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CHAPITRE PREMIER

Origine, définition et division de la poésie descriptive

L'homme éprouve au dedans de lui-même un besoin infini d'émotions ; être ému, c'est pour lui sentir son existence, et le besoin de l'être se confond avec l'amour même de la vie. A ce besoin , s'en joint un second non moins pressant : il veut répandre au dehors l'émotion qu'il éprouve, la communiquer aux autres ; à ce prix seulement, elle devient une jouissance pour lui. C'est dans cette double faculté de sa nature qu'il faut chercher l'origine de la poésie. Le besoin d'être ému, quand il se rencontra chez des individus à qui la nature avait accordé à un haut degré les dons de l'imagination et de la pensée, créa des poètes ; le désir d'éprouver des émotions, donna à ceux-ci des auditeurs, sans lesquels leur talent, privé d'émulation et d'encouragement , aurait langui et se serait usé lui-même; et la poésie, assise sur ce

double fondement, se perpétuera parmi les hommes aussi longtemps qu'ils naîtront avec les mêmes organes et les mômes facultés.

Mais, si telle est sa source, quel est son objet? où placer la cause de ces émotions que le besoin de les exprimer accompagne "? Si vous prenez l'homme dans l'état où la civilisation l'a actuellement placé , vous la trouverez dans un ordre immense de faits. Le monde qui l'entoure, et celui qu'il observe au dedans de lui-même, les faits de son histoire et les conceptions de sa pensée , les productions libres de la nature et les créations des arts, peuvent tour à tour exciter ses émotions, et par elles allumer son génie. Mais si, pour mieux distinguer les effets, vous simplifiez les rapports des causes, et qu'après avoir conçu l'homme dans un état plus voisin de la nature que celui où il se trouve maintenant, vous étendiez graduellement autour de lui l'horizon de sa civilisation , vous verrez se manifester dans un ordre progressif l'action des causes qui viennent d'être énumérées, et vous suivrez dans ses développements successifs cet art [)oétique auquel elles servent tour à tour d'aliment.

Dans rent';ince des sociétés, l'homme, étranger aux perfectionnements de l'intellig-mcc, aux créalions de l'industrie et des arls, ne connaît qu'un genre de supériorité, la force physique. Ses résultats seuls frappent son imagination, et, soit qu'il les rencontre dans les phénomènes de la nature, soit qu'il les admire dans les exploits d'un héros, toujours il en fait le premier objet de ses chants. Plus tard il invente les arls, et leurs productions enflamment à leur tour son génie. Enlin , un tem[)S arrive où la marche de la société a développé de toutes parts les mœurs, les passions, les caractères, et jeté au milieu d'elle une masse d'idées qui double ses l'ichesses primitives. L'homme alors cherche dans son intelligence agrandie, les inspirations (ju'il recevait auparavant des seules inspirations des sens, et la poésie, changeant d'objet , devient l'expression de cette vie intérieure qu'il s'est créée des éléments mêmes de sa vie positive.

Arrêtons-nous sur la première de ces époques, pour y trouver la source du genre que nous étudions. Représenlons-nous l'homme jeté au milieu de la nature et faisant comme partie de ses phénomènes, entouré d'objets qui ne lui sont connus

— laque par leur forme extérieure et par leur influence sur sa propre existence ; apportant à leur contemplation celle nouveauté de sentiments et d'organes, cette jeunesse d ame , que l'action de la société n'usera que plus lard. Quel ordre nombreux de sentiments et d'idées va naître en lui de la contemplation d'un tel spectacle! La grandeur et la variété des scènes du monde physique, la constance des causes, la puissance des effets, la diversité intinie des êlres et des productions : tout l'émeut, tout l'étonné, tout est prodige à ses yeux, et il admire d'autant plus qu'il sait moins expliquer encore. Aux émotions qui se succèdent en lui, se joint le besoin de les répandre au dehors. Il retrace dans son langage l'impression que tant de faits nouveaux ont faite sur son âme ; il exprime les formes, les propriétés, les apparences singulières de tant de phénomènes divers; il décrit enfin, et l'objet qui cause ses émotions vient se reproduire dans les phrases que ces émotions mêmes lui inspirent. Voilà la source en nous de la poésie descriptivefille de la surprise, de l'admiration, de l'enthousiasme, elle eut d';d)uid |)our ul)jet les merveilles du monde physifjue, cl la première poésie descrip-

— iô -

tive sortit du spectacle de la nature, comme les premiers récils des poètes furent inspirés par les souvenirs de l'histoire.

