AU SOLEIL COUCHANT
« Soleil , tu déclines , tu déclines et vas disparaître. Disparais en paix, ô soleil !
» Silencieuse et calme est ta marche, touchant et majestueux est ton silence au moment des adieux ; des larmes tombent goutte à goutte de tes paupières d'or, tu verses tes bénédictions à la terre embaumée.
» Toujours plus bas, toujours plus doucement tu descends au sein des airs. Soleil, tu déclines, tu
An dieuntergehende Sonne.
Sonne du sinckst,
Sonne du sinckst,
Sink in Frieden, o Sonne!
Still und ruhig ist deines Scheidens Gang; Rûhrend und feierlich deines Scheidens Schweigen; Wehniulli liichell dein freundliches Auge; ThWinen entraiifeln den goldenen Wimpern; Segnungen strdnist du der duflenden Erde.
Immer tiefer Iinnier leiser Sinkst du, die Lufte nach!
déclines et vas disparaître; disparais en paix, ô soleil!
» Les peuples te bénissent; un frémissement agite les airs ; les prairies fumantes exhalent vers toi leur encens. Les vents se jouent en murmurant avec ta flottante chevelure; les vagues rafraîchissent déjà ton visage embrasé; le vaste lit des eaux s'ouvre pour te recevoir. Repose en paix , endorstoi délicieusement ; le rossignol module un chant pour te bercer. Il est doux de s'assoupir après les sueurs du jour; il est doux de reposer dans les bras du sommeil quand on a bien fait sa tâche.
» Tu as bien fait ta tâche de la journée , tu l'as
Sonne du sinkst,
Sonne du sinkst,
Sink in Frieden, o Sonne!
Es segnen die Volker, Es siiuseln die Liifle, Es ràuchern die dampfenden Wiesen dir nach; Winde durchrieseln dein lockiges Ilaar; Wogen kûlilen die brennende Wange; Weit auf thut sich dein Wasscrbett.
Ruh' im Frieden Schlumnier in Wonne,
Die Nachtigall flôtet dir Schiummergesang. Schôn sinkt sich's nach den Schweissen des Taces
glorieusement accomplie. Tu as éclairé et réchauffé les mondes, tu as fécondé le sein de la terre, tu as coloré les bourgeons tremblants, tu as fait épanouir le calice des fleurs, tu as mûri les verts épis, lu as nourri et vivifié l'univers, tu as aimé et tu as semé l'amour, tu as béni et partout sur ta route tu as attaché à ton front une couronne de bénédictions , » Endors-toi doucement après les fatigues du jour ; joyeusement réveille-toi , rajeuni par le repos ! »
Schôn in die Aruie der Ruhe, Nach wohlbestandenen Tagewerk.
Du hast dein Tagewerk bestanden, Du hast es glorreich vollendet,
Hast Welten erleuchtet und Welten erwàrmt, Den Schooss der]Erde befruchtet , Die schwellenden Knospe gerôlhet, Der Blumen Kelch geôffnet, Die grûnen Saalen gezeiligt,
Hast Welten ersiiugt, und Welten erquickt, Geliebt und Liebe geerntet, Gesegnet, und rings mit Segnungen Dein rollendes Haar bekriinzt.
Schlummer sanft
Nach den Schweissen des Tages,
Erwache freudig
Nach verjùngendera Schlummer !
Le tableau d'une soirée d'orage {Der GewUterabend), d'une matinée de décembre {Der Decembermorgen), du crépuscule {Das Morgenrolh), et en général les morceaux de poésie descriptive du même poète , présentent Je même caractère et le même genre d'effets.
Haller, dans son poème sur les Alpes; Voss , dans la charmante idylle connue sous le nom de Louise; Gessner, Kleist, Gleim etHagedorn, dans leurs poésies , nous fourniraient aussi de bons modèles du genre , si les bornes de cet écrit nous permettaient d'aussi nombreuses citations. Nous ferons seulement sur ces auteurs la remarque suivante. Tous expriment , dans leurs poésies, cette sorte d'impatience de la vie sociale , d'où naît l'amour pour le spectacle de la nature, et avec lui le goût pour la poésie de paysage : plus on les lit , plus la dépendance de ces deux faits se manifeste à l'esprit avec évidence. Toujours ce sont les rapports factices de la société mis en contraste avec les vérités éternelles du monde physique , toujours c'est l'art qui fait regretter la nature, et l'expression de ce sentiment n'admet de différences que celles qui résultent du caractère individuel du
poète. Kleist , par exemple*, prend son point de vue dans les désordres moraux du monde social , et le rend avec une touchante énergie. Gleim- et Matthison ' expriment ce qu'il y a de faux et de contraint dans les relations de la société , et s'abandonnent au sentiment de plaisir que cause la liberté de la nature.
