‹ De la po©sie descriptive ou discoursChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des descriptions en général; de leurs différentes espèces et de leurs différentes qualités.

D'après la définition qui vient d'être donnée de la poésie descriptive, la description sera l'énuniération des caractères et des circonstances extérieures, soit d'un objet ou d'un phénomène , soit d'un événement ou d'une action pris dans le monde sensible, La description peut être considérée comme l'élément simple, l'unité de mesure de la poésie descriptive. Elle en est aussi l'élément le plus anciennement connu. Longtemps avant qu'on se fût servi du terme de poésie descriptive, on avait parlé des descriptions des poètes et tracé quelques-unes des règles qui les régissent.

Les grammairiens, toujours curieux de mots , ont classé les descriptions en différents genres selon l'objet auquel elles s'appliquent, et leur ont «lonnélesnomsdechronographies, de topographies.

d'éthopées, de prosopographies et d'iiypothyposes. La chronograpliie est la description ( définition poétique) du temps où s'accomplit une action. La topographie est la description du lieu où un événement s'est passé. Par éthopée, il fautentendre la description des mœurs, des qualités bonnes ou mauvaises d'un personnage, et par prosopographie celle de son apparence extérieure, des agréments ou des défauts de sa personne. Nous n'insisterons pas davantage sur des distinctions qui reposent sur des bases aussi arbitraires, qu'on pourrait multiplier à l'infini , et qui sont assez connues quand elles sont énoncées.

C'est avec plus de fondement qu'ils ont rangé dans une classe particulière le genre de description auquel ils donnent le nom d'hypothypose. Beauzée définit rhyj)Othypose : «une description »qui a pour objet une action, un événement, un » phénomène, ou un état, ou une passion dont les «circonstances les plus frappantes sont repré- » sentées d'une manière vive et énergique et comme » placées sous les yeux du lecteur. »

Mais une telle définition ne contient rien qui ne soit commun à toute description. Si en s'au-

lorisant de l'opinion de quelques autres critiques, on en retranchait les mots de phénomènes, état et passion, pour n'y conserver que ceux d'action et d'événement , la nature de l'hypoîhypose serait mieux particularisée. On en ferait un genre spécial de description qui aurait pour objet l'énumération vive et rapide des diverses circonstances d'un fait ou d'une action; et telle est en effet l'idée que la plupart des exemples cités dans les écrits des critiques, nous donnent de l'hypothypose.

Mais laissons ces distinctions grammaticales, pour nous occuper de celles qui portent sur des différences, non dans les mots, mais dans les choses. Lorsqu'une description a pour objet des faits ou des événements, il est souvent très-difficile de distinguer en quoi elle diffère du récit. Je ne connais, entre ces deux genres de composition, aucune limite distincte et tranchée. Toute narration détaillée peut devenir une description, comme toute description abrégée peut devenir un récit. C'esP'au caractère particulier de chaque morceau, aux circonstances qui se rattachent à son exécution, de décider auquel des deux genres il appartient. Nous signalerons seulement comme constituant

les principales de ces circonstances : l« la multiplicité des détails, c'est le caractère propre delà description , mais ce caractère est relatif, comme les suivants, au style habituel du poète ; 2» l'élévation du style, moins serré, plus fleuri, plus recherché et plus abondant en figures dans la description que dans le récit; 3» l'emploi des comparaisons et des images, rarement admises et seulement indiquées dans le récit , employées fréquemment et développées avec étendue dans la description '. Mais ces caractères mêmes se fondent dans des nuances si délicates , que le goiàl le plus sûr a souvent de la peine à les saisir. En lisant Homère on doute à chaque instant s'il raconte ses combats ou s'il les décrit, tant il a mis de détails dans ses récits ou de précision dans ses descriptions ; et souvent le même morceau , cité par deux critiques, a été qualifié là de récit, ici de description, et proposé comme modèle des beautés des deux genres !

' Ces divers caracières sont le développement du précepte contenu dans ces vers de Boileau :

Soyez vif et précis dans vos narrations ;

Soyez riche et pompeux dans vos descriptions, etc.

On confond souvent, dans l'usage, les mots de description, image, tableau, peinture, portrait, et celle confusion n'a point d'inconvénient dans le langage vulgaire , où une plus grande précision n'est point nécessaire. Il existe cependant entre les idées que ces termes représentent, des différences , ou tout au moins des nuances que ne doit point ignorer celui qui veut se faire une juste idée de la poésie descriptive. Tâchons de les indiquer, en nous servant , quand elles nous paraîtront fondées , des remarques déjcà faites par les grammairiens et les critiques.

