‹ De la po©sie descriptive ou discoursChapitre 3 sur 12 · POÉSIE DESCRIPTIVE · texte numérisé non relu

POÉSIE DESCRIPTIVE

S'il était jamais permis de louer ses juges, je trouverais pour les miens un juste sujet d'éloges dans le choix de la question sur laquelle ils viennent d'appeler les méditations des hommes éclairés. Le point de littérature qui en est l'objet se recommande à l'attention , sous un grand nombre de rapports. La poésie descriptive, née aux premières époques de l'art , cultivée d'âge en âge par les nations les plus éclairées , expression d'un sentiment général et constant dans la nature humaine, excite déjà l'intérêt par son origine et par son antiquité. Cet intérêt s'accroît encore de celui qui

tient à son objet même. S'il est vrai que le spectacle de la nature ne perd jamais ses droits sur le cœur de l'homme , et que l'action même de la société nous ramène sans cesse à elle , il doit exister un attrait puissant dans l'étude d'un genre qui a pour but principal d'en repr^Dduire à nos yeux l'image , de nous faire admirer l'ordre , la grandeur, l'harmonie et la variété de ses scènes , et de puiser parfois dans leur contemplation ces grandes et généreuses pensées , ces réflexions consolantes , qui relèvent et raffermissent l'âme tourmentée par les passions ou froissée par les rapports factices de l'ordre social.

A cet intérêt , qui naît de la nature du sujet , se joint celui que sa nouveauté même inspire. Peu de genres de poésie ont été plus généralement cultivés que la poésie descriptive ; cependant , si, dans cette foule d'exemples que nous en offrent les anciens et les modernes , dans celte variété infinie de formes et d'aspects , qui se multiplient, se modifient et changent au gré des inépuisables caprices de l'imagination , on veut se rendre compte à soi-même de la diversité de ses impressions et classer, d'après quelques lois générales, les causes

qui les ont produites, les secours manquent au dehors, et la littérature, si riche quand il fallait offrir des modèles , devient pauvre et bornée quand il s'agit de fournir des leçons. On trouve dans les traités de littérature publiés jusqu'à ce jour, beaucoup de vues et d'idées partielles touchant la poésie descriptive, ou plutât touchant ïart des dcscripiions. Mais ces vues et ces idées, jetées dans des sujets étrangers , destinées plutôt à appuyer ou expliquer d'autres propositions littéraires qu'à en tenir lieu elles-mêmes , dispersées d'ailleurs dans de lony,s ouvranes où il serait bien difficile de les retrouver et de les réunir, ne peuvent ni formei' un corps de doctrine, ni même en fournir des éléments suffisants. Un seul homme de lettres, à notre connaissance du moins, a fait , en France , delà poésie descriptive l'objet d'un travail spécial. Nous lui offrons au bas de cette page le tribut d'éloges que mérite son intéressant écrit \ A cette

' M. Michaud, auteur de l'Histoire des Croisades, a placé en tète de son poème du Printemps d'un Proscrit , publié vers le commencement de ce siècle, une notice succincte sur la poésie descriptive . Sous le titre modeste d'observations , cet auteur a réuni sur ce sujet, un grand nombre de réflexions et de vues qui se font remarquer à la fois par leur finesse et leur solidité. Il a très-bien

exception près, la question n'a nulle part été traitée avec les développements qu'elle exige , eî s'offre entière et presque intacte à qui veut s'en emparer : avantage dangereux sans doute et qui , s'il assure

apprécie quelques-unes des différences qui distinguent la poésie descriptive des anciens de celle des modernes; il en a indiqué les causes et a réfuté avec bonheur l'opinion émise sur ce même sujet par un écrivain célèbre que nous aurons nous-mènie à combattre dans la suite de cet écrit (M. de Cliàteaubriand). Enfin, il a posé quelques-unes des règles générales du genre, et partout il a joint au mérite des idées, le charme et la pureté du style. Mais ce critique, qui ne traitait son sujet qu'en passant, et ne regardait sa notice que comme la préface de son poème, s'est constamment renfermé dans la partie générale de la discussion. 11 n'a pris la peine ni d'analyser l'idée de la poésie descriptive, ni d'en étudier les différents aspects, et, pour tout dire enfin, il paraît avoir eu moins en vue de traiter la question que de parler sur la question.

