‹ De la polyurie (diabète insipide)Chapitre 7 sur 10 · CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAITEMENT · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAITEMENT

Tant que nos connaissances ne seront pas plus avancées en ce qui concerne la nature et le mode patliogénique du diabète insipide, il est évident que le traitement de cette forme symptomatique ne pourra être qu’un traitement empirique, et nous verrons comme aujourd’hui employer contre elle les médications les plus variées, sans que l’on se demande ou que l’on puisse savoir quel est leur mode d’action.

Les substances médicamenteuses, mises en usage d’après des idées évidemment très-différentes, sont nombreuses et appartiennent à des classes diverses de médicaments ; elles diffèrent même d’une façon

assez notable selon les pays. Tandis qu’en France l’opium, la belladone, mais surtout le camphre et la valériane, sont les principaux remèdes employés, nous voyons les préparations ferrugineuses préférées en Angleterre, et parmi ces dernières le sesquicblorure semble être l’objet d’une prédilection toute particulière. Ailleurs, l’ergot de seigle, le tannin, l’iodure de potassium sont employés de préférence. Ainsi les médications sont variables, le plus souvent incertaines , selon l’opinion plus ou moins exacte que le médecin s’est faite du diabète insipide. La confusion qui règne jusqu’ici touchant la pathogénie de cette affection et sa délimitation se retrouve nécessairement quand il s’agit de son traitement. Pourtant il me semble que, même avec le peu de notions que nous avons déjà, quelques données peuvent servir aux indications thérapeutiques de cette affection. L’une de ces données est celle qui résulte de la connaissance de la cause ou de la condition pathogénique d’où dépend la polyurie. Non-seulement les polyuries traumatiques sont, au point de vue du pronostic et de la marche, différentes de celles qui se développent sous une influence héréditaire ou chez des personnes hystériques, mais on comprend qu’elles puissent aussi réclamer un mode différent de traitement. C’est surtout quand la polyurie est liée à une lésion matérielle de l’encéphale que cette distinction peut avoir de l’importance, puisque cette lésion devra être combattue avant tout. Ainsi, une

première indication est fournie par la connaissance des conditions pathogéniques ; une seconde indication est de combattre le symptôme polyurie, et enfin une troisième découle naturellement de l’état de santé générale des individus malades.

Si, comme nous nous sommes efforcé de le faire ressortir et comme il y a tout lieu de le croire, la polyurie et la polydipsie sont deux phénomènes connexes, dont le principal, la polyurie, est le résultat d’une influence nerveuse, il va de soi que, pour y porter remède, c’est au système nerveux qu’il importe de s’adresser, et même j’oserai dire que c’est plus particulièrement vers certaines parties de ce système, vers quelques centres spéciaux, qu’il faut s’attachera diriger l’action des agents thérapeutiques, qu’il s’agisse de modifier leur puissance réflexe, leur mode d’action, leur structure altérée ou toute autre condition anormale. Telles sont du moins les vues auxquelles conduit la théorie ; mais évitons de nous égarer, restons dans le domaine des faits et voyons quels sont les effets que Ton a pu tirer de l’emploi de quelques substances médicamenteuses.

La valériane, la belladone, le camphre, le castoréum, l’assa-fœtida , substances employées par Muhrbeck, par Rayer, par Trousseau , sont parvenus, la valériane surtout, à diminuer d’une façon notable, du moins dans certaines conditions, le symptôme polyurie.

Chez un malade auquel Trousseau donna d emblée l’extrait de valériane à la dose de 10 grammes

dans les 24 heures et ensuite progressivement à une dose de 30 grammes , les urines descendirent promptement de 29 à 6 litres. La valériane malheureusement cessa de pouvoir être supportée et fut vomie aussitôt ingérée. Au bout de quinze jours, les urines étaient redevenues plus abondantes ; le malade rendait 16 litres dans les 24 heures, et quelques jours plus tard jusqu’à 37 et 43 litres dans le même espace de temps ; c’est alors que la belladone fut essayée à la dose de un centigramme, mais, même à cette dose, elle fut difficilement supportée.

Le fait suivant, que nous a communiqué notre distingué collègue M. Bouchard, témoigneaussi des effets avantageux, du moins momentanément, de l’extrait de valériane. Un homme âgé de 38 ans, atteint de polyurie depuis environ six mois, entre à l’Hôtel-Dieu dans le service de clinique deM. le professeur Béhier. Ce malade rend chaque jour 25 litres d’urine sans sucre ni albumine et d’une densité de 1004. Pendant quelques jours il est soumis au repos et reçoit 4 portions. La quantité d’urines rendues descend à 22 litres. Des pilules de mie de pain sont administrées avec recommandations sévères, afin d’agir sur le moral du malade, et rémission oscille entre 15 et 18 litres dans les 24 heures. C’est alors que l’extrait de valériane est prescrit d’abord à la dose de 2 grammes.

Une décroissance subite se manifesta dans la quantité des urines, car dès le lendemain le malade ne rendait plus que 9 litres d’urine, quelques jours plus tard 7 litres seulement, et lorsqu’il arriva à

prendre 20 grammes d’extrait de valériane, ses urines tombèrent à 2 litres et meme à 1 litre et demi. En même temps que les urines, la boulimie diminua ; plus tard, le malade fut pris d’hémoptysies légères, sans qu’il y eût traces de lésion pulmonaire; enfin, se- trouvant amélioré, il quitta l’hôpital pour aller à Vincennes. Dans une observation où il a noté jour par jour et d’une façon très-minutieuse les effets de la valériane sur l’excrétion urinaire, Reith a égalc^ment constaté, sous l’influence de ce médicament, une diminution de la quantité des urines, moins prononcée toutefois et moins soudaine que dans le fait qui précède.

