous avons déjà parlé, la Société des secours pour les études (29 novembre i832); la Société de bienfaisance des dames polonaises (1 a janv. 1 834); enfin, en i836, le Club de la rue de Godot-de- Mauroy; il continue de publier le journal intitulé la Chronique de Fémigration polonaise : toutes institutions philanthropiques et revêtues d'un certain cachet d'humanité, mais que leur caractère d'exclusion et de parti a le malheur de rendre toutà-fait anti-nationales.

\^La Société démocratique ne crée point de clubs, et, à la place des comités de bienfaisance, elleainstitué des comités de fraternilé et de secours mutuels, où chacun contribue, d'après le système de l'impôt progressif. Elle fuit les délices deCapoue, et se prépare, dans le bivouac de l'exil et de la pauvreté, à l'insurrection , qui fait l'objet de ses constantes veilles ; elle médite et elle écrit ; sa correspondance s'étend aux quatre coins de l'Europe, non point par lettres que la diplomatie européenne

saurait bien arrêter au passage, mais par une croissante sympathie, ce langage du cœur qui se passe de signes et de sons. La jeune Italie, la jeune Allemagne, la jeune Pologne des bords du Borysthène et de la Vistule, la jeune France, tout enfin ce qui. s'est régénéré, dans le monde entier, au soleil de la révolution française, est de cette manière en relation avec sa centralisation organisée. Elle pèse de tout son poids dans la balanee diplomatique ; elle influe sur les opérations de bourse ; elle a paralysé de son veto les emprunts que l'empereur moscovite a tenté de faire au nom de la Pologne ; les banquiers d'Europe ont plus de foi en son opposition qu'en la signature de Nicolas ; ils savent que c'est elle qui doit régler leurs comptes à l'échéance. Ses écrits portés dans sa patrie comme sur les ailes des vents d'ouest, sont lus dans les chaumières et dans les châteaux, et font "partout, et en tous ces lieux si divers, de nombreux prosélytes ; ils prêchent une nationalité qui est du goût de tous les Slaves, du nord comme du midi. Les officiers russes lisent leurs pamphlets, ainsi que leurs concitoyens lisent leurs doctrines; et il arrivera un jour à Nicolas, ce qui arriva en France à M. de Sartines, de trouver, dans sa voiture, une épreuve de tel écrit qu'il poursuit de ses perquisitions ; la démocratie est d'une adresse sans égale, pour jouer de pareils tours à la police la plus ténébreuse. Le gouvernement démocrate

de la Pologne a son siège en France et en Angleterre , et ses ambassadeurs auprès du czar. Quand il déploiera sa bannière, la patrie se lèvera à la barbe des tyrans , et nommera une convention nationale à la place de la diète. De cette manière , et avec ce simple correctif, sa nationalité ne périra plus; et la démocratie polonaise aidera ensuite les autres nationalités voisines à secouer le joug étranger.

Ses vœux, ses doctrines, son but, son esprit, le caractère des sourdes persécutions qu'elle a endurées en France, son ultimatum enfin, on en trouvera la formule dans les pièces suivantes, que nous donnons dans l'ordre de leur apparition.

I. Protestation de la Société démocratique polonaise, contre les traités qui ont morcelé la Pologne, depuis 1772 jusqu'à 1815.

Lorsque la Pologne, par suite de l'inertie ou de la trahison de ses chefs, ainsi que par l'influence momentanée de quelques privilégiés, et de l'abandon où la laissait l'Europe, succomba dans 5a lutte et perdit provisoirement son exls* tence politique , le vainqueur épuisa tous ses moyens d'oppression et de cruauté, pour punir ce peuple malheureux, de n'avoir pas oublié ses droits imprescriptibles et son glorieux passé politique. Le désespoir des Polonais opprimés, les gémissements des mères des bras desquelles on arrachait les enfants, pour en faire des appuis du despotisme, ont retenti dans toute l'Europe,' èt lorsque, par de nouveaux ukases, le Czar ravit à la Pologne, les lois qui lui avaient été données en vertu du traité de Vienne, lorsqu'il en dé* truisit l'armée et interdit l'instruction à sa jeunesse* nos amis étrangers élevèrent la voix contre tous oes crimes , tant dans les journaux, qu'à la tribune législative d'un grand peuple. Grâces vous soient rendues , à vous tous qui avez compris les besoins de l'Europe! Mais il est de notre devoir de déclarer hautement, aux peuples qui s'intéressent a notre cause, que nous concevons les intérêts de la Pologne d'une autre manière qu'eux.

