III. Manifctte de la Société démocratique polonaise
Poitiers, 4 décembre 1836.
Le crime commis contre la Pologne n'a interrompu que l'existence politique du pays, mais il n'a pu détruire la vie de la nation. Nos efforts incessants pour l'indépendance,
depuis la confédération de Bar, les flots de sang versé dans presque toutes les contrées du monde, notre émigration actuelle, la rage effrénée des assassins de la Pologne et la sympathie de tous les peuples , voilà des signes incontestables, qui attestent que la nation polonaise existe encore , et qu'elle peut compter sur l'avenir. Oui, la Pologne sent en elle des forces immortelles : les peuples réclament l'antique nationalité polonaise ; ses oppresseurs tremblent qu'elle ne ressuscite. Des symptômes qui portent un tel caractère de grandeur et d'universalité ne peuvent être faux et chimériques : la voix de l'humanité fut toujours la voix de Dieu.
La haute mission de la Pologne n'est pas encore terminée.
Après avoir, il y a dix siècles, réuni différentes peuplades rapprochées par l'identité d'origine, de besoins, de langue et de mœurs , la Pologne elle seule , quoique dans la sphère étroite d'une caste , conserva et développa le germe démocratique des Slaves, que le despotisme étranger avait étouffé et anéanti dans les autres rejetons de celte race. Elle seule protégea la civilisation européenne, et repoussa loin d'elle les
hordes de Tarlares , de Turcs et de Moscovites qui tentaient de .pénétrer dans son sein ; et lorsque , d'une part , la pensée humaine, émancipée dans l'Occident, déclara la guerre aux vieilles idées , tandis que , d'autre part , surgissait dans le Nord une nouvelle puissance absolutiste qui s'armait contre cette émancipation, la Pologne, antique représentant des idées démocratiques , portée à l'avant-garde de la civilisation européenne, toujours fidèle à sa mission, entra la première dans la lutte et y succomba.
Elle succomba! et la famille de soixante millions de Slaves perdit son unique représentant , les peuples leur plus ferme allié , et , sur son tombeau , l'absolutisme cimenta un pacte impie , fortifia sa puissance ; et dès lors la régénération qui devait donner, à toutes les sociétés européennes, la force d'une liberté unitaire, dut être interrompue et ajournée.
Faudrait-il donc prouver encore que l'existence politique, dé la Pologne n'a pas cessé d'être essentielle à l'avenir de l'Europe ; que notre cause n'est pas une cause exclusivement individuelle, mais qu'elle est la cause commune de toute l'humanité?
L'Europe, il est vrai , abandonna la Pologne dans la plus grande infortune ; nous ne lui reprocherons pas la triste et fatale apathie de ses gouvernants; car l'histoire es,t là, pour prouver que ce ne sont pas les violences brutales de l'étranger , mais bien les vices de l'état social qui ont causé la chute de notre patrie.
A l'époque où la nation eut besoin de toute son énergie contre les envahisseurs , ses forces internes étaient affaiblies déjà par une longue anarchie. Depuis long-temps , en Pologne , la noblesse régnait sur les ruines de l'antique démocratie; depuis long-temps elle seule se formait, se développait , et par là même , depuis long-temps déjà , elle avait arrêté la Yie générale de la nation. Le génie primitif de la nation , renfermé dans un cercle étroit , dut perdre sa toutepuissance. La liberté, l'égalité, la fraternité, jadis communes à tous, devinrent le privilège spécial d'une caste, et désormais la masse du peuple, dépouillée de sa vie politique, dépouillée de tousses droits, dépouillée de sa propriété, changée elle-même en propriété inhérente à la glèbe , ne put marcher avec la classe dominante, vers un but commun. L'intérêt de la noblesse et l'intérêt du peuple devinrent opposés, comme la liberté et l'esclavage , comme l'opulence et la misère, ,
L'unité rompue, les forces nationales divisées , conduisirent naturellement à l'impuissance de tous. Les privilégiés ne voulurent pas remédier au mal, en renonçant à leurs usurpations, en faisant aux opprimés bonne ef. loyale justice. Çt voilà pourquoi la Pologne , sans appui dans les masses que. l'esclavage avait engourdies, ne put repousser les envahis-; seurs.
Tous ses efforts, pour reconquérir son indépendance, révèlent à la fois et la faiblesse d'une classe égoïste , opiniâtre à garder ses usurpations , et ce sentiment profond de la
liberté que nourissaient les masses , toujours prêtes au combat, sitôt qu'on leur faisait des promesses et qu'on leur offrait de belles espérances.
A la voix de Kosciuszko , qui annonça aux opprimés un meilleur avenir, les masses coururent aux armes. Les plaines de Raclavice, et tant d'autres mémorables champs de bataille, atlesient l'esprit énergique du peuple polonais. Ils étaient là , les véritables représentants de son dévouement pour la cause de la patrie , ceux qui avec des lances et des faux enlevaient des canons moscovites. Mais l'invincible antipathie de la noblesse, pour les réformes sociales, paralysa léur élan et fit avorter la plus sublime entreprise.
La révolution de novembre , que signalait une tendance encore plus décidée , rencontra les mêmes obstacles et la même fin. L'inopportunité de la tentative , la prépondérance matérielle de l'ennemi, les fautes militaires, les trahisons partielles des chefs, l'esprit malveillant et la mauvaise foi des puissances voisines, et même l'abandon de l'Angleterre et de la France, ne sont, après tout, que des causes secondaires et apparentes de sa chute. La véritable cause de nos revers , celle qui a rendu inutiles tant de sacrifices , est la même qui a fait reculer le mouvement révolutionnaire et a comprimé cette solennelle manifestation de l'esprit national, comprenant et accomplissant son rôle distinctif dans l'humanité. Les héritiers des préjugés nobiliaires, les représentants de la classe dominante , aperçurent à l'instant même et au premier coup d'œil que leurs usurpations allaient être
minées et renversées, si l'on ne détournait la révolution de sa direction primitive. Aussi , après s'être emparés avec astuce des rênes du gouvernement, ils changèrent en une simple campagne militaire le mouvement de toute une révolution, et, au lieu de remuer les masses, au L'eu de combattre avec toutes les forces nationales , ils aimèrent mieux se jeter à la merci des cabinets hypocrites, mendier l'assistance des meurtriers conjurés de la Pologne, et transiger avec l'ennemi lui-même. Us aimèrent mieux laisser tomber * la cause de la patrie , que de rompre les liens , qui les attachaient à leurs usurpations. Par cette conduite honteuse et contrerévolutionnaire, ils affaiblirent, dans la nation, la confiance qu'elle avait en ses propres forces , refroidirent l'enthousiasme, découragèrent la valeur. La Pologne, en descendant encore une fois dans la tombe , reconnut, dans ses enfants, des défenseurs et des bourreaux. Cette fois encore elle n'a pas succombé à la violence des hordes de l'invasion , mais bien à f égoïsme des privilégiés.
Cependant les premiers tressaillements du peuple, au signal delà révolution de novembre, annonçaient le plus bel avenir. Le mouvement, s'il n'avait pas été comprimé , aurait produit ses résultats inévitables. 11 aurait émancipé la société tout entière, à travers les feux d'une guerre vraiment nationale, et aurait assuré le triomphe de la cause patriotique. Le peuple se serait levé comme un seul homme; il aurait armé du fer ses mains puissantes, et écrasé ses envahisseurs, sans secours étrangers; et la Pologne, depuis*
l'Oder et les Karpaths, jusqu'au-delà du'Borysthène et de la Dwina, depuis la Baltique jusqu'à la mer Noire, aurait établi sur le bonheur général son existence indépendante. Car il n'y a pas de forces qui puissent vaincre une nation de -vingt 'Cinq millions d'hommes unis étroitement par le lien des libertés communes. •
Le peuple polonais, avec cet instinct qui n'égare jamais , pressentait cette pensée de vie et de conservation. De jeunes esprits surent en comprendre toute la portée. Cette même pensée , sauvée du grand naufrage , passa sur la terre étrangère , avec une poignée de proscrits , pour mûrir au sein de l'Occident éclairé , d'où elle doit revenir un jour , afin de recevoir dans la patrie son entier développement.
C'est cette pensée qui donna naissance à la Société démocratique polonaise. La Société , après avoir exposé dans son acte de fondation, du 17 mars 1852, la nécessité d'une réforme sociale , résolut de travailler dans l'esprit des principes démocratiques , pour reconquérir l'indépendance du pays et pour opérer l'émancipation du peuple.
Afin d'atteindre ces résultats, elle fut obligée, par les circonstances de l'époque , de rectifier avant tout l'opinion publique , faussée par ceux qui trahissaient la cause nationale ; de signaler t'indolence et la mauvaise foi de ceux qui , durant la dernière lutte , hypocritement investis de la majesté populaire, «'efforçaient encore à l'étranger de passer pour ses représentants; de faire connaître la vraie tendance de la révolution de novembre et les causes qui l'ont fait avorter ; de
rappeler à l'Europe les droit» imprescriptibles de la Dation, et de protester contre les traités qui ont consacré le crime des partages; de présenter, sous un nouveau rapport et dans leur véritable lumière, la grande mission civilisatrice de la Pologne , les vrais besoins du peuple et ses forces indestruo tibles. En un mot , elle fut obligée d edaircir, de développer et de répandre dans l'émigration , en face de la Pologne et de l'Europe, les mêmes vérités qui, répétées «ans cesse pendant la lutte , mais étouffées par le bruit des armes et la voix perfide des gouvernants , ne purent pas pénétrer dans les rangs de l'armée et dans les masses du peuple.