On entend par image , une représentation de l'objet faite au moyen de quelques traits saillants qui lui sont propres. L'image se distingue de la description, comme diminutif, en ce qu'elle ne présente à l'esprit qu'un seul objet, vu sous une seule de ses faces et dans un seul instant de sa durée.

Par exemple , ces vers de Virgile :

Ite meae, fclix quondam pecus, ite capellœ : Non ego vos poslhàc, viridi projectus in antro, Dumosâ pendere procul de rupe videbo.

In summo custos Tarpeiae Manlius arcis Stabat pro templo et Capitolia celsa tenebat.

font image ; chacun y voit l'objet figuré par le poète, et ses vers fourniraient au peintre le sujet ou le moment d'un tableau. Les images sont comme les éléments des descriptions ; toute bonne description contient presque toujours plusieurs images. En développant une image on en fait une description , comme en resserrant une description on la réduit à n'être plus qu'une image'.

Il n'y a entre l'image ainsi considérée et le tableau, d'autre différence que celle qui résulte de la grandeur du cadre et de la multiplicité des objets. Entre la description proprement dite et le

• Il faut bien remarquer que le mot imaije a , dans la langue française , une autre acception , d'après laquelle il s'entend d'une expression figurée qui présente sous une forme matérielle l'idée ou le sentiment immatériel que le poète veut peindre. Quand on dit de la mort du juste : c'est le soir d'un beau jour; d'un homme agité par les passions : c'est une mer battue par la tempête , on se sert d'images pour rendre son idée ; mais ces images n'ont rien de commun avec le sens de celles que nous considérons ici. Elles se rapprochent des métaphores et parfois des comparaisons , et par conséquent d'un genre d'ornement poétique basé sur un tout autre principe que la description. Quelque distincts que soient ces deux sens du mot image , les critiques ne les ont pas toujours appréciés avec le soin convenable.

tableau, les différences sont plus faciles à assigner. J'en dislingue plusieurs. Le tableau peint dans les choses un état fixe et déterminé ; il saisit , dans la diversité déformes que présente leur durée, celle qui frappe le plus l'imagination, et arrête sur elle l'attention du spectateur. La description au contraire peut avoir pour objet une série de formes , un état qui varie sans cesse, et se rapproche par conséquent davantage du récit. Le mot de tableau se prend souvent dans un sens figuré , lorsque son objet est placé tout à fait hors du domaine des sens; l'objet de la description y touche au contraire toujours. Quand on dit d'un auteur qu'il a présenté le tableau des effets de l'ambition , de la vengeance, etc., on n'entend pas seulement parler des elïets physiques que ces passions produisent sur l'homme , mais des résultats de tout genre qu'elles traînent à leur suite. Le mot de description n'admet point ce sens vaste et figuré. Un poème, une pièce de théâtre peuvent n'être qu'un tableau, et ce tableau renfermer plusieurs descriptions.

La distinction entre la description et la peinture repose sur une base différente. L'une et l'autre considèrent dans les choses les modifications suc-

cessives de leur existence; et c'est ce qui distingue la peinture du tableau dont le point de vue est fixe et uniforme. Mais, tandis que l'objet de la description est pris dans le monde sensible , l'objet de la peinture reste ordinairement dans le monde intellectuel. Les actions des hommes , les phénomènes de la nature sont le sujet des descriptions des poètes; les mœurs, les sentiments, les passions sont le sujet de leurs peintures. C'est une différence que nous avons déjà expliquée. Peutêtre ce dernier terme a-t-il une acception plus générale et plus étendue : on peint tout ce qui peut être l'objet d'une description ; mais on ne décrit pas tout ce qui peut être l'objet d'une peinture.

Quant au portrait , on sait qu'on entend par ce mot un genre de peinture destiné à faire connaître à la fois l'apparence extérieure et les qualités morales d'un personnage. C'est sur ce fondement que les grammairiens disent du portrait que, pour être complet, il doit réunir l'éthopée (peinture des mœurs) à la prosopographie (description de la personne ). Ce genre a trop peu de rapports avec la description, pour qu'il soit nécessaire d'insister sur les caractères qui les séparent.