Nous n'invoquons point de traités : Tous, depuis 1772 jusqu'à 1815, ont sanctionné les anciens partages ou en ont autorisé de nouveaux; tous se sont acharnés contre notre malheureux peuple, en lui imposant différentes institutions, pour le diviser déplus en plus, pour rendre impossible ou du moins très difficile la fusion de toutes les fractions de notre pays, qui réunies deviendraient le tombeau de l'absolutisme, lequel les accable de tous côtés. Le dernier traité ne diffère en rien, à cet égard, des traités antérieurs; c'est la continuation de la violence commencée en 1772; c'est un nouveau partage de la Pologne , puisqu'il en a démembré le duché de Varsovie ; qu'il a donné à une partie de l'antique Pologne le nom de royaume de Pologne, octroyant une charte à une petite portion du pays, comme pour dissimuler le joug qui pèse sur toute la Pologne, pour éblouir et assoupir toute la nation, pour empêcher le reste des Polonais, trompés par une promesse mensongère de nationalité , de faire des efforts vigoureux afin de reconquérir leur indépendance. Mais il n'y a pas de vie pour la Pologne démembrée ; aucun traité nesaiisfera ses enfants, tant que tous leurs frères ne seront pas réunis, et qu'ils n'auront pas déchiré les pactes criminels qui ont morcelé la Pologne depuis 1772. Et, en effet, qu'étaient les Polonais après le traité de 1815? Sans existence politique , rayés du nombre des peuples , ils» furent condamnés à jouer le rôle d'un satellite docile , eux qui sont destinés par leur position à servir de bouclier et de rempart ù l'Europe civilisée, contre le despotisme et

la barbarie. On eût fini par les obligerde prévariquer contre leurs institutions et leurs croyances, et de porter les armes contre la liberté et la civilisation du continent!

Aussi quiconque apprécierait les effets de l'immense mouvement du peuple polonais , d'après les vues courtes de l'égolsme politique, et invoquerait pour la Pologne les garanties des traités de Vienne, celui-là «ne comprendrait pas les intérêts de la Pologne , pas plus que ceux de l'Europe, S'il y a des Polonais qui adhèrent à ce pacte, n'importe à quel égard, il n'est pas douteux qu'ils ne désirent pas franchement le bonheur de leur patrie, qu'ils n'ambitionnent que leur prochain retour dans leurs foyers. Car le traité de Vienne n'a pas été seulement funeste à la Pologne ; écrit sur les ruines de la révolution française, sur les ruines de la puissance du héros qui préparait par son despotisme la république européenne, il a entravé pour plusieurs années le progrès de l'humanité ; en introduisant en Europe de nouvelles divisions, en établissant d'anciennes conditions d'ordre social, il a constitué l'alliance des despotes , alliance qu'ils appellent sainte; il est ainsi devenu la base et le point de départ de l'absolutisme, de celui qui pèse sans ménagement sur les peuples, comme de celui qui, en les éblouissant par des formes libérales, conduit également, en définitive, à l'oppression.

Les peuples ont déjà senti ce qu'il y a de funeste dans ce traité de Vienne, et ils ont levé leur bras pour rompre ce contrat monarchique, ourdi contre leur bonheur et leur

liberté. Ébranlé dans ses bases, il est à peine parvenu à se maintenir dans son ensemble, par les subterfuges de quelques diplomates, qui tenteront vainement de renouer, d'une manière durable, ce que la France et la Belgique out brisé en 1830.