Ces travaux , malgré de nombreux obstacles, sont accomplis pour la plupart. Et quoiqu'il soit difficile de préciser combien la propagande démocratique a influé sur l'état général de la cause polonaise , cependant, dans te cercle étroit de l'émigration, nous ne voyons plus dominer les préjugés, dont l'empire fatal a réduit à l'impuissance nos anciens et nos récents efforts pour l'affranchissement. — Débris de l'anarchie nobiliaire, la foi aux personnes, qui divisait dans le commencement la famille des émigrés, fait place à la foi aux principes. Les doctrines démocratiques , conçues de mieux en mieux par la méditation des fastes nationaux , entrent de jour en jour plus avant dans la vie pratique , et ne peuvent plus être confondues avec la prédication de l'anarchie et du terrorisme. Faibles d'abord , et familières seulement à quelques rares démocrates , ces doctrines se sont étendues successivement , et ont détruit les illusions sous lesquelles Taris*
tocratie cachait ses desseins funestes , jusqu'à ce que vînt enfin la séparation complète , éclatante , de deux principes opposés. L'aristocratie repoussée , vaincue , et déclarée , dans l'émigration, ennemie de la cause de la patrie , est allée chercher son dernier refuge dans les sinuosités astucieuses de la diplomatie, pour prolonger, par cette prétendue sollicitude patriotique, aux yeux des crédules, le crédit dont elle jouissait autrefois dans le pays. Les partisans des principes démocratiques , de leur côté, réunis pour la plupart sous le seul drapeau de leur foi, se sont proposé, en n'en déviant jamais, de s'acquitter de leurs devoirs envers la patrie et l'humanité.
C'est ainsi qu'après avoir écarté les obstacles les plus voisins , après avoir concilié à ses principes de la considération et de la prépondérance parmi nos frères d'exil , après avoir acquis les conditions nécessaires à toute carrière politique, la force morale , et aussi un peu de force matérielle ; enfin après avoir confié, à l'institution choisie dans son sein, celles des fonctions extérieures qui de leur nature ne peuvent pas être remplies par toute la masse, la Société se sent aujourd'hui à même de travailler, avec plus de force, de succès, et par des moyens plus immédiats , à la réalisation de ses fins principales.
La Société, en s'établissant dans cette position plus haute, persuadée qu'une manifestation de ses idées franche, consciencieuse et non équivoque , est la meilleure garantie de la droiture de ses desseins et de l'efficacité de ses efforts ultérieurs, se détermine à renouveler, par un acte public ,
devant la Pologne et l'Europe , sa foi politique, et a exposer ses vues sur l'avenir.
Depuis presque un demi-siècle , la société européenne , sur les ruines de l'ancien ordre des choses , développe sa nouvelle destinée, cherche de nouvelles conditions de vie sociale. Cette tendance se manifeste de nos jours dans le monde intellectuel et politique par tant d'efforts et tant de mouvements populaires, et par les concessions mêmes des gouvernements, qui ne peuvent résister avec efficacité aux exigences de la pensée toujours mieux affranchie. Les défenseurs les plus éclairés de Tordre ancien , ses destructeurs les plus timides et les plus audacieux , les hommes qui se tiennent au premier et au dernier échelon de l'échelle sociale, tous prévoient ou demandent la démocratie , c'est-àdire l'abolition des privilèges, le règne de l'égalité.
Cette égalité, autrefois base vitale de la société des Slaves, puis développée et cultivée par toute la masse de la classe dominante, cette égalité qui doit servir de prélude au bonheur définitif de l'humanité , est le principe essentiel , invariable , national, de notre société ; elle est l'étendard de son union, la foi commune de tous ses membres ; car nous sommes profondément convaincus que l'ordre social , basé sur l'usurpation, et dans lequel les uns jouissent de tous les avantages de la vie sociale , tandis que les autres sont forcés d'en porter tous les fardeaux, est la cause unique des calamités de notre patrie, et de celles de l'humanité entière. Tant qu'existera cet ordre qui viole la justice naturelle, il y aura toujours une
lutte sourde ou éclatante entre les opprimés et les oppresseurs , entre la niasse condamnée forcément à l'ignorance , à la misère , à l'esclavage , et cette faible poignée d'hommes heureux qui se sont approprié tous les bénéfices de la vie sociale. Un développement libre et harmonique des force» nationales , ne peut avoir Heu au sein d'une telle anarchie. C'est ce qu'a compris l'humanité. Ainsi , la loi de l'égalité , qui jusqu'à présent n'a eu de vie réelle que dans la pensée même, doit recevoir nécessairement une application extérieure et socialement pratique.
C'est dans ce désir universel et infaillible de l'humanité , comme dans la pensée nationale , que nous puisons notre foi.
Êtres de même nature , tous les hommes ont des droits égaux. Ils sont tous frères , tous enfants du même père , Dieu ; tous membres de la même famille, l'humanité.
Chaque homme a le droit de chercher son propre bonheur, de satisfaire tous ses besoins physiques , intellectuels et moraux , de développer et de perfectionner toutes ses facultés, et de recevoir, d'après la mesure de son travail et de sa capacité , une égale part dans tous les avantages de la vie sociale.
Chaque homme a un même devoir à remplir : il doit chercher le bonheur des autres , les aider à satisfaire leurs besûins et à développer leurs facultés; il doit limiter ses intérêts personnels, en vue du bonheur des autres et de la société
entière ; il doit contribuer aux charges publiques , en proportion des avantages qu'il obtient de 4a vie sociale.
Le privilège , sous quelque nom qu'il se présente , est unè exemption des devoirs généraux* ou bien l'usurpation d'un dr oit. Il est donc une négation de l'égalité , une violence dé la nature.
Sans égalité , il n'y a pas de liberté ; car , où il est permis aux uns de faire ce que les autres ne peuvent faire , il y a d'un côté esclavage » de l'autre , despotisme , et dans toute
la socif^tf* anarchip
Sans égalité il n'y a pas de fraternité ; car , où les uns sè dérobent aux devoirs, et où les autres en sont surchargés, il y a égoïsme d'une part f et d'autre part , abrutissement intellectuel et moral , et dans toute la société, haine réciproque entre les membres.
Le droit de l'homme a sa source dans la nature individuelle, dans la liberté ; le devoir émane pour lui de sa nature sociale , de la fraternité. Entre les droits et les devoirs j l'harmonie est nécessaire. La société est obligée de créer et de maintenir cette harmonie ; où tes individus sont tout , et la société rien , là est le règne de l'anarchie ; où la société détruit toute individualité, là est (e règne du despotisme. Ni l'anarchie, ni le despotisme, ne sont dans la nature des sociétés. Ce ne sont que des excès contraires.
La société, fidèle à ses devoirs, assure à tous ses membres des avantagés égaux, donne la même assistance à chacdn, pour qu'il satisfasse ses besoins physiques , intellectuels et
moraux ; elle ne reconnaît qu'au travail le droit de posséder la terre et toute autre propriété ; elle développe les facultés de ses membres par une éducation publique , uniforme , et accessible à tous , ainsi que par la liberté entière et illimitée de manifester sa pensée ; elle n'enchaîne pas la liberté de la conscience par l'intolérance et la persécution ; elle écarte les obstacles de l'égoïsme et de l'ignorance de la vie sur laquelle doivent s'accroître et se développer les forces nationales ; elle conduit sur la route du progrès et du perfectionnement - continu, non pas seulement des portions éparses et détachées de la nation , mais bien sa masse tout entière.
La société ne peut remplir ces devoirs sous aucune forme qui reposerait sur le principe anti-social par excellence, à savoir sur le privilège ; car chacune de ces formes aristocratiques a pour conséquence inévitable le partage inégal des avantages et des charges de la vie sociale ; chacune d'elles , divisant les hommes en maîtres et en sujets, donne aux uns le pouvoir, les richesses et les lumières, aux< autres' l'asservissement , la pauvreté et l'ignorance. Le sort et l'avenir de la société ne dépendent pas d'elle-même , mais de la classe dominante , de quelques privilégiés. Donc toute forme qui viole le principe général de l'égalité estxontraire à la nature , à la justice et à la vérité.
Tout pour le peuple , tout par le peuple , voilà le principe de la démocratie ie plus général ; il renferme à la fois le but et la forme. Tout pour le peuple^ tout pour tous , c'est le but ; tout par le peuple , tout par tous , c'est la forme.
Sous la forme qui a l'égalité pour base, tous ont l'intérêt commun en vue ; il n'y a point de division , il y a unité ; cette unité se manifeste partout; elle fait naître l'harmonie générale, et produit la force qui assure au peuple l'accomplissement de sa mission nationale au milieu d'autres nationalités. La souveraineté du peuple, dans la démocratie seulement, cesse d'être une fiction : tout membre de la société y a sa part égale. Ce n'est pas une portion de l'universalité des citoyens qui fait les lois, mais toute la nation ; car c'est dans la conscience des masses que reposent la plus sûre garantie des lois , et la certitude qu'elles seront une manifestation de la justice éternelle et infaillible. Si le pouvoir élu par le peuple pour les exécuter cesse d'être providentiel , et qu'il ne réponde pas aux besoins généraux , à la volonté générale , il ne peut être écarté, sans secousse violente, que dans laforme démocratique ; c'est en elle seule qu'on peut tranquillement introduire tous les changements que pourraient exiger le progrès continu et une manifestation de plus en plus large de la pensée nationale.
