‹ De la po©sie descriptive ou discoursChapitre 1 sur 12 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'essai littéraire que nous soumettons ici au public est l'œuvre d'un Magistrat qui a laissé à Montpellier les plus honorables souvenirs. M. Junius Castelnau, après avoir parcouru avec autant de zélé que de talent les degrés inférieurs de l'ordre judiciaire , était arrivé , jeune encore , à la Cour d'appel de Montpellier. La Cour et le barreau , aussi bien que les justiciables , ont pu apprécier l'élévation de son caractère, la droiture de son esprit, l'étendue et la sûreté de ses connaissances dans la pratique des lois ; il n'a été donné

qu'à un pelil nombre de ses amis les plus intimes de deviner son amour passionné des lettres et le culte assidu qu'il leur rendait. Esprit discret et modeste , il travaillait à l'écart , aussi soigneux d'éviter le bruit que d'autres sont ardents à le chercher. Hélas! il a fallu que la mort, une mort cruelle et bien inattendue , vînt le frapper à la force de l'âge , pour que ces écrits et ces notes , confidents de ses longues études, fussent arrachés à l'ombre où il les enfermait , et vinssent révéler l'activité de son intelligence.

Les parents de M. Junius Castelnau, ses frères et ses neveux, ont imité sa discrétion. Fidèles exécuteurs de sa pensée , animés d'un respect délicatement senti pour ses habitudes solitaires , ils ont publié d'une main pieuse , et seulement pour les membres de sa famille , quelques-unes de ses notes , les plus intéressantes peut-être , celles où se montre tout entier l'esprit noblement studieux et réfléchi, le voyageur épris des specta-

clés de la nature et des merveilles de l'art ' . Des écrits laissés par M. Juriius Castelnau , trois seulement verront le jour : le premier est une histoire de l'ancienne Société royale des sciences de Montpellier ^; le second un essai de bibliographie du Languedoc^ : tous les deux destinés h l'impression par l'auteur. Quant au troisième , il a semblé à la famille du laborieux Magistrat qu'elle devait en cette occasion se départir de ses principes. Il s'agit d'un travail déjà livré à une sorte de publicité ,

* Notes et souvenirs de voyages dans les Cévennes, les Alpes, les Pyrénées, en Alleniayne, en Belgique et en Italie, par Jiinius Caslelnan, 2 vol. Montpellier, 1857.

- La publication de cette œuvre importante a été faite récemment; elle est due aux soins de M. Eut^ène Thomas, archiviste du département de l'Hérault. Voyez Mémoire historique et biographique sur l'ancienne Société royale des sciences de Montpellier, par Junius Castelnau, 1 vol. in-4". Montpellier,

3 Voici le litre de ce travail, qui doit être publié par la Société archéologique de Montpellier : Essai d'une bibliographie du Languedoc en général, du départeincnt de l'Hérault et de la ville de Montpellier en particulier,

d'un travail couronné , il y a plus de trente ans , par une Académie de l'Europe du Nord, et que l'histoire littéraire peut réclamer. Avait-on le droit de condamner à l'oubli un livre honoré de si sérieux suffrages ? Devait-on se laisser arrêter par cette considération , que M. Castelnau aurait sans doute modifié son travail , complété certaines parties , élucidé les théories , étendu ou changé les exemples ? Toutes ces questions ont été posées , tous ces scrupules ont été résolus. Ce livre, que M. Castelnau n'eût peut-être pas donné sous cette forme, mais que ses héritiers n'avaient pas le droit de supprimer, c'est ce Discours sur la poésie descriptive, que nous publions ici.

C'est une épreuve redoutable pour une œuvre de cette nature, qu'une publication aussi tardive. Trente-quatre ans se sont écoulés depuis le jour où M. Castelnau écrivait cette dissertation : Que de transformations littéraires accomplies pendant cette période ! Quels progrés dans la critique !