Nous le répétons donc t Nul Polonais ne saurait invoquer les traités de Vienne, sans trahir la cause de son pays ; U prouverait qu'il ne conçoit pas les tendances de l'Europe ; il prévariquerait, en demandant le maintien d'une stipulation aussi iiberliçide. Ainsi l'invocation de ce traité, faite par quelques uns de nos amis étrangers, nous a touchés douloureusement ; et nous impose le triste devoir de rappeler aux Polonais, et notamment à ceux qui, interprètes d'un petit nombre de nos compatriotes, liés avec nous par la commu* nauté du malheur, mais non point par l'identité des principes sociaux et politiques, se proclament représentants de la cause polonaise à réU'aoger : qu'en invoquant le6 traités de 1815, on ne sert pas son pays, et que s'en référer à ce protocole, c'est séparer la cause polonaise de celle de l'Eu» rope, de la cause de la civilisation et de l'humanité.

Nous n'invoquons pas le traité de Vienne : car nous» regardons l'exécution de ses garanties en faveur de la Pologne, comme plus oppressive que l'état actuel des cruautés et des vengeances de l'envahisseur. La Pologne éprouve maintenant le sort commun à tous les vaincus ; mais par cela même, elle est dans l'état d'une protestation continuelle contre tout ce qui a été &U à son égard, de contraire au

droit des gens, depuis 4772. L'oppression inspire le courage et la force : les bienfaits hypocrites du traité de Vienne ne feraient qu'assoupir 1a nation, et rendre «on union plus difficile, si l'heure de l'indépendance de l'antique Pologne venait à sonner*

Nous éprouvons encore le besoin de déclarer a l'Europe, que ce n'est pas la violation des garanties du traité de Vienne* qui a provoqué notre insurrection. L'Europe a vu les efforts des Polonais pour réunir les parties violemment divisées de leur pays , efforts presque continuels depuis 1772, dont la dernière insurrection n'a été que ia continuation. Nul Polonais n'a oublié qu'il a des frères jusqu'au*: monts Karpates et au-delà du Bug , du Niémen et de la Prousna; nul n'a oublié son passé poli tique. Nous n'avions saisi les armes qu'afin de non s réunir à nos frères, pour prêter à la civilisation européenne l'appui de vingt millions de citoyens» Or, quiconque cherche les causes de notre in* surrectioB dans l'oppression du gouvernement russe, comme l'a fait la diète polonaise de 1850, dans le manifeste du 20 décembre 1850, celui-là méconnaît les efforts du peuple polonais. La diète trouvait ces causes dans la violation des articles du traité de Vienne qu'elle défendait, car elle avait, comme ce contrat monarchique , une origine iJbigiiime et anti-révolutionnaire ; elle voulait ainsi justifier, devant l'Europe, une insurrection sublime, insurrection déjà assez légitimée par les crimes consommés sur la Pologne depuis 1772. Oui, nous avons eu le droit de nous insurger, et nous

avons à présent le droit de demander à l'Europe le rétablissement de nos antiques frontières. Nous faisons appel à la justice, à l'intérêt des peuples!.... Ils sentent le besoin de se rallier plus étroitement, d'accroître leurs forces par l'extension du domaine de la liberté. Ils savent bien qu il faut non seulement répandre les idées de liberté chez eux, mais aussi étendre son domaine , d'autant plus qu'un seul mouvement vigoureux peut soumettre à son pouvoir les vastes contrées bornées au loin par le Dnieper. C'est dans l'intérêt de l'Europe que nous attendons fa résurrection de la Pologne ; car ce pays, bien qu'il s'avance vers l'Orient, a été toujours allié de l'Occident civilisé et a toujours pris sa défense.