Les sociétés, ainsi organisées dans une direction en harmonie avec le but commun et général, peuvent accomplir leurs missions particulières. Pour aller à ce but , il n'y a qu'une seule voie, c'est le perfectionnement continuel et simultané de Tordre physique, intellectuel et moral. Ce perfectionnement, qui consiste en un développement libre et harmonique de toutes les forces nationales, ne peut avoir lieu, si chaque société ne se perfectionne pas, dans toute la masse de ses
membres. Or, toute la masse ne peut se perfectionner , si tous les hommes ne remplissent pas leurs devoirs et n'exercent pas leurs droits, si enfin le principe général de l'égalité est viplé par quelque privilège.
L'égalité donc renferme toutes les conditions du bonheur individuel et social. Sans elle , ni l'individu , ni la société , ni l'humanité entière, ne peuvent accomplir leur mission*
L'égalité sera réalisée par deux sentiments grands et puissants : la fraternité et la liberté. L'amour de l'humanité a une force magique. Cette force, elle s'accroît tous les jours. La liberté est également une force impérissable qui enveloppe des masses de jour en jour plus nombreuses. L'amour de l'humanité et la liberté, unies ensemble, bouleverseront l'ancien monde des privilèges ; le même amour et la liberté construiront un nouveau monde , le monde de l'égalité.
C'est ainsi que nous concevons les principes à la réalisation desquels tend aujourd'hui l'humanité ; c'est sur eux que nous fondons la prochaine régénération de la société polonaise , et c'est dans leur esprit que nous travaillons à la conquête de son indépendance.
La Pologne donc indépendante, et la Pologne démocratique , vojlà les fins de notre association.
Ce n'est pas une partie , une fraction du grand peuple , mais toute la Pologne par ses antiques limbes , qui peut assurer son existence et accomplir sa mission. La nation a déchiré à ln face du monde , dans sa dernière |ittle , les traités
qui lui avaient garanti sa prétendue indépendance et d'étroites fractions de son vaste territoire. Les transactions des auteurs ou des complices du crime commis sur la Pologne , ne peuvent pas obliger la Pologne; elle n'a jamais pactisé avec ses assassins, et tout entière elle a toujours été une protestation vivante et saignante contre les conditions imposées à son existence.
La Pologpe régénérée et indépendante sera démocratique. Tous , sans distinction de naissance ou de croyance , recevront en elle l'émancipation intellectuelle, politique et sociale. Un nouvel ordre embrassant la propriété , le travail , l'industrie, l'éducation, et toutes les relations sociales, un nouvel ordre basé sur le principe de l'égalité , se substituera à l'anarchie, que les usurpateurs ont jusqu'ici décorée du nom de lois. La Pologne régénérée ne peut plus être une république aristocratique. La souveraineté reviendra au peuple; la classe qui a jadis dominé, se dissoudra définitivement ; elle descendra au milieu du peuple, elle se fera peuple,- tous seront égaux , tous seront libres , tous seront enfants de la même patrie.
La Pologne indépendantes démocratique est seule capable d'accomplir sa grande mission , de rompre l'alliance de l'absolutisme , de détruire l'influence funeste de cet absolutisme sur la civilisation occidentale, de répandre l'idée démocratique parmi les Slaves qui servent aujourd'hui d'instrument au despotisme , de les unir par cette idée , et même de donner l'initiative à l'émancipation des peuples européens,
par ses vertus, par la pureté et la force de ses intentions.
Pour reconquérir son indépendance , la Pologne a dans son propre sein des forces gigantesques, qu'aucune voix franche et consciencieuse n'a encore su mettre en mouvement. C'est une puissance presque ignorée , également formidable aux ennemis du dehors et à ceux du dedans; cest par elle que la Pologne se relèvera* Le peuple polonais, dépouillé de tous ses droits, accablé d'ignorance, de misère et d'esclavage, laboure jusqu'à présent au profit d'autrui la terre nationale qui lui a été ravie il y a des siècles; jusqu'à présent encore, dans les provinces envahies par le Moscovite depuis soixante ans , il est vendu avec la glèbe comme sa partie intégrante. L'humanité souffrante et outragée en lui , crie hautement justice; mais ses oppresseurs domestiques ont été sourds à cette voix.
Durant les derniers efforts pour l'indépendance, en abusant du mot sacré d'amour de la patrie, ils voulaient, avec des phrases sonores seulement, nourrir le peuple que le malaise physique tourmentait; ils voulaient qu'il versât tout son sang pour une patrie qui depuis tant de siècles payait son travail de mépris, d'humiliation et de misère ; ils lui crièrent de s'insurger et de détruire les envahisseurs , eux qui avaient eux-mêmes envahi ses droits!... Aussi un faible écho répondit à leurs cris hypocrites , et nous avons succombé.
Si cette leçon épouvantable, achetée au prix de tant de sa-
erifiees, ne doit pas être perdue, si l'insurrection à venir ne doit pas être une triste répétition des insurrections passées , le premier mot d'ordre du combat doit être : l'émancipation du peuple; la restitution en propriété, et sans aucune réserve, de la terre qui lui avait été ravie, la restitution de ses droits, l'admission de tous, sans acception d'origine ni de croyance, au partage des avantages de la vie indépendante.
Il n'y a que cet accomplissement d'une justice loyale, franche et sans équivoque, qui puisse développer, dans toute la masse des opprimés, le véritable sentiment de dévouement , qui puisse inspirer celte grande conviction qu'un peuple de vingt millions d'hommes est à même de bouleverser la coalition de l'Europe entière, comme l'a fuit la France républicaine. Peu de nations ont égalé la nation polonaise dans l'amour du sol natal ; dans les sacrifices, aucune ne l'a surpassée. Si dans la dernière insurrection, l'ennemi le plus puissant de l'humanité n'a pu se glorifier «d'aucune victoire pendant dix mois de lutte, malgré tant de fautes, de trahisons et d'incapacité dans les chefs, que seront donc ses hordes armées en présence de toutes les forces nationales, suscitées au combat par l'amour de la patrie et par la justice éternelle ?
Pour consolider son indépendance reconquise, la Pologne a également dans son propre sein des éléments nationaux. L'idée démocratique, d'abord répandue dans toute la nation, puis développée et cultivée dans la classe des nobles, peut aisément être inculquée à tout un peuple qui, malgré son
long esclavage, conserve encore des instincts d'attachement pour ses institutions primitives. L'humanité souffrante chez nous, ne ressemble point à celle de l'Occident de l'Europe : elle n'est point atteinte de la corruption et de l'égoïsme de la classe privilégiée ; elle a gardé jusqu'ici toute la simplicité de ses anciennes vertus, la probité et le dévouement, le sentiment religieux, des moeurs pures et douces. Sur un terrain aussi* frais et aussi vierge , cultivé par les loyales mains de la fraternité et de la liberté, fleurira facilement l'arbre de l'antique égalité nationale.
La Pologne donc a toutes les conditions nécessaires pour reconquérir son existence indépendante et démocratique. Elle est capable de se relever par ses propres forces^ de détruire ses conquérants, de briser le joug intérieur, ef d'organiser son existence sur les bases indestructibles de |a démocratie.
Mais la Pologne , outre ses propres forces , a des alliés naturels. Récemment encore, pendant sa lutte sanglante contre l'oppression étrangère, chacune de ses victoires fut saluée par les cris d'allégresse et d'adnuration de toute l'Europe ; et nous, représentants des malheurs et de l'espoir de la nation asservie, nous avons trouvé des cœurs ouverts pour nous et l'asile de la sympathie générale. Les peuples se sont alliés avec l'esprit immortel de la Pologne, et ils se sont tendu une main fraternelle sur cette même tombe, auprès de laquelle l'absolutisme avait conclu son exécrable alliance. Notre ennemi est devenu le leur, et leur ennemi
est devenu Iç nôfre. Aussi, convaincus que le» haines nationales, jadis excitées et nourries par le despotisme, ont toutà-fait disparu, croypns-nous en une coopération franche des peuples, basée sur la fraternité générale et sur le besoin comniun de l'émancipation.
Les irajtés des cabinets ne rétabliront pas la Pologne, et les guerres monarchiques ne rendront pas la justice au peuple, [a patrje nous est néanmoins si chère, ses plaies nous font réellement tant souffrir, que nous ne manquerons pas de profiter de tout événement, de toute circonsiancejavorable. Nous embrasserons donc tout ce qui peut être utile à la cause de notre patrie, tout ce qui peut seconder et hâter la réalisation de nos fins principales.
Tel est l'exposé consciencieux, franc et non équivoque de nos principes, denosfinset de nos ressources. Nous consacrerons toute notre vie à leur réalisation. Nous avons juré, devant la patrie et devanj l'humanité, de ne point nous reposer, avant que la Pologne n'ait reconquis son indépendance, et assuré son existence sur les principes démocratiques. Ce serment solennel que nous avons fait, avec l'enthousiasme du jeune âge, nous le tiendrons avec la persévérance de l'âge mûr. £»a grandeur de l'entreprise ne nous a point effrayés ; les adversités ne nous décourageront pas non plus; caria justice que nous demandons et* la vérité que nous proclampns portent en elles une force loute-puissanie.