Marmontel, dans sa Poétique française {ch. XI, Des différentes formes du discours poétique), a été conduit à présenter quelques considérations, non sur la poésie descriptive, mais sur les descriptions en général. Cet auteur traite ce sujet, déjà très-restreint en lui-même, d'une manière purement didactique, c'est-à-dire dans ses seuls rapports avec la pratique de l'art. Sans remonter plus avant dans l'examen des questions qu'il présente, il se contente de tracer quelques règles qui doivent guider le poète épique, dramatique, lyrique, etc., dans l'emploi des descriptions; et cesrègles elles-mêmes sont très-incomplètes, comme nous le montrerons ailleurs, et exposées avec peu de méthode. Du reste, on trouve dans cette partie de l'ouvrage de Marmontel, cette pureté de style et cette juste appréciation des convenances qui sont le caractère ordinaire de ses écrits. Nous mettrons à profit, dans la deuxième partie de ce discours, quelques-unes des observations de ce critique.

Enfin, on trouve dans les œuvres de Schiller quelques réflexions sur la poésie descriptive appliquée à la reproduction des scènes de la nature. Ces réflexions sont courtes; mais comme tous les autres

tout l'honneur d'un succès, laisse aussi la responsabilité de toutes les fautes.

Ce manque d'écrits spéciaux sur cette matière , au milieu des productions sans nombre dont la critique littéraire a fait le sujet, étonne d'abord et appelle l'attention sur ses causes. Nous en voyons deux principales qu'il est bon de signaler. On s'est jusqu'ici beaucoup occupé des genres poétiques qui consistent dans l'emploi de formes poétiques déterminées , et très-peu de ces mêmes genres considérés par le fond des idées exprimées, abstraction faite de toute forme littéraire d'exposition. Ainsi, tandis que les règles les plus minutieuses du genre épique , du genre lyrique , du genre dramatique , ont été exposées et répétées dans cent ouvrages , à peine a-t-on présenté quelques réflexions générales sur le genre naïf , le genre pathétique , le genre sentimental , etc. Or, le genre descriptif, qui appartient plus particu-

écrits (le ce grand poète sur la théorie de son art, elles sont le fruit du génie. Scliillcr s'élève tout d'un coup à une grande hauteur au-dessus de son sujet, et cherche dans une discussion niétiiphysi([ue les moyens d'en apprécier les hornes, l'importance et l'étendue. Nous exposerons avec ilétail, dans la quatrième partie de ce discours, les opinions de cet auteur et les consénuences qu'il en lire pour la connaissance du genre.

lièrement à cette dernière classe , a subi la loi commune. A celte cause s'en joint une autre Jont tout le reste de cet écrit expliquera l'intluence. Il ne s'est point écoulé un grand nombre d'années depuis l'époque où la poésie descriptive a acquis en littérature une importance marquée et s'est élevée au rang de genre principal. De tout temps , des descriptions ont été répandues dans des compositions poétiques de toute espèce ; mais elles n'y servaient que d'ornement plus ou moins obligé aux conceptions du poète, et ne paraissaient qu'à la suite des faits à l'exposition desquels il rattachait le vrai but de son ouvrage. Les modernes, en imaginant un genre de poésie dont tout l'objet est de décrire ou d'agir sur l'âme par le moyen des pensées que la description fait naître , ont donné , les premiers , à la poésie descriptive un rang principal dans la littérature , et attaché un nouvel intérêt à son histoire. Mais cette innovation ne datant guère que de la fin du dernier siècle, il n'est pas étonnant que les critiques , antérieurs pour la plupart à cette époque, n'aient accordé qu'une médiocre attention à un genre qui n'excitait de leur temps qu'un faible intérêt.

Quoi qu'il en soit des causes, le fait existe, et c'est sans doute parce que la Société savante à laquelle j'ai l'honneur d'adresser cet écrit l'a reconnu elle-même , qu'elle a appelé sur ce point de critique littéraire les travaux de ceux qu'intéressent les progrès des lettres. En rédigeant la ({uestion proposée , elle a dû penser que nulle solution satisfaisante n'en avait encore été donnée, et qu'une telle solution pouvait être cependant de quelque prix en littérature. Hàtons-nous de coopérer, autant qu'il est en nous , à la sagesse et à l'ulililé de ses vues. Entrons sans plus tarder dans la discussion qu'elle ouvre à nos efforts ; heureux d'y avoir pour juges ceux-là mêmes qui en ont senti les [iremiers la nécessité. Surtout, tâchons de poser et de trailer dans toute sa généralité la question qui en est l'objet ; et qu'à défaut d'autre mérite , on nous accorde au moins celui de n'avoir ni méconnu ses diflicultés , ni cherché à nous y soustraire.

Dans un premier chapitre, nous remonterons à quelques considérations sur l'origine de la poésie descriptive ; nous donnerons de ce genre une délinition générale et systématique ; nous expose-

rons , enfin, les divers aspects sous lesquels il peut être envisagé et qui détermineront la division du reste de ce discours. Ces premières considéralions seront purement théoriques ; les développements et les exemples à l'appui seront répandus dans tout le cours de l'ouvrage.

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