De tous ces divers genres , les descriptions proprement dites , les tableaux et les images sont seuls spécialement propres à la poésie descriptive. Nous verrons, dans la suite, que chacun d'eux semble aiïecter un genre particulier de composition poétique. Les images sont propres à la poésie lyrique ; les descriptions et les tableaux à l'épopée, les peintures et les portraits à la poésie dramatique.

Passons à un second objet ; examinons en quoi consistent les qualités d'une bonne description. (]e sujet est plus étendu qu'il ne parait d'abord , et n'a pas été considéré sous toutes ses faces par les critiques qui l'ont traité ' . Toute bonne description suppose deux genres de qualités: les unes relatives a sa composition et à sa place dans le discours , les autres relatives à sa conformité avec l'objet qu'elle représente. Bien composer une description n'est pas la môme chose que bien décrire. Supposons un poète que son sujet amène à nous présenter le tableau d'une belle campagne. S'il a

1 Marmontel , par exemple , s'est borné à donner quelques préceptes relatifs h l'art de bien composer une description.

réuni dans sa description les objets les plus propres à vous en donner l'idée , s'il en a formé un tout harmonieux , et s'il a placé ce tout dans de justes rapports avec ce qui précède et ce qui suit, sa description sera bien composée ; mais elle n'atteindra la perfection désirable qu'autant que chacun des objets qui la composent sera représenté avec tldélité , revêtu des couleurs qui lui sont propres , conforme enfin au modèle qu'offre la nature. Il en est ici de la poésie comme de la peinture : quand le peintre a puisé dans son imagination l'arrangement et la composition de son tableau , il faut qu'il emprunte à la nature les formes et les couleurs des êtres qu'il y fait figurer ; et il n'est maître dans son art que lorsqu'il en possède ces deux parties. Tâchons donc de distinguer et d'énumérer successivement ces deux genres dequalités, les unes extérieures, les autres intérieures, propres à toute bonne description.

Les premières sont relatives : 1 » à son point de vue ; 2" à l'art de la faire ressortir par des contrastes ; 3o à la place qu'elle occupe dans le discours.

L'un des premiers soins du poète doit être de

placer la description dans un point de vue conforme au sujet qu'il traite. Presque tous les objets, dans la nature , sont susceptibles d'être présentés sous plusieurs faces différentes , suivant les détails qu'on choisit en eux et le jour dont on les éclaire, sans que cette diversité d'aspect nuise cà la fidélité du tableau ; et l'impression qu'ils font sur l'âme dépend elle-même de celle de leurs faces sous laquelle on les lui montre. Par exemple, que d'émotions différentes les poètes n'ont-ils pas tirées du spectacle de la campagne? Objet ici de joie et d'amour, là de paix et d'innocence , ailleurs de regrets et de tristesse , il a suffi d'un choix différent de détails , d'une nouvelle disposition dans la lumière et les ombres j)0ur en changer tout le caractère, et d'un fondqui reste le même tirer une inépuisable variété d'effets. Le talent du poète consiste à choisir, dans ces faces diverses , celle qui s'accorde avec le sens de sa composition, et à ne prendre dans l'objet que ceux de ses détails qui le montrent sous cette face déterminée. C'est quand il a rempli ces diverses conditions, qu'on dit de sa description qu'elle est en harmonie avec l'ensemble de son poèmo. On voit donc que ce point

de vue d'une description est une qualité relative au but général que l'auteur se propose et an genre d'impression qu'il veut produire. Nous montrerons ailleurs quelles sont, à cet égard, les exigences des divers genres de compositions poétiques , et nous donnerons des exemples de l'application que les poètes ont faite de ce précepte dans leurs ouvrages. Quand une description est placée dans le point de vue convenable , il est utile de la faire ressortir par des contrastes. Cette règle au reste n'est point particulière aux descriptions ; elle est commune à toute la poétique , et c'est une de celles sur lesquelles les critiques insistent le plus. L'art de faire ressortir une description par des contrastes a deux applications différentes : il consiste tantôt à préparer la description d'un objet par celle d'un second , de nature différente ou opposée ; tantôt à choisir dans les traits qui caractérisent un même objet, ceux dont le rapprochement augmente la vivacité et la saillie. Il n'est personne qui ne sente que la description d'une tempête tire une nouvelle force de celle du calme qui la précède , celle d'une oasis de la description des sables arides et brûlants qui l'entourent.