Plus tard, l'admiration que les phénomènes du monde physique inspiraient seuls dans le principe, se partagea sur d'autres faits. On admira et l'on décrivit successivement les procédés des arts, leurs créations, les ouvrages de l'industrie humaine. Un temps arriva oîi les descriptions ne furent plus seulement l'expression spontanée d'un sentiment de surprise et d'admiration , mais l'ouvrage l'éfléchi du poète qui voulut instruire par elles; on décrivit les résultats des sciences, les produits abstraits de l'intelligence humaine. Enfin, le cercle de la poésie descriptive s'étendant de jour en jour avec les progrès d'une civilisation qui multiplie autour de l'homme les objels que ses descriptions jieuvent embrasser , la difficulté n'est plus aujourd'hui que de déterminer, non ce qui rentre dans son domaine, mais ce qui en sort, et de fixer le point où elle s'aiivle elle-même.

Telle est la question qu'il nous faut maintenant résoudre. Après avoir recherché quel genre de sentiments et quel genre d'objets ont donné nais-

sance à ia première poésie descri[)live, examinons quelle extension il faut donner au sens de celte dernière expression, c'est-à-dire, comment il l'aut délinir la poésie descriptive.

Le mot décrire a, dans son origine étymologique , une acception très-étendue ( describere , scribcre de, écrire touchant une chose). Dans l'usage, il signifie représenter par le discours les attributs ou les propriétés d'une chose. Une description est l'ensemble de la représentation de ces attributs ou propriétés ; et, en suivant celle idée , la poésie descriptive serait le genre de poésie qui a celte représentation pour but. .Mais une telle définition n'en serait réellement pas une; elle ne fait que développer, sans y rien ajouter, l'idée déjà contenue dans le mot dcscripiif. et n'apprend rien sur la nature de la poésie descriptive. Pour parvenir à une véritable définition sur cette matière, il faut résoudre d'abord ces questions : (]etle représentation a-t-elle indistinctement pour objet des choses de toute espèce? Ou bien, s'applique-telle seulement à une classe d'êtres déterminés ; et, dans ce dernier cas, quelles sont la nalure et les limites de celle classe?

Parmi les objets qu'il est (l(3nné à l'homme de connaître, les uns se manirestenl à ses sens par l'impression que ceux-ci en reçoivent; ils ont une existence propre et indépendante de celle de riiomnie qui les perçoit. Les autres n'affectent que son intelligence, par le moyen des facultés qui la composent, et n'existent qu'à l'occasion de cette même intelligence qui les conçoit. Sur cette base repose cette distinction du monde physique et du monde moral , de l'inteilecluel et du sensible, aussi ancienne que la première philosophie. Aux objets qui affectent les sens correspondent des apparences, des formes, des limites; à ceux qui n'affectent que l'intelligence, correspondent une essence, des qualités, des propriétés. Sans pousser plus loin cette distinction , nous ajouterons que tous les objets que la nature nous présente et ceux auxquels nos arts donnent naissance, appartiennent à la première de ces divisions ; que les notions abstraites de notre esprit, nos sentiments, nos passions, nos vertus et nos vices, font partie de la seconde. Or, on n'a jamais douté que les premiers de ces objets ne fussent pour le poète un sujet de descriptions; mais on peut se demander

s'il en est de même des autres , et cette question renferme les principales difficultés que peut présenter une définition de la poésie descriptive.

Dans l'usage vulgaire, on applique le mot rfm'jVe à toute sorte d'objets, quelle qu'en soit la nature, et la même chose arrive d'une foule de termes qui n'ont pourtant dans la science qu'un sens restreint et déterminé. Mais si l'on étudie dans les grammairiens et les auteurs, les divers emplois de ce mot, on s'apercevra bientôt qu'il n'en font point un usage aussi général et aussi étendu : ils l'appliquent spécialement aux objets qui tombent sous les sens et qui sont la cause d'impressions qu'on peut facilement rapporter à la cause extérieure qui les produit. Ainsi, l'on décrit un édifice, un combat, un incendie, etc.; mais quand l'objet dont on veut énumérer les caractères passe du monde sensible dans le monde intellectuel, ce sont les mots ^'exprimer ou de peindre qu'on emploie de préférence. Ainsi, liire d'un auteur qu'il a bien peint tels sentiments , la joie , la tristesse ; telles passions, l'amour, la haine, la vengeance, etc., c'est s'exprimer avec plus d'exactitude que de dire qu'il les a bien décrits. On dit, il est vrai, avec justesse :

décrire les effets de l'amour, de la joie, etc.; mais cette différence même confirme notre distinction. Remarquez, en effet, ici, que ce ne sont plus les caractères intérieurs et inaperçus du sentiment ou de la passion qu'il s'agit de représenter, mais les caractères apparents et physiques par lesquels ils signalent leur existence sur ceux qui les éprouvent; et ces caractères, tombant sous les sens, rentrent comme tout autre objet physique dans le cercle de la poésie descriptive.