Quiconque croit, comme nous, dans la sainteté de nos fins, dans la droiture de nos principes, et dans l'efficacité de nos
moyens ; quiconque porte un cœur que la patrie seule et l 'humanité font battre, que celui-là vienne joindre ses efforts aux nôtres! Nous ne tendrons pas les mains aux hommes d'une autre croyance; car nous ne sommes pas faits pour les désertions de principes. Nous ne sacrifierons pas notre foi politique à quelque unité apparente, et nous n'achèterons pas une concorde momentanée, au prix des mesures incomplètes. Tout au contraire ! notre mission et notre résolution irrévocable sont , de combattre toutes les Sociétés qui seraient fondées sur des bases opposées aux nôtres et qui tendraient au pouvoir. Nous ne reconnaissons pas, pour directeur de la cause nationale , môme la ci-devant diète , si elle pouvait se recomposer encore, n'importe en quel nombre; précisément parce qu'elle a représenté les privilèges et qu'elle a fait avorter la révolution de novembre; et loin de toute entreprise qui n'aurait pas un rapport direct avec la cause de la patrie, nous travaillerons, par la Société pour la Pologne, et par la Pologne pour l'humanité.
Enfin, nous déclarons que nous sommes bien éloignés de vouloir saccager notre propre pays. Ce n'est pas avec le glaive de l'Archange, mais le livre des fastes nationaux en main que, d'un côté, nous allons prouver aux opprimés qu'ils ne sont obligés, ni par les lois divines, ni par l'oppression de quelques siècles, de rester plus long-temps dans la misère et dans un esclavage qui dégrade la dignité d'homme ; d'un autre côté, en éveillant ces mêmes sentiments de justice éternelle, en alléguant les mêmes souvenirs historiques, nous
ne cesserons d'exhorter les héritiers des usurpations et des privilèges nobiliaires, au nom de leur propre intérêt, au nom des lumières du siècle, et notamment au nom magique pour nous tous, d'amour de la patrie, à restituer enfin ses droits ravis au peuple. Nous ne savons pas si. le sentiment de la justice dans les uns, ou l'impatience et l'espoir trompe dans les autres, donneront le signal de l'affranchissement de la Pologne. Si -cependant la réforme indispensable de l'ordre social, et l'indépendance qui la suivra ne pouvaient se passer d'une secousse violente ; si le peuple était forcé de juger sévèrement le passé, de venger l'injustice qui lui a été faite, et d'exécuter les arrêts irrévocables du temps, nous ne sacrifierions pas le bonheur de vingt millions d'hommes à une poignée des privilégiés ; et le sang fraternel versé retomberait sur la tête de ceux-là qui, dans leur opiniâtreté criminelle, placeraient leurs sentiments égoïstes au-dessus du bien commun, et au-dessus de l'affranchissement de la patrie. (Suivent les signatures au nombre de 1,135. )
Pour copie conforme ,
Les membres de la centralisation ,
Signé: Lucien Joseph Zaczïnski,Victor Heltman, Henri Jarubowski, Thomas Malixowski, Adolphe Chrystowski, Rob. Chmielewski, Alexandre Molsdorf, Jean Népomccènk Janowski.
Cette belle déclaration de principes , publiée en polonais, en allemand et en anglais, est traduite ici, pour la première fois , en français. Le ministère s'était toujours opposé à cette traduction , crainte de s'attirer les mauvaises grâces de l'empereur Nicolas. C'est sur les trois textes, polonais, allemand et anglais , que nous avons eu soin de là faire traduire , grâce à l'obligeance des Anglais, amis de la Pologne.
Les journaux radicaux anglais de l'époque donnèrent les plus énergiques éloges à la rédaction de cette pièce : The Constitutionnel qf the true s un , s'écriait « qu'il serait répondu partout 9 avec enthousiasme, à l'appel de la Société démocratique polonaise; car sa cause était la cause du peuple et celle du genrcThumain contre l'oppression. »
Le The London dispatch , réformateur politique et social du peuple, du 26 février 1837, disait:
\Qùe là Pologne réalise seulement les principes de cette déclaration, et elle deviendra la première nation de V Europe ! D'après le The nea> moral
I ïforld, « ce manifeste est une déclaration énergique, et digne d'être placée à côté de la fameuse déclaration des droits publiée par l'Amériqne septentrionale, il y a près de soixante ans. »
La Société démocratique de V Orient de Londres publia une adresse à la Société polonaise démocratique à cette occasion , pour déclarer « que la dé-
roocratie anglaise adhérait avec enthousiasme aux principes émis dans ce manifeste , et à l'espoir que la Pologne affranchie ne serait plus désormais que démocratique , et que l'oligarchie y serait abolie à tout jamais ; en conseillant enfin aux émigrés de ne placer leur confiance dans aucune puissance étrangère, mais dans les seules forces nationales.
V Association des ouvriers de Londres ne tarda pas à suivre l'exemple de la Société démocratique de Londres, en insérant dans les journaux d'Angleterre une énergique et éloquente adhésion. »
En France, il fut défendu d'en parler: le Réformateur avait brisé sa plume 3 plutôt que d'accepter le bâillon des lois de septembre.
Les principes développés dans cette pièce importante, avec une telle profondeur de pensée, un tel accent de conviction, une logique si serrée, et une chaleur d'expression qui s'élève jusqu'à la poésie de l'insurrection nationale, n'auraient pas trouvé grâces, à cette époque, devant ces fils parvenus de la presse française, qui, dans leur ingratitude draconienne , voulurent un instant frapper leur toute-puissante mère, d'un glaive que le seuï mépris de l'opinion publique a brisé entre leurs débiles mains.
Forte de l'adhésion des puissances populaires de tous les pays du monde et de la concorde qui régnait dans son sein , la Société démocratique po-
lonaise a imprimé à son organisation le cachet des gouvernements révolutionnaires, les seuls capables de lutter contre l'absolutisme pour amener les peuples au gouvernement fondé sur une sainte égalité.
Elle a établi à sa tête un comité central, sous le nom de centralisation, qu'elle a investi depleins pouvoirs par l'arrêté suivant, en date du 29 mars 1837 :
- / Arrêté concernant la centralisation.
Art. 1 tr . La Société démocratique polonaise confie à sa centralisation l'exécution de toutes les mesures ayant pour but la question extérieure, et qui, de leur nature, ne sauraient être l'œuvre de tous les membres à la fois.
Art. 2. Il est interdit à la centralisation de s'écarter en rien, dans ses fonctions , de l'esprit, du but et des moyens d'action que la Société a indiqués publiquement dans son manifeste.
Tout ce qui aurait été fait par elle , contrairement à ces réserves , sera considéré comme nul de plein droit , et serait un motif de radiation pour tous les membres du comité ; les noms des membres exclus seraient livrés à la publicité, comme ayant trahi la confiance de la Société tout entière.
Art. 5. La centralisation sera composée de cinq membres. Il suffit de la présence de trois membres pour délibérer.
Art. 4. La centralisation est autorisée à s'adjoindre un certain nombre de membres de la Société , pour l'aider dans ses travaux administratifs.
Les membres adjoints n'ont que voix consultative, et ne sont pas responsables des actes de la centralisation.
Art. 5. Tontes les délibérations de la centralisation, excepté celles que désigne l'art. 1 er du présent arrêté, auront lieu en séance publique pour tous les membres de la Société.
Aut. 6. Toute disposition contraire au présent arrêté est abrogée.
La Convention nationale française ne nommait pas ses comités avec plus de concision et de prévoyance , et Ton sait quelle latitude cachait la concision de ses arrêtés. Espérons que l'analogie des deux institutions, Tune française et l'autre polonaise, ne s'arrêtera pas aux mots seulement, et qu'un jour la Société démocratique intimera, comme le faisait la Convention, aux généraux de la république polonaise, C ordre de vaincre ou de mourir, à la tête des paysans, enfants de la patrie.
Avenir de la Pologne.
J'aurais pu écrire : Avenir du monde; car la question qui s'agite sur les bords de la Vistule ne diffère, pas même dans les termes, de celle qui se débat aujourd'hui, et à ciel ouvert, d'un pôle à l'autre.
Le monde est en travail d'un nouvel ordre de choses; la lutte qui dure depuis six mille ans et
plus, entre tel homme et tel fils de l'homme, entre le plus et le moins, entre le fort et le faible, le riche et le pauvre, le méchant et le juste, l'égoïsme et le besoin; cette lutte acharnée n'est plus dans les desseins de la Providence ; le doigt du peuple, qui est un des doigts de la main de Dieu, s'apprête déjà à lui imposer unjerme. Quel jour et en quel lieu le grand artisan commencera-t-il à mettre la main à l'œuvre? Ce jour sera le premier d'une ère nouvelle; ce lieu, si peu étendu qu'il soit, sera le berceau de la régénération humaine, qui se propagera, de proche en proche, avec la rapidité d'un bienfait du ciel.
Ce jour est proche , et ce lieu est quelque part autour de nous en Europe.
Mais comment ce résultat, présent des deux, s'effectuera-t-il sur la terre?
Sera-ce par l'élévation de ceux qui sont abaissés et l'abaissement de ceux qui sont élevés?
Par les représailles du parti qui souffre, sur celui qui exploite la jouissance des intérêts matériels? par une défaite et une victoire?
Ce ne serait pas là une fin définitive; ce ne serait qu'un déplacement de la question, qu'une seconde représentation, avec quelques changements de costume, d'un drame qui se joue, depuis six mille ans, sur la scène ensanglantée du monde.