Que d'horizons nouveaux ! Le mouvement d'idées qui a régénéré chez nous le sentiment de la poésie commençait à peine en 1824. Dire en peu de mots ce qu'était l'écrivain , à qu'elle occasion il a composé cette étude , ce qu'il devait aux idées de son temps et ce qu'il a pu y ajouter, c'est tracer simplement une introduction nécessaire au lecteur. A Dieu ne plaise qu'on veuille consacrer des pages ambitieuses à un esprit si discret ! On ne se propose pas autre chose que de rappeler quelques dates.

M. Junius Castelnau est né à Montpellier, le 1 7 janvier 1795. 11 appartenait à une famille protestante où il rencontrait de longues traditions d'honneur, de beaux exemples de services publics et de vertus privées. Après ses premières études dans le lycée de sa ville natale , il alla terminer son éducation en Allemagne et en Hollande. Ces impressions d'un voyage entremêlé de sérieux travaux ne s'etïacèrent jamais de son esprit. Il conçut

un goût très-vif pour la littérature allemande , sans renoncer à la rectitude du génie français. Revenu à Paris au mois de janvier 1812, il y suivit les cours de l'école de droit et fut reçu licencié à la fin de l'année 1813. Les dispositions graves et studieuses de son esprit le destinaient à la magistrature. Après avoir porté la robe d'avocat à Paris pendant deux ans (1 8 1 6 — 1817), il revint dans sa ville natale en 1818 , et le 51 août de l'année suivante il était nommé conseiller-auditeur à la Cour royale de Montpellier. C'est alors que le jeune magistrat , sous l'impression récente encore de son voyage d'Allemagne et mûrissant les idées nouvelles qu'il y avait recueillies, se livra pendant ses loisirs à l'étude de la philosophie de l'art. Quelques années après, le 18 novembre 1827 , il était chargé d'un service plus actif: nommé président d'une chambre temporaire de justice à Espalion , il eut l'occasion de faire apprécier dans ces fonctions exceptionnelles les sérieuses

qualités qui le distinguaient. On ne lui fit pas attendre sa récompense : quinze mois plus tard , il fut rendu , non plus comme auditeur, mais en qualité de conseiller titulaire , à la Cour de Montpellier. A partir de ce moment , M. Castelnau ne renonce pas aux lettres ; la Société archéologique de Montpellier, si estimée pour ses investigations locales , reconnaît en lui un de ses membres les plus actifs et presque un fondateur ^ ; mais ces

' C'est l'hommage que lui rend M. Eugène Thomas, un (les érudilsqui font le plus d'honneur à cette docte Compagnie. Je cite ses ;^aroles : « M. Castelnau fut, en 1835, pour ainsi dire, un des fondaleurs de notre Société archéologique, comme il le fut plus taid de noire Académie. Dans l'une et l'autre Société, il fut un des éléments les plus nécessaires, un des membres les plus zélés et les plus constants... Son activité suffisait à tout; et quand il prit les rênes de la présidence, ses rapports avec l'autorité supérieure, ses démarches assidues pour assurer la prospérité de ces établissements, ses observations prudentes et délicates, ses propres investigations, l'impulsion qu'il savait donner aux corps dont il était la tête : tout montra jusqu'à quel point M. Castelnau poussait l'amour des sciences et des lettres. {Nolice sur la vie cl sur les ouvrages de M.Junius Castelnau. Montpellier, 1858, pag. xiv.)

travaux plus spécialement littéraires , ces études d'esthéticjue auxquelles se rapporte l'ouvrage dont nous avons à parler ici, appartiennent surtout à la période précédente, à celle où, simple conseillerauditeur, ayant plus de loisirs , excité d'ailleurs par le mouvement qui agitait alors la littérature , il prit part , une part discrète mais sérieuse , à la rénovation de la critique.