Nous ne prolongerons point cette analyse en empruntant aux poètes anglais et français qui se sont exercés dans le môme genre, des exemples que chacun peut puiser dans leurs écrits. 11 suffit de citer les ouvrages si connus de Thompson (le poème des Saisons), de Gray (ses poésies), de Bloomfîeld
* Sehnsucht nach Fiulie, dans le recueil de ses œuvres. '- Das Landleben, ibid.
3 Die Befreiutuj. MaUhison termine celte pièce par ces deux strophes :
Hier, Freiheit, blûht dein mûtterlicher Boden;
Hier weilest du!
Hier wohnt Znfriedenheil! Hier weht der Oden
Der Seelenruh !
Hier triiuft ein steter Himnielsthau von Freuden
Auf Hain und Flur!
So lang' ich bin, soi! niclits von dir niich scheiden,
Natur! Natur!
( le Valet du laboureur, poème ) , de Cowper (4e , 5^ et C chants du poème sur le Goût ) ; et les compositions non moins célèbres en France, deDeliile, de Saint-Lambert et de leurs nombreux imitateurs. Toutefois, parmi ces derniers, un choix éclairé serait nécessaire. Peu de genres ont joui d'une plus grande vogue que celle qu'obtint en France le genre descriptif vers la fin du dernier siècle. Mais cette vogue même , qui favorisa le nombre de ses productions , lui fut funeste sous d'autres rapports. Une foule d'auteurs se crurent appelés cà peindre la nature, parce qu'ils prirent pour l'amour de ses beautés l'amour d'un succès que la mode assurait alors; et la poésie descriptive , sous la plume de tels écrivains , prit nécessairement cet air faux et maniéré , ce langage plein d'afïectation que nous lui reprochions tout à l'heure, et qui de tous les défauts est celui peutêtre qui la dépare le plus.
Remarquons enfin que les poètes anglais et français n'ont donné que très-rarement à la poésie de paysage cette forme lyrique et toute spéciale sous laquelle nous la présentent les modèles que nous venons d'en rapporter. Chez eux , il faut la
chercher dans des compositions d'une plus grande étendue et presque toujours dans un genre de poème qui affecte la forme didactique.
Parvenu au terme de cette discussion , jetons , avant de terminer, un regard en arrière et récapitulons-en les principaux résultats.
La poésie descriptive , considérée dans toute la généralité de son objet , nous a paru comprendre la presque totalité des faits que le monde sensible, l'espace et la durée , est susceptible de présenter, et ne s'arrêter qu'aux limites qui séparent l'ordre physique de l'ordre moral , la nature de l'intelligence.
Née, dès les premiers siècles de l'art, dans la contemplation des phénomènes du monde physique , nous l'avons vue se terminer, à ses dernières époques, au point même d'où elle était partie : au spectacle de la nature.
Dans cette vaste carrière, elle s'est offerte à nous sous deux aspei'^ts: tantôt dépendant d'un système de composition étranger et destinée à en préparer les effets, tantôt constituant elle-même un genre, amenée par les faits ou les amenant à sa suite;
mais n'ayant dans l'un et l'autre cas de caractère distinct que celui qu'elle tire du fond des idées exprimées, indépendamment de toute forme extérieure du discours et constituant, sous ce premier rapport seulement, ce qu'on nomme genre en poésie.
La description, considérée isolément et pour elle-même, en est l'élément commun. Elle se modifie suivant la nature de l'objet et le but du poète, et reste soumise, dans tous ces divers modes, à des règles générales, qui fixent tantôt ses relations extérieures, sa place dans le discours, tantôt sa nature intime, sa convenance avec l'objet.
Considérée dans la première de ses formes, la poésie descriptive offre, pour premier caractère, la facilité même d'en changer. Riche, brillante et féconde dans l'épopée; vive, concise et rapide dans la poésie lyrique; ailleurs exacte et précise, elle semble n'avoir de caractère que celui qu'elle tient du genre à l'embellissement duquel elle sert. En même temps son domaine augmente d'étendue et comprend tous les faits que le monde physique est susceptible de présenter.