Conseiller au pauvre de mettre fin à ses maux, en prenant la place du riche, c'est chercher à ré-
souci re la question par une pétition de principes; c'est mettre des pauvres à la place des riches, et des riches à la place des pauvres.
Conseiller au pauvre de se venger enfin de la dureté du riche, c'est perpétuer le système de bas-i cule des réactions et des vengeances; c'est vouloir maintenir le règne de l'oppression dans la civilisa* tion humaine.
Ce n'est pas au pauvre que je m'intéresse le plus, c'est à l'opprimé.; l'oppresseur qui s'attirait ma haine, récupère ma pitié, dès qu'il est opprimé à son tour.
La question est interminable, tant qu'on ne l'envisage que sous ce rapport. Vous le voyez par nous: la révolution française, dans le cours de laquelle malheureusement, il faut bien l'avouer, ce rapport a un peu trop dominé , la révolution française est tout entière à reprendre. N'ayant fait que déplacer les termes, il no s'est pas moins trouvé, après qu'avant, des riches maîtres de tout, des pauvres maîtres de rien, pas même de leur personne; toujours et encore une fois, des oppresseurs et des opprimés.
N'attendez pas que je proclame en principe la nécessité d'une révolution semblable I On accepte et l'on affronte dételles révolutions, comme ou accepte le combat ; mais on ne les provoque jamais de soi-même. On peut se battre, au premier rang
de son parti, contre les partis qui appellent le retour ou demandent le maintien de ces sortes de luttes; mais on maudit celles-ci, tout en luttant.
Oh! non, n'allons pas recommencer l'histoire, cette histoire qui nous pue au nez, depuis six mille ans qu'elle se traîne dans un sentier de boue et de sang.
Étrangers, qui, sur la terre d'exil, avez ressorti, du fond de votre havresac, les titres que vous avait distribués, avec une si choquante inégalité, votre patrie marâtre, nobles jouisseurs! serfs laborieux, vilains studieux! vous tous qui retardez, à votre insu, ou appelez de votre impatiente ardeur le 89 de la Pologne, ne posez plus la question de cette manière : « A qui appartient le sol? qui doit posséder la terre, de toi ou de moi?» la question, ainsi posée, change de face tous les quarts de siècle, et c'est une phrase à recommencer, tantôt par un bout, tantôt par un autre; quatre fois tous les cent ans.
Sa nomenclature se compose des mots : avoir, -posséder, ravir, usurper, reprendre, restituer, voler, être volé , spolier, être spolié , conquérir, être envahi; cercle vicieux de sons vides de sens , dans lequel on s'entrégorge ici , pour aller recommencer à s'entr'égorger plus haut ou plus bas.
Vous demandez : A qui appartient le sol? Je vous demande à mon tour : A qui appartient le
monde ? La réponse est : A Dieu , qui Va créé pour V homme et non pour quelques hommes. Tout débat qui ne part pas de ce principe est faux j et voilà pourquoi tous nos débats relatifs à la propriété paraissent puérils et pleins de vanité, dès qu'on les ramène à ce principe si banal et si simple.
L'homme s'est partagé la terre, et le partage a eu lieu sans procès et sans opposition, tant qu'il y a eu plus de lots que d'adjudicataires, et plus de surface inoccupée que d'habitations. Le malaise a commencé avec la gêne; on s'est contrarié, dès qu'on est venu à se toucher les coudes et à se froisser en passant ; la guerre a éclaté, dès qu'il n'y en a plus eu assez pour tout le monde. Après la guerre d'extermination, les survivants ont compris le besoin d'écrire les conditions de la paix, et de régler par des contrats leurs droits respectifs de propriété et de voisinage. Cet équilibre s'est maintenu jusqu'à la majorité de la génération suivante; et les pères n'étaient pas tous descendus dans la tombe, que le clairon des batailles remettait de nouveau tout en question.
Tenter de posséder semble être le synonyme d'avoir le droit de bouleverser et de détruire, comme celui de conserver.
Cela m'appartient. — De quel droit? — Si c'est du droit du plus fort , j'attendrai que je sois le plus fort pour te le reprendre. C'est, me diras-tu,
parce que mon père me l'a laissé. Mais de quel droit cela appartenait-il à ton père? De père en père, il faudra bien un peu plus tôt ou un peu plus tard remonter jusqu'à Dieu , à celui qui a fait ce que tu occupes; qui a fait cette terre ronde, moitié terre et moitié eau; qui la maintient en équilibre, à une distance également favorable des espaces planétaires et des feux immédiats du soleil. Avant l'apparition de l'homme , la terre n'appartient à personne, elle s'appartient à elle-même; elle a son moi qui la féconde. Dieu la régit, l'homme y passe, et l'humanité y continue son cercle. Quand les nommes y apparaissent, elle appartient à tous, au prorala de ce qu'ils peuvent en prendre, poursatisfaire à leurs besoins ; à tous également par leur titre de frères , par le droit qu'ils ont de vivre , et par *a nécessité, que leur a imposée en naissant la nature, de croître et de multiplier.
Mais, avons-nous dit, tôt ou tard les limites des enamps se rapprochent et se touchent, en gagnant sur les espaces inoccupés, à mesure que la population augmente et s'étend au loin. La gene amène bientôt les divisions; la prévoyance engendre l'avarice; la possession devient une propriété, un privilège de la naissance; on la défend si les besoins circonvoisins l'attaquent; l'harmonie et la concorde ne se basent plus que sur des stipulations et des voies de contrainte; la sécurité ne se inain-
tient que sur la crainte et Sur l'intimidation j la guerre est en germe au fond de ce croissant murmure; la paix n'est qu'une trêve de quelques jours J et la fin de la guerre, c'est toujours la victoire, c'est l'empiétement sur le grand nombre, au profit de quelques uns qui sont les chefs ; c'est la spolia* tiondes vaincus, c'est la conquête; c'est le droit de commander, parce qu'on est le plus fort* et de se faire servir par les plus faibles. Mais ce bouleversement n'arrive pas jusqu'à la terre, qui conserve sa croûte, et ne se déplace pas avec les vaincus. On n'emporte le sol ni sur l'affût d'un canon , ni dans le fourgon des ambulances.
Ce n'est pas la terre qu'on a conquise, c'est l'homme : on s'est fait des esclaves, en acquérant de nouvelles propriétés* L'enfant de la terre, libre, exploitait le sol d'après sa volonté; vaincu, il l'exploitera désormais avec les mêmes forces, mais sur l'ordre et d'après les caprices d'autrui; il était maître, il est ouvrier; il obéit à autrui, au lieu de n'o* béir qu'à lui-même; il est le corps dont le maître est l'âme ; le sol qu'il exploite , il en jouit et en dévore le revenu, pour une part, comme son maître pour une autre ; mais de ce revenu il a toute la fatigue, et le maître le Superflu; c'est là qu'est la différence et pas ailleurs : le droit de ne rien faire, et la nécessité de travailler.
ha possession n'est donc pas synonyme d'exploi-
tation; car autrement, dans ce sens, nul ne serait plus riche possesseur que le pauvre qui travaille et laboure. S'il suffisait , pour posséder un sol , de le fouler aux pieds, de le manier, de le retourner à dix-huit pouces de profondeur, d'en compter deux fois par an une à une toutes les mottes de terre, de s'y abriter sous le dôme des arbres contre les feux du soleil , et aux feux du soleil contre l'hiver et les glaces, le paysan posséderait plus que son maître. Mais ce n'est pas ce qu'on entend par posséder. On possède à distance , et sans avoir même jamais vu sa possession; on possède, parce que l'on commande , et parce qu'on a droit de prélever; et l'on commande par le droit qu'on a d'imposer à tel homme tel travail et telle corvée, comme on a le droit de fouetter un cheval et d'atteler un bœuf à la charrue. La possession du sol aboutit enfin à rendre l'homme instrument passif de l'homme.
Tout cela est-il dans la nature? non, mais dans les institutions humaines, qui passent aussi vite que le temps, et qui se bouleversent tous les quarts de siècle, pour changer de couvre-chef et non d'habit. Nous jouons à qui perdra ; c'est un jeu aléatoire , où la fortune et la tête sont le double enjeu , et dont les dés sont chiffrés avec des gouttes de sang; jeu immonde et féroce , où l'on se traque comme des bêtes fauves, pour savoir, de par le sort, qui aura droit de passer quelques heures sur
ces débris fumants de carnage, et où le pied enfonce à chaque pas.
Infortunés mortels! que nous sommes à plaindre de ne savoir plus vivre comme nos premiers pères, et de chercher à agrandir tous nos titres, en portant autant d'atteintes à la majesté du premier titre de tous, de celui d'homme, par lequel nous tenons à l'esclave que nous avons dégradé !
Qui pourrait s'honorer d'un titre qui nous assimile à des rebuts? Est-il si beau de se sentir homme, quand l'esclave a droit de se dire homme comme nous? Je me surprends fier de mon origine, en jetant les yeux sur le coursier qui va moins vite que les machines que je meus d'un peu de mon souffle; sur le castor, qui bâtit moins bien que moi. Mais, en vérité, maître ou seigneur, je me sentirais humilié à côté de mes esclaves, et je me hâterais de les élever jusqu'à moi, ou même de descendre jusqu'à eux , plutôt que d'avoir toujours devant les yeux la satire vivante de ma race ; et si mes esclaves commençaient à devenir un peu plus nombreux que la race des maîtres, j'en aurais peur ; car, en ce monde , c'est le grand nombre qui finit immanquablement parfaire la loi.