Le 18 septembre 1824, la Société hollandaise des Lettres avait mis au concours le sujet suivant: (( Donner une dissertation sur ce qui constitue :i> l'essence et le mérite de la poésie descriptive i>dans les différents genres , avec des exemples ))'pris dam les poètes de l'antiquité , du moijen nage et des temps modernes.)) M. Castelnau , dans ses méditations sur les vicissitudes du goût littéraire , avait été frappé du rôle que la nature joue chez les poètes modernes ; il avait là-dessus des idées personnelles et assez neuves alors ; ce sujet devait lui sourire ; il coordonna ses pensées ,

et son mémoire ( c'est celui-là même que nous publions ) remporta le prix.

Ce qui frappe tout d'abord dans l'écrit de M. Castelnau , c'est l'instinct philosophique de l'auteur, c'est le besoin qu'il éprouve de définir clairement son sujet, d'en fixer l'essence, les transformations et les hmites. Les poétiques consacrées ne donnent que de vagues formules au sujet de la poésie descriptive; M. Castelnau s'applique à être rigoureux et précis. On confond d'ordinaire la poésie descriptive et la poésie de paysage ; l'ingénieux critique distingue avec soin la poésie descriptive en général , et cette poésie particulière qui se propose de peindre les spectacles de la nature. La première est de tous les temps , et elle apparaît dans les oeuvres les plus diverses de l'inspiration ; si l'épopée surtout est son domaine , on la retrouve aussi dans le drame et dans l'ode ; la seconde appartient aux peuples d'une culture avancée , principalement aux peuples des contrées du Nord ;

les littératures germaniques en offrent les plus heureux exemples , et c'est d'Allemagne et d'Angleterre qu'elle a passé chez nous. Tel est le résumé des principes de M. Castelnau. Qu'il y ait parfois dans la définition du sujet une circonspection un peu méticuleuse , des distinctions subtiles et multipliées , j'y consens ; on n'en est pas moins charmé de cette finesse d'esprit , de ce soin scrupuleux de la pensée , de ces habitudes loyales du philosophe et du juge.

La méditation sérieuse n'est jamais stérile. En réfléchissant avec tant de scrupule à la question qu'il voulait résoudre , M. Castelnau a étendu et fécondé sa matière ; d'un sujet qui prêtait au lieu commun , il a fait une œuvre sans banalité. On remarquera dans la première partie son goût si vif des anciens , ces citations heureusement choisies qu'il emprunte à Homère et à Virgile ; un mérite plus original , c'est le sentiment qu'il a de rinsi)iration moderne et sa connaissance précise

des littératures étrangères. On n'était guère initié en ce temps-là aux secrets de la poésie du Nord. M™*' de Staël , dans son beau livre de YAllemagne , avait donné une brillante introduction ; elle avait inspiré le goût du spiritualisme et de l'imagination germanique , plutôt qu'elle n'avait réussi à en faire connaître les détails. M. Castelnau ne connaissait pas l'Allemagne parles traducteurs; il la savait directement. Il avait pu apprécier dans l'idiome original les paysages allemands et italiens de Matthisson , les peintures alpestres de Haller, les descriptions printanières de Kleist. Il aimait surtout la grâce rêveuse de Matthisson , le plus récent de tous ces poètes auxquels il emprunte ses exemples. Matthisson , un peu oublié aujourd'hui , était placé alors au premier rang parmi les chantres de la nature. Il avait parcouru l'Allemagne, l'Italie, la France méridionale, et partout, en fin paysagiste , il avait recueilli des tons , des lignes , des jeux de lumière et d'ombre dont sa

poésie avait ingénieusement profité. On était encore sous le charme de ces harmonieux tableaux. Schiller les avait loués magnifiquement dans une dissertation où brillent les vues les plus élevées sur la poésie et la peinture de paysage ' . Ces gracieux poèmes , si souvent imprimés depuis 1785, Matthisson lui-même venait de les réunir dans une dernière et définitive édition ( 1821 ). Encore une fois , il n'y avait pas alors , parmi les poètes qui ont chanté les scènes familières ou splendides du monde extérieur, un nom plus illustre et plus aimé que celui de Matthisson.