Les poètes sont pleins de contrastes semblables; non pas autant ceux qui , comme Homère , antérieurs à l'art lui-même , ont écrit sous la seule inspiration de leur génie , que ceux qui , posté^ rieurs à sa création , ont senti le besoin d'appuyer leur talent sur les ressources qu'il leur offrait. Voyez, au sixième livre de Y Enéide , avec quel bonheur Virgile oppose aux sombres images du Tartare la riante peinture du séjour des justes :

Non, milii si lingiue centuiu sint, oraquc centiim, Fcrroa vox, omnes scelerum comprendere formas, Omnia pœnaniin perciirrcro noniina possini.

Devenèr(3 locos laitos et amoMia vireta Fortiinatonini iicniormii, sedesque beatas

Le Tasse, dans sa peinture plus délicieuse encore des jardins d'Armide , ne nous conduit aux gazons et aux bosquets au sein desquels l'enchanteresse a fixé son séjour , qu'cà travers l'enceinte aride et sauvage qui en défend l'approche. Enlin , c'est d'un ai'tifice semblable que le poème de Mil- Ion tire une partie de ses effets. Le tableau des délices d'Éden , au troisième chant du Paradis perdx, saisit et charme d'autant plus que le poète, dans

les chants qui précèdent , s'est appesanti davantage sur les sombres couleurs de l'abîme.

Il est une autre considération que le poète ne doit pas perdre de vue dans ses descriptions : celle de la place qu'il leur fait occuper. Les descriptions ne doivent pas être indistinctement répandues dans tout le cours d'un poème ; tout instant, toute situation ne sont pas h beaucoup près favorables pour décrire. Dans ces moments où l'action marche avec rapidité , où un intérêt pressant anime les personnages et se communique au lecteur, une description , quelque bien faite qu'elle fût , serait déplacée. Elle serait à la fois contraire à la vraisemblance , qui ne laisse pas supposer la faculté d'observer dans celui que la passion anime ; et à l'effet poétique, qui ne veut pas que l'attention du lecteur soit distraite dans de tels moments sur d'autres objets. Au contraire, dans ces instants de calme où l'action suspendue laisse à celui-ci le temps de se reposer des émotions qu'il a reçues et de se préparer à en recevoir de nouvelles , les descriptions seront à leur véritable place. En général, on peut dire que l'emploi d'une description dépend moins de la nature de l'objet qui se pré-

sente à décrire , que de la situation où cet objet trouve le poète. Pour mieux éclaircir ces réflexions générales, nous allons, avecMarraontel , emprunter à Virgile un exemple remarquable du soin avec lequel un poète habile écarte toute description dans les moments oîi la marche de l'action ne les comporte pas. Au quatrième livre de VEnéide, Virgile peint dans les vers suivants Didon , qui du haut de son palais voit fuir les vaisseaux qui emportent Énée :

Kt jàm prima novo spargebat liimine tenas Tithoni croceum linquens aiirora cubile:

Regina é speculis ut primùni albescere lucem Vidif , et aîquatis classem procedere velis, Littoraque et vaciios sensit sine rémige portus, Terquc quaterque manu pectus percussa décorum...

Il y avait, dans ce peu de vers, trois sujets de description : le lever de l'aurore , la marche des vaisseaux d'Énée, le silence et la solitude du port ; et peutrêtre un poète ordinaire aurait-il difficilement résisté au désir de montrer ici son talent en ce genre. Mais Virgile sentait que toute description étrangère à l'action principale ne ferait que

la refroidir; il peint donc d'un seul truil , écarte tout détail, et se hâte d'arriver au seul objet qui intéresse le lecteur, le désespoir de Didon.

Passons au second ordre de qualités que doit présenter une bonne description : sa conformité avec l'objet qu'elle représente. Il n'a été question jusqu'ici que de la pose du modèle, du choix et de l'arrangement heureux des accessoires ; maintenant c'est de la ressemblance même que nous allons nous occuper.

Décrire avec vérité est , en poésie , un art qui ne s'apprend pas davantage qu'en peinture celui de saisir la ressemblance. La nature seule le donne aux bons poètes , et tout ce qu'on peut faire , c'est de rechercher directement dans leurs écrits les traits communs d'oii semblent dépendre le naturel et la fidélité de leurs descriptions. Cet art ainsi étudié repose sur deux facultés distinctes : le talent de bien observer la nature, et celui de bien rendre son observation. Considérons-les séparément.