Nous réclamons donc le rétablissement des antiques frontières de la Pologne ; cette demande est autorisée par notre passé politique; elle est incontestablement utile à l'Europe, soit par notre unanimité sur ce point, unanimité par laquelle se manifeste la volonté du peuple souverain , soit enfin par notre avenir ; car, organisés sur des nouvelles bases démocratiques, sans désir de conquêtes, nous aurons l'occasion de propager les lumières vivifiantes de la liberté dans le fond lointain de l'Orient, et par cela même de tarir dans sa source le système des guerres et des violentes révolutions.

Voilà nos vues sur les intérêts actuels de la Pologne. Paris, Ie8mail832.

Suivent les signatures de tous les membres de la Société,

IL La Société démocratique polonaise , a M, le ministre

de l'Intérieur»

Monsieur le ministre ,

Les arrestations qu'on fait depuis quelque temps parmi les membres de la Société démocratique polonaise , les sai" sies réitérées de papiers chez les secrétaires des sections , et notamment celle des archives de la Société, que les autorités de police viennent de faire à Poitiers, le 22 de ce mois, chez le secrétaire de la section centrale, ont douloureusement affecté cette association des émigrés polonais, qui n'admettaient point qu'ils pussent, sur le sol français, trouver des obstacles à travailler tranquillement pour le bien de leur patrie.

Comme les motifs de ces rigueurs nous sont totalement inconnus, comme nous pouvons être victimes d'une calomnie de la part des ennemis extérieurs de notre patrie, ou bien des adversaires intérieurs de l'émancipation du peuple polonais, nous croyons *de notre devoir de vous présenter » monsieur le ministre, ainsi qu'à la nation française, uu aperçu, sur la nature et le but de notre association , pour qu'on ait à juger , après cette explication , si l'on peut, sans manquer à la plus simple justice et aux droits sacrés de l'hospitalité, entraver, si peu que ce soit, nos efforts loyaux et nationaux.

Les Polonais n'ont pas quitté leur patrie, pour échapper à

la vengeance de l'usurpateur , et se sauver sous la protecon des puissances étrangères. Conduits par cette vive sympathie qu'ont cimentée des torrents du sang polonais et français versé dans les trois parties du globe, ils sont veuus en France, non pas chercher du pain et un asile, mais bien des armes et des moyens de recouvrer leur patrie. Dans le premier élan d'une profonde foi en la sainteté de leur cause et

en la puissance des changements de juillet , ils ont conçu , à leur entrée en France , un vif espoir ; et ils ont, momentanément, déposé leur fardeau de martyrs, au sein d'un peuple ami. Mais nos illusions, monsieur le ministre, si communes dans le malheur, ont disparu en peu de temps. Les Polonaisont compris que le temps n'est pas encore venu où l'injustice faite à une nation serait commune aux autres.

Ils se sont convaincus qu'il faut principalement compter sur ses propres forces et moyens. Ils ont recherché les causes des malheurs inouïs qu'ils ont subis, malgré leurs fréquentes victoires et leurs triomphes. Ils ont découvert la source du mal; et, après s'être réunis dans une société publique polonaise et strictement nationale, ils ont résolu d'exterminer cernai par la voie de la propagande, et de préparer ainsi des moyens efficaces pour l'affranchissement de la patrie.

Soixante ans d'asservissement de la Pologue et trois de ses sanglantes insurrections nous apprennent, monsieur le ministre, que l'esclavage de treize millions de paysans polonais, ainsi que la domination d'une classe et la dégradation

des autres, ont été cause que, négligeant toujours d'unir les améliorations sociales à l'insurrection , nons n'avons jamais pu développer toute la force nationale, et foire participer, au combat et aux. droits qui lui sont dus, tout le peuple polonais, si puissant dans notre pays invincible. Chacune de nos insurrections a été plus ou moins forte , à mesure que le peuple jusque là méconnu et trahi y participait plus ou moins. À l'exception d'une poignée de riches, partisans systématiques du privilège et de l'esclavage du peuple, la masse des nobles, propriétaires terriens, contribue à l'oppression des paysans plutôt par ses préjugés que par sa mauvaise volonté. Ce sont ces mêmes préjugés que nous tâchons de détruire; nous désirons démontrer que, de l'émancipation des villageois , dépend la force nationale , et que de ses droits et de ses institutions plus dignes du xix e siècle, et de la destinée de la Pologne, dépend la prospérité de son avenir.