Si je rappelle ces détails , c'est afin de montrer que M. Castelnau était parfaitement au niveau de la science littéraire de son temps. Publié à la date où il fut écrit , ce livre aurait été goûté en Allemagne. Aujourd'hui , la critique ne procède plus

* Voyez Schiller' s sdmmtliclie Werke. Zwolfter Band.,iiber Matthisson s Gedichte.

de la même manière ^ la philosophie de l'art s'appuie sur l'histoire , ou plutôt l'histoire même de l'art en contient la philosophie. Au lieu de discuter d'une façon abstraite la nature et les lois d'un genre de poésie , on suit dans l'histoire les développements qu'il a traversés , on cherche dans quelles conditions il s'est produit , sous quelles influences il s'est modifié de siècle en siècle , quel nouveau caractère il a revêtu en passant d'un peuple k un autre peuple , d'une société k une société différente. C'est l'esthétique vivante remplaçant l'esthétique de l'école.

Voyez, par exemple, dans le second volume du Cosmos deM.deHumboldt, l'impression produite par les spectacles de la nature sur les divers peuples de l'Europe aux divers âges delà civilisation; il y a là un magnifique tableau de littérature comparée. Le sujet que M. Castelnau a traité avec une rigueur philosophique, M. de Humboldtnous le déploie, pour ainsi dire, avec toutes les richesses

de la critique nouvelle. Les Hindous et les Persans, les Hébreux et les Arabes, la Grèce d'Homère et celle d'Alexandre , les Romains , les Pères de l'Église, les peuples du moyen âge, Dante et les Min?iesinger apparaissent tour à tour, et l'iiistorien du Cosmos explique si bien la diversité de leurs accents en face de l'univers, que nous voyons le sentiment de la nature grandir et s'épurer d'âge en âge dans le cœur môme du genre humain.

M. Castelnau, si attentif aux progrès de la critique littéraire, n'eût pas méconnu les avantages de cette méthode. Il aurait profité aussi des richesses nouvelles de la poésie, et je suis sûr qu'il aurait emprunté des exemples pleins de vie et d'intérêt aux maîtres qui, depuis trente ans, ont chanté la nature avec un sentiment si élevé, avec une grâce si pénétrante. N'est-ce pas l'un d'eux qui a dit :

Immuable nature, apparais aujourd'hui !

Que chacun dans ton sein dépose son ennui !

Tâche de nous séduire à tes beautés suprêmes, Car nous sommes bien las du monde et de nous-mêmes: Si tu veux dévoiler ton front jeune et divin, Peut-être, heureux vieillards, nous sourirons enfin ' !

Il y a là certainement quelque chose de plus que dans les vers de Matthisson. Pourquoi ce gracieux chanteur est-il si abandonné aujourd'hui , après avoir excité, il y a trente ans, des transports d'enthousiasme? Parce que l'homme est trop absent de ses paysages. Goethe, dans ses merveilleux Li^(/er; Novalis, dans ses Hymnes à lanuit;\GS chanteurs de l'école souabe, Louis Uhland et Justinus Kerner, Gustave Schwab et Edouard Moerike, les poètes autrichiens qui se rattachent à eux, Nicolas Lenau, Anastasius Grûn , Maurice Hartmann , tous ces chantres, si différents d'ailleurs, obéissent à une même inspiration et à une inspiration plus élevée que celle de Matthisson, quand ils peignent en quelque sorte les sourires printaniers de la na-

1 Brizeux; Marie.

turo; ils veulent consoler l'homme et lui rendre la sérénité. N'est-ce pas aussi le même sentiment qui se fait jour dans maints tableaux dus à nos lyriques français du xixe siècle? Victor Hugo et Lamartine , Sainte-Beuve et Alfred de Vigny , Musset et Brizeuxont tracé, en bien des occasions, d'admirables scènes de la nature. Est-il nécessaire de rappeler les grands paysages alpestres de l'auteur de Jocelyn, les doux paysages bretons de l'auteur de Marie ? Dans les solitudes de Valneige comme dans la vallée du Scorf, le critique aurait trouvé d'éclatantes confirmations de ses principes.