La Pologne touche à ce moment, qui est déjà bien loin de nous en France. L'esclave a passé par la phase du serf, pour arriver au titre de paysan ; il est à la veille de se proclamer libre ; et s'il l'eût fait
explicitement dans la nuit du 29 novembre l83o, la Pologne serait aujourd'hui debout, invitant ayèc la voix de la foudre, les paysans russes à reprendre à leur tour leurs droits. Ne nous occupons plus de cette question que par rapport à la Pologne.
Riches et nobles de l'antique Pologne , l'invasion des Moscovites a fait table rase sur vos prétentions de caste et vos titres de propriété. Pauvres exilés , que vous reste-t-il en Pologne? pas même Une pierre de la route , pour y reposer votre tête dans vos pieux pèlerinages : cette pierre serait Un déla* teur* Que reste-t-il à vos frères de Pologne? Des titres fictifs et précaires , des souvenirs, plutôt que des réalités et des valeurs. Le plus riche , en cet in** stant, peut devenir, l'instant suivant, plus pauvre que le dernier de ses serfs : qu'un Cosaque se pré* 6ente à sa porte avec un ukase de l'autocrate au bout de sa lance, et il doit partir nu comme un ver de terre, et à pied comme un paria, pour la Sibérie, vers ces cachots dont l'hiver est le geôlier, où la victime s'immole sur un auto-da-Jë de glaces, où l'on entre enfin esclave, et d'où l'on ne peut sortir qu'affranchi.
Qui possède chez nous, en France , et dans les pays démocrates? L'État, en principe, et les particuliers, en fait, sous la haute surveillance de l'État, et à la condition de faire profiter à l'intérêt
de tous, la propriété qui est échue à chacun par héritage ou par acquisition.
Qui possède en Pologne? L'ennemi de l'État, et personne autrei Le droit de confiscation le rend maître du sol et des hommes. Nobles possesseurs de serfs, vous et vos serfs, vous êtes les serfs de l'autocrate; vous lui payez une redevance, sur ce dont il vous laisse l'usufruit. Un joug d'humiliation pèse sur le noble, quand un joug de labeur seulement pèse sur la tête du paysan. Les paysans, plus nombreux et plus indispensables au sol que ne sont leurs illustres maîtres, sont, par le fait, plus à l'abri des coups du maître des maîtres, et moins exposés à se voir exproprier. On n'exproprie pas les serfs, on ne fait que les fustiger, s'ils sont indociles ; mais ce n'est pas envers le tzar qu'ils peuvent être indociles, et vous n'osez plus prendre la verge, crainte que le tzar ne pense que c'est sur ses Cosaques que vous la levez. Qu'est-ce donc qu'une autorité d'esclaves, pour dompter des esclaves ?
La possession du sol delà Pologne est donc tout entière remise en question $ nous pouvons la reprendre, sans crainte de provoquer un .bouleversement pire que celui qui l'afflige. Il nous est permis de prêcher la nécessité d'une révolution radicale et illimitée en principe là, où des mesquines insurrections n'ont abouti qu'à amener d'insolentes inva* sions.
Si vous continuez à admettre que le noble a droit de posséder des hommes, vous admettez par le fait que le tzar a droit aussi de vous posséder ; il a inscrit son titre de possession au dos des vôtres, et vos titres sont en ses mains.
Si vous reconnaissez par vous-mêmes combien est odieuse cette possession d'un seul, vous déchirez en fait vos titres de ce genre par rapport aux autres : ne vous opposez donc plus à établir dans votre patrie le principe qui régit aujourd'hui tous les États constitutionnels et qui établit qu'en thèse générale le sol appartient à FÉtat ; l'homme, quel qu'il soit, à la patrie; et le perfectionnement des institutions à tous à la fois.
La patrie doit être une et indivisible, avec une seule espèce d'hommes, qui sont les citoyens; de toute autre manière, rien n'y est qu'usurpation et instabilité.
Or, tout citoyen a droit à sa liberté individuelle ; ce droit, il le tient de son organisation, qui le rend de sa nature l'égal de tous les autres; enfant des mêmes lois divines , il a le droit de vivre comme ses semblables, et de se mettre en rapport, comme tous les autres, avec les influences qui font vivre.
Il a donc un irrévocable droit à une part des produits du sol. L'homme à qui la barbarie de quelques uns refuserait avec obstination à manger, aurait le droit de prendre sa nourriture partout où
il la trouverait à sa convenance, de gré ou de force ; le vol pour lui, et par le fait de ses cruels oppresseurs, serait le plus saint des devoirs ; car la loi de Dieu lui interdit le suicide.
Mais ces produits , il faut qu'il se les prépare , qu'il se les enfante et les manipule ; car il n'a pas droit d'imposer à d'autres le soin de le nourrir sans travailler lui-même; c'est une faveur que quelques uns peuvent obtenir de la masse , ce ne peut jamais être le lot d'un grand nombre. Ce droit, du reste, serait contradictoire dans les termes, puisque tout autre l'aurait également par rapport à lui. \ Le dro it d e liber téTViui est le droit de vivre, suppose donc le drpit de possession au même titre que tous les autres ; possession des instruments de travail et des éléments de production. Où serait la liberté de l'homme, s'il ne s'appartenait pas en qualité de travailleur? Et comment s'appartiendrait-il en qualité de travailleur, si le champ qu'il exploite, un autre avait le droit de le lui soustraire, quand bon lui semblerait? Le droit de cité suppose la propriété; que serait autrement la liberté, si ce n'est la liberté de mourir de faim ?
L'homme s'appartient donc à lui-même; il se doit à l'Etat par devoir et par dévouement; s'il s'y refuse, l'État lui laisse liberté pleine et entière; il peut partir renonçant à ses droits et dégagé de ses devoirs et de ses serments ; mais tant qu'il reste,
il est soumis à la volonté générale et participe aux privilèges de tous.
La prétention que l'homme soit l'esclave de l'homme , est une de ces impertinences , je vais plus loin, un de ces blasphèmes contre la divinité, que l'esclave brise sur la figure du maître , dès l'instant qu'il en a la force ; et , en tout état de cause, il en a le droit.
En défi nil i ve, l'Éta t en principe est le propr iét aire du solj les citoyens sont de simples possesseurs des portions du sol, relevant uniquement de ce maître collectif, et non de personne autre.
Est-ce à dire pour cela qu'à chaque instant la possession et le droit de propriété puissent être remis en question ? Non, car tout bouleversement qui n'est pas nécessaire et indispensable , est funeste à tout le monde.
La constitution d'un pays s'améliore et se réforme, non par des bouleversements opérés avec caprice , mais par la discussion générale et les mesures prises en commun.
Ces idées de pillage par le droit du plus fort, de partage et de lois agraires , peuvent être prêtées à un parti avancé, par les fourbes qui exploitent l'imbécillité d'un autre. Mais, ce n'est rien de tout cela que le parti auquel j'appartiens, rêve êt se prépare à exécuter.
C'est quelque chose de saint et de sacré qu'il mé-
dite! Il demande la proclamation d'un principe immuable et trop long-temps méconnu ; il veut qu'on l'inscrive, en tête de chaque constitution, ce principe, où commence le progrès qui ensuite n'a plus de terme.
Mais ce principe une fois admis, on respecte certains faits acquis , pour rester fidèles dès le début aux conséquences du principe. L'un de ces faits, c'est la propii Hé telle qu'elle est constituée aujourd'hui , en tout ce qui ne froisse ni la liberté ni les intérêts des autres.
N'entreprenons pas de la bouleverser de fond ei* comble : notre vie entière ne suffirait pas à remettre tout sur place ; et le moindre point en stagnation, et en jachère amènerait la famine dans la popula* tion entière, et souvent la ruine complète des institutions favorables au progrès.
C'est là une nécessité générale que la réforme doit subir, en présence même des plus graves abus. Il faut laisser, au développement indéfini du principe, le soin de ramener, par une pente douce et insensible, la patrie et la société dans leur état normal. Le jeu régulier de ce principe finira par régler avec le temps toutes les anomalies, et effacer les inégalités choquantes, dans l'intérêt de tous et au détriment de personne.
Or, ce plan est dans le cas de recevoir, dès à présent, en Pologne, un commencement de réalisation,
sans qu'on ait recours à un remaniement radical de la propriété tout entière. Le paysan, aujourd'hui serf et paria, peut être affranchi et redevenir citoyen , égal devant la loi à son maître, sans que son noble maître voie diminuer presque en rien son revenu, et perde autre chose qu'un titre fictif et un droit de supériorité, qui, par le temps qui court, n'est qu'un droit ridicule, placé qu'il est entre le knout du Cosaque, et le bonnet de la liberté que chaque paysan tient tout prêt à se remettre sur la tête, pour répondre, à coups de faux polonaise, aux insolentes menaces de ces esclaves vainqueurs.
En Pologne, chaque paysan, attaché en naissant à la glèbe du maître, cultive pour son propre compte une fraction de cette glèbe, dont il ne doit à son maître qu'une faible redevance, laquelle est un hommage lige plutôt qu'un impôt de quelque valeur.
Que perdrait le noble, en se dépouillant de cette fraction de sa propriété? Un titre stérile, un droit contraire à l'humanité; rien enfin de ce qui constitue une propriété véritable.
Peut-on résoudre à moins de frais un immense problème , et opérer une révolution radicale avec moins de bouleversement? Peut-on proclamer l'égalité, en portant une moindre atteinte au fait acquis de la propriété ?