Dans cette médication, des effets d’accoutumance se manifestent souvent , et l’on voit la polyurie reparaître spontanément dans le cours d’un traitement qui avait d’abord réussi.

Le camphre, paraît-il, aurait quelquefois aussi, moins souvent pourtant que la valériane, amené une diminution de la polyurie. Le castoréum et l’asafœtida n’ont eu qu’une action douteuse. Il en est de même de l’opium, dont quelques observations mentionnent l’emploi sans un succès bien déterminé. L’essence de térébenthine, le baume de copahu, méritent au plus d’être signalés. J’en dirai autant du sel de prunelle, regardé par J. Frank comme un spécifique, et d’un grand nombre d’autres substances qui ont paru produire de bons effets à quelques observateurs ne se rendant pas un compte suf-

Lancereaux. C

fisant de ce que peuvent le repos et la tranquillité dans une affection de ce genre.

L’ergot de seigle et l’iodure de potassium ont été administrés dans le but, sans doute, de diminuer le pouvoir réflexe des centres nerveux ; mais ces agents me paraissent également n’avoir donné que des résultats douteux, malgré les quelques cas de succès attribués à l’iodure de potassium (1).

L’emploi simultané des boissons acidulées, des toniques et des ferrugineux, du sesquicblorure de fer notamment, a produit de bons effets entre les mains des médecins anglais. Mais cette médication, de même que celles qui précèdent, n’a jamais amené

(1) L’électricité a été rarement employée dans l’affection qui nous occupe, c’est pourquoi il n’est peut-être pas sans intérêt de relater l’observation suivante donnée comme un cas de guérison par les courants continus :

Une fille, âgée de 29 ans, est atteinte tout d’abord d’une syphilis constitutionnelle, et plus tard d'une péritonite. Quelques mois après la guérison complète de cette dernière maladie surviennent des douleurs de l’abdomen, des troubles de la menstruation et, en même temps, une excrétion exagérée des urines. La quantité quotidienne rendue était de 8,000 centimètres cubes, la densité de 1,003 à 1,004. Absence de sucre et d’albumine.

Dans le courant de la dernière année, et tandis que la malade était soumise à l’expectation, les urines, dans vingt-quatre heures, s’élevèrent à 9,000 centimètres cubes ; plus tard elles tombèrent à 4,000, avec une densité de 1006. Malgré un certain degré d’amaigrissement, la soif et l’appétit étaient peu modifiés. Seidel essaya la galvanisation des reins ; appliquant l’un des pôles d’une forte batterie dans la région lombaire, près de la colonne vertébrale, et l’autre dans l’hypochondre correspondant, il électrisa ainsi, chaque jour, à l’aide de courants continus, chacun des deux côtés, pendant cinq minutes. Au bout de huit jours, l’urine tomba de 5,91)7 à 4,600 ; au bout de trois semaines, à 2,300. Après trois mois, la quantité d’urine n’avait pas augmenté. (Seidel, Jenaische med. Zeitschrift, II, 3, p. 350, 1865.)

qu’une amélioration; car, il faut bien le reconnaître, les cas de guérison confirmée sont chose extrêmement rare dans le diabète insipide.

L’état général du malade réclame toute l’attention du médecin. Le régime doit être surveillé, et les aliments seront donnés en quantité suffisante. Il importe de ne pas suivre l’erreur de quelques médecins qui prescrivent de restreindre les boissons, et qui par ce fait aggravent l’état des malades, ou même les placent sous l’imminence d’une intoxication urémique (obs. de Strange). Les toniques et surtout le quinquina, les ferrugineux, seront recommandés dans le cas où il existerait des indices d’anémie ou de débilitation.

Les fonctions de la peau ne peuvent être négligées ; des bains chauds alcalins sont avantageusement conseillés dans les cas de sécheresse de cet organe, et pour combattre les douleurs lombaires et épigastriques. Dans quelques circonstances, l’hydrothérapie a été employée avec succès.

Nous savons qu’un incident commun dans l’histoire du diabète insipide est la suspension temporaire de la soif et de la diurèse à l’occasion d’une maladie fébrile intercurrente. Trois des observations qui nous ont servi dans ce travail indiquent même une guérison complète et définitive survenue à la suite de l’un de ces états aigus. S'appuyant de ces faits, le Dr Roberts propose de recourir, pour combattre le diabète insipide, à l’application d’un large vésicatoire volant à la nuque ou à l’épigastre, selon que le système lier-

veux ouïe système digestif aura été primitivement affecté. Par là il espère obtenir le bénéfice qui résulte d’une inflammation aiguë. Ce moyen thérapeutique mérite d’être essayé, mais ce serait un tort de trop lui demander; car si les médications énergiques, de même que la fièvre, portent quelquefois à la polyurie un coup puissant, celle-ci se relève pour ainsi dire toujours. Le diabète sucré ne se comporte pas différemment, et cependant les méthodes perturbatrices de traitement sont loin de lui être applicables. En présence de ces faits, il y a réellement lieu de se demander si les améliorations constatées dans un grand nombre de cas de polyurie ne seraient pas simplement l’effet de la perturbation apportée dans l’organisme par l’agent thérapeutique. C’est là une question qui mérite au moins d’être soulevée, et que l’avenir se chargera de résoudre.

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