Si M. Castelnau, après avoir longtemps gardé ce travail en porte-feuille , s'était décidé enfin à le publier, nul doute qu'il eût mis à profit toutes ces richesses de l'imagination française rajeunie. Il était fait pour en comprendre la valeur. Ce sentiment précis de la réalité, qui a succédé aux descriptions vagues et à la poésie convenue, c'était

précisément le mérite qu'il appréciait le plus , et celui que l'étude, les années, la vue des plus belles contrées de l'Europe lui avaient rendu familier. Nous en avons une preuve intéressante dans ces Notes et souvenirs de voyages, que des mains pieuses ont recueillis après sa mort. Chaque année, dès que les vacances le laissaient libre, il quittait Montpellier et partait pour l'Italie ou la Suisse, pour les Pyrénées ou l'Allemagne. M. Castelnau n'était pas un voyageur ordinaire. Ce qu'il cherchait dans ces excursions annuelles , est-il besoin de le dire? ce n'étaient pas ces distractions que poursuivent les désœuvrés; ce n'était pas non plus le repos nécessaire aux existences laborieuses. Ses voyages étaient pour lui une étude, et la plus chère des études. On voit qu'il s'y prépare avec un soin scrupuleux ; il est de l'école des voyageurs alpestres , des voyageurs amoureux des montagnes et qui savent observer et peindre , comme Ramond on Saussure. Ce sont les mon-

tagnes qui l'attiraient avant tout , les montagnes de Suisse et d'Italie, et aussi celles de notre France méridionale, les Pyrénées et les Cévennes. Le premier de ces récits de voyage est daté de 1822. Le jeune magistrat était allé visiter ces Alpes , où il retournera tant de fois et qu'il étudiera avec la précision du savant et le sentiment du peintre. Les années suivantes , nous le rencontrons au Mont-Dore , au Mont-Lozére , dans les Pyrénées, dans le Cantal, dans les Basses- Alpes , dans les montagnes du nord-ouest de l'Hérault, de Mazamet à Saint-Pons; puis il quitte de nouveau la France , il va revoir et revoir encore rOberland et la Savoie. Ce ne sont pas seulement ces grands paysages qui captivent son intelligence : il a étudié Rome , il a visité bien des villes d'Allemagne et de Belgique; mais il est évident que la nature , et surtout la nature alpestre, a pour lui un charme particulier. Cejournal sans prétention , ces notes si exactes , si précises,

nous révèlent, mieux que des exclamations d'enthousiasme , le culte du voyageur pour ces Alpes chéries. Son âme discrète, un peu craintive, où le sentiment poétique était comme voilé , s'épanouissait, je le devine, au milieu de ces solitudes grandioses. Encore une fois, l'écrivain qui a tracé ces notes , celui qui avait étudié de si près ces beaux spectacles et qui en avait si vivement senti tous les aspects , aurait eu bien des choses nouvelles à exprimer, s'il eût publié après trente ans le mémoire couronné en 1 826 par la Société hollandaise des lettres.