Remarquez encore que tous nos sens ne fournissent pas également des données à la poésie descriptive. Ceux dont l'expression sur l'âme est si intime que la modification qui en résulte n'est pas toujours facilement rapportée à la cause extérieure d'où elle provient, se refusent presque à lui en fournir : tels sont l'odorat et l'ouïe. On peut bien décrire une odeur, un son ; mais ces expressions mêmes semblent se prêter difficilement à l'idée qu'on veut leur faire exprimer , et accuser la pauvreté d'une langue qui n'en fournit pas d'autres. En général, plus nos sensations se rapprochent de nos sentiments, et plus le terme de décrire perd de sa propriété. La vue et le toucher,

mais surtout le premier de ces sens , qui donnent des sensations parfaitement distinctes de leur objet, fournissent les vraies données des descriptions; et pour exprimer ce résultat d'une manière concise, nous dirons que la poésie descriptive a pour condition générale, dans les objets, l'étendue.

Mais l'étendue n'est pas le seul élément de la poésie descriptive ; il en est un autre qui se combine avec celui-ci pour en augmenter le domaine : c'est la durée. Les choses considérées quant à l'espace n'ont qu'un état , une forme déterminés ; considérées par rapport à la durée, elles présentent des changements, des altérations, des modifications successives. Or, ces changements, ces modifications peuvent être exprimés aussi par la poésie descriptive, toutes les fois au moins que le sujet modifié tombe lui-même sous les sens ; et cette règle s'applique à cet ordre de faits qu'on désigne par le nom d'actions ou d'événements. Décrire des faits de ce genre, c'est énumérer tout à la fois les qualités propres aux êtres qui y figurent et les diverses circonstances dont la succession compose l'action. Ici la limite entre la description et le récit devient très-difficile à fixer ; peut-être

même n'en exisle-t-il point de tranchée. Nous indiquerons pourtant ailleurs quelques-uns des caractères auxquels on peut les reconnaître.

Quand nous excluons de la poésie descriptive la peinture des sentiments, des passions, et en général des faits de l'ordre moral , nous ne faisons que suivre une règle déjà tacitement admise par l'usage. Plusieurs poètes, en effet, ont fait de l'exposition de tels fails l'objet habituel de leurs ouvrages. Cependant, ni ceux qui , comme Lucrèce, ont analysé les facultés de notre intelligence, m ceux qui, comme les élégiaques latins, ont peint les nuances les plus délicates d'un sentiment, ou, comme les poètes dramatiques , les effets variés des passions et des caractères , n'ont obtenu de l'usage le titre de poètes descriptifs.

Nous n'avons pas adopté l'opinion de quelques auteurs qui paraissent vouloir borner la poésie descriptive au cercle de descriptions que le spectacle de la nature peut fournir. Outre que cette restriction du sens général du mot descriptif n'est ici basée sur rien, on se priverait, en l'adoptant, d'une foule de richesses qu'il importe de laisser à la poésie descriptive. Le spectacle de la nature a

sans doute inspiré les plus belles et les plus nombreuses descriptions , mais elles ne sont pas les seules ; et sans parler de celles qui ont pour objet une action ou un événement , on trouve dans les procédés et dans les créations des arts , dans les faits mêmes qui sont du ressort de quelques sciences, un champ où la poésie descriptive peut recueillir d'abondantes moissons. Nous montrerons ailleurs quelles circonstances particulières ont fait donner le titre exclusif de poésie descriptive, à une division du genre qui n'en embrasse réellement qu'un seul aspect.

En résumant ces diverses notions, nous définirons la poésie descriptive : un genre de discours poétique dont l'objet est de représenter à l'esprit, par l'énumération de leurs caractères et de leurs circonstances apparentes, soit un objet ou un phénomène pris dans le monde sensible, soit les détails d'une action.