Le talent de bien observer consiste à saisir dans les êtres les caractères extérieurs qui les flistinguent. Le poète descriptif étudie la nature pour en faire le sujet de ses descriptions , précisément

comme le peintre l'étudié pour en faire le sujet de ses tableaux. Il examine dans les objets les propriétés physiques , les formes , les apparences extérieures qui déterminent leur impression sur nos sens ; il observe leurs couleurs, étudie les effets de la lumière et des ombres , suit un même phénomène dans les diverses modifications que l'heure , le lieu , le jour et la saison lui impriment. Enfin , il se compose d'avance une palette dont il tirera au besoin des couleurs qui sembleront empruntées à la nature, i.es résultats d'une telle étude se font sentir h chaque instant h la lecture des bons poètes; ils y paraissent surtout dans l'emploi des qualifications et des épithètes. Lesépithètes , luxe vain et inutile dans les écrits des poètes médiocres , n'y servent qu'à pallier les difficultés de la versification. Étudiez-les au contraire dans les ouvrarjes des maîtres de l'art , vous les verrez constamment jieindre et caractériser les objets , parce que rien en elles n'est vague ni arbitraire , que tout se fonde sur une observation exacte des faits. Pour n'en citer qu'un exemple pris dans les objets les plus familiers , voyez comme dans ces vers :

Quales quùm vertice celso Aerise quercus aut coniferse cyparissi Constiterimt (^ii'g-)

Quantum lenta salix pallenti cedit olivse (Id.)

Quà pinus ingens, albaque populus (Hor.)

chaque épithète répond à la nature de l'objet et en détermine avec vérité le caractère. Ajoutons qu'au talent d'observer, le poète doit joindre celui de choisir dans les détails mêmes de son observation . Dans le grand nombre de traits par lesquels un objet frappe d'abord nos sens , tous n'ont pas la même valeur et la même importance. Les uns ne sont qu'accidentels et accessoires ; les autres, sans le caractériser parfaitement, tiennent davantage à sa nature ; d'autres enfin sont ces traits déterminants et caractéristiques d'où dépend la vérité de limitation , comme dans un portrait la ressemblance dépend de quelques contours que l'œil du peintre a saisis sur son modèle. Cette différence même ne tient pas seulement h la qualité de l'objet , mais à la position du spectateur qui le contemple. Parmi ces liciits diveis , le poète

rejette les uns, se contente d'indiquer les autres , et s'attache uniquement aux derniers. C'est grâce à ce choix heureux que les descriptions les plus courtes, dans les grands poètes , peignent mieux l'objet que des pages entières consacrées au même but, dans les écrivains médiocres. Par exemple , que de phrases les poètes de tous les genres n'ontils point entassées pour peindre des bosquets arrosés par des ruisseaux ? Que de vagues et prolixes descriptions, que de lieux communs et insignifiants sur ce texte ancien et rebattu ? Écoutons Horace , ajoutons au dernier des vers que nous venons de citer ceux qui le suivent :

Quà pinus ingeus , albaque populus, Umbram hospitalem consociare amant

Ramis, et obliquo laborat

Lvmpba l'ugax irepidareiivo.

et nous aurons en quatre vers un tableau qui ne laisse à l'imagination rien à regretter ni à reprendre. Mais, dira-l-on , comment le poète distinguerat-il, dans cette multitudede traits divers, ceuxqu'il doit employer de préférence ou rejeter, développer avec soin ou indiquer seulement ? Nous le répétons : nulle règle positive ne peut être donnée

â cet égard. Un tact inné , une organisation lieureuse , perfectionnés si l'on veut par l'étude , conduisent le vrai poète et lui révèlent , pour ainsi dire à son insu , les secrets de son art ; la théorie constate ici les résultats , mais ne fournit pas les moyens de les produire.