Dans ce moment, le gouvernement russe, concevant très bien que l'esclavage du peuple en Pologne est la source et l'appui de nos malheurs, aide de puissants renégats polonais à tyranniser ileurs serfs, et H s'efforce de plonger pour toujours la masse des propriétaires terriens dans des préjugés inhumains, en anéantissant tous les moyens d'une instruction nationale. Dans cet état des choses, ne nous serait-Il pas permis, à nous victimes d'un grand crime poliirqtiè, d'employer, sur un sol indépendant et ami, la seule arme qui nous reste aujourd'hui, pour parer les coups décisifs de nos

mortels ennemis? Cette unique arme, c'est la presse en langue polonaise.

En un mot, M. le ministre, travailler pour l'émancipation de plusieurs millions de nos frères et pour les rendre propriétaires; préparer tranquillement pour l'avenir, par la voie de la persuasion patriotique, les réformes sociales qui ont coûté tant de sang à l'Occident de l'Europe; faire remplacer les funestes vices de notre ancienne république, par des lois et institutions qui ouvriraient une voie libre aux améliorations de l'état social; contribuer enfin, par ces moyens, le plus tôt possible, au rétablissement de la Pologne libre et indépendante dans ses anciennes limites; voilà le but unique et exclusif de la Société démocratique polonaise.

Cette Société, en publiant, au mois de mars 1852, son acte de fondation en polonais et enfrançais, a mis au jour son existence ; elle s'est occupée tranquillement de ses travaux j usqu'au commencement de 1 834. A cette époque les autorités départementales nous sommèrent, en vertu d'un ordre ministériel, de renoncer à faire partie de la Société, sous peine d'être expulsés de France. Nous nous déclarâmes en masse prêts à quitter plutôt cette terre qui nous a donné, dans la vie privée, tant de preuves d'une sympathie cordiale, qu'à renoncer aux devoirs sacrés d'un dévouement continuel pour le bien de la Pologne,sur le chemin épineux que nous traversons. Mais il y a une circonstance qui attira notre attention à cet égard. Les autorités chargées d'exécuter l'ordre ministériel regardaient la Société démocratique polonaise comme secrète. Nous

prouvâmes jusqu'à l'évidence sa publicité, et nous déclarâmes volontiers n'appartenir à aucune Société qui eût pour but ^es affaires de France. Au surplus, la section centrale existant alors à Paris éclaira le gouvernement sur l'esprit et les tendances de la Société, el joignit, à la déclaration adressée à votre prédécesseur, monsieur le ministre, une liste complète de nos membres.

Autorisés ainsi en quelque sorte à exister en corps organisé, nous tachâmes de développer nos principes vitaux, sans nous écarter de la ligne de la plus stricte publicité et nationalité. Nous faisions tout notre possible pour inculquer à tous nos coreligionnaires cette conviction, que ce n'est que, par une société nationale polonaise, que nous pourrons travailler avec avantage à la cause de notre peuple. Toutes nos brochures imprimées ou mémoires autographiés ont été déposés, en doubles exemplaires, entre les mains des autorités du pays, conformément à la loi ; et quant aux actes qui exigeaient une publicité plus étendue, ils ont été insérés dans les journaux français.