Nobles Polonais, ne tenez pas à une chimère;
vous vous exposeriez à perdre le tout pour si peu.
Hâtez-vous d'accomplir votre nuit du 4 août, si vous voulez conjurer un 93. Jamais notre noblesse française n'a été plus grande aux yeux de l'histoire que dans cette nuit, où elle se constitua, en déchirant ses vains titres ; l'égale de chaque membre de la cité ; et plût au ciel que la royauté eût été alors aussi loyale qu'elle ! sans doute Louis XVI serait descendu à tout jamais de son trône, mais il ne serait pas monté sur un échafaud ! Quant à vous, vous n'avez ni cour, ni roi qui vous soient en obstacle ; aucune influence occulte , aucune camarilla, aucun œil-de-bœuf n'est là pour paralyser vos bons vouloirs. Allons, allons, nobles dames, nobles palatins, mettez la main à la brouette, et portez une pelletée de terre à votre Champ-de-Mars, comme le firent en 89 les nobles dames et les bourgeoises de France; la féte de la Concorde approche, et il dépend de vous que le pacte ne soit jamais rompu. Il fout commencer par là , avant toute chose ; huit jours après vous aurez votre Jemmapes , huit jours plus tard la Moscovie subira un Austerlitz* nouveau ; et le czar, cerné par vous, fera de nouveau le Grec du Bas-Empire; il se fiera à votre générosité, pour obtenir le temps d'aller vous forger des chaînes. Je ne vous dirai pas : Soyez généreux envers une diplomatie altérée de sang : mais soyez généreux envers vos ennemis abusés ; vengez-vous d'eux en leur
inspirant vos principes de liberté et d'égalité} et que ln paix règne ensuite sur lu terre!
Ces prodiges vous sembleut un rêve ; ils se réa* liseron t demain , si vous le voulez comme nous» Appelez vos paysans à l'insurrection par la révo» lution , à la liberté par l'égalité , aux armes par le droit de cité 5 rendez-les citoyens enfin , et demain votre patrie sera libre. Hâtez-vous, car autrement vous n'aurez pas le mérite de l'initiative ; l'esclavage de votre patrie leur pèse à eux autant qu'à vous) et s'ils en secouent le joug les premiers , vous aurez perdu une belle journée , vous n'aurez contribué en rien à la cause de la régénération des nations du Nord et du Midi de la Slavonie.
Voyez donc d'ici enfin tout ce que ces sortes de journées ont d'enivrant et de fastueux. Ces* par trois journées semblables que ma patrie est devenue» ea principe du moins, la terre classique dp la liberté , et qu'elle a ouvert la voie où se déroule déjà, en dépit de tous les mauvais vouloirs et des tempêtes les plus menaçantes, l'oeuvre interminable du progrès , voie nouvelle où chacun se jette avec un entraîueraent qui tient de l'enthousiasme (et tout enthousiasme vient d'en haut, sous quel- ' que insigne qu'il se montre); les pauvres y cheminant avec résignation, les riches avec sympathie» les jeunes avec dévouement, les vieillards avec espérance, l'homme nouveau avec des moeurs dé-
pouillées de mensonge, la femme avec une liberté chaste et pudique , avec une fidélité spontanée et durable ; le citoyen, avec le sentiment de ses droits et de ses devoirs , et absorbant tous ses titres an* térieurs dans ce seul titre , duquel émanent aujour* d'hui tous ceux que pourra lui conférer la patrie * comme tout autant de récompenses ou tout autant d'obligations. La France nouvelle n'a plus que des citoyens, sur son livre civique; voyez-vous un seul de nos hommes nobles se plaindre et se sentir hu*» milié de cette sainte égalité légale? Ce principe a-til été, sur un seul point du pays, traduit par un contre-sens? Voyez-vous les inégalités naturelles lutter contre l'impossible , se vautrer daps le xid^ cule , à force de vouloir se niveler ? Les différences se fondent et s'harmonisent en prenant chacune leur rang ; les similitudes de positions sociales nè cherchent point, en s'isolant, se groupant et se traçant des limites, à former tout autant de campé ennemis, au sein de la même cité. Le fort donne la main au faible, qui le remercie en le saluant, et lui rendra plus tard ce service, par tin bonxonseil et un autre genre de déférence. Chacun a gagné , personne n'a perdu à ce nouvel ordre de choses ; le problème qui vous embarrasse a été donc résolu parmi nous , citoyens polonais !
Voulez-vous racheter au plus tôt votre nationalité de Finvasion étrangère, et en obtenir de npur
veau l'inscription au grand-livre de l'hypothèque européenne? Commencez par racheter votre patrie de l'esclavage intérieur. Voulez- vous rassembler, sous l'étendard de l'insurrection, plus de soldats qu'il n'en faut, pour chasser les Tartares de la Pologne et de la Moscovie même ? proclamez en principe que la Pologne ne renferme plus dans son sein que des citoyens et dès hommes libres , ayant droit aux mêmes avantages, astreints, par conséquent, aux mêmes devoirs.
Que tout homme né sous le ciel de la Pologne ait son droit de vote et de révision de la constitution , par l'impôt qu'il paye à l'État, par le secours qu'il lui prête.
Après avoir proclamé l'égalité des castes /proclamez l'indépendance de religio n&jjl; que tout Tiomme qui prie Dieu , en toute foi et toute humilité , soit considéré comme le type de l'honnête homme, en quelque langue qu'il prie et quelques gestes qu'il fasse en priant. Permettez de prier et de prêcher même ; défendez de persécuter et de maudire. Tâchez de convaincre, mais n'imposez
(i) D'après Stanislas Platcr, la Pologne, eu 1 763, sur ao millions d'habitants, possédait environ 8 millions de catholiques romains , près de 4 millions de catholiques grecs, 3 millions de catholiques scliismatiqacs , a millions de protestants, a millions d'israélilcs , près de 200,000 raskoluiks ou espèces de bohémiens et de mishioun aires russes, et 56,ooo mahomûUms,
aucune croyance; la tolérance est la religion de l'avenir, qui ne verra, dans les divers croyants, que des citoyens du même pays, des frères de la même famille, ayant également, et avec la même liberté, droit de voter, et sur les intérêts du ciel et sur ceux de la terre.
Le droit de voter suppose les dissidences; la discussion les éclaire , le vote les suspend ou les termine.
\ Ayez peu de lois, et encore moins de juges ; remplacez la justice par la conciliation , et la procédure par l'arbitrage.
Habituez les citoyens à croire à la probité, et non à la puissance de la chicane. La chicane est un servage, dont les plaideurs sont les serfs. Le gouvernement de tous est un gouvernement de conciliation et de concorde ,~ depuis le sommet jusqu'à la base , depuis le premier jusqu'au dernier des embranchements. »
Fondez la morale sur la vérité, et non sur des apparences sauvées.
La royauté , chez vous, n'a jamais poussé que de tristes racines ; votre sol républicain ne convient nullement à cet arbre-là. N'y implantez rien qui lui ressemble , fût-ce même un sujet greffé.
Nobles Polonais, vous n'êtes pas nobles à la manière de nos anciens nobles ; chez vous, les décorations et le blason des armes étaient des déroga-
tiona aux principes constitutionnels de la noblesse; un titre étranger accolé à vos noms était une tache d'iufanue; vous n'aviez droit de porter que des noms bourgeois; que vous coûtera-t-il de renoncer à un privilège entouré de si peu de préjugés et d'une auréole si terne ?
Ne vous apercevez-vous pas de la défection de tout ce qui vous entoure? Vos enfants, élevés à l'é* cole nouvelle , rejettent loin d'eux vos prétentions nobiliaires, comme des hochets qui les ont assez bercés étant enfants; ils rêvent la gloire dans les rangs du peuple, et préfèrent l'honneur national à l'auréole des castes. Vos enfants vous devancent, cela est naturel ; ne les maudissez pas , car il est des malédictions coupables de blasphème.
Ne cherchez pas à vous mettre en travers sur leur roufe; ils jetteraient, sur leurs pères abusés, le manteau de la vénération filiale, et passeraient par côté; il y a aujourd'hui des milliers de routes qui conduisent au but où ils tendent. Les démocrates ont, depuis sept ans, sillonné le sol en dessous et .à la surface, par leurs mille travaux herculéens.
Ne croyez pas que tout soit fini , dans ce recommencement national , pour les goûts que vous avait fait contracter l'ancien ordre des choses : jamais , de votre vie aujourd'hui ennuyée et monotone, vous n'aurez trouvé de plus de nobles aliments à de plus nobles passions.
Vous désirez qu'on vous honore et que Ton vont porte respect ! la patrie lève déjà la main au shako, pour vous saluer avec enthousiasme, dans ce bapr téme de la régénération nationale.
Vous aimez la gloire des batailles; la victoire vous attend à Varsovie, à Dantzig, à Riga, en Galicie,sur le Dnieper et à Moscou, s'il le faut, et si Ton ne se hâte de vous demander grâce | vos égaux seront vos soldats ; ils aiment à obéir à qui les a précédés dans la carrière.
Vous cultivez les arts de la paix; la liberté ennoblit les arts, même les plus petits en apparence.
Que d'aliments à ses nobles passions va trouver, dans ce nouvel ordre de choses, le Polonais, actif Hnsqua la turbulence, brave jusqu'à la témérité, i intelligent jusqu'au prodige!