Au talent d'observer doit s'allier, avons-nous dit , celui de bien exprimer son observation. Quand le poète s'est fixé sur la nature des objets qu'il veut peindre et sur le choix des détails qu'il veut employer, il faut qu'il trouve dans sa langue des termes qui répondent avec justesse à son idée. On a dit qu'il n'existait de synonyme parfait dans aucune langue , qu'à chaque mot différent correspondait une signification particulière, à chaque conception de l'esprit un terme plus précis pour l'exprimer ; et cette vérité générale trouve surtout son application dans le langage de la poésie descriptive. 11 est ici des expressions justes et vraies . des formes et des tours heureux de style qui colorent la pensée du poète , et réalisent tout d'un coup aux yeux du lecteur l'objet qu'il décrit. De leur emploi dépend souvent tout l'effet d'une description. Une connaissance intime du génie et des

richesses de la langue , une appréciation exacte de la valeur et des propriétés des mots, sont des élémenls nécessaires des succès du poète en ce genre ; mais ils n'en sont pas les seules conditions, et ici encore la nature accorde à ses favoris un don que l'étude seule ne saurait jamais remplacer.

A la justesse et à la propriété des mots se rattachent deux qualités du style dont il a été beaucoup question parmi les critiques , l'harmonie imitative et le pittoresque du style. Toutes deux semblent le complément des qualités d'une bonne description. L'harmonie imitative consiste , comme on sait , dans l'analogie des sons qui suivent la prononciation des mots avec l'elïet sur l'ouïe de l'objet qu'ils retracent, ou plus généralement, ave: la qualité de l'idée qu'ils expriment. Les langues anciennes s'accommodaient très-bien de ce genre d'imitation ; la fréquence des inversions, qui permettait de rapprocher les mots de même son, et le grand nombre de mots imitatifs par eux-mêmes (onomatopées ) qu'elles contenaient, l'y rendaient facile.

Homère et Virgile sont pleins de vers remarquables par l'harmonie imitative ; témoins ces vei's si souvent cités :

Ergo segrè rastris terram rimantiir

Tùm stridor ferri tractaeque catenae.

Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum.

lUi inter sese magna vi bracchia tollunt

In numerum, versantque tenaci forcipe ferrum.

qui expriment si bien le cri du fer, le galop du cheval , le travail pénible de la forge. Les langues modernes se prêtent beaucoup moins à cet artifice du style , et nous souscrivons volontiers, à cet égard, à la remarque d'un critique, sans adopter toutefois l'explication qu'il endonne '.On ne saurait douter que l'harmonie imitative , employée avec discernement , ne puisse ajouter à l'effet et à la vérité des descriptions , en rendant pour ainsi dire présent à l'ouïe l'objet que ia poésie place

1 Marmontel : « La raison en est , dit-il , que dans la forma- » tion des langues grecque et latine , l'oreille avait été con- 1) sultée; au lieu que les langues modernes ont pris naissance » dans des temps de barbarie, où l'on parlait pour le besoin » et nullement pour le plaisir. » (Encyclop. méth. , Did. de Gramm. , au mot harmonie du style. ) 11 est difficile de croire que le raisonnement et la réflexion aient influé à ce point sur la formation toute mécanique peut-être des langues.

devant les yeux ; mais la recherche de tels effets dans les langues modernes touche de si près à l'affectation et à la puérilité , qu'il y aurait peutêtre autant d'avantage à en proscrire qu'à en recommander l'usage '.

' Au moins faudrait-il distinguer entre deux genres différents d'harmonie imilative. Quand elle consiste dans l'analogie physique des sons des mois avec ceux produits par l'objet, elle ne donne à l'esprit quç l'idée d'une vaine recherche, qui dépasse le but et les forces de la poésie. Par exemple, dans ce vers de Racine :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes !

où le redoublement des s est , dit-on , destiné à imiter le sifflement des serpents, je ne puis voir, si telle a été en effet l'intention de l'auteur , qu'un jeu puéril , dont l'acteur luimême aura grand soin do déguiser l'effet sur la scène. Mais si l'harmonie imilative consiste dans un simple rapport entre kl prononciation des mots et la nature de l'idée qu'ils expriment, comme dans ces vers :

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

( Boileau. ) Le vers vole et le suit aussi prompt que Toiseau.

(Delille.)

où la rapidité naturelle de la diction semble retracer celle du mouvement qu'ils expriment, j'y verrai, outre le mérite de la difliculté vaincue, l'emploi d'un moyen d'illusion dont la langue et le goiit s'accommodent très-bien, quand la recherche ne s'y fait pas sentir.