Bien que les motifs des poursuites actuelles nous soient inconnus, la circonstance cependant de la prétendue clandestinité qu'on nous a imputée il y a dix-huit mois, nous fait croire que c'est encore Terreur ou la calomnie qui nous les attirent. Nous avons dit, monsieur le ministre, que les premières illusions ont disparu, devanlla réalité, aux yeux des émigrés polonais, que ceux-ci voient bien la source de leurs malheurs, et qu'ils fondent uniquement la délivrance de leur

patrie sur la force de la nation polonaise, force qu'on pourrait tirer de sa fraction la plus vigoureuse et jusqu'ici esclave, sans cependant renoncer aux circonstances favorables du dehors. Les actes de la Société fourniront des preuves non équivoques de ses efforts, pour que de vaines illusions ne séduisent pas ses membres en particulier, et ne diminuent pas notre force morale nationale. Sincères partisans des principes démocratiques pour lesquels notre peuple vertueux semble avoir été fait , nous nourrissons dans nos cœurs un vif amour pour tous les peuples sans distinction ; mais nous sommes en même temps intimement convaincus que, dans Tétat où nous nous trouvons, nous ne pouvons servir l'humanité qu'en servant la Pologne. En consacrant donc exclusivement nos travaux à la cause polonaise, nous ne manquons pas au grand devoir que la civilisation de notre siècle semble nous imposer, envers tous les hommes. Notre devise sera toujours : Par la Pologne, pour V humanité!

La publicité donc et la nationalité exclusive de notre Société proviennent , sous tous les rapports , de sa propre nature, et ses actes, tant intérieurs qu'extérieurs, ne vous laisseront aucun doute, monsieur le ministre, que ces deux principes sont ses bases essentielles.

11 ne nous est resté, dans notre malheur, qu'un bien à côté de notre dignité individuelle : c'est le caractère d'émigrés politiques organisés en corps, travaillant sans cesse pour le bonheur de la patrie. Nous ne sommes pas des fuyards devant le glaive vengeur du vainqueur, mais bien des martyrs et des

apôtre» de notre cause imprescriptible. Personne ne peut nous arracher ce caractère ; personne ne nous Farracbera! Il y a quatre ans que nous habitons la France, au milieu de ses tempêtes civiles, et la France est là pour attester que nous savons respecter l'hospitalité. L'obligeance est également onéreuse à celui qui lu fuit : ce serait une barbarie révoltante que de jeter du pain à des victimes comme nous, et de leur ravir leur dignité et le caractère indélébile de représentants des malheurs et de l'espoir de la Pologne!

Voilà tout, monsieur le ministre, ce que notre situation actuelle nous a commandé de vous représenter. En demandant la cessation des tracasseries imméritées qu'on recommence à exercer envers des membres et sections de la Société, nous demandons en même* temps un parfait examen des archives saisies de la Société : ce sera sa défense la plus éloquente. Nous demandons enfin la restitution de ces archives, et nous demandons aussi qu'on laisse un libre cours à nos travaux nationaux.

Nous joignons la liste complète des membres de la Société, pour vous faire voir jusqu'à l'évidence son état numérique.

Il est de notre devoir d'avouer ici que nous faisons cette demande , dans la pleine espérance de son succès. C'est la sainteté de notre association et la dignité de la France, qui nous le font croire. Après de tels éclaircissements , aucun gouvernement ne pourrait, sans manquer à lui-même et à la France, et sans rendre un service ostensible à la cour de Russie, persécuter une Société nationale polonaise, ce serait

tuer, dans ses débris, la cause de cette Pologne, dont on a dit» à la face du monde , que sa nationalité ne périrait pas.

Nous finissons par vous déclarer solennellement, monsieur le ministre, que, fidèles aux devoirs sacrés que nous avons contractés envers notre malheureuse patrie, partout et toujours, nous sommes décidés à garder le caractère et le titre de membres de la Société démocratique polonaise.

Agréez , etc.

( Suivent 1290 signatures des membres delà Société.)

La section centrale certifie la conformité de la copie avec l'original.

Fait à Poitiers ( Vienne), le 31 octobre 1835.

( Suivent les signatures des membres de la section. )

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