La guerre qui ne finira pas de sitôt, l'agrip ulUlIS secouant la routine, l'induâtmVéclairant au flambeau de la publicité, le commerce, réhabilité parla loi, posant un pied sur les bords de la mej Jfoire, un autre sur les rivages de la Baltique , et agitant sa rame incessante dans les eaux de la Vistule, du Bug, de l'Oder et du Borysthène; tout ce qui occupe les bras et exerce l'intelligence, va se ranimer enfin à la voix de la patrie libre, elle qui sanctifie tout o<y qu'elle encourage, qui offre à chaque capacité un emploi, à chaque tendance un but, à chaque talent une gloire, et à chaque gloire une
illustration bien autrement brillante, que n'eussent pu la conférer les insignes de nos comtes et barons, et les actes de naissance de vos nobles, ou les titres de vos çastelians et palatins.
Nobles Polonais , redevenez peuple î et demain la PoTôgnTTrepr^ara ses droits comme un seul homme; car un peuple de frères, c'est une unité.
Et vous, hardis novateurs, qui forgez, dans l'exil, les armes dont vous chargerez bien tôt vos bras, pour voler à la conquête delà paix et de la gloire de votre patrie; hommes sortis des rangs du peuple, ou qui mettez votre honneur à y rentrer, reprenez courage et espérance ; votre évangile est celui du nouveau monde, c'est-à-dire de tout le monde. 'Vous savez que la liberté est mensongère sans la fraternité; car la liberté égoïste est un monopole; le monopole suppose l'esclavage, et l'esclavage est tôt ou tard destructeur de ce qui reste de liberté. Proclamez, en arrivant au premier bivouac sur l'Oder, une liberté sainte et nationale, qui vise à détruire les vieilles institutions, à ménager les positions sociales , à convertir les dissidences sans frapper et punir. L'écho de la Pologne redit déjà, mais avec des sons mystérieux et intelligibles pour les seules oreilles polonaises , vos vœux, vos projets , vos plans et vos principes. La jeunesse nationale abdique ses antipathiés et ses ieilles haines de caste et de religion, pour accourir
au champ de Mars, s'enrôler sous votre bannière.
Paysans citoyens, réaiguisez vos faux, sous lesquelles les escadrons ennemis tombaient, comme des engrais verts destinés à fertiliser vos terres.
N'en tendons-nous pas le sol qui s'ébranle sous nos pas, l'air qui retentit du clairon des batailles Pet ne voyons-nous pas l'étoile de Mars qui monte sur l'horizon, scintillante d'un rouge de sang? La nature est pleinede signes précurseurs des événements extraordinaires ; et la diplomatie aux abois tremble et ruisselle d'une froide sueur. L'insurrection qui couve n'attend plus qu'une étincelle céleste, pour éclater sur les bords de la Vistule , et ailleurs peut-être. Tout s'agite dans le malaise en Occident ; tout s'y réchauffe au contact de la fraternité universelle. Il n'est pas une constitution qui n'use ses enveloppes, au frottement des idées nouvelles. Le justemilieu, menteur et fourbe, n'ose presque plus nulle part lever le nez de dessus le comptoir, où il excompte les consciences ; c'est un dévergondage de haut lieu qui n'ose déjà plus descendre dans la boutique, et encore moins dans la rue. L'aristocratie, honteuse de s'être vue remplacée un instant par cette mégère des bazars , retourne droit et hardiment au peuple, qui est bon et généreux, qui ne demande que des grandes choses à faire, qui les comprend dès qu'on lui en parle , qui les sent dès qu'il les comprend. Les nations se dépouillent de
leurs rivalités hostiles, et viennent toutes se rajeunir d'espérance au soleil de notre juillet. L'Espagne chasse l'absolutisme, et du même coup îe faux libéralisme; la Suisse s'exerce au tir de Guillaume- Tell pour une occasion favorable ^'Italie se préparé aux funérailles de la politique de Metternich ; la Poméranie et le Hanovre sont deux foyers mal eteînïsT^ ou peut partir un nouvel incendie ; la hollande vise au rétablissement du stathotldérat 9 > etlaBeigiqiie n'a pris un roi que comme un couvert * / il sa république féaêrative; la jeunesse allemande % enfin , entonne l'hymne de la liberté nationale.
La Russie, qui, dans sa ténébreuse diplomatie , a conçu le projet insensé de tout envâhir(i),la Russie est grosse de conspirations de palais et d'associations démocratiques; les officiers de son armée sont les inst ructeu rs dé là liberté ; le soldat russe, qui , encore enfant, vint se chauffer les doigts aux bivouacs de notre grande armée , y apprit de ces mots qui ne s'effacent plus de la mémoire. Le Caucase lutte avec succès contre le colosse; l'Orient musulman n'attend qu'un instant propice pour lui porter son coup. Le colosse, étourdi de ces présages, insulte le nom français comme coupable de ces prodiges; mais nos vétérans d'Austerlitz crient déjà à nos
(t) Vojet la Politique or iento -méridionale du cabinet de Saint" Pélenbourg , de Maurice Moclinacki , traduit par J. N. Janowski. Tari», 1836.
recrues : Enfants , enfants , tstrC* que vous n'irez donc pas corriger l'insolent ? et l'armée, qu'une diplomatie à lèvre» pincée» croit leurrer longr temps encore, est sur le point d'envoyer paître les protocoles, et de crier : En avant l Qui osera se flatter de contenir l'impatience dïTiaiig fran* çais provoquée par un Moscovite, et encouragée par toute» le» nations? Égyptiens , Arabes, Turps, Çircassien», Moldaves, Cosaques, tenez-vous prêt», ; des peuple» outragés s'avancent au secours de tous les peuples opprimés; la France et la Pologne vont traverser l'Allemagne , qui grossira leur»
(t) Quand je parle de* Outrages de la Rdsslâ , je ne m'occupe q*e «le ceux qui sont à l'adresse du peuple français | ckaoun sait que , reconnaissant mon incompétence ad fait 40 questions drastiques, je laisse aux dynasties le soi» de s'expliquer entre elle* , aur
le terrain de la diplomatie. Un journal françaiê a prétendu que
le ctar, respectant désormais le principe révolutionnaire français , et reconnaissant que les Bourbons sont désormais devenus impossibles en France, n'avait juré une baiue implacable qu'a la 0>nejlie d'Orléans. Délicieuse presse périodique des lois du septesftbfftl U eier, qui litre à la torture et à lexii le principe rèrojntionoaire en Pologne ♦ le respecterait en France par la même oecjsioA l £e)a rappelle admirablement Calberioo U, qui, s occupant, sériensemeqt dn partage de la Pologne , se proclamait protectrice du principe républicain polonais, contre la France naonarebique d'ajpcs,
Ou n'adopte un principe que par uno profession de soi t si Je czar est converti au principe révolutionnaire , qu'il te professe ; qu'il descende du trône, qu'il dépose, sur l'autel de la patrie, |e glaire et le sceptre dont il a écrasé la liberté des peuples ! Nouveau
En avantj^en avant ! émigrés polonais. Devant ce cri toute discussion cesse, toute dissension s'éteint. |Plus de querelles de mots , hommes de l'ère nouvelle ! elles sont trop mesquines devant les sublimes questions qui s'agitent en ce moment. S'arroger le droit d'occuper un fauteuil plus élevé dans une assemblée, de porter une tache rouge à la boutonnière, de dire nous au lieu de moi, de s'entendre dire vous au lieu de toi, cela se penseen deux minutes, et l'on bâille après. Mais travailler à l'élévation de tout ce qui est humble, à l'abaissement de tout ce qui est orgueilleux et blasphématoire, à l'amélioration de tout ce qui est vicieux, . au soulagement de tout ce qui souffre, à la conquête de tout ce qui manque au pays , au perfectionnement des arts et de l'industrie, à l'ennoblissement et à la réhabilitation du commerce, à la multiplication des produits territoriaux , au bien-être des
Washington, cpi'il rentre , comme «impie citoyen , dam le mouvement qui s'achève ; et alors tout sera pardonné, a cause de cet acte sublime et expiatoire , et les conspirateurs de tout le globe le re- * cevront en bon camarade, après l'accolade, le serment, et puis l'épreuve ! Mais ail espère donner le change aux Français, nés malins, au moyen de l'une de ce» roueries empruntées , par tradition , aux roueries des Grecs du Bas-Empire , il faut bien qu'il sache qu'il n'y a pas à Paris un gamin qni, eu ce genre de malice, n'ait plu» d'esprit que lui , et qui ne lai pose son ullimilum en ces termes : Veuxtu que nous soyons camarades ? sois Polonais d'abord , et puis nous perrons !
masses et à leur bonheur bien entendu ; voilà des questions qui élèvent l'âme et le cœur, qui agrandissent les idées et rendent fier de porter le nom du pays.
Désirez-vous de nobles exercices, de la gloire, du mouvement, de l'activité, de l'enthousiasmé, l'estime de vos semblables , la vie avec les charmes de la jeunesse et le noble orgueil de l'âge mûr? tout cela est dans la régénération de la patrie et dans la proclamation de l'égalité.
La Société démocratique polonaise a parfaitement bien compris le proTïïèlnV. Uâvenir lui appartient; car elle a rompu hardiment avec toutes les vieilles idées, qui j usqu'ici n'on t que trop divisé les hom mes et les peuples.
Que Dieu nous rende témoins du succès de son insurrection prochaine ! ! !