— oO —

Le pittoresque du style , qu'il ne faut point confondre avec le pittoresque de l'image , naît de l'emploi de ces épithètes et de ces tours de style qui caractérisent les détails d'un objet et le placent sous un point de vue nouveau et inattendu. Il n'est pas toujours facile de déterminer quelle en est l'origine ; un mot changé le détruit ou le fait naître , et bien souvent le terme le plus propre et le plus convenable n'est pourtant pas le plus pittoresque. La nouveauté et en même temps la familiarité de l'expression semblent en être une condition principale ; c'est un aspect inattendu que le poète nous découvre dans l'objet , un rapprochement particulier d'idées qui nous le présente sous une face nouvelle. Aussi celte qualité du style tientelle beaucoup à la manière dont le poète lui-même est affecté par les objets. Rien ne contribue davantage à l'effet d'une description, que l'emploi de termes pittoresques ; mais ici encore l'abus est bien voisin de l'usage, et l'affectation détruit souvent tout le prix du naturel. Parmi les anciens, on peut citer Homère comme modèle du style pittoresque ; cette qualité chez lui est intimement liée au naturel et à la naïveté , compagnons insépara-

blés du génie. Les épithètes qu'Homère donne à ses Dieux [ la Déesse aux yeux de bœul" , l'assembleur de nuages , le destructeur des cités ) ajoutent presque toujours au caractère naïf et pittoresque de ses descriptions. Les modernes ont recherché, plus encore que les anciens , les elfels du style pittoresque. Pour en réunir toutes les qualités dans un même exemple, nous ferons trêve, pour cette fois seulement , à l'obligation qui nous est imposée de ne citer que des poètes , et nous emprunterons les passages suivants aux deux prosateurs modernes qui, sans contredit, ont le mieux entendu l'art des descriptions : Bernardin de Saint- Pierre et l'auteur du Gùniedu chrhlianisme. Voyez, dans les écrits du premier, celte description du rocher qui dominait la fontaine de Virginie :

« Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient »en étoiles vertes et noires , de larges capillaires, » et flottaient au gré des vents des touffes de sco- » lopendres , suspendues comme de longs rubans "d'un vert pourpré. Près de là croissaient des lisiè- »res de pervenches, dont les fleurs sont presque « semblables à celles de la giroflée rouge , et des » piments , dont les gousses , couleur de sang ,

» sont plus éclatantes que le corail. Aux environs, » l'herbe de baume , dont les feuilles sont en cœur, »et les basilics à odeur de girofle , exhalaient les «plus doux parfums. Du haut de l'escarpement »de la montagne, pendaient des lianes semblables »à des draperies flottantes , qui formaient sur les » flancs des rochers de grandes courtines de ver- » dure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites «paisibles, y venaient passer la nuit. Au coucher « du soleil , on y voyait voler, le long des rivages « de la mer, le corbigeau et l'alouette marine , et «au haut des airs, la noire frégate , avec l'oiseau » blanc des tropiques , qui abandonnaient , ainsi «que l'astre du jour, les solitudes de l'Océan in- «dien. «

Il est inutile d'expliquer le mérite d'une telle description. Écoutons maintenant M. de Chateaubriand décrivant les ruines des monuments chrétiens :

« Dans les ordres grecs , les voûtes et les cintres «suivent parallèlement les arcs du ciel ; de sorte «que sur la tenture grise des nuages , ou sur un «paysage obscur, ils se perdent dans les fonds ; « dans l'ordre gothique , an contraire , les pointes

— oo

» contrastent avec les arrondissements des cieux » et les courbures de l'horizon. Le gothique , étant «tout composé de vides , se décore ensuite plus » aisément d'herbes et de fleurs que les pleins des «ordres grecs. Les filets redoublés de pilastres, les » dômes découpés en feuillage ou creusés en forme "de cueilloir, deviennent autant de corbeilles où » les vents portent, avec la poussière des fleurs, les » semences des végétaux . La joubarbe secramponne "dans le ciment, les mousses cmbaUent d'iné- "gaux décombres dans leur bourre élastique, la » ronce fait sortir ses cercles bruns de l'embrasure «d'une fenêtre , et le lierre , se traînant le long »des cloîtres septentrionaux , retombe en lestons » dans les arcades ' . »

Il suffit de lire cette description, pour sentir l'effet pittoresque des mots que nous avons soulignés. Partout ailleurs on les évite avec soin dans le style soutenu ; employés ici par une main habile , ils ne font qu'ajouter à la vérité de l'image la vérité de l'expression. C'est le privilégedu talent; comme ce roi de la fable , il change en or tout ce qu'il touche.

' Génie du Christ., 3« partie, liv. v, cliap. 5.

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