La poésie descriptive, telle que nous la définissons ici , n'est point un genre poétique , si , par cette dernière expression, on entend un système de composition où la matière du discours soit assujettie, dans son exposition, à certaines formes dé-

terminées (l'épopée, l'ode, l'idylle, etc.). Elle ne représente que cette matière même du discours , abstraction faite de tout caractère extérieur qui s'y rattache, et entre, tantôt comme élément nécessaire, tantôt comme embellissement utile, dans les divers genres poétiques dont nous venons de faire mention. Mais si l'on tire la définition du mot genre du caractère même des idées exprimées par le poète, comme dans ces expressions : genre pathétique, genre sentimental , alors la poésie descriptive devient un genre positif de composition , et ce genre pourra lui-même, suivant les circonstances, tenir un rang principal, ou servir seulement d'accessoire b, un genre étranger. Ceci nous amène à parler des deux aspects sous lesquels la poésie descriptive peut être considérée et qui formeront la division générale de cet écrit.

Dans le plus grand nombre de cas, la poésie descriptive n'est employée, dans un ouvrage, qu'cà l'occasion des rapports qui unissent le sujet traité par le poète avec les objets qu'il décrit. F^e caractère du poème est déterminé par un but antérieur et indépendant de toute description qui s'y rencoiitre. Le poète l'aconto des événements, expose

ries scènes de la vie humaine , descend dans le secret des passions ou démontre les vérités morales de notre nature; et dans le développement de ces divers sujets il décrit, à mesure qu'ils s'offrent à lui, les objets physiques qui ont quelque relation avec la situation dans laquelle il place ses personnages ou avec l'ordre de ses propres, idées. Ces descriptions ajoutent à l'intérêt et varient par des images runiformité du discours, mais ne tiennent pas au fond du poème ; et dans les cas de ce genre la poésie descriptive remplit à peu près la place que la décoration occupe sur le théâtre : elle ajoute à l'illusion en reproduisant tous les accessoires de la scène représentée. On peut, dans toute épopée, dans toute composition lyrique, augmenter ou diminuer le nombre des descriptions ; l'effet poétique en sera modifié avec plus ou moins d'avantage, mais la nature du poème ne changera pas. Le goût seul indique la convenance de tels changements, et apprend jusqu'où doits'étendre, dans chaque cas particulier, l'emploi de la poésie descriptive.

Mais le poète peut aussi faire d'une description le but spécial d'une composition poétique ,

et ne pas y placer d'autre intérêt que celui qui naît de la vérité du tableau et des réflexions que sa contemplation inspire. Les objets lui apparaissent non à l'occasion de leurs rapports avec un ordre antérieur de faits, mais en vertu de leur existence propre et indépendante, et comme faisant partie d'un grand tout ,* la nature , dont l'individualité est opposée à celle du sujet qui le contemple. Le poète décrit la diversité de ses phénomènes et de ses scènes ; il la considère dans tous ses états et dans toutes les modifications que ces états peuvent subir ; il mêle à ses tableaux l'expression des sentiments et des idées qui naissent de leur aspect, et parfois les détails épisodiques qui s'y rattachent; et, de même qu'ailleurs la série des faits ou l'ordre des idées amène les descriptions , ici c'est la description même qui amène les idées et quelquefois les faits. Enfin, la poésie descriptive n'est ici ni l'accessoire, ni le moyen d'un genre étranger, mais constitue ellemême un genre principal dont le but et les moyens sont pris en lui-même.

Cette division de la poésie descriptive en deux branches, n'est pas seulement artificielle et systé-

matique ; elle est en rapport avec la naissance et les progrès de ce genre, et reproduit l'une des particularités les plus saillantes de son histoire. La poésie descriptive, considérée sous le premier de ces aspects, a été cultivée dès les siècles primitifs de l'art, et les plus anciens poètes de l'antiquité nous en ont laisse' des modèles dont la perfection n'a point été surpassée par les auteurs modernes. Aussi leur emprunterons-nous, principalement dans la suite de ce discours, des exemples des divers genres de beauté qu'elle peut offrir * . Considérée sous son second aspect , la poésie descriptive n'a guère été cultivée que parmi les modernes, et n'a même pris naissance que dans une période très-avancée de leur histoire littéraire. Nous expliquerons ailleurs quelles

' Cette préférence ne sera pas dictée par ce seul motif. Ciiaque nation de l'Europe vante ses écrivains et les élève au-dessus de ceux des nations rivales ; mais toutes s'accordent à reconnaître un mérite égal ou supérieur aux écrivains de l'antiquité. Il semble donc convenable, dans un écrit qui roule sur un point de littérature générale , de citer de préférence les auteurs les plus connus , dont la supériorité est la moins contestée, et dont le choix ne laisse aucune prise aux rivalités nationales.

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