Plus bornée sous le second de ses aspects , elle
n'a presque qu'un caractère et n'exprime qu'un ordre particulier de faits, le spectacle de la nature ; mais gagnant en profondeur ce qu'elle perd en étendue , elle trouve, dans la description même, de nouvelles routes pour l'art, et rattache par elle les phénomènes du monde physique aux phénomènes de l'intelligence.
Enfin, ces caractères extérieurs, qui fixent le point de vue propre à chacune des branches du genre, sont confirmés par la diversité même de leur origine. La nature, mise comme objet en opposition avec le sujet qui la contemple, représentée dans toute l'individualité de son existence, et sans liaison nécessaire avec un ordre de faits dont l'homme fasse partie, est le dernier produit de la poésie placée sur un degré très -élevé de l'échelle de la civilisation. L'antiquité, qui ne la conçut que comme partie de la vie humaine, ne la peignit aussi que comme épisode dans son histoire. La possibilité de la représenter hors de la vie et le besoin de la contempler sous cette forme, furent l'effet général de causes qui en ont placé les modernes cà une grande distance, et le résultat particulier des traits caractéristiques propres à leur civilisation.
En cherchant, d'après tous ces faits, à fixer la place qui convient à la poésie descriptive dans la série des productions de l'art, on la voit d'une part suivre, comme description d'événements, la poésie narrative ou de récit, et souvent même n'en pouvoir être nettement distinguée; d'autre part, s'élever, par la représentation symbolique des idées, jusqu'à la peinture des faits de l'ordre moral, et se placer par conséquent entre ce qu'il y a de plus simple dans l'art et ce qu'il y a de plus composé, entre le genre historique et le genre sentimental. Jugée sous le point de vue de celles de nos facultés intellectuelles qu'elle met en action , on la voit prendre naissance dans celles qui se rapprochent le plus de notre faculté de sentir, puis s'élever par degrés dans l'échelle de l'intelligence, et toucher par son extrémité supérieure à l'emploi des facultés les plus hautes qui la composent : le jugement, la force d'induction, la raison. Mais dans le plus grand nombre de cas, une sensibilité vive qui dispose l'âme à recevoir avec promptitude les impressions des objets, un tact d'observation qui en fait apercevoir l'esprit, les caractères et les différences, et l'heureux talent de colorer
une image par des expressions justes et vraies, sont les qualités les pins nécessaires pour y réussir. Sous ce rapport, elle ne paraît devoir occuper dans la hiérarchie littéraire qu'une place secondaire, inférieure du. moins à celle qu'il faut accorder à ces genres poétiques dont la conception repose sur l'emploi des facultés les plus élevées et les plus étendues de notre intelligence.
Mais rappelons, en terminant, une dernière vérité, qui réfléchit sa lumière sur toutes les autres : c'est que toutes ces distinctions que nous avons faites, tous ces points différents sous lesquels nous avons présenté le même genre, fondés sur des définitions rigoureuses en théorie, n'ont, dans la pratique, qu'un degré limité d'exactitude et de précision . Toutes les nuances possibles les lient; tous les caractères qui les distinguent ont besoin d'être appréciés dans chaque cas, et souvent même laissent l'esprit incertain sur la vraie place de l'objet qu'il considère. C'est un inconvénient peut-être; mais cet inconvénient, nous osons le dire, doit être mis sur le compte du système, bien plus que sur celui du critique. En poésie, comme dans tant de sciences, jamais une classification, quelle qu'elle
soit, n'aura cette rigueur qui délivre l'esprit de toute incertitude dans ia théorie, et le dispense de tout travail dans l'application. Ces rapprochements qu'on fait, ces différences qu'on établit entre les objets, servent à nous en faciliter la connaissance, mais hors de là, semblent fondés plus encore sur la faiblesse de notre intelligence que sur l'essence même des choses. Dans l'art, comme dans la nature, tout est distinct, mais tout se lie; les généralités et les spécialités partent de la même source, les extrémités se touchent par les intermédiaires, et la pensée, comme poussée par deux forces opposées, voit partout, à côté de l'innombrable variété des faits , leur extrême simplicité , à côté de l'infini , l'unité.