J'ai indiqué les points où ce livre n'est plus tout à fait au niveau de la critique. Marquons ceux où l'auteur, devançant son époque, a établi des principes que devait confirmer l'avenir. On s'occupe beaucoup aujourd'hui, en Allemagne, des théories littéraires du poète de Don Carlos et de Guillaume Tell. Pendant longtemps, Schiller, si admiré pour ses drames , avait été jugé infé-

rieur à lui-même dans ses travaux de critique et d'histoire. On est bien revenu de ce jugement superficiel ; sa philosophie de l'art a été l'objet des plus sérieuses études ; ses articles littéraires, ses mémoires sur le sublime, sur le pathétique, sur Vart tragique , sur la poésie naive et sentimentale, ses lettres sur l'éducation esthétique du genre humain, ont révélé des trésors , et le poète, déjà si grand au théâtre, a été placé aussi au premier rang parmi les critiques de l'Allemagne. Récemment encore, lorsque M. Alexandre de Humboldt esquissait à larges traits l'histoire de la poésie de la nature chez tous les peuples, il invoquait, à propos de la littérature descriptive, les principes établis par l'auteur de Guillaume Tell. M. Castelnau, dès 1824, avait compris toute l'importance de Schiller dans le domaine de la philosophie de l'art. Il discute son opinion sur la poésie de paysage, et tout en se séparant de lui sur plusieurs points, il signale avec enthou-

siasme la grandeur et la fécondité de sa critique. On devine déjà dans ce mémoire l'écrivain qui publiera Tannée suivante l'intéressant Essai sur la littérature romantique ' . C'est là un des plus sérieux titres de M. Castelnau. On était en 1824. Une littérature nouvelle venait de naître : Lamartine avait publié en 1820 ses ^Temières Méditations ; Victor Hugo , en juin \ 822 , avait donné le premier volume de ses Odes ; six mois après, il faisait paraître Han d'Islande, et au commencement de 1824, le second volume des Odes et Ballades. Enfin, celui qui avait précédé tous les autres, un chantre méditatif, un artiste soigneux et fm^ M. Alfred de Vigny, écrivait de 1815 à 1825, à travers sa vie errante et militaire, ses

1 Voyez Essai sur la littérature romantique, \ vol. in-S" (sans nom (rauteur). Paris, 1825.

2 Expressions de M. Sainte-Beuve dans l'exquise épître des Pensées d'août, adressée à M. Villemain :

Hugo puissant et fort, Vigny soigneux et fin.

plus belles compositions poétiques, Dolorida, le Somnambule^ la Femme adultère, la Neige, le Corel surtout Éloa et Moïse. Ces tentatives, les unes bizarres, les autres vraiment fécondes, toutes marquées d'un caractère de nouveauté hardie , avaient produit une singulière émotion. Une polémique ardente s'éleva au sein de la presse. Quel était l'esprit véritable de la littérature romantique ? Quels en étaient l'inspiration et le but? La discussion sur ce point était aussi confuse que violente. Si les adversaires de l'art nouveau ne montraient, en général , qu'un médiocre sentiment de la critique, ses défenseurs étaient bien loin encore d'obéir à des principes nettement définis. L'instinct seul les guidait et non la philosophie de l'art. Heureusement ces stériles batailles devaient bientôt faire place à des controverses sérieuses. Au mois de septembre 1824, un journal paraît qui va i-allier les forces dispersées de la génération nouvelle et fonder une critique

intelligente et libre. C'est le Globe, sous l'active influence de M. Dubois. Eh bien î au moment même où tant d'esprits d'élite, M. Dubois et M. Magnin , M. Sainte-Beuve et M. Ampère , M. Vitet et M. de Rémusat, donnaient ainsi une direction précise aux vagues instincts de l'inspiration romantique, le jeune magistrat de Montpellier, dans le silence et l'obscurité de sa retraite, travaillait depuis plusieurs années à une œuvre toute semblable. Dès 1820, une société littéraire de province , celle-là même qui avait couronné les premiers vers de Victor Hugo, l'Académie des Jeux Floraux, avait mis au concours cette question : « Quels sont les caractères distinctifs de la littérature à laquelle on a donné le nom de romantique, et quelles ressources pourrait-elle offrir à la littérature classique? » Ce sujet convenait bien aux méditations de M. Castelnau; il se mit à l'œuvre avec amour. Son dessein était d'expliquer par la philosophie et l'histoire l'apparition